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MES NOTES DE LECTURE : LITTÉRATURE, POÉSIE & AUTRE

  • Samuel Martin-Boche - La ballade Ridgeway Street

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    Polder n°186, 2020

    parfait à lire pendant la canicule,

    immersion irlandaise authentique.

    C'était le premier recueil de Samuel Martin-Boche, dans lequel sont rassemblés des souvenirs de sa vie d'étudiant à Belfast. Brique rouge, brouillard, ivresses, rues mouillées, spleen, paix fragile et des échappées sauvages.

     

     

     

    Fallait-il un cuir tanné

    pour endurer l'eau quotidienne

    du ciel la buée des lacs tout autour

    le ressac que roulent les montagnes

    essuyer les mille intempéries

    de la langue avec les rigueurs de l'accent

    boire sec par temps de détresse ou

    de fête garder le cap sous l'adversité des vents

    jusqu'au retour chez soi sans chavirer tourner

    en rond

    pour vivre sur une île il faut le pied marin



    (...)



    En ville la nuit commençait par glisser sur

    les toits puis

    le long des cheminées se faufilant sous

    la paupière des vitrines encore animées

    pendue

    un instant aux murs de brique un sang noir

    versé

    au passage des tessons et des barbelés

    pour avertissement

    des pans entiers retenus aux grilles des parcs

    puis

    qui déborde l'asphalte et les caniveaux telle

    que nappant les avenues obliques

    son règne comme un un linge en travers de

    l'arrière-cour

    des pubs ou au fond d'impasses sans voix enfin

    goutte

    à goutte à l'intérieur du cœur

    la nuit qui fond sur nous jusqu'où

    dévalera-t-elle ?

     

    (...)



    Au printemps bruyère aubépines et genêts

    sur la lande brune

    entonnent un hymne ancien

    derrière la voix du vent le long

    des murets de pierre sèche éboulés

    leurs paroles t'échappent

    elles s'éteignent sous les mousses

    ou dans les tourbières fragiles



    (...)



    Comment savoir si c'était la guerre

    ou la paix

    dont les slogans sur les façades

    en lettres capitales

    alternativement menaçaient

    les piétons à bout

    portant

    le temps de descendre la rue pas un mur peint

    qui ne t'ai couché en joue



    (...)



    Tresser des paniers en osier filer la laine

    et le temps à l'écart des villes

    en prévision de l'hiver transparent

    danser sur les falaises vivre de pêche et

    d'impossibles questions

    l'été parcourir l'étrangeté des champs

    féconds de pierres seules

    par suite des murs qu'on élevés

    contre le mugissement ininterrompu

    sur la lande chauve

     

     

  • Catherine Andrieu - À l'écoute des bêtes

     

    De très familières résonances dans ce livre de Catherine Andrieu que j'ai beaucoup apprécié, comme si nos mondes intérieurs puisaient à la même source, une mystique très ancrée, très animiste ou en tout cas à cet amour commun pour celles qu'on appelle "les bêtes" mais qu'on pourrait plus justement appeler les "sachantes". Nous avons tant à apprendre d'elles à propos de nous-mêmes. La poésie magnifie avec ses splendides fulgurances ce livre composé en deux parties : prose où Catherine Andrieu partage cette expérience d'amour incommensurable (on pourrait dire "essai philosophique" mais ce serait très réducteur car cela touche à l'essence même du vivant et non juste de simples idées), suivi de poèmes en écho. L'ensemble est nommé "Quand la terre respire" comme un deuxième titre qui se rajoute au premier "à l'écoute des bêtes quand la terre respire".

     

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    Sémaph(o)re, mai 2026

     

     

     

    L'humain est la cicatrice du monde.
    Il garde la mémoire de la séparation.

     

    (...)

    Le feu de la connaissance ne m'éblouit plus.
    Je cherche la braise qui couve sous la cendre : celle du lien, de la lenteur. Je me tiens dans l'entre-deux, là où la parole hésite à naître, là où la pensée cesse d'expliquer pour commencer à respirer. C'est là que j'entends le chant ancien, celui que les rivières se murmurent depuis le commencement.


    (...)
    Alors, écrire n'est plus inventer.
    C'est se souvenir.

     

    (...)
    La vérité s’effrite, la résonance demeure.
    Elle est ce tremblement qui relie le visible à l'invisible, le mot au vent, la chair à la lumière.

     

    (...)

    L'art ne cherche pas l'exactitude, il cherche l'intensité.

     

    (...)

    Aimer, ici, ce n'est pas fusionner, ce n'est pas posséder, ce n'est même pas comprendre : c'est s'incliner. Mon chat là, contre moi, n'est pas une figure, il n'est pas une idée. Il est, pleinement, irréductiblement. Il respire, il dort, il vit, et cela suffit à m'enseigner.

     

    (...)

    Les animaux sont les premiers à savoir quand quelque chose ne tient plus.
    Ils n'analysent pas.
    Ils ressentent.

     

    (...)

    Les plus petits, eux, s'effacent sans trace.
    Ils tenaient l'équilibre sans bruit.
    Ils pollinisaient, décomposaient, reliaient.
    Leur absence ne s'annonce pas par une catastrophe visible mais pas un glissement.

     

    (...) présences vulnérables, engagées malgré elles dans nos choix cumulés.

    Il ne s'agit pas de les sauver comme un réparerait un objet.
    Il s'agit de rendre au monde une respiration habitable.

     

    (...)

    Car les animaux n'ont pas besoin de notre pitié.
    Ils ont besoin de notre retenue.
    De notre capacité à ne pas saturer chaque espace.
    À laisser des marges, des silences, des zones de continuité.

     

    (...)

    Les philosophes ont longtemps nié la sensibilité des animaux, puis ils l'ont admise à reculons, dans le cadre d'un discours utilitariste ou compassionnel. Mais l'expérience me dit autre chose : elle me dit que Lune sait. Elle sait sans les mots. Elle sait comme savent les pierres, les arbres, le vent. Mais avec une attention, un soin, une acuité qui relève de l'amour. Oui, de l'amour – non pas tel que nous le romantisons, mais tel qu'il se vit, dans le partage quotidien d'un même souffle.

     

    (...)

    Je comprenais alors ce que l'on tait, ce que l'on esquive : la mort d'un animal ouvre en nous un abîme où l'enfance, l'amour, le deuil, la solitude se mêlent. Ce n'est pas un petit chagrin, ce n'est pas un caprice attendri. C'est un séisme.

     

    (...)

    Tu étais le cœur vivant de ma solitude, la flamme posée là pour que je n'aie pas froid.

     

    (...)

    C'est qu'il y a des êtres donc l'existence tient sans le souffle que fait le silence quand il s'ouvre.

     

    (...)

    Et moi, je suis restée là, en prise à la beauté, moitié vivante de souvenir, dans cet entre-deux où l'on sait que tout est vrai, même ce que l'on invente.

     

    (...)

    Depuis toujours une autre voix m'appelait. Elle venait du large. Du vent qui gifle les vitres. De la pluie qui tambourine au port. Elle venait du sable mouillé, du cri du goéland, du chat blotti contre moi quand tout s'effondrait. Elle n'avait pas de nom. Mais je savais qu'elle était Dieu.
    Pas un Dieu assis sur les hauteurs, distant et sévère. Un Dieu fluide, vivant, mouvant. Un Dieu qui respirait avec moi, à travers moi, dans tout ce que je touchais. Il n'était pas à chercher mais à reconnaître. Il était l'eau, le feu dans le poêle. Le froid du métal. Il était le regard des bêtes, la vibration des choses inertes. Ce n'était pas une croyance. C'était une évidence sensorielle. Une fidélité souterraine.

     

    (...)

    Je vis avec les chats. Ils dorment contre mon flanc comme des morceaux de Dieu. Ils ne croient pas. Ils savent. Leur silence est une prière plus ancienne que toutes les prières. J'ai appris d'eux le calme, la confiance, l'immobilité pleine. Quand je les regarde, je retrouve en moi la même lumière que celle qui danse sur l'eau. 

