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RÉSONNANCE & COPINAGES

  • Albert Camus

    Et même les plus déshérités arrivent à respirer. Le dernier dans l'échelle sociale a encore son conjoint, ou son enfant. S'il est célibataire, un chien. L'essentiel en somme est de pouvoir se fâcher sans que l'autre ait le droit de répondre.

    (...) Nous sommes devenus lucides. Nous avons remplacé le dialogue par le communiqué. « Telle est la vérité, disons-nous. Vous pouvez toujours la discuter, ça ne nous intéresse pas. Mais dans quelques années, il y aura la police, qui vous montrera que j'ai raison. »

     

     

    in La chute, 1956

     

     

     

  • Soutien à la jeunesse d'ici et de partout

    J'ai publié Jeanne-A dans ma petite revue et je la suis depuis que j'ai quitté les GAFAM pour des réseaux plus humains, j'apprécie la justesse de son ressenti, sa belle âme, sa féroce bienveillance et l'aiguisé de sa plume, ce coup de gueule est une bouffée d'oxygène dans les fumées de plus en plus rances qui nous divisent :

     

    "En 1986, Malik Oussekine avait 22 ans et sa mort sous les coups de deux voltigeurs avait sidéré le pays. Des dizaines de milliers de personnes, émues et révoltées, étaient descendues dans la rue, les pratiques policières avaient été mises en pleine lumière, les voltigeurs dissous.

    Quarante ans plus tard, on en est à 180 blessés. On a déjà des ados avec des gueules fracassées, des yeux perdus, des mômes étranglés,  brutalisés, et ce qui me sidère le plus n’est même plus seulement la violence, c'est de voir qu'un gamin revenir défiguré d’une manif fait désormais partie du décor. Du jeu, comme ils disent, certains, sous les articles de journaux : « Il a joué, il a perdu. »

    Il a joué à quoi, le môme ? À faire entendre sa voix comme on le lui a appris en EMC ? Il va falloir revoir le programme, je pense.

    Cette année, le bon peuple a oublié ses enfants. Plus personne ne descend dans la rue, sauf les élus d’un parti qui tentent vainement de faire barrage de leur corps, avec certains parents et certains profs, pour protéger la jeunesse de… la « démocratie ».

    Le bon peuple, lui, ricane, il fait des blagues sur la purée, sur Albator, sur les gamins qu’on étrangle ou qu’on traîne par terre, il transforme la souffrance des mômes en mèmes, en sales petites plaisanteries cruelles derrière un écran.

    Et ce sont sûrement les mêmes qui hurlent à la mise en danger de l’enfance parce qu’un gamin pourrait croiser une drag queen venue lire des histoires dans une bibliothèque, les mêmes qui invoquent sa protection, son innocence, sa fragilité, son droit à être préservé de tout ce qu’ils jugent déviant ou menaçant, mais qui, brutalement, trouvent tout cela superflu quand un CRS lui écrase la bouille, lui ouvre le visage ou lui fracasse la mâchoire. Là, l’enfant qu’il fallait protéger à tout prix devient un gêneur, un fauteur de troubles, une victime acceptable, et parfois même le sujet d’une vilaine blague.

    Je ne reconnais plus le pays qui se racontait comme celui des Lumières, de l’école, de l’éducation, de l’émancipation par le savoir, celui qui prétendait faire de l’enfance quelque chose  qu’on instruit, qu’on accompagne, celui qui répétait que l’école devait former des citoyens libres et éclairés, pas des cibles mouvantes.

    Il va y avoir un mort, avec les voitures de police qui foncent délibérément, les tirs tendus là où ils devraient être en cloche et les RIO disparus. Ils ricaneront encore, ils ressortiront le « petit ange parti trop tôt », avec les mêmes guillemets, la même jubilation mauvaise qu’après la mort de Nahel. On en est arrivés là, à un point où la mort d’un gamin peut, elle aussi, devenir un objet de schadenfreude, ce mot que j'apprends chaque année à mes élèves, en leur disant que je n'en veux pas en surprendre une étincelle dans ma classe ni dans un rayon d'au moins 300 mètres autour de ma personne.

    Et il ne faut pas se leurrer, nos enfants ne sont pas les premiers à tomber sous les griffes de notre démocratie pourrissante, mais ils sont peut-être le symptôme qu’elle est déjà morte. Les années noires sont devant nous et toute une partie du pays éteint déjà les Lumières en appelant les ténèbres de tout son cœur.

    Ce matin, je vais en classe défendre les valeurs de la République et de la Constitution, et j’aurai la gerbe, et ce ne sera pas la faute de mes restes de Covid."

     

    Jeanne-A Debats

    https://www.jeanne-a-debats.com/

     

  • Le partage des richesses, toute une histoire

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    paru le 4 septembre

     

     

    Nous n’avons jamais créé autant de richesses et pourtant, elles n’ont jamais été aussi mal réparties au sein de la population mondiale.

