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11/12/2017

Marc Guimo

 

Ailleurs ça coûte cher

J’ai fait une grave erreur il parait
J’ai écrit des poèmes
Des tonnes de poèmes qui ne parlent à personne
On pense à des messages envoyés dans l’espace
Des textos mystérieux à des extraterrestres
Qui n’en demandaient pas tant
J’ai écrit aussi comme on creuse un trou
Depuis le 4ème étage d’un immeuble
Ça pose quelques problèmes d’architecture
Et de méthodologie
La réalité en général est arrangeante
La poésie encore plus
Sauf quand elle est soule
Et qu’elle cherche dans ses affaires
Une ou deux victimes multivitaminées
Son petit côté furet dans le poulailler
Ces derniers temps d’ailleurs
Je dois allonger un peu plus le bras
Pour qu’elle reste tranquille
Et qu’elle n’attaque pas les passants et les civils
Elle fait une fixette sur les mollets
Tibias et fémurs qui craquent
Sont ses deux fournisseurs d’orgasme
Je cumule les plaintes et les procès sous mon lit
Même les arbres m’en veulent de les gâcher
Je souhaite m’en sortir pourtant
Lundi je m’y mets ou peut-être vendredi
Même s’il faut pour ça enfiler un plâtre intégral
Ou déjeuner avec des types qui pensent à leur prime
Je vais m’y mettre
Et casser la baraque
Littéralement
Des sociétés de pilon m’ont proposé leurs services
Et quelques pyromanes
La secte poétique a ceci de particulier
Qu’il est difficile de quitter son propre cerveau
Aller voir ailleurs
Ça requiert de l’expérience
Il y a des pays où on écrit très peu
3 heures de vol et quelques libertés en moins
Il parait que là bas on vous récompense
En vous offrant gratos l’au-delà
On ne sait pas si c’est de l’humour noir
Ou une performance d’art contemporain
Au fond je vais rester là
Tranquille et intranquille comme Pessoa
Au fond je ne suis pas pressé
De ressembler à un carton paumé dans des archives
Ailleurs cette fois
Je vais essayer de pas l’oublier
Ça peut couter cher
Ou juste le prix d’un café

 

 

 

 

17/11/2017

Alexo Xenidis - Heure grise

 

Laisser aussi, grande ouverte, la porte
Pour la Voix du soir, celle des dos courbés, de la poussière
Poisseuse sur la peau, qui se racle la gorge,...
Et cherche longuement ses idées dans les lointains
S’accoude au bar, découvre les solitudes assises
Parle de la vie humble, la vie à petits bruits
De pas traînés à terre, et la journée pesante
Sur les reins les épaules, les cris bleus des métros
Le soupir des portières pneumatiques où se dégonfle
Un poumon mécanique avant l’arrachement du quai
L’odeur d’encre, les masques de papier journal,
Le piétinement des foules lentes vers les abris
Puis tandis que s’allument les fenêtres jaunes
Et que la Ville croit être un champ d’étoiles
Se taire
La Voix du soir s’éraille à te chercher
Engloutie dans le ventre d’un monstre bétonné
Dont tu têtes les sucs pour t’enivrer

 

 

04/11/2017

Atahulapa Yupanqui - Le temps de l'Homme

 

 

 

08/09/2017

Antonin Artaud - Tutuguri ou le rite du soleil noir - par Lionel Mazari

21/07/2017

Sperm Whales Sleeping

 

 

09/07/2017

Hans Limon

 

LA DÉMENCE EST OUVERTE

 

lettres de pierre
lettres de sang

les cimetières
des tout-puissants

vendent la bière
l'ombre et l'encens

admirez nos affiches
nos panneaux et pancartes
nous soldons aux plus riches
la gloriole et la tarte

entendez nos slogans
nos vérités bibliques
sentez sur nos tombeaux
l'odeur des pique-niques

touchez nos lourds squelettes
et leurs désirs posthumes
voyez comme ils s'entêtent
à porter le costume

lettres de guerre
lettres de vent

les boutonnières
cousues devant

sèment la chair
sur les divans

nous décrochons la lune
pour la vendre au détail
par croissants de lagune
comme on vend du bétail

nous cédons les rayons
de l'astre apollinien
et de frais sabayons
siphonnés l'air de rien

nous bazardons les dalles
récupérons le marbre
et beaucoup d'amygdales
dégringolées des arbres

lettres-prières
lettres-serments

foudres de glaire
foutres-tourments

soleil trop fier
sommeil levant

le Saint-Esprit se tait
boursouflé de chablis
quant à la pauvreté
qu'on la jette aux oublis