     

    (...)

    Je n'ai pas de religion. Mais j'ai une foi. Une foi charnelle, tremblante, pleine de cicatrices. Une foi qui doute, qui se cabre, qui s'effondre parfois. Mais qui revient. Comme la mer. Comme la lumière du matin.

     

    I

    (...)

    Là, sur l'épaule du désert
    la lumière cogne
    jusqu'à faire pleurer les pierres
    le silence y est rouge
    et le rouge, 
    une prière à genoux.

     

    II

    (...)

    Des enfants aux paumes ouvertes
    rattrapent des soleils tombés
    des toits de l'aube,
    leurs rires volent plus haut que les vautours.
    Une femme aux yeux de pollen
    trace des signes dans l'air
    avec la pulpe des doigts :
    elle écrit le nom d'un pays 
    qui n'existe que quand on le rêve.

     

    III

    (...)

    La lumière s'est fendue dans ma gorge
    comme un os.

     

    (...)

    IV

    Je suis née d'un pelage.
    Pas d'un ventre, non.
    D'un pelage ruisselant de lumière et de pluie.
    Il faisait nuit dans les branches.
    Le ciel n'était qu'un souffle noir entre les bois.
    Et c'est là, sous la langue d'une louve de feu, que
    j'ai ouvert les yeux.

     

    J'ai vu la terre.
    J'ai vu la terre vivante, sans nom, sans route, sans clôture.
    (...)
    Et j'ai su que ce n'était pas un monde.
    C'était un corps.

     

    (...)
    Je ne suis pas un être humain.
    Je suis une terre debout.

    (...)

    Ils viennent.
    Ils avancent,
    ces corps que la mémoire humaine a désertés,
    ces âmes couvertes de fourrures et de poussière,
    ces muscles taillés dans l'orage.

     

    VIII

    La nuit frotte ses écailles contre mes flancs.

    Je suis ronce et feu roux,
    je suis faille,
    cicatrisée d'étoiles.

     

    XIII

    (...)

    Ils sont là,
    sous la buée,
    sous la cendre,
    sous le chant sourd de l'écorce.

    Ils rient sans lèvres.
    Ils pleurent sans yeux.

    Ils passent en moi
    comme passent les comètes
    dans les songes des montagnes.


    Je tends l'oreille :
    ce n'est pas un son
    c'est une fracture.

    Ce n'est pas un cri
    c'est une mue

     

     

  • Ara Alexandre Shishmanian - La létale de la lune & Oniriques

    On utilise souvent l'expression " se plonger dans un livre" mais quand il s'agit d'un recueil de poésie d'Ara Alexandre Shishmanian, l'expression devient littérale, au risque de s'y noyer et parfois le livre lui-même nous oblige à nous en extraire. Beaucoup abandonnent j'imagine et plusieurs fois j'ai été tentée, si ce n'était une espèce de fascination pour ce qui n'est pas donné d'entrée. Lire ici est un voyage qui demande des forces, de l'endurance en même temps qu'une ouverture totale où l'intellect est muselé pour laisser les mots pénétrer d'une autre façon. 


    Entre les voix multiples des "je", autant de jeux de miroirs et labyrinthes, traversés de symboles et archétypes, étincelles fugaces d'un feu d'une obscurité absolue et le monologue de l'arêveur piégé dans le cauchemar du cauchemar des solitudes métaphysiques, questionnant le néant, sondant l'insondable, l'autopsie hallucinée de la souffrance et de la violence, individuelle et collective et toutes les clefs que le lecteur persévérant ne possèdera pas très souvent, ce ne sont pas des livres qui entrent dans des définitions, des livres que, moi lectrice, je peux lire, au sens habituel du terme. Aussi, je m'y suis enfoncée, comme on s'enfoncerait dans une masse, un océan, une montagne d'images qui me cernent, m'observent, me touchent ou me repoussent, m'étouffent, toutes à la fois minérales, aqueuses, gazeuses, subliminales, exerçant leur pression et dans cette obscurité dense où le sens est une projection purement personnelle, c'est à dire que nous sommes seuls comme l'écrivant est "personne", nous devons allumer notre propre lampe. Alors au cours de cette étrange et souvent inquiétante déambulation sans repère, des images s'illuminent, se font miroirs dans lesquels quelque chose de soi se reflète et on prend, on prend comme on prendrait des pierres étranges ou précieuses que l'on placerait dans un sac porté au flanc, surpris par leur beauté, leur éclat, bouleversé par leur noirceur aussi car le noir est bien une autre lumière. Sans doute aussi parce que nous avons besoin de nous accrocher à quelque chose dans ce magma qui nous ramène à une béance intérieure, un mystère et un effroi originel, à la mort ubiquiste. 

    Voici les pierres à syllabes que j'ai tirées de ma descente dans l'abîme, ce sont elles qui parleront bien mieux que je ne pourrais le faire.

    cgc

     

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    La Létale de la lune, Phos (ΦΩΣ), 2024

    traduction Dana Shishmanian révisée par l'auteur

     

     

    • les voitures me contournaient tel un coyote moribond sur l'autoroute du seul et de personne • comme lorsque tout finit et qu'il ne vous reste plus que vos paumes barbouillées d'étincelles – il ne vous reste plus que le destin enduit d'une lumière vagabonde •

     


    • enveloppé dans le bleu – je me dieu – et me grave – et me sombre •

     

    *

    • le syndicat des anges décida un beau jour d'entrer en grève générale du monde (...)

    • ou la canne à pêche mince – mince – toujours plus mince – d'un pêcheur qui regardé par le vide, se pêche tout seul •

     

    *

    • seuls les écroulements sont grandioses – seuls les grands échecs réussissent complètement •

     

    *

    je grimpe sans sommet l'aven des effondrements • je me promène dans le jardin aux fleurs empoisonnées – moi, le cendreux • et elle est à mes côtés, la létale – la pâle sélénaire du sourire – la frêle insaisissable, ineffable • près de moi, avec ma démarche solitaire – près de moi, à la mains fondue dans le vide léché par l'air • elle, qu'il me serait si facile de toucher • si facile, d'effleurer à travers sa robe de brume son corps nu de lune en solitude • et à travers elle me coucher dans le chuchotement sans fin du serpent – sans fin en létal • stellaire grandit le solitaire pendu aux ailes filiformes de l'infini • le roi éteint à la couronne allumée au néant •

     

    *
    neige nocturne  – toi, ténèbre chenue, temps du gris désespoir • à travers la tache de cette route – à travers le miroir de cette route – je me perds et me retrouve • étrangement brille ce qu'on ne peut toucher •

     

    *

    ...une étincelle tordue est mon rire – mon sourire • ce rire tel qu'un cri qui me lacère • partout seulement de l'exil... • et un zéro grelottant miroir entre les chuchotements sacrés • je le regarde à la fenêtre avec seul – tremblotant dans un buisson de nerfs •

     

    *

    • cette coupe que personne porte dans ses mains – que personne porte en sa poitrine – est sans fond • l'arrêve s'y couche parfois avec ses rêves arctiques et ses magies boréales • et l'aven avec ses jeux dangereux de sommeil et de mort • et les aveugles avec leurs yeux magnétiques cueillant les vergers clairs des regards • comme si elle se remplissait de serpents – comme si elle était l'humble fontaine des pâles messagers •

     

    *

    • je semblais me promener solitaire dans une prairie de nerfs – à l'herbe blanche de songes ophidiens – frissonnant sous la brise bizarre de mes aliénations létales • colline morbide de miroirs surgissant comme un regard froid de mon temps blanc •

     

    *
    • et le tilleul comme une forteresse sans porte – bien qu'ayant une clef de nostalgie et d'envol • et le parfum des paupières endormies dans les croissances du clair •

     

    *
    • et elle glisse, la lune létale, létale... – et à l'infini se meurt le roi-lune – et d'infini froid brûle sa main dans les glaciers des miroirs •

