J'ai publié Jeanne-A dans ma petite revue et je la suis depuis que j'ai quitté les GAFAM pour des réseaux plus humains, j'apprécie la justesse de son ressenti, sa belle âme, sa féroce bienveillance et l'aiguisé de sa plume, ce coup de gueule est une bouffée d'oxygène dans les fumées de plus en plus rances qui nous divisent :
"En 1986, Malik Oussekine avait 22 ans et sa mort sous les coups de deux voltigeurs avait sidéré le pays. Des dizaines de milliers de personnes, émues et révoltées, étaient descendues dans la rue, les pratiques policières avaient été mises en pleine lumière, les voltigeurs dissous.
Quarante ans plus tard, on en est à 180 blessés. On a déjà des ados avec des gueules fracassées, des yeux perdus, des mômes étranglés, brutalisés, et ce qui me sidère le plus n’est même plus seulement la violence, c'est de voir qu'un gamin revenir défiguré d’une manif fait désormais partie du décor. Du jeu, comme ils disent, certains, sous les articles de journaux : « Il a joué, il a perdu. »
Il a joué à quoi, le môme ? À faire entendre sa voix comme on le lui a appris en EMC ? Il va falloir revoir le programme, je pense.
Cette année, le bon peuple a oublié ses enfants. Plus personne ne descend dans la rue, sauf les élus d’un parti qui tentent vainement de faire barrage de leur corps, avec certains parents et certains profs, pour protéger la jeunesse de… la « démocratie ».
Le bon peuple, lui, ricane, il fait des blagues sur la purée, sur Albator, sur les gamins qu’on étrangle ou qu’on traîne par terre, il transforme la souffrance des mômes en mèmes, en sales petites plaisanteries cruelles derrière un écran.
Et ce sont sûrement les mêmes qui hurlent à la mise en danger de l’enfance parce qu’un gamin pourrait croiser une drag queen venue lire des histoires dans une bibliothèque, les mêmes qui invoquent sa protection, son innocence, sa fragilité, son droit à être préservé de tout ce qu’ils jugent déviant ou menaçant, mais qui, brutalement, trouvent tout cela superflu quand un CRS lui écrase la bouille, lui ouvre le visage ou lui fracasse la mâchoire. Là, l’enfant qu’il fallait protéger à tout prix devient un gêneur, un fauteur de troubles, une victime acceptable, et parfois même le sujet d’une vilaine blague.
Je ne reconnais plus le pays qui se racontait comme celui des Lumières, de l’école, de l’éducation, de l’émancipation par le savoir, celui qui prétendait faire de l’enfance quelque chose qu’on instruit, qu’on accompagne, celui qui répétait que l’école devait former des citoyens libres et éclairés, pas des cibles mouvantes.
Il va y avoir un mort, avec les voitures de police qui foncent délibérément, les tirs tendus là où ils devraient être en cloche et les RIO disparus. Ils ricaneront encore, ils ressortiront le « petit ange parti trop tôt », avec les mêmes guillemets, la même jubilation mauvaise qu’après la mort de Nahel. On en est arrivés là, à un point où la mort d’un gamin peut, elle aussi, devenir un objet de schadenfreude, ce mot que j'apprends chaque année à mes élèves, en leur disant que je n'en veux pas en surprendre une étincelle dans ma classe ni dans un rayon d'au moins 300 mètres autour de ma personne.
Et il ne faut pas se leurrer, nos enfants ne sont pas les premiers à tomber sous les griffes de notre démocratie pourrissante, mais ils sont peut-être le symptôme qu’elle est déjà morte. Les années noires sont devant nous et toute une partie du pays éteint déjà les Lumières en appelant les ténèbres de tout son cœur.
Ce matin, je vais en classe défendre les valeurs de la République et de la Constitution, et j’aurai la gerbe, et ce ne sera pas la faute de mes restes de Covid."
Jeanne-A Debats
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