les amours se monnayent
au coin des galeries
et nos fiches de paye
puent la saloperie

goûtez le suc divin
du crime abominable
léchez le noir levain
répandu sur nos tables

l'Être se perd
l'Être se prend

sous nos gouttières
le froid néant

rien que poussière
aux yeux béants

tout meurt et se transforme
tout s'érode et s'achète
le gracieux le difforme
la torche et la bûchette

mais la plus belle affaire
c'est de vendre son âme
aux vieux propriétaires
des cloaques infâmes

de jouir bien comme il faut
de bien tirer son coup
puis de manger la faux
sans se rompre le cou

spectres de verre
spectres charmants

revers de terre
chambardements

gris de misère
gras d'excréments

vous avez vu là-bas
ces deux enfants sciés
couchés sur un grabat
ils sont à négocier...

 

 


 

30/06/2017

Cathy Garcia - L'orage

001.JPGQuand l’orage vient, précédé comme toujours de son souffle chaud de bête prête à en découdre, le géranium déjà rouge devient fluorescent. On entend la bête galoper sur le plancher du ciel, ça craque, ça résonne et toujours en moi cette exaltation, cette palpitation, cette excitation qui me garde dehors, face à elle. Les feuilles du citronnier se mettent à briller elles aussi, tout semble électrisé à l’approche de cette force brute et magnifique. La chatte reste avec moi, posée sur une chaise et voilà les gouttes qui se précipitent, crépitent. Les chênes entament la danse, le balancement nerveux de leurs branches.

Le crayon est mon antenne, la peau est mon antenne, mes poumons avalent le vent, le cœur fait tambour avec le tonnerre. La bête est rusée, elle tourne, ne s’approche pas directement, elle a pissé à peine et tout reste sur sa soif. Un avion, ridicule moucheron, vient la narguer, son moteur résonne comme un chant de cathédrale, ça énerve la bête qui souffle des naseaux, gronde. Pour l’accueillir comme il se doit, avec respect, je lui offre de mon vin de gaillet et nous buvons ensemble, elle tourne plus vite, rugit sourdement mais je sais qu’elle tiendra sa grêle loin de mes plantes. Nous avons un pacte. Je laisse sa respiration s’unir à la mienne, l’air est un élément avec qui je partage de grandes affinités. La bête me répond avec force et douceur à la fois, le vin de gaillet répand sa saveur légèrement amère dans ma gorge. La bête est tout près, elle bouscule les objets, courbe les arbres, elle ne va pas tarder à mordre, mais elle est lumineuse et la voilà qui pisse sa joie sans retenue. Les gouttières recueillent, eau d’orage, le plus euphorisant des parfums. La bête me couve maintenant, tout s’est assombri, ma peau frissonne et je sens à quel point elle retient sa force pour ne rien détruire. Je reste dehors, un peu à l’abri sur la terrasse, entourée des chevaux de vent qui diffusent leurs prières. Je tiens un galet poli dans ma main, gris sombre et dense, comme si je tenais l’orage lui-même. La lumière est incroyable, la bête m’a prise à l’intérieur d’elle-même et tout est calme.

La chatte est toujours là, partage ma confiance, elle est belle comme tout ce qui m’entoure et même ma peau devient phosphorescente, nous sommes bercées par la bête, son haleine est chaude, la chatte s’endort assise. Elle attend des petits, et la bête a tout d’une mère elle aussi, qui berce et nourrit la nature. Quand son expiration se fait plus fraiche, je sens des choses dans mon bas-ventre. La bête est guérisseuse aussi, suffit de lui demander. La lumière est éblouissante, le souffle monte et revoilà le galop au-dessus de ma tête. La bête n’est pas noire mais de plus en plus blanche, électrique mais sans éclairs, blanche et lumineuse comme un miroir. Grondement et chair de poule, j’enfile un t-shirt.

La bête a fait un pipi de chat, les asters assoiffés en attendaient bien plus, mais a t’elle dit son dernier mot ? Il y a maintenant comme une forte brise en bord de mer, celle qui fait claquer les drapeaux, tinter les mâts. Je chevauche le dos de la bête, avec elle, je peux aller n’importe où. Je caresse le galet luisant, sa forme est parfaite, c’est à force de polir du bois qu’il brille ainsi. Vous saisissez sa leçon ?

La bête m’a donné faim, c’est sans doute l’heure passé. Peut-être un dîner en tête à tête avec elle ? On se passera de bougies.