     

    *

    oui, voici la vérité – ma solitude avait rencontré quelqu'un d'autre – ma solitude voulait me quitter

     

    *

    une coupe géante se promène dans les nuages – où dort un dieu aux seins liquides

     

    *

    • nous bâtissons bien-sûr – en entrant-sortant des ténèbres que nous sommes – un palais de la fiction taillé dans des galaxies noires •

     

    *

    • j'éteins ma souffrance et je nage dans la nuit • je cueille dans les arbres un fruit – une pierre d’apaisement •

     

    *

    chaque matin la mort te fait un pain de neige et t'invite à le goûter • chaque soir elle remplit ton verre d'obscurité et le boit devant toi • elle t'a donné en cadeau à toi-même pour que tu te perdes à jamais • pour qu'à jamais tu ne sois plus qu'un couteau nu – coupant le temps face au miroir avec seul (...) • oui, portant dans tes poumons les alluvions irrespirables des ténèbres •

     

    *

    • oui, je le savais maintenant – j'avais passé mon enfance au milieu des pierres • j'avais bu jusqu'à satiété – en des coupes de lys – la gelée argentine des limaces • les pas flottaient comme de gros papillons noirs • j'écoutais le halètement sombre de la racine, l'oreille appuyée contre le trou de la serrure • personne ne m'aimait et ne pouvait me comprendre – et je répondais en répandant autour de moi une indifférence aussi tranchante que la lame d'un couteau •

     

    *

    • à travers un printemps humide saignant d'hypnoses et de sèves – à travers un printemps auquel ta pensée engourdie ne peut pas s'ouvrir • oui, un printemps que seuls les fous aux visages dédoublés peuvent encore connaître – dans leurs hospices plongés en des extases incompréhensibles •

     

    *

    • comme il est pur le regard de ces yeux qui ne te contemplent pourtant qu'avec les paupières • ces yeux presque aveugles qui te voient mieux en se cachant – en descendant profondément dans leurs puits hantés •

     

    *

    • la létale de la lune – elle, toujours elle – me donnait les pétales de ses paumes • je me baignais dans cette pâleur fraîche jusqu'à devenir transparent – jusqu'à devenir plus solitaire que tous les pétales – et toutes les neiges froides du miroir • je tremblais livide près des brumes brunes – je me coagulais de pensées près des frissons des murs • se réveillait en moi une inquiétude – l'inquiétude avec laquelle je l'avais toujours recherchée •

     

    *

    • quand tu me regardes c'est comme si je grimpais dans un arbre d'ombre • tes yeux sont des lassos de nuit et les instants arrêtés – la neigée d'étoiles pulvérisées •

     

    *

    • tu me rempli de fenêtres pleines de fenêtres – pleines de fenêtres ainsi qu'une pensée au paysage arrêté • les cendres de mon crâne se vident dans un puits de fumée •

     

    *

    • lui, que j'ai connu dès mon premier vide et mon premier noir – lui, plus froid qu'une statue de glace – à la semence plus froide que le Styx • lui dont j'ai oublié le nom à chaque pénible fuite • lui, dont la proximité me terrifie – lui qui me respire jusqu'à ce que j’étouffe • oui, lui... •

     

    *

    • je contemple mon double gélatineux et translucide – cette méduse anthropomorphe aux yeux d'or – immergé en cette eau étrange mais potable, tissée de veines multicolores comme une tapisserie liquide • qui sépare les chaos racineux du monde de l'étranger à l'armure d'aveuglant •

     

    *

    • je m'appuie aussi fort que je peux, sur les béquilles du malheur • je suis un loup qui se déchiquette tout seul dans des déserts de miroirs et de froid • avec nostalgie le vide m'a avoué et m'a dit : •

    "je suis le dieu de la douleur et la souffrance est le seul moment où avec la première goutte j'ai dit moi • éloignez-vous de moi, les amis – vos syllabes ne peuvent m'accompagner – et les miennes sans doute vous blesseraient • laissez grande ouverte la porte par laquelle je rugis –t pour moi qu'une autre bouche par où le monde entier pourrait se résorber • cet instant de solitude que je vous réclame – c'est un autre temps où pourraient s'effriter les commencements du monde •

     

    *

    • j'aimerais découvrir le mot où je me cache et le mot qui se cache de moi •

     

    *

    • en moi l'oublié roi œdipe au seuil d'incompréhensible lumière – en moi le vieux narcisse aveugle • plus vieux et plus aveugle que les prophètes des commencements • bien, bien plus vieux – oui, bien, bien plus aveugle •

     

    *

    • la douleur, cette bizarre pierre de larmes – bizarre porte gardée par la sueur et le sang • et cette femme comme un morceau de plomb •

     

    *

    • je m'écroule si lentement que je semble flotter – sur toute cette  désolation qui n'est que la vérité qui se dessèche •  la vérité hideuse – crevant dans le silence assoiffé de tant de bouches cosmiques • oh ! je meurs seulement parce que mon illusion a vieilli – pas moi – elle, la décrépite •

     

    *

    quand on meurt on se divise en deux – et puis ce qui a été séparé se brise à nouveau sans nombre •

     

    *

    • comment arracher la vérité – la vérité – à la barque de la mort qui se tait • cette barque de la mort qui te sourit – qui te ment même en se confessant • peut-être qu'elle ne comprend pas – peut-être parce qu'elle ne comprend plus ce qu'elle dit – ce qu'elle doit dire • peut-être parce qu'elle ne comprend plus que ça – que les syllabes ont été inventées pour la cacher •

     

    *

    une note d'or – le hasard me la passe au doigt telle une bague • le labyrinthe la dissipe entre sentier et air • et avec elle me dissipe moi – celle sans commencement – sans fin dispersée • moi – la méduse rare tissée de transparence et de voile – létale du monde •
    moi, rare fleur sélénaire aux pétales solitaires et létales – je suis descendue par les fenêtres infinies du vide – et je suis née des miroirs • mon âme est un labyrinthe en vain feuilleté • je suis descendue et je lis en eux avec des lettres cachées •

    *

    • mes sentes sont des dentelles de fumée sur une aveuglante lumière • des dentelles nostalgiques – rivages moribonds du seul • dentelles si dépareillées entre l'encore solitaire et le toujours aveuglant •
    je laisse derrière moi les peuples gélatineux de la mer dont je m'ensource – les peuples de lumière du ciel dont je me perds • les couronnes d'or vif qui ont poussé telles des antennes entre mes tempes • les hermaphrodites tellement étranges avec leurs trois vagins esméraldiques et un infime phallus en cristal •

     

    *

    • mais tu es liée – toujours liée, toi, écume de lune qui lui – à une errance obscure • prise comme un flocon de mystère – ou un écho égaré – dans le piège d'un souterrain à l'obscurité grisonnante • dans une forêt de ténèbres d'une vieillesse insondable •

     

    *

    • pas vieux à cause des années – mais vieux d'obscurité – d'infinité de ténèbres • vieux de tant d'arbres non pénétrés de lumière – vieux du silence incarné – encordé – de ce labyrinthe trop obscur même pour la pâleur la plus trouble •

     

    *

    • oui, et cette forêt – la forêt du vieux regard de la solitude de l'abîme •

     

    *

    • un peut-être de glace sur lequel je patine en fondant – en m'enrêvant •

     

    *

    • à l'instar du nom divin qui n'est que respiration imprononçable • lui qui se prononce et se respire continuellement •

     

    *

    • et moi – étincelle de nulle part – vague de nul temps – écume de personne • nitescence de rien – scintillement létal de rien • je disparais comme une histoire dissoute • en des non-mots – en des rayons sélénaires de non-syllabes •

     

    *

    • la pierre étrange des murs ne peut être plus silencieuse que celle du poisson de l'âme qu'une pâleur astrale glace • le poisson d'exil – le poisson-grotte – qui jamais n'est vivant – et jamais mort • mais seulement en passage •

     

    *

    • l'ange est message et lyre jetés à l'abîme • l'autre me guette depuis des fenêtres cachées • il est l’œil du jardin d'or – le serpent-fragrance dans la tentation de la fleur • oh ! la nuit comme un vin ardent et sombre s'écoule dans les gosiers de mes yeux •

     

    *

    • parfois je contemple mélancolique mes mains parchemineuses en y cherchant les œufs noirs des lettres •

     

    *

    • les clefs entrent dans les clefs et les ouvrent – car seules les clefs sont des portes •

     

    &

     

     

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    Oniriques, Phos (ΦΩΣ), 2025

    qui est une sélec­tion pour les lecteurs fran­coph­o­nes (tra­duc­tion de Dana Shish­man­ian révisée par l'auteur), des trois recueils en roumain du cycle Onirice entamé en 2022.