    Cet accaparement n’est pas nouveau : depuis des siècles, les plus riches se sont toujours attachés à développer des moyens d’accroître leur fortune plus qu’à la partager. Mais il n’est pas inéluctable, comme nous l’apprend l’histoire. De la Révolution française au mouvement pour la justice climatique, des mobilisations sociales et citoyennes ont permis de faire du partage des richesses une réalité : à travers une plus grande justice fiscale, l’augmentation des salaires, la protection sociale...

    Plongée passionnante dans cette histoire en texte et en BD, cet ouvrage explore aussi cette question au présent, sous l’angle de la nouvelle problématique écologique. Et propose un état des lieux des propositions pour, ensemble, œuvrer à une plus grande justice climatique et sociale !

    Vous pouvez lire ici un extrait du livre. Cet ouvrage est le deuxième tome de la nouvelle collection d’Attac aux éditions de l’Atelier, après L’évasion fiscale, toute une histoire.

     

     

  • Chris Hedges & Joe Sacco - Requiem pour Gaza

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    éditions Futuropolis, 144 pages

     

    Requiem pour Gaza, qui réunit des textes du reporter Chris Hedges et des bandes dessinées de Joe Sacco, restitue les témoignages d’exilés de Gaza. La force du livre ne réside pas tant dans l’accumulation de récits terrifiants que dans la volonté de nommer sans faux-semblants ce qui s’y joue aujourd’hui : « génocide », « apartheid », « scolasticide ».

     

    En 2025, Chris Hedges et Joe Sacco se sont rendus en Égypte, dans un camp de réfugiés palestiniens, recueillir les témoignages de familles ayant dû quitter la bande de Gaza à la suite de l’attaque terroriste du 7 octobre 2023 par le Hamas et la riposte israélienne.

     

    « Joe Sacco a passé plusieurs mois à Gaza pour ses livres Palestine et Gaza 1956. J’ai couvert Gaza en tant que journaliste pendant sept ans. Tout ce qui nous était familier à Gaza a disparu, transformé en un paysage apocalyptique de béton brisé et de décombres. Mon bureau du New York Times au centre de la ville de Gaza. La pension Marna, rue Ahmed Abd El-Aziz, où après une journée de travail, je buvais le thé avec Margaret Nassar, la vieille dame qui en était la propriétaire, une réfugiée de Safad, dans le nord de la Galilée. Lors de ma dernière visite à la pension Marna, j’ai oublié de rendre la clé de la chambre. La numéro 12. Elle était attachée à un grand ovale en plastique sur lequel était inscrit « Marna House Gaza ». La clé se trouve sur mon bureau.
    La destruction de Gaza n’est pas seulement un crime contre le peuple palestinien. C’est un crime contre notre patrimoine culturel et historique, une atteinte à la mémoire. Nous ne pouvons pas comprendre le présent, en particulier lorsque nous rendons compte de la situation des Palestiniens et des Israéliens, si nous ne comprenons pas le passé. »


    Extrait de la préface de Chris Hedges

     

    Chis Hedges est un ancien correspondant de guerre (notamment pour le New York Times), à Sarajevo comme en Irak. Récompensé d’un Prix Pulitzer en 2002, il est reconnu pour ses analyses de la politique américaine comme de celle du Moyen-Orient.
    La Palestine est au cœur de l’œuvre de Joe Sacco avec deux livres (Palestine, une nation occupée et Gaza 1956) et un pamphlet : Guerre à Gaza. 

     

    En savoir plus : https://www.futuropolis.fr/9782754849630/requiem-pour-gaza.html

     

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  • Gérard de Nerval

     

    Homme, libre penseur ! te crois-tu seul pensant

    Dans ce monde où la vie éclate en toute chose ?

    Des forces que tu tiens ta liberté dispose,

    Mais de tous tes conseils l'univers est absent.



    Respecte dans la bête un esprit agissant :

    Chaque fleur est une âme à la Nature éclose ;

    Un mystère d'amour dans le métal repose ;

    « Tout est sensible ! » Et tout sur ton être est puissant.



    Crains, dans le mur aveugle, un regard qui t'épie :

    À la matière même un verbe est attaché...

    Ne le fais pas servir à quelque usage impie !



    Souvent dans l'être obscur habite un Dieu caché ;

    Et comme un œil naissant couvert par ses paupières,

    Un pur esprit s'accroît sous l'écorce des pierres !


     

    Vers dorés in Les chimères

     

     

     

     

  • Colette Daviles-Estines

    Pierres

     

    On voudrait dormir
    comme on prend l’eau
    de toute part
    brasse couler dans l’eau de la nuit
    mais le plafonnier soudain aveuglant
    et l’aiguille dans la peau

    On voudrait écrire la lumière
    ou la nuit ou encore les pierres
    mais pas cette lumière-là
    qui sourd de cette nuit-là
    et pas cette pierre de plomb
    organique et toxique

    On voudrait écrire ce qui ne pèse pas

     

     

    Poème d'une amie poète, le cancer, elle connait, elle repart en résistance contre la récidive du dernier. Force de vie, une battante comme on dit, un bon cœur, moi je dis. Le cancer, maladie du siècle (et d'une bonne moité de celui d'avant), maladie du système, qui nous dit tous les jours "tu meurs", cancer qui abime et rafle les un.e.s et enrichit les autres.