 

texte et photo de Cathy Garcia, juin 2017

 

 

 

 

21/06/2017

La simplicité joyeuse et volontaire

 

Circée de Paris ou Herbe aux sorcières (6).JPGLa simplicité joyeuse et volontaire, comme je la vis et l’ai vécu avant même de l’avoir nommée, c’est de savoir apprécier ce qu’on a, quels que soient nos moyens, et ceci sur tous les plans. Pas dans l’idée d’une discipline qu’on s’impose, d’une vertu à cultiver, non, pas d’efforts qui finiront par nous dégouter, nous révolter et nous faire retomber plus bas qu’au départ, c’est vraiment autre chose. C’est une sorte d’initiation à l’essence du plaisir. C’est d’abord apprendre à regarder les choses à la loupe et à amplifier nos sensations. Lorsqu’on passe près d’une plante à toutes petites fleurs, souvent elle est tellement insignifiante qu’on ne la remarque pas ou à peine, mais si on prend le temps de se pencher et de la regarder de près, alors se révèlent des trésors de nuances, de finesse, de beauté. C’est pourquoi j’aime faire de la macro en photo. En macro une punaise devient un joyau, mais la macro, c’est aussi une façon de voir que l’on peut appliquer à tous les domaines de notre vie.

Pas seulement pour aller remuer ce qui ne va pas, ce qui manque, ce qui fait mal, ça en général on sait tous le faire et il faut parfois le faire, mais il faudrait aussi le faire pour aller arroser les minuscules graines de joie inconditionnelle qui n’attendent que notre attention pour s’épanouir. Alors, ça ne veut pas dire se forcer à être d’un optimiste béat ou se voiler la face, bien au contraire, plus on sait apprécier le minuscule, plus on voit aussi la moindre petite ombre triste de ne pas être prise en compte elle aussi, car la vie est faite d’ombres et de lumière et nous avons à apprendre des deux. Les deux sont nécessaires pour prendre conscience, terme emprunté au latin classique « conscientia »,  la « connaissance en commun », donc quelque chose qui va au delà de l’individu, quelque chose que nous partageons et que nous devons chacun alimenter autant que possible,  afin que l’humanité dans son ensemble puisse évoluer. Ainsi la simplicité joyeuse et volontaire pourrait s’apparenter à une sorte de travail d’alchimiste, en plongeant dans l’infiniment petit, on dégage les éléments les plus élémentaires du réel et il nous est alors possible de transformer le plomb en or.

Peut-être par exemple, que comme moi, vous n’avez pas les moyens de partir en vacances, ou alors seulement un jour par ci par là, voire deux ou trois jours consécutifs une fois par an ou tous les deux ans, c’est mon cas, mais aussi parce que finalement la notion même de vacances ne veut plus dire grand-chose quand on vit pleinement sa vie et tout ce que l’on y fait. Mais donc, même si on part ailleurs une seule journée, il est tout à fait possible de savourer ces moments comme s’ils étaient interminables. Un jour égale trois semaines avec le stress des préparations de longues vacances en moins. Chaque seconde, chaque minute alors, se déploient, prennent une saveur incroyable, tout devient intéressant, agréable, beau, le moindre détail est agrandi et révèle ses merveilles. On peut vraiment appliquer ça à n’importe quel domaine de notre vie, y compris à celui de nos relations, ainsi qu’à chaque période de notre vie. Imaginez quel trésor peut être le temps de la vieillesse avec cette façon de voir et de la vivre.

Au lieu de courir sans cesse après quelque chose, d’essayer de retenir les choses ou de les figer, de se gaver, d’être dans une sorte de boulimie de plaisirs, de loisirs, de reconnaissance, de sécurité, pour au final cultiver une frustration souvent permanente de tout ce qui nous est impossible, inaccessible ou refusé dans l’instant ou en général, nous pouvons agrandir tout ce qui nous entoure, approfondir toujours plus, l’infiniment petit n’a pas plus de limites que l’infiniment grand, sans parler des univers qui sont en nous. Cela demande de savoir vivre l’instant présent, être dans l’instant présent, de ne pas trop laisser nos pensées nous embarquer n’importe où, de ne rien regretter d’hier (ça ne sert à rien et puis hier a nourri nôtre expérience présente, remercions-le), de ne pas avoir peur de demain (ça ne changera rien), de s’accepter aussi ici et maintenant, tel que l’on est, là où l’on en est, ce qui veut dire être fluide, laisser venir les humeurs, les émotions, les sensations, ne les jugez pas, ne les bloquez pas, mais ne vous accrochez pas à celles qui sont désagréables, reconnaissez-les par contre, donnez leur de l’amour, elles ont le droit elles aussi de passer, laissez-les passer, comme des nuages elles finiront par s’effilocher dans le ciel, attention à ne pas vous croire supérieurs ou plus forts qu’elles cependant, elles ont un travail à faire elles aussi avec nous. Trop souvent on se trompe sur la « pensée positive », il ne s’agit pas d’être parfaits, mais d’être ce que nous sommes instant après instant, et nous sommes changeants, impermanents, nous sommes les nuages et nous sommes aussi le ciel.