     

     

     

    • d'étranges blanchisseuses essorent les bâtiments trempés par la pluie

     

    *

    • en fait, jamais le mal n'a été plus indiscutablement mauvais ‒ et chaque mot, soumis à un plus impitoyable bombardement de négations • jamais je ne me suis senti plus handicapé de toute chance de transcendance • jamais aussi irréversiblement muet

     

    *

    • des vieux livres nous ne pouvons plus boire que les épis de la sécheresse • ta chevelure est or de poussière ‒ tes lèvres sont sommeil de cendres • et à nouveau je coupe avec des lames de dégoût et de sourire les amarres du monde • je danse ‒ moi, le funambule ‒ sur les cordes de la frustration qui me carie la vie et l'âme • avec des échardes de cri, je me cherche ‒ je me demande ‒ et m'appelle • oui, je me demande  – comment je pourrais habiter une autre demeure que le souterrain • oui, me chercher ‒ où ailleurs que dans les ruines des sous-marins et des croiseurs coulés

     

    *

    • et toi espérance, étrange fantôme que le soleil ne chasse point – toi qui prolonge en jour la nuit dépressive

     

    *

    • tu descends sur les marches imaginaires de l'eau – t'égares dans les canaux étroits d'entre barques et chandelles • et tu cherches une sortie dans chaque éclat de ta disparition impossible • dans chaque bris de ce faire-semblant extatique où l'oubli joue à cache-cache

     

    *

    • depuis le néant vers le néant, nous nous effritons ‒ quand le désespoir est inutile et la mélancolie, dérisoire

     

    *

    • l'homme-heure est vidé à chaque seconde – comme un sémaphore qui remplit consciencieusement sa norme • dans les bureaux brumeux pour les dos courbés – oui, pour les têtes enfoncées dans les ordinateurs de l'absurde et du sable • ce mal cabossée comme des chaussures abîmées par trop d'usage • ces mots abandonnés par le sens – qui pendent visqueux aux branches d'oubli

     

    • quand la panique te fait transpirer comme si tu étais soudain recouvert d'une colonne de soldats

     

    • des trahisons de soi – avec leurs crampes de lumière (...) non pas la voie vers l'enfer mais seulement vers les cendres – oui les pleurs aux joues sèches • quand tout à la fin – même l'âme – s'avère un masque pour le néant 

     

    *

    • étrange visage inversé recouvrant des mono-schizophrénies boréales avec des atolls en œil de paon

     

    *  

    • ralenties – aliénées – les secondes me regardent avec transparence – elles, larves ébahies de l'infini • et j'étais un – et j'étais deux – et j'étais une toile d'obscurité au sexe incertain

     

    *

    • car le temps n'est que le pus de l'éternité

     

    *

    • et au lieu d'un lendemain encore possible – le sourire tordu d'un fou

     

    *

    • les serpents étaient des prophéties faites autrefois par la terre • en eux on entend la glèbe venimeuse et fertile avec ses voix muettes – elle, la profonde gordienne nouée

     

    *

    • là-bas, une paupière désespérément collée au trottoir – au-delà, une paume de tristesse enfoncée dans l'écorce de l'arbre • ou cet effort insensé pour lisser – pour caresser la rugosité – la souffrance de toutes les choses • directement par le cœur • parce que tout souffre – et tu n'es rien de plus  • que le néant laissé derrière par la souffrance

     

    *

    • et peut-être  un soldat – ou deux ou trois – sortaient d'elle avec leurs uniformes rouge sang • telles des croûtes de pain mâchées par une ultime guerre 

     

    *

    • il ne restait plus qu'un sein reverdi • oui, si solitaire est le néant que même la solitude le quitte

     

    *

    • peut-être les infinis ne sont que frémissement de phrases ou le néant lit le gaspillage des mondes • peut-être dois-je boire en des verres brisés l'abîme – jusqu'à ce que les étoiles me dévorent comme l'acide sulfurique • peut-être faut-il rompre le pain des syllabes dans le sexe équivoque des sibylles (...) la colline est une vague paralysée par une contemplation indéchiffrable – par la contemplation qui dans les signes des choses dépose toujours l'énigme

     

    *

    • il doit y avoir encore dans l'obscurité de l'asphyxie quelques vieilles fissures par où du monde l'on puisse s'évader • le cœur lui-même est une telle crevasse restée d'un cosmos fossile

     

    *

    • les jours cassent des pierres pour les routes du désespoir – du charbon anxieux des mines du dégoût

     

    *

    • la hutte de nuit s'effrite sous la lune

     

    *

    • l'absurde des foules asservies à l'extermination – et les élites, ces "génies" létaux de crachats et carton

     

     

     

    *

     

    aashishmanian_m.jpgAra Alexandre Shishmanian, né en 1951, exilé roumain en France, historien des religions et de la littérature, est aussi un poète très prolifique. Je l'ai publié dans ma revue Nouveaux Délits en 2023. 

    Diplômé de l’Université de Bucarest avec une thèse sur le Sacrifice védique ou coïncidentia oppositorum, Ara Alexandre Shishmanian a souffert des persécutions en Roumanie en raison de son opposition au régime communiste, notamment par suite de la signature en 1977 de l’appel pour les droits de l’homme lancé par l’écrivain Paul Goma. Il a dû quitter définitivement la Roumanie avec son épouse Dana, elle-même poète et qui est aussi sa traductrice, en 1983 et se sont installés en France en tant que réfugiés politiques.

    En tant qu’historien des religions, il est l’auteur de plusieurs études sur l’Inde védique et la Gnose, parues dans des publications de spécialité en Belgique, France, Italie, Roumanie, États-Unis (dont les actes du colloque « Psychanodia » organisé à Paris en 1993 sous l’égide de l’INALCO en mémoire de l’historien des religions I. P. Couliano, disciple de Mircea Eliade).

    Il a publié également un grand nombre d’articles politiques dans la presse roumaine d’après 1989, tant au pays qu’en exil.

     Ara Alexandre et Dana Shishmanian ont publié ensemble des études et articles d’histoire des religions, histoire littéraire, politique, en français et en roumain.

     

    Voir leur site commun : https://adshishma.net/AraDana-Accueil.html

     

    Dana qui est aussi membre actif depuis 2012 de l'excellente revue en ligne Francopolis qui existe depuis 2002 et qui cette même année fut parmi les premières revues à publier ma propre poésie.

     

     

  • Catherine Andrieu - Poèmes de la Mémoire oraculaire

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    Nous eûmes des musiques gueulantes 
    dégueulasses des nudités de braise aux couleurs 
    criardes à
    Repeindre vos boucheries en rond

     

    (...)

    Ma mémoire ondule au fil de tes mots
    Coupant coupé coupable exhume
    Les crimes de cendres auront eu lieu
    Puisqu'il le faut, chimères dévoratrices.

    Alors nous les ensevelirons tous ensemble
    Ces corps opaques inouïs parjures et les
    Baiserons d'enfance comme par un temps de noël
    Quand il pleut à veines ouvertes.

     

    (...)