    En ce jour une pensée pour toustes celleux qui...

     

     

  • Clémentine Pons

    Je me réveille
    le cœur comme un sac plastique
    gonflé / vide / collé au visage
    y’a des oiseaux qui chantent plus
    juste du bruit de moteurs
    et de climatiseurs qui crachent l’apocalypse
    ...
    même dans les forêts
    ça sent le neuf
    le détergent
    la mort
    j’ai peur pour l’eau
    j’ai peur pour l’air
    j’ai peur pour le gosse qu’on fera peut-être pas
    parce que le monde est trop chaud
    trop cher
    trop tard
    c’est comme bouffer un fruit moisi
    et dire merci
    parce qu’y a plus rien d’autre

     

  • Anne-Marie Bernard

    Ce temps repu d'angoisse
    ressemble au passé
    Un ruisseau de boue 
    sort des haillons d'une guerre
    malade de son nom
    la folie du poème
    (...)
    elle panse les plaies pauvrement
    avec des mots de pluie

     

     in Le silence du passé

     

     

  • Patrick Trochou (1958-2026)

    J'ai besoin de ces voix qui s'éreintent à se taire; comme s'échoue le souffle ultime de la vague
    J'ai besoin de ces voix qui s'offrent jusqu'à la fêlure; comme si le lendemain allait définitivement les éteindre
    J'ai besoin de ces voix dont le fil défie le rasoir; quoiqu'elles sachent qu'il le coupera tôt ou tard.
    J'ai besoin de ces voix que n’effraie pas l'erreur qui les fait balbutier; qui désobéissent à l'harmonie.
    J'ai besoin de ces voix de rez-de-chaussée, car celles de étages parfois percent le plafond à en réjouir la pluie.
    J'ai besoin de ces voix non affermies qui endossent au plus franc leur inconfort; leur précaire solide.
    J'ai besoin de ces voix qui honorent le simple, n'en espérant ni prime ni ristourne.
    J'ai besoin de ces voix soutenant l'ordinaire pour échapper aux règles de l'extra.
    J'ai besoin de ces voix sans habit ni parure, qui ne se mêlent pas à celles trop vêtues.
    J'ai besoin de ces voix que ne parviennent à apprivoiser ni l'instrument ni la note - mais qui ont néanmoins leur musique.
    J'ai besoin de ces voix se voulant passerelles, mais avec lesquelles on coupe souvent les ponts.
    J'ai besoin de ces voix qui ne s'abaissent pas à prouver; et dont les éclats vibrent sans rien démontrer. Voix que ne dompte aucun fouet de tutelle.
    J'ai besoin de ces voix qui avouent carrément leurs trous et demandent poliment à celles qui en ont moins de les combler.
    J'ai besoin de ces voix dont certains disent qu'elles n'ont pas de couleur - surtout quand elles sont blanches.
    J'ai besoin de ces voix qui n'ont jamais appris à se poser - d'où qu'elles retiennent leur vol - et dont le cri rentré aspire à une étendue d'ombres.
    J'ai besoin de ces voix ayant le sommeil angoissé et dont l'enrouement au lever est déjà chargé de ce qu'elles endureront.
    J'ai besoin de ces voix qui se tiennent assises sur la langue de celle ou de celui qui vivent debout.
    J'ai besoin de ces voix dont le timbre ne colle pas au pavillon des hauteurs - d'où qu'on les oblitère.
    Nombreuses elles sont, ces voix; mais l'oreille ne s'y prête plus guère lorsqu'elles se libèrent.
    Leurs inquiétudes, bien sûr, peinent à se marier à d'autres qu'aiguise la meule des heures qui ne sait pas d'usure.
    Constance des heurts qui modifient les voix, précipitent la venue de la muance.
    Ma voix comme celles au-dessus, en quelque lieu du temps, ne sait plus où parler. S'adresser; oui, s'adresser ! Y compris à un âge où l'on gouverne son fluide oral, s'adresser vous semble une montagne à gravir; tant vers vous déferlent les éléments que l'on presse et propose en substituts du langage.
    J'ai besoin de ces voix tendues comme un bonjour, à quoi la mienne répond par une bonne poignée.
    J'ai besoin de ces voix qui bafouillent, qui marmonnent, qui hésitent, qui fourchent l'intransitif; qui trébuchent, balbutient, se donnent au murmure et à l'involontaire spontané de la faute. J'en ai plus qu'assez de cet insécable discours enrubanné, des performances hurlées, chantées, formatées et code-barrées en quoi toise toujours un orgueil à trouer le ciel.
    Quand même l'écoute se penche rarement sur elles, je veux entendre savourer les voix humaines.

     

     in Vers ce point à quoi ne suivra plus la ligne