Nous n’avons pas fini de découvrir des trésors en nous, et plus nous découvrons de trésors en nous, plus nous sommes capables de les voir chez les autres, car nous ne pouvons voir chez les autres que ce que l‘on connait déjà, nous ne les comprenons qu’à travers notre propre prisme, notre propre réalité, alors plus on agrandit notre réalité, plus il y a de la place pour les autres, tous les autres, tels qu’ils sont, aussi changeant que des nuages dans le ciel de l’ici et maintenant.

Tout ça pour dire que la simplicité joyeuse et volontaire, ce n’est pas seulement consommer bio et moins gaspiller, chacun de nos gestes, de nos pensées agissent dans plusieurs dimensions, et la dimension symbolique est tout aussi effective et agissante que les autres. Cela devient donc une sorte de philosophie pratique et spirituelle, ascétisme et hédonisme fusionnent, une simple bouchée de nourriture devient un festin à elle toute seule, un parfum, un souffle d’air, une musique peuvent provoquer un orgasme ou une illumination, tous les sens sont en éveil et on découvre qu’ils ont des capacités d’extension insoupçonnées, et que nous avons des capacités toutes aussi insoupçonnées pour faire face aux épreuves, à ce qui semble adversité, de voir au-delà des apparences.

Et ceci d’autant plus que nous savons simplifier justement nos vies, que nous arrivons à distinguer nos satisfactions réelles de celles qui nous sont en quelque sorte présentées comme indispensables. Cela peut remettre en question bon nombre d’évidences, ou de ce qu’on l’on prenait pour des évidences, concernant notre statut social par exemple, notre vie professionnelle, l’image que l’on pense devoir donner de soi. Quand on commence à s’engager sur ce chemin de la simplicité joyeuse et volontaire, on fait rarement demi-tour, ce qu’on y trouve pulvérise bon nombre de nos croyances. On se rend compte déjà que ce n’était que des croyances, dont on avait hérité sans même s’en apercevoir de notre milieu familial, social, amical même. Nous ne gardons alors que celles qui restent d’elles-mêmes parce qu’elles sont justes évidentes, notre détecteur de mensonges, ceux que l’on se fait à soi-même, s’affine de plus en plus et comme la simplicité réduit nos besoins, nous découvrons de plus en plus d’espaces de liberté, de possibles. Nous ouvrons grand toutes les portes, les fenêtres, voire nous faisons tomber des pans de murs, nous savons que même avec un strict minimum, notre regard positionné en macro, nos sens démultipliés et notre source intarissable de joie inconditionnelle, nous offrent absolument tout ce que l’on pourrait souhaiter. C’est peut être ça le secret de la multiplication des pains et de l’eau changée en vin des Chrétiens. Un secret qui vient de bien plus loin et traverse les époques, intact.

 

Cathy Garcia, 21 juin 2017

 

(photo de l'auteur : Circée de Paris, herbe aux sorcières)

 

 

 

Vivre simplement pour que tout le monde puisse simplement vivre

Gandhi

 

 

 

23/05/2017

Jean-Louis Millet - Insomnie

 

JL Millet les chaises dorment toujours debout 2005 .jpg

"les chaises dorment toujours debout" jlmi 2005

 

 

Avant de plonger

dans les corridors étroits de l’avenir

la chambre se tait.

 

Dehors,

l’éclat moisi d’un réverbère enlace la nuit

dans l’indifférence sceptique des murs.

De longues ombres à l’odeur violette

traînent sur le trottoir

suivant la pluie,

interminablement,

sans raison apparente pour personne.

D’ailleurs, personne n’est plus là pour personne,

la vie est le tombeau du rêve.

Cauchemar de détails dans le cauchemar plus vaste

de ce quotidien où plus rien ne fait sens

hors les formules complaisantes, minables, pitoyables

qui se métastasent à grande vitesse

dans les viscères chatoyantes des horloges.