    Il y avait ce noir et blanc que nous mangions sur les photographies
    Que tu avais apportées. Mais moi je me taisais sous mes bavardages.

     

    (...)

    L’œil a crevé, il n'avait pas été fécondé.

     

    (...)

    La folie en taches fulgurances de lumière sous mes doigts
    Qui errent et dansent dansent et errent à couper
    Le souffle plus vite contre la mort qui rôde sur la toile

     

    (...)

    Ces gens morts auxquels je m'adresse qui m'attendent aux rebords des fenêtres
    Ces voix qui murmurent qu'il faudrait que je saute
    Dans le vide tu m’attrapes tu me tiens tu me serres tu sais

     

    (...)

    Qui peint main sans pinceau. Qui peint ?
    Je ne tiens plus ensemble que par ces toiles mes miroirs
    Brisés

     

    (...)

    De la grève j'ai rengueulé des rats crevés
    Qui ont grimpé le long de mes cuisses comme de la pisse à rebours

     

    (...)

    La maison était en lames de rasoir je la tenais sur 
    mes deux poignets serrés

     

    (...)

    L’œil est sous la robe.
    Ouvert.

     

    (...)

    Un corps trou, un corps rien. Sans organes, sans visage, ou alors avec tous les visages à la fois. Face à la glace, l’œil aveugle sort du reste du visage. La créature est morcelée, en vrac. Avec un cœur taillé oui, sans doute, eussé-je pu vivre. Mais je ne suis d'aucun temps, aucune géographie.

     

     

    Suivi de Un amour, le bord d'un canal (Récit) et d'Immersion (Théâtre), trois parties qui se font écho, miroir, trois variantes d'un même thème, publié aux éd. du Petit Pavé en juin 2010.

     

  • Delphine Évano - L'autre virtuel

    Couverture L'autre virtuel.jpg

    avec des photographies de l'autrice,

    éditions Le Citron Gare, janvier 2026

    https://lecitrongareeditions.blogspot.com/

     

     

    Plutôt que faire de longues notes de lectures comme j'ai eu beaucoup fait, je préfère recopier des extraits d'un ouvrage qui me parle, qui résonne en moi. Vous trouverez donc, ci-dessous, de nombreux échos de ce recueil qui parvient, sans y perdre sa langue poétique, à faire miroir au miroir aux alouettes des écrans qui se sont imposés dans nos vies. Il faut lire et relire L'autre virtuel, un appel à une déconnexion salutaire avant l'oubli total, la perte de soi définitive. La judicieuse sélection de photos qui accompagne le recueil renforce encore le vertige et la solitude du vortex virtuel. 

    cgc

     

     

     

    En ligne

    dé-

    connecté de sa propre terre

    i.l flotte

    Joker potentiel en tout lieu,

     

    IL se croit Dieu.

     

    Intégré à de froides plateformes sans

    conscience,

    il est un démiurge hameçonné à la culotte

    devant

     

    l'éternel rire cynique.

     

     

    Vitesse de la lumière.

    Délitement.

     

    Cerveau fracas.

     

     

    (...)

     

    Il+ est une exfiltration de désirs, une

    infiltration potentielle de gens qu'il aime,

    qui l'aiment, le like,

    le love, le kiss, l'overkiss, l'over over kissss.

     

     

    (...)

     

    Au

    rythme

    martial

    de

    l'actualité composite,

    le fouettage de la pâte à crêpes neuronale.

     

     

    (...)

     

    Dans la saturation humide du soir, eLLE

    absorbe à grandes goulées la phosphorescence

    numérique, nouvelle kryptonite des heures

    noctambules.

    en haut débit de synergies collectives,

    mondiales et locales, elle s'abreuve jusqu'à plus

    soif,

    imbibant sa chair en toute immersion assumée

    de malbouffe informationelle.

    Elle/ aspire goulûment, tandis qu'on lui mange

    le temps et le cerveau.

     

     

    (...)

     

    Il scrolle, zappe, follows. Son cerveau

    intègre le déversoir d'autres soi transmutés

    en paraboles chimériques.

     

     

    (...)

     

    Cou crispé, focales fixes, dos dans la

    gangue et tressaillement des doigts qui

    cliquent.

    Sa peau laisse voir en transparence ses

    circuits intérieurs,

    ornières phosphorescentes de nuit comme

    de jour.

     

     

    (...)

     

    Il délègue le choix des mots, l'agencement des

    phrases aux écritures prédictives.

     

    (...)

     

    Ébloui par l'immédiateté du mouvement,

    il sourit à la fluidité de l'exécution.

    La réponse est instantanée, l'expression

    optimisée, possible en plusieurs versions.

    L'élan des désirs emprunte la voix de l'I.A.

     

     

    (...)

     

    Les trompe-l’œil factices aux élucubrations

    de rien du tout l'embarquent, fesses, seins,

    sexe moche, vide serein et planétaire : dont

    il se dégoûte sans pouvoir s'en défaire,

    englué.

     

     

    (...)

     

    Soumise aux diktats masculo-numériques,

    Elle est la grande parfaite.

    (...)

    elle renvoie dans l'écran le visage des contes

    et des bistouris informatiques.

     

     

    (...)

     

    Quelle identité de secteur porte-t-il dans ce

    magma de solitudes ? Son empreinte

    est-elle celle de l'infini sans texture,

    sans terre, ni odeurs d'ici ?

    Que deviennent ses aïeux, le récit de leur

    vie ? Que laisse-t-il à ses aînés,

    à ses jeunes ?

    Un rétrécissement, une agonie.

     

     

    (...)

     

    Des traces de stimuli verbaux et sonores

    se rassemblent par feuillets dématérialisés.

    La masse répond crescendo à la masse en une

    esplanade furieuse d'obsessions, de fantasmes

    montés en épingle,

    formes illusoires, spectrales.

     

     

    (...)

     

    Les pixels la dé-

    gou-

    pillent. Elle fond comme neige au soleil,

    la conscience en chagrin.

    ce flux virtuel est une usure. Besoin de

    silence et de nuit noire

    pour réfléchir, pour ne

    rien

    faire.

     

    Déconnecter.

     

     

    (...)

     

    L'emprise numérique bat le rappel des masses.

    La rythmique des offrandes et des consom-

    mations s'accélère autour du feu magnétique

    dévoreur de regards.

    Elle oblitère dans l'instantané et l'oubli les

    dangers des grandes influences et la martiale

    mathématique des surveillances à grande

    échelle,

    à l'aise depuis les belvédères

    fascistes.

    Quelles libertés restantes ?

     

    Quand viendra l'estocade.

     

     

    (...)

     

    Respirer sans clics, sans l'éclatement continuel de soi.

     

    Détox.



    (...)

     

    Rechute.

    Tête basse, phalanges en alerte.

    Tous les claviers l'appellent et claironnent

    la résurrection des poupées

    emboîtées.

     

     

    (...)

     

    Sa vie est un immense couloir de frappe aux

    claviers lisses sans accroche.

    Curseurs et poudre aux yeux couvrent

    les solstices.

     

     

    (...)

     

    Chimpanzé agile, il saisit encore ces perches

    qu'on lui tend, descendant, grimpant les

    barreaux publicitaires, gymnaste de haut vol.

    Barreau après barreau, l'échelle des besoins

    inutiles croît.

     

     

    (...) Ses mots, ses photos, depuis le

    pavé numérique, s'exilent et lui survivent au

    carré, rejoignent les marmites chaudes qui

    font pleurer les glaciers.

     

     

    (...)

     

    Choix de la lenteur, ineptie et vice des temps modernes,

    un lieu où s'ancrer, un plancher fiable de vaches au pré.

     

    Plus de rythme internaute, de plateformes virtuelles,

    Plus ces images qui tabassent, qui enfoncent le globe dans

    l'orbite.

