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22/03/2017

Luis Alfredo Arango - Discurso de la resurrección

 
Discours de la résurrection
 

 
  
… et cette nuit
désespéré je me suis envoyé tout un pichet de limonade.
A bout d'un si grand nombre d'insomnies. A bout de tant de souffrances
                                                                                                 coutumières
j'ai senti que s'ouvrait un lac au fond de moi
et j'ai dormi !
J'ai senti m'emplir un lac étendu de San Pedro Necta à
                                                              Yupiltepeque,
de Sebol à Pajapita,
en passant par de douloureuses terres intimes...
J'ai mis à tremper mes entrailles : mes poumons, mes tripes,
les petites montres, les altimètres, le sternum,
le tableau de bord que j'ai à l'intérieur,
endommagé, cassé sans que personne ne le sache,
… mes instruments de vol !
Et j'ai dormi dans cette fraîcheur,
arrosé par ce liquide trouble
baignant légèrement mes artères
mes petits fils de fer brûlants et quel délice
ce fut de me sentir monter siroter les nuages
la brume fine et même les vers luisants,
les larves de fourmis attas et jusqu'aux chrysalides de la nuit.
Après ça, paraîtrait qu'il aurait plu mais je ne me suis rendu compte de
                                                                                                          rien.

La ville ainsi aurait coulé à pic !
Ainsi avec elle moi aussi j'aurais sombré !
JE ME SENS MAINTENANT RESSUSCITER !
Je sens qu'est venu le moment le plus glorieux, de loin le plus lucide et
raison pour laquelle
pas plus d'une ou deux fois par an
je m'enfonce dans les boues de la pire perdition terrestre,
dans les méandres du monde souterrain tant fréquenté par
Edgar Allan Poe, Rubén Darío,
Werner Ovalle López
(grands poètes que vous autres – excusez ma franchise,
n'avez jamais connu dans de telles transes).
Ah ! ça, des noms, il y en a plein ! Enrique Gómez
                                                             Carrillo,
le Chinois Pereyra, Manolo Herrarte...
Et Miguel Ángel Asturias ? Allez, c'est pas la question, d'aligner les noms !
On aurait tôt fait d'allonger la liste d'ici à Usumacinta...
Je vous dis que cette nuit je me suis imbibé les blessures à la
                                                                  limonade fraîche.
Cette petite jarre ! Ces quelques citrons ! L'eau, la sève et
les jus jaillissaient de la terre !
Et voilà que je suis en train AUJOURD'HUI de ressusciter !
Je sens.
Je jouis.
Je vis dans la fraîcheur de l'air,
dans un air de fruits, de verre, de grêle.
Je sens que je redécouvre le monde,
je sens que je le reconquiers avec des sens nouveaux,
moi-même me mettant au monde, moi-même à nouveau me faisant renaître, moi-même me reconnaissant,
me faisant joie du plus lointain désir,
dont je goûte l'innocence et la propreté même
parce que je me suis purifié.

Je suis descendu à Xibalba pour brûler l'homme vieux,
l'homme fatigué, névrosé ;
l'homme qui voyait tout contaminé ;
qui souffrait de voir tout taché, corrompu.
Non. Je ne veux pas, moi, glorifier la boisson mais la vie.
Jouer les machos qui se bourrent la gueule, c'est chose digne des porcs.
S'enfiler canon sur canon dans des virées insignifiantes
                                                                     le dernier des clampins en est capable !
C'est pas plus malin, picoler, que déborder de gnôle à des apéros snobinards
où font feu tamales et mariachis multicolores.
C'est foutre, qui plus est, le cul sur la tête au bon sens,
comme un con va te proposer un Cuba Libre au Pepsi,
quelle parfaite imbécillité !
Mon compadre le disait parfaitement : « C'est, tout ça, se vautrer dans la fange, et basta... »
Non. Ce qui nous anime, nous autres, c'est quelque chose de vrai. C'est quelque chose de très grave.
C'est comme un suicide. C'est une cérémonie.
C'est un authentique martyre.
C'est comme se faire revenir à feu lent...
Tous, on le sait, qu'on peut mourir,
que le prochain battement pourrait bien être le dernier,
qu'il y a une limite fatale
que celui qui la franchira ne se verra offrir aucun retour...
Tout le monde connaît cette horreur
et pourtant...
Et c'est qu'à l'intérieur nous sommes des souricières
ou des labyrinthes où s'entassent des traces,
des toiles, des os et des vestiges des crimes du monde
et nous devons, tout cela, le brûler !
Ah, mais j'avais dans l'idée de parler de la résurrection, de vous conter
comment je me suis enroulé dans des sensations neuves et oubliées
(entre autres la sensation étrange d'être en vie),
comment je me suis senti reconduit vers des dimensions oubliées, moi qui
suis maintenant un homme lucide, même secoué,
appelé, exigé par la lumière, par la couleur originelle du
monde
et chaque goutte d'eau, par les grains sombres et
                                      compacts de la terre,
et la sueur à flots jaillissant de mes pores !
Aujourd'hui je me suis réjoui à chaque instant et le mot jouissance
jouait avec des fanions à éventer mon front.
Aujourd'hui, parmi tant d'autres choses si bonnes,
ma femme m'a offert une gamelle d'atol de maïs
                                                        blanc,
qui contenait des haricots cuits et de la sauce piquante au fond
et je l'ai vue si belle
et je me suis senti sur le point de pleurer à chaque bouchée
et j'ai vu le lever du soleil si proche
parce que je l'ai vu dans son cœur
et j'ai mastiqué des chiltepes
et j'ai vu des petites abeilles qui avaient
forme et son d'avions
de l'époque du Capitaine Jacinto Rodríguez Díaz...
Des avions héroïques et solitaires glissant sur les jungles
                                                         du patio de ma maison...

Avant que ne se meure cette transparence
                                   incroyable,
avant que mes sens s'éteignent à nouveau,
s'étiolent,
avant de redevenir un homme normal, un pauvre
                                                            employé de bureau
bien gentil, ponctuel « un sourire s'il vous plaît ! » qui sait pointer
« le temps c'est de l'argent ! » la cravate et le chèque au cou
« tous ensemble et chacun pour soi ! » à la fin de chaque mois
croisement obligé – épargne, prends soin, protège bien ce qui est à toi
et jouis de ton Guatemala –
AVANT je veux vous demander que
nous fassions quelque chose pour enlever au monde
ce qui le corrompt...
Un jour, peut-être, nous, les hommes, nous n'aurons
plus à descendre à Xibalba pour nous soigner,
nous purifier.
Un jour, peut-être, nous vivrons RESSUSCITES
sur une terre renouvelée et authentique. 

 
 
 
Poème tiré du recueil "XICOLAJ & BORBON, con poemas tercermundistas y antidisneyworld", présent dans l'anthologie parue en 2009 aux éditions guatémaltèques Cultura - Traduction de Laurent Bouisset, http://fuegodelfuego.blogspot.fr/ avec quelques précieux conseils de José Manuel Torres Funes
 
 
 
 
 
 
 

08:29 Publié dans RESONNANCE | Lien permanent | Commentaires (0)

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