 

Et toi

qui te crois bien à l’abri derrière ton cœur insoumis

tu colles les morceaux

                                c’est tout.

                                                Rien

que ce que l’émotion vole à la mémoire.

 

Une fois encore

au bord du matin

la nuit au sourire corrodé s’est fatiguée la première

 

Sous les arbres, la statue de marbre te sourit

‘’avant que la mort te mortaise à la terre’’

 

Une idée affreuse, hein ?

En général ce sont les meilleures.

 

Source : http://jlmi22.hautetfort.com/archive/2013/12/03/l-oeil-la...

 

 

 

 

01/05/2017

Porte-bonheur

 

je connais des lieux où le muguet pousse en secret,

et le meilleur porte-bonheur,

c'est de le laisser pousser en paix

 

muguet (2).JPG

 

 

 

30/04/2017

Olav H. Hauge

 

Sous l’à-pic

Tu vis sous l’à-pic
tu le sais
mais tu sèmes ton jardin
tu consolides ton toit
tu laisses tes enfants jouer
tu te couches
comme si de rien n’était.

Peut-être
appuyé sur ta faux
un soir d’été
tes yeux se fixent là-haut sur la paroi.
Là, dit-on,
se trouve
la faille.
Peut-être
allongé, éveillé,
tu entends
la chute d’une pierre
une nuit.

Et quand l’éboulement survient
cela ne t’étonne pas.
Alors tu déblaies
le petit arpent vert
sous la montagne.

 

in Nord profond

trad. François Monnet

 

 

 

19/04/2017

Jacques Prévert

 

Les clefs de la ville


Les clefs de la ville

Sont tachées de sang

 L’Amiral et les rats ont quitté le navire

 Depuis longtemps

 Sœur Anne ma sœur Anne

 Ne vois-tu rien venir

 Je vois dans la misère le pied nu d’un enfant

 Et le cœur de l’été

 Déjà serré entre les glaces de l’hiver

 Je vois dans la poussière des ruines de la guerre

 Des chevaliers d’industrie lourde

 A cheval sur des officiers de cavalerie légère

 Qui paradent sous l’arc

 Dans une musique de cirque

 Et des maîtres de forges

 Des maîtres de ballet

 Dirigeant un quadrille immobile et glacé

 Où de pauvres familles

 Debout devant le buffet

 Regardent sans rien dire leurs frères libérés

 Leurs frères libérés

 A nouveau menacés

 Par un vieux monde sénile exemplaire et taré

 Et je te vois Marianne

 Ma pauvre petite sœur

 Pendue encore une fois

 Dans le cabinet noir de l’histoire

Cravatée de la Légion d’Honneur

 Et je vois

 Barbe bleue blanc rouge

 Impassible et souriant

 Remettant

 Remettant les clefs tachées de sang

 Aux grands serviteurs de l’Ordre

L’Ordre des grandes puissances d’argent. 

 

 

 

18/04/2017

Jacques Prévert

 

Hélas ! Hélas !
Trois ou quatre fois hélas!
Voilà le mauvais temps, la crise et tout et tout.
Le capital en prend un coup,
ll se roule par terre et il gueule,
ll bave même un petit peu,
Toute la famille est inquiète.
Qu'est-ce que c'est ?
Ce n’est rien, c‘est la crise, ça va passer.

Mais, dans sa cuisine, la bourgeoise sanglote,
D'une main elle fait le signe de la Croix,
De l‘autre elle fait la cuisine, la mayonnaise.
Avec ses pieds, elle berce les enfants,
Avec sa bouche, elle leur chante une berceuse.
Mais les petits enfants,
Les petits bourgeois ne veulent pas dormir,
lls entendent, venant de très loin,
Les pas et les cris des marcheurs de la faim.
Leur bonne mère leur a dit :
Si vous n‘êtes pas sages, les chômeurs vont venir et ils vont vous prendre.

Les petits bourgeois ont très peur.
Il y a des ogres dans le sous-sol de la maison.
Il y a des chômeurs dans les environs.