     

     

     

     

    Delphine Évano publie la nouvelle Bagatelle en 2013, contribue à la création du blog poétique Lorient-Galway en 2015, fait éditer chez Jacques André les recueils de poésie Peau de mère (2016) et des Des rives humaines (2022) avec lequel elle reçoit le prix de l'Appf. Ses textes paraissent régulièrement en revues papier et numériques (L'Intranquille, Recours au poème, Nouveaux Délits, Traversées, Cabaret, Ouste...).

     

     

     

     

  • Jean-Christophe Belleveaux - L'imposture

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     Les carnets du dessert de lune, 2025

     

    J'avais eu le plaisir de publier des extraits de L'imposture avant parution, dans le n°79 de la revue Nouveaux Délits (novembre 2024), aussi c'est avec grand intérêt que je l'ai lu, j'en remercie les éditions Les Carnets du Dessert de Lune, et j'ai vraiment beaucoup beaucoup aimé. Le genre de recueil qui confirme que la poésie n'est pas forcément ennuyeuse, bien loin de là, et ici de la poésie, il en déborde l'air de rien et c'est justement cet air-là qu'il est si bon de respirer. De l'extrême quotidien aux extrêmes de la planète, de la poussière des jours et son "fouillis de linge sale" à "l'infini par l'infini multiplié", que je sois autant emportée par un recueil n'est pas si fréquent, aussi je ne peux que le recommander vivement.

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    Fragments :

     

    " je n'aime pas mon prochain ou trop. Aucune distance, un pas de danse fracturé.

     

    (...)

    Les herbes du jardin (beaucoup de graminées) s'élancent bien au-delà du mètre de haut. vieux rose des roses qui s'étiolent doucement, rouge sombre et flamboyant de celles en en plein éclat ou encore en bouton. Les draps mis à sécher sont huniers et perroquets. Le monde entier m'est un navire qui file cinq à huit nœuds (y compris celui gordien).

     

    (...)

    Parle-t-on des eaux saumâtres, des chiens, des fantômes, de la lune trop adjectivée, parle-t-on et qui se tait ?

    Paix sur tout : l'avenir trop large et les questions.

     

    (...) le vent qui chante dans les ralingues,la pluie qui crépite sur la tôle, le fracas des orages et celui de l'ogre Pacifique qui jette sa colère sur les plages écrasées de chaleur, le jazz de tout cela ; toujours m'ont ravi le parfum du chèvrefeuille, celui du jasmin et la fleur d'oranger.

     

    (...)

    Le fauteuil encombré de livres et le fauteuil bridge aux accoudoirs décollés s'agrippent à leurs contours de choses ; quant à moi, les merles s'en donnent à cœur joie, le jour descend, je farfouille à la lisière de l'anacoluthe, sédentaire comme un gisant

     


    (...) La boue d'écriture que l'on triture, que je pressure, la sale gadoue. J'y mets la course lente des loups, mon grain de folie à moudre, l'écume de la mélancolie, le mystère, aussi son ombre.

     

    (...)

    Un trousseau de clefs, une bougie, un jeu de Triomino, des briquets, de la poussière, un porte-feuille au cuir râpé, fatras sur l'étagère, dictature des objets dans leur peau d'érosion, deux heures après mon premier café, j'en prépare un autre, la vie s'effiloche un peu plus.

     

     


    De l'inépuisable combinaison des mots, comme de ces routes qui serpentent vers le Cachemire, le vertige vous prend ; je dégringole au milieu de la phrase, dans les ravins au fond desquels gisent des carcasses de jeeps, de camions.

     


    (...)

    Bruits d'un train. Statue éphémère de mon corps immobile, debout à côté du chardon, lutiné par la brise.

    Les craillements moqueurs d'une corneille.

    Réalité profuse dont je ne choisis que des bribes comme les éclaboussures rose soutenu des fleurs d'albizia ou la pâleur de l'astre gibbeux.

    La vie passe, en majesté, souple guépard dédaigneux, belle comme un trope ajusté.

     

     


    Le jour est précaire mais dure et se répète. Les pylônes semblent éternels. Je suis calé dans l'intervalle entre naissance et autolyse. Quand bien même je le bifferais dans la phrase, l'océan, ailleurs, insiste. Ailleurs, loin du texte.

     


    (...)

    Pourtant si j'écris nuages, roses trémières, cordages sur les quais, j'ai une représentation précise de ces éléments que j'hameçonne dans la phrase, avec toutes les émotions qu'ils ont suscitées en moi.

    Je flirte avec la normalité, sur le bord ébréché du monde, mordu par les mots.

     

     


    Certains noms, par leur seule sonorité évoquent la consistance et l'odeur de l'objet qu'ils désignent : varech, prairie, jasmin, finance, ours...

    Si l'on parle de monde réel, c'est qu'il en existe un autre au moins : a-t-il ou ont-ils également un équateur et des pôles ?

    La nuit, ici, a capturé la rue, les bambous, les voitures endormies. Juillet a-t’il un sens dans les autres mondes ?

     

    (...)

    La Raison dans l'Histoire :
    les défilés militaires
    les dortoirs du goulag
    des angles droits la dictature des dogmes
    aussi la pensée libre la transgression

    et les méandres du fleuve

     

    (...)

    la fenêtre ouverte
    intraduisible
    sur l'intraduisible jardin

     

    (...)

    une salade de pissenlit
    le tas de charbon dans la cour
    (...)
    je savais m'envoler ne le fis jamais
    la preuve eût été sacrilège

     


    (....)

    je compris  que
    dans toutes les configurations
    lyriques absurdes métaphysiques
    le vide n'aurait besoin
    que de ses quatre lettres
    pour dynamiter le mot-même
    qui le désignait

     


    (...)

    l'enfer n'a point de professeurs
    pour en évaluer les dimensions

    son volume distendu
    contourne et englobe 
    les verres à pied le canapé
    le croissant de lune l'océan les dunes
    les images le son la télévision
    l'autre et le même
    l'absurde et le théorème

     


    (...)

    les morts sous la terre
    les lits les planchers les mers

    je demeure pour l'heure
    perpendiculaire

     

    (...)

    réalité fracturée, brisure de mots,
    esquilles fichées dans le cortex"



     

    Jean-Christophe Belleveaux est né en 58 dans le département 58. Il a publié une vingtaine de recueils de poésie, dont / Géographies furtives, éditions Gros Textes/La Dipso, 2025 ; indigo, c'est le titre, Pierre Turcotte éditeur, 2024 ; Les lointains, Éditions Faï fioc, 2023 ; Comment dire ? co-écrit avec Corinne Le Lepvrier, Éditions La Sirène étoilée, 2018 ; Territoires approximatifs, Éditions Faï fioc, 2018. Il a animé la revue Comme ça et Autrement durant sept années. De racines nivernaises et polonaises, il fait des études de lettres à Dijon et apprend la langue thaï à l' Institut National des Langues et Civilisations Orientales à Paris. Grand voyageur et a aussi animé la revue Comme ça et Autrement pendant 7 ans.

     

     

  • Peter Heller- La Pommeraie

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    The Orchard, Usa, 2019

    Actes Sud 2025

     

     

    J'ai aimé ce roman à quelques détails près, qui m'a plus d'une fois émue aux larmes et dans lequel je me suis retrouvée, aussi bien chez Hayley, la mère que Frith, la fille. Un roman sur la perte, sur les joies dérobées aux vies difficiles, sur l'amitié véritable, sur le besoin d'authenticité et de simplicité, sur la liberté et le courage. Un roman tissé autour d'une relation mère-fille, très fusionnelle, dans une cabane au cœur du Vermont, d'une mélancolie délicate comme une peinture avec des personnages pleins de vie et de force. Et puis avec un écho permanent à la poésie chinoise ancienne, dont la mère est ici la traductrice, tout particulièrement de Li Xue, une poétesse de la dynastie Tang qui aurait été contemporaine de Li Po et qui fait penser fortement à Xue Tao, poétesse dans la vie de laquelle Hayley trouve une forte résonance. Ainsi poèmes d'un passé et ailleurs lointains se mêlent au présent de la vie dans la nature du Vermont.

