Ile Eniger
Mes mots
De pulpe acide
D'osier vert
De pierre captive
De robe déchirée
D'insolents coquelicots sur la table
De chair et d'air
ces mots,
A toi seul, appartiennent.
in La parole gelée
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.
Mes mots
De pulpe acide
D'osier vert
De pierre captive
De robe déchirée
D'insolents coquelicots sur la table
De chair et d'air
ces mots,
A toi seul, appartiennent.
in La parole gelée
C'est dans ce jeu des hommes vieux que la mémoire se sclérose. Au lieu d'être le terrain nourrissant d'un avenir qui se construit, elle entretient des greffes monstrueuses aussi destructrices que possible d'un avenir de l'homme. Là où se joue ce qui veut être l'enjeu, se produit l'inverse. Ce monde est dangereux puisqu'il n'est pas le Monde ; et la soi-disant lucidité de ceux qui le conduisent n'est qu'aveuglement et entêtement. Elle l'habite comme la mort.
Son issue n'est pas au seuil de la maison fécondée mais dans la tombe. Elle est le sans-issue. L'Homme qui ne s'interroge plus sur l'Enjeu, se retrouve derrière une porte qu'il tient à bout de bras, qui avance avec lui et ne s'ouvre pas.
in Avec Kostas Axelos et les Problèmes de l'Enjeu (entretien avec Jean-Cussat-Blanc)
Confinés dans une chambre où l'air se raréfie, les intellectuels discutent à perte de vie des causes de l'asphyxie. Pousser la porte pour aller respirer est ce qu'ils appellent une utopie.
*
À quoi reconnaît-on la fin d'une époque ?
À ce qu'un présent soudain insupportable condense en peu de temps ce qui fut si malaisément supporté par le passé. De sorte que chacun se convainc sans peine ou qu'il va naître à lui-même dans la naissance d'un monde nouveau, ou qu'il mourra dans l'archaïsme d'une société de moins en moins adaptée au vivant.
Aux premières lueurs de l'aube, une lucidité se fait jour. Elle montre en un instant à quel écartèlement l'histoire de tous et l'enfance d'un seul ont porté le désir d'être humain et l'obligation quotidienne d'y renoncer.
in Adresse aux vivants sur la mort qui les gouverne et l'opportunité de s'en défaire.
*
Se sentir bien ne résulte pas d’une prise de médecine, d’alcool, de drogue, de spiritualité ou d’un hédonisme de marché. C’est établir une relation avec ce que l’on éprouve en soi de plus vivant, jusqu’à cette vibration issue de tout ce qui vit, où le corps et le monde se découvrent un langage commun, une musique ou une poésie de l’action unanime.
Telles sont les impulsions de l’enfance, que l’adulte prend tant de temps et d’énergie à redécouvrir, sans le plus souvent savoir qu’en faire.
in Nous qui désirons sans fin
*
Les constats procèdent par substantifs, ils s'encombrent de mots.
La poésie pratique cherche le verbe. Un seul parfois suffit à ébranler le monde.
in, Journal Imaginaire - Contre l'intellectualité.
Nous autres humains, dans une relation bien plus qu'intime à la folie et dans nos vies et nos villes folles, nous cherchons par "tous" les moyens à aller de l'avant et nous voulons écraser ceux qui ne sont pas conformes aux plans de ceux qui sont censés avancer. Néanmoins, le pas suivant est un pas qui rétrocède et la notion de l'avancée en général ne peut que demeurer énigmatique. Ainsi l'issue est plus ce qui se ferme à nous que ce qui s'ouvre.
Que tout continue ainsi, voilà la véritable catastrophe.

Tant de cieux qui nous épargnent de ce qui rôde au-delà, météores furieux, rayons mortels, nuées de gaz, nous ne survivons que dans cette boîte, entre la Terre, sa gravité, son champ magnétique, et l'atmosphère.
(...)
Je lève les yeux, je pressens cette coquille de noix qui file courageusement dans le danger, je tremble pour l'étanchéité de ses parois.
in Journal, Urtica 2019
quand les routes furent construites
et les codes de l'ordre
enfoncés dans les crânes
ce qui fut écarté
devenant de plus en plus faible
de plus en plus fou
présent encore dans le cri des mouettes
dans le fracas des vagues
dans ces ombres, ces lumières
mais qui entend ? qui voit ?
qui sait dire ?
in atlantica
Je mens
cabrée dans l'arrogance
sans jamais dire combien
Jument s'obstine
rythme au creux du dos
jusqu'aux pieds ferrés
in Danse en résistance
Le poète
boit l'encre du silence
puis ivre
tend l'arc du dire
in À l'ordre de l'oubli
Tout se passait comme si, sur une route ne menant nulle part en particulier, on rencontrait successivement des groupes de voyageurs eux aussi ignorants de leur but et croisés seulement l'espace d'un clin d’œil. D'autres, au contraire, vous accompagnaient un petit bout de chemin, pour disparaître sans raison au prochain tournant, volatilisés comme des ombres. On ne comprenait pas pourquoi ces gens s'imposaient à vôtre esprit, occupaient votre imagination, parfois même vous dévoraient le cœur, avant de s'avouer pour ce qu'ils étaient : des fantômes. De leur côté, ils en pensaient peut-être autant de vous, à supposer qu'ils fussent de nature à penser quelque chose. Tout cela était de l'ordre de la fantasmagorie et du songe.
in Un homme obscur
La toute-puissance des mots est toujours là, mais c'est une toute-puissance ayant fait la preuve que les mots lorsqu'ils perdent toute authenticité, donc leurs racines viscérales, peuvent devenir les instruments indifférents, ou radicaux, d'une déshumanisation bien réelle. Sous la dictature, nous savons ce qu'il en est du langage : resserré sur son mensonge, calibré pour emprisonner soit l'âme, soit le corps ou les deux. En démocratie, le langage est vidé de ses sens importants. Il est désincarné, réduit à une parlote donc l'efficacité n'a d'égale que la médiocrité de ceux qui en commercialisent ou en politisent l'usage. La démocratie nous donne l'impression que la parole s'y libère. En fait, la parole ne libère que des pensées dont l'aventure est déjà terminée, qu'elles s'appellent préjugés ou à priori, issues du grand bazar des concepts immuables, à vocation dogmatique.
in La libération de la parole
Lettres vives éd., Coll. Entre 4 yeux, novembre 2000
Roule, grande boule, fourmilière de consciences, terre,
roule, teintée d'aurore, chapée de crépuscule, d'aplomb
sous les soleils, nocturne,
roule dans l'espace abstrait, dans la nuit à peine éclairée,
roule...
in Poésie d'Alvaro de Campos

Il reste à dévisager
le plâtre unique
où vient prendre la mort