 

 

 

 

Patti Smith - La chanson de l'écrivain

 

Je n'ai pas voulu travailler
n'ai pas voulu gagner mon pain
Juste me pelotonner avec ma jarre
dans le soyeux sorgho
j'ai mis ma natte dans les roseaux
les hommes de la ville m'ont appelé
oh ma vie
quelle importance
les roseaux cesseront ils de plier
le lépreux se retournera-t-il
je n'ai pas soufflé dans ma corne
j'ai pris un saké puis un autre
les hommes de la ville m'ont appelé
ivre de ciel
quelle importance mon cri
la lune enflera-t-elle
la flamme vacillera-t-elle
bonsaï bonsaï
mieux vaut écrire
et puis mourir
dans le cratère bleu
cerclé de paille
j'ai entendu
les hommes m'appeler
la voie est dure
la porte étroite
quelle importance que je parle
de foin fraîchement fauché
mon oreiller
j'ai bu un saké puis un autre
n'ai pas souci d'avoir ni d'errer
ai tracé mon nom sur l'eau
non rien vraiment au-dessus
bonsaï bonsaï
mieux vaut écrire
et puis mourir
mille souvenirs
mille prières
à l'écart parmi les faïences
nous tirons les jarres
des étagères
buvons à notre congé
de nous-mêmes
que nous soyons
roi ou mendiant
toujours siffleront les roseaux
toujours murmurera le cœur

 

 

 

 

04/02/2017

Jean-Louis Millet - Ryoan ji Blues

 

bonsaï.jpg
texte & ill. jlmi

 

I

 

Au milieu du sanctuaire,

par un jour de pluie,

le Bouddha resplendit

sous un grand chapeau de femme.

 

Extrême gravité du bonze en zazen,

du silence sur les mains.

Toutes ses veines balbutient

sous la peau parchemin.

 

Sur la terrasse

de teck du temple

un peintre dont la vue s’obscurcit,

paupières qui palpitent, peint

en rides runiques

un résineux, épis bleu violet

dans les rochers nus ;

image qui bouge dans le pinceau souvenirs.

Le goyo matsu,

n’a de couleur ni ancienne ni moderne.

 

Poésie du bonsaï bunjingi

nu derrière la fenêtre…

… une cloche de bambou claquette

la caresse d’un souffle.

 

 

Murmure de mots interdits à l’oreille,

des dormeurs qui vécurent,

béquilles de brume fondues,

tout est beau dans la pénombre.

 

La hache et le coin…

Répondre ? …

Depuis toujours les oiseaux ont peur des chutes de pierre.

 

*****

 

II

 

Au milieu du sanctuaire

par une nuit de pleine lune,

le Bouddha sourit

des larmes de lotus.

 

Extrême gravité du bonze en zazen,

du silence sur les mains.

Dans l’ombre sombre du dojo

plus rien ne vit.

 

Sur la terrasse

de teck du temple

un peintre a éteint l’éclat

de ses yeux las

sans déranger une étoile.

En contre-point de ses encres

du linge sèche.

Les aquarelles de lumière

ne se font plus que sur les pierres du jardin

qui n’ont de couleur ni ancienne, ni moderne.

 

Poésie du bonsaï bunjingi

nu derrière la fenêtre…

… au kansaï hibachi, le charbon de bois rougeoie

l’éclat d’un rêve.

 

Murmure des mots d’accès aux univers

sans fin, réservoirs sans fond

d’éternité pour jours ultimes

sous la protection du silence.

 

Le fluant et l’immuable…

Répondre ?

 

Depuis toujours les pierres ont peur des chutes d’oiseaux.

 

 

****

 

III

 

 

Au milieu du sanctuaire

par un jour plein de nuit

le Bouddha se rit

de l’offense d’une fiente

 

Extrême gravité du bonze en zazen,

du silence sur les mains.

Son fleuve passe

sous le pont des brouillards

 

Sur la terrasse

de teck du temple

un vieil aveugle

assis, immobile

fixe le jardin

de ses yeux blanchis.

Le chant des sphères lui raconte

les 7 couleurs à  quoi penser.

Mais seules sont ses encres

qui n’ont de couleur ni ancienne, ni moderne.

 

Poésie du bonsaï bunjingi

nu derrière la fenêtre…

… par bribes, un mantra

récité d’une voix gutturale.

 

Murmure de mots immortels

qui n’ont jamais existé

qu’ici et maintenant.

Plus de langage, rien.

 

Le trait ou la page

Répondre ?

 

Depuis toujours les oiseaux de pierres ont peur des chutes.

 

***.

 

bunjingi : forme de bonsaï dite du lettré (la plante de l'illustration n'a pas cette forme)

dojo : salle

goyo matsu : pinus pentaphilla, pin

kansaï hibachi : brasero de la région de Kyoto

zazen : position assise de méditation

 

 

 

http://jlmi22.hautetfort.com/