    Là seule chose qui m'a vraiment gêné dans ce livre, comme une fausse note, c'est une brève référence caricaturale au féminisme lors d'un entretien autour du travail de traductrice de Hayley qui m'a paru surtout peu crédible et encore moins nécessaire dans le contexte et cela m'a rappelé que l'auteur était un homme et j'ai trouvé ça dommage dans une histoire de femmes libres et fortes. 

     

    Sur le site de l'éditeur : "Frith a six ans quand sa mère Hayley, professeure et traductrice de poésie chinoise, décide de plaquer sa carrière universitaire pour venir s’installer dans une cabane rustique au pied des montagnes du Vermont et s’inventer une vie libre et belle. Ce retour à la terre est rude, mais toutes deux subsistent grâce à la pommeraie qui flanque leur terrain et au sirop d’érable qu’elles produisent. Scolarisée à domicile, l’intrépide Frith s’imagine reine de leur paradis sauvage, ignorant tout des peines et des regrets qui ont poussé Hayley à se réfugier ici. Saison après saison, mère et fille vivent en autarcie, affrontant “le monde et ses déceptions main dans la main”, jusqu’au jour où Rose, une artiste locale, frappe à leur porte et bouleverse leur existence.
    Près de trente ans plus tard, Frith se remémore les jours heureux d’avant les tragédies et revisite sa relation fusionnelle avec Hayley à travers les sublimes poèmes qu’elle lui a légués.
    L’auteur de "La Rivière" signe un roman tout en pudeur et délicatesse, nimbé d’une mélancolie tchékhovienne, sur les pertes de l’enfance, les amitiés indéfectibles et la force inébranlable de l’amour entre mère et fille."

     

     

  • Andrus Kivirähk - Les groseilles de novembre

     

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    Le Tripode, 2014

     

     

    J'avais tellement adoré "L'homme qui savait la langue des serpents"* que j'ai moins apprécié celui-ci considéré pourtant comme son meilleur en Estonie. C'est surtout l'histoire en elle-même qui est plus classique et m'a moins emportée mais l'univers de ce conte très noir reste bien foisonnant et complètement barré, puisant au folklore populaire toutes sortes de créatures plus ou moins inquiétantes et loufoques, comme les kratts, les suce-lait, le Vieux-Païen, diables, sorcières, loups-garous, fantômes et lutins à gourdins, j'en oublie. Avidité, convoitise, bêtise, ruse et superstitions, il reste peu de place pour l'amour dans cet univers très rural d'un petit village estonien au Moyen-Âge, perdu au milieu des forêts et où même les maladies telle que la peste, sont personnifiées.

    C'est très riche et je me suis régalée de cet imaginaire galopant, c'est donc plus l'histoire en elle-même qui m'a le moins accrochée mais je garde le livre, signe que c'est quand même un livre qui mérite amplement le détour.

     

    *Voir : http://cathygarcia.hautetfort.com/archive/2026/01/13/andrus-kivirahk-l-homme-qui-savait-la-langue-des-serpents-6578963.html

     

     

  • Imre Kertész - Être sans destin

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    Sorstalanság,, 1975

    Actes Sud, 1997

    10/18 2005

     

     

    Être sans destin (en hongrois : Sorstalanság, littéralement « absence de destin ») est un roman autobiographique écrit par Imre Kertész, écrivain juif hongrois né à Budapest en 1929. Déporté en 1944 à Auschwitz, puis Buchenwald, libéré en 1945. 

     

    Encore un que j'ai trouvé dans une boite à livre et une lecture vraiment étonnante, difficile "naturellement", terme que l'auteur ne cesse de répéter dans son récit, mais atypique aussi pour un sujet qui a tant fait et fait encore, heureusement, écrire. L'auteur raconte pas à pas tout ce qui s'est passé avant, pendant et juste après la déportation et ce pas à pas est important, vital. On comprendra mieux à la fin pourquoi mais vraiment c'est un livre beaucoup plus fort, plus puissant qu'il peut paraître au premier abord, qui s'en tient aux faits, au récit pas à pas, un livre d'une intelligence rare, détaché de toute volonté de faire effet, de sensationnalisme, d'une intelligence hors norme peut-être, qui questionne au-delà de ce qui est convenu comme questionnable, qui questionne l'humanité de tout un chacun, et cette capacité à naturellement laisser faire ou perpétrer l'horreur, et plus on avance en lecture et plus c'est fort et la fin est à mon sens exceptionnelle dans ce qu'elle bouscule, elle peut sembler en apparence provocante et incompréhensible et pourtant quelle justesse.

     

    " "Et malgré la réflexion, la raison, le discernement, le bon sens, je ne pouvais pas méconnaître la voix d'une espèce de désir sourd, qui s'était faufilée en moi, comme honteuse d'être si insensée, et pourtant de plus en plus obstinée : je voudrais vivre encore un peu dans ce beau camp de concentration."

    De son arrestation, à Budapest, à la libération du camp, un adolescent a vécu le cauchemar d'un temps arrêté et répétitif, victime tant de l'horreur concentrationnaire que de l'instinct de survie qui lui fit composer avec l'inacceptable. Parole inaudible avant que ce livre ne la vienne proférer dans toute sa force et ne pose la question de savoir ce qu'il advient, quand il est privé de tout destin, de l'humanité de l'homme.

    Imre Kertész ne veut ni témoigner ni "penser" son expérience mais recréer le monde des camps, au fil d'une impitoyable reconstitution immédiate dont la fiction pouvait seule supporter le poids de douleur.

    Cette œuvre dont l'élaboration a requis un inimaginable travail de distanciation et de mémoire dérangera tout autant ceux qui refusent encore de voir en face le fonctionnement du totalitarisme que ceux qui entretiennent le mythe d'un univers concentrationnaire manichéen. Mis au ban de la Hongrie communiste, ignoré par le milieu littéraire à sa parution en 1975, Être sans destin renaît après la chute du mur. Enfin reconnu, Imre Kertész a, depuis, reçu plusieurs prix prestigieux tant en Hongrie qu'en Allemagne."

     

     

     

  • Ashaninkas

    J'avais 18 ans quand j'ai lu Chaveta de Jéromine Pasteur, à sa sortie donc en 1988, puis Selva sauvage l'année suivante, et j'ai été immédiatement fascinée par cette femme française qui réalisait mon rêve d'alors de quasi encore adolescente : disparaître de la dite civilisation, aller vivre avec des Indiens au fin de la forêt. L'Amazonie m'attirait depuis toute petite et ma vie me paraissait si étroite. Lire ses livres, ce fut un peu comme partir, puis le temps a passé et je n'ai pas continué à suivre et à lire Jéronime Pasteur, sans doute ne voulais-je pas être déçue et puis surtout j'ai continué à explorer le monde avec d'autres lectures, écrites par des auteurs natifs plus impliqués encore, j'ai très longtemps soutenu (et appris beaucoup grâce entre autre à) Survival International, aussi longtemps que mes moyens me l'ont permis, car le sort des peuples autochtones m'était et encore à ce jour, cause essentielle. Je ne sais pas vraiment pourquoi mais c'est là, profond.

    Et puis j'ai réalisé mon propre rêve de voyage, pas du tout comme une aventurière mais pour travailler, les rêves itinérants d'un collectif d'artistes, membre de cette compagnie de "spectacles de rue" et cela m'a permis de voir un peu et de comprendre mieux le monde dans sa globalité et faire surtout la part du rêve et de la réalité. Jamais nous ne sommes allés au Pérou car pendant ce temps le Pérou, comme trop d'autres pays, était lacéré de l'intérieur.

    Et puis il y a quelques temps, j'ai trouvé un livre de Jéronime Pasteur dans une boite à livres, de 1993, année où je devenais devenue intermittente du spectacle justement et où ma vie d'alors changea totalement. Ashaninkas, paru trois ans après Selva sauvage. 

    Je viens de le lire et c'était bien la réalité qui avait rattrapé le rêve de l'auteur elle-même, ce n'est plus un récit mais un roman qui raconte, tente de raconter. Pour les Ashaninkas, même repliés au fin fond de la forêt, la réalité s'était transformée en piège dans ces années si sanguinaires, si féroces, si atroces. Et depuis, cela n'a jamais vraiment cessé, même si le Pérou a retrouvé pour un temps une certaine paix intérieure, mais une violence est si vite remplacée par une autre, en particulier pour les peuples autochtones et ce partout dans le monde.

    Dans ce pays, en septembre dernier, des organisations autochtones dénonçaient encore une “campagne d'extermination” contre des peuples non contactés...

     

    J'ai donc lu Ashaninkas, retour dans le passé, si triste. 

     

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    Ed. Fixot, 1993

     

    "Après des années passées auprès des Ashaninkas, dans la forêt péruvienne, Jéromine Pasteur a dû les quitter en 1989 : le Pérou vacillait sous le coup de la guerre civile, les Indiens étaient décimés, torturés ou forcés à prendre les armes. En 1994, Jéromine est repartie. Aujourd’hui, elle retrace dans ce roman-vérité le destin de ce pays qu’elle aime, qui vit dans la peur et le chaos, mais qui veut retrouver l’espoir. Notomi, jeune Indien Ashaninka, et sa petite soeur Orianiki fuient leur village anéanti par la barbarie. Hors du paradis de la Selva, la tourmente. Les paysans pour survivre cultivent la coca et subissent la loi des narco-trafiquants ; les sacrifices humains perpétrés au nom de la révolution par le Sentier Lumineux se comptent par milliers ; l’armée venge ses morts : tout le Pérou chancelle. C’est « la sale guerre ». De la Selva à la sierra, des bords du fleuve Ené aux contreforts des Andes, des cabanes de colons jusqu’à Lima – où survit, encerclé par la misère, un tiers du peuple péruvien -, les deux enfants découvrent leur pays. Un pays violenté où ils croiseront des hommes avilis à jamais, d’autres enfants qui n’ont pu être nourris que de haine, et des êtres lumineux qui tentent encore d’exister et d’aimer. Notomi et Orianiki ne courberont pas la tête, ils portent en eux toute la mémoire de leur peuple et l’univers de la forêt. Ils sont Ashaninkas – celui qui est homme."

     

    Et puis, curieuse de ce qu'était devenu cette femme qui m'avait tant marquée, je suis tombée sur ce documentaire, réalisé par l'auteur en 2006, images témoignant d'un peuple qui résiste et qui résiste aujourd'hui encore, protège ses terres, au Pérou, au Brésil, dans l'état d'Acre notamment, plante des arbres... Survit.

     

     

     

  • Andrus Kivirähk - L'homme qui savait la langue des serpents

     

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    Mees, kes teadis ussisõnu, Estonie, 2007

    Le Tripode 2015 (éd. 2023)

     

     

    Ce récit à l'imaginaire foisonnant qui jamais ne flanche tout au long de ces 450 pages commence ainsi : 

    "Il n'y a plus personne dans la forêt. sauf des scarabées et autres petites bestioles, bien entendu. Eux, c'est comme si rien ne leur faisait de l'effet, ils persistent à bourdonner ou à striduler comme avant. Ils volent, ils mordent, ils sucent le sang, ils me grimpent toujours aussi absurdement sur la jambe quand je me trouve sur leur chemin, ils courent dans tous les sens jusqu'à ce que je les fasse tomber par terre ou que je les écrase. Leur monde est toujours le même – mais même cela, il n'y en a plus pour longtemps. Leur heure viendra ! Bien sûr, je ne serai plus là pour le voir, nul ne sera plus là. Mais leur heure viendra, j'en suis sûr et certain".

    Drôle, caustique, triste, sage, truculente, merveilleuse, pessimiste, violente, cruelle, une ode délirante à la liberté impossible et une fable sur le temps qui passe en creusant des impasses où tout idéal quel qu'il soit vient se fourvoyer, livrant alors à une immense et écrasante tristesse tous les "derniers". Camouflée sous ses oripeaux de forêt d'une Estonie médiévale, une satire aussi qui passe le sort de l'humanité et son défilé d'illusions à la moulinette. 

    Merveilles et horreurs s'y côtoient, s'entremêlent comme les branches et les fourrés : serpents sages, ours qui aiment les femmes et femmes qui aiment des ours, du lait de louve à chevaucher, un couple anthropopithèque qui élève des poux aussi gentils que lui, un poisson barbu antédiluvien et une salamandre géante elle aussi qui dort cachée quelque part, un vieux sage fou et cruel, un vieux sage qui capture les vents, un ancien combattant désabusé qui se fond littéralement dans la forêt, un bois sacré qui ne l'a jamais été, des hommes de fer avec des moines dans leur conquérant sillage, des néo-villageois ambitieux et crédules, un vieux grand-père cul de jatte qui sculpte des coupes dans les crânes de ses ennemis et Leemet, le narrateur, l'homme qui savait la langue des serpents.

    "Oui, moi aussi je pensais qu'il fallait juste te tirer d'ici. Maintenant tu peux regagner la forêt et oublier ce village."
    "Non quand même pas". Et je lui parlais du petit Toomas : je lui dis qu'il me fallait lui enseigner la langue des serpents, afin qu'il y ait au moins une personne après moi pour la comprendre. Elle m'écouta et eut un soupir.
    "Alors tu y crois encore. Tu sais, mon vieux Leemet, ne te vexe pas, mais je crois bien que ta race est épuisée. C'est triste et moche, mais c'est comme ça. Toi et ta famille, vous êtes des exceptions, et si tu arrives à apprendre notre langue à cet enfant, ce sera une autre exception, mais le reste de l'humanité, on dirait des mésanges qui se sont arraché les ailes et courent par terre dans tous les sens comme des souris emplumées."

    Une phrase dans la postface de Jean-Pierre Minaudier, pourrait résumer très justement ce qui sous-tend ce livre : "Le message est que même si nous nous croyons fort traditionnels, nous sommes toujours les modernes de quelqu'un, car toute tradition a été un jour une innovation."

    Bien que ce récit prenne racine dans les mémoires, réelle et imaginaire, du peuple estonien et le lien très fort qu'il entretient avec ses forêts, puisant au passage dans les sagas scandinaves, sa dimension a vraiment quelque chose d'universel, ainsi la postface se termine ainsi et je ne dirais pas mieux : "Mais face au temps qui passe et à un monde qui change à un rythme de plus en plus vertigineux, nous sommes tous (ou nous serons tous un jour) des Indiens, des Bretons, des Leemet : vivre en faisant le moins de dégâts possibles autour de soi, c'est accepter l'inévitable tristesse de tout cela, sans se vautrer dans le conformisme et la bêtise qui triompheront toujours, sans pour autant verser dans la haine, ni se réfugier dans l'idéalisation d'un passé fantasmé, qui est une autre forme de bêtise."

     

    Et maintenant j'ai très envie de lire Les Groseilles de novembre

     

    CGC

     

    Andrus Kivirähk est un écrivain estonien né en 1970 à Tallinn. Véritable phénomène littéraire dans son pays, romancier, journaliste et essayiste, il est l'auteur d'une œuvre importante qui suscite l'enthousiasme tant de la critique que d'un très large public, qui raffole de ses histoires. Andrus Kivirähk écrit des romans et des nouvelles, des pièces de théâtres, des textes et des scénarios de films d'animation pour enfants.

     

     

  • Anouar Benmalek - L'enfant du peuple ancien

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    Pauvert 2020

     

     

    "Queensland, nord-est de l'Australie, décembre 1918. Une odeur de printemps salé.. Kader, bouleversé regarde le corps défait de sa femme Lislei, mourante. D'étranges dieux ont présidé à leur rencontre. En 1870, Lislei, l'Alsacienne, est emportée dans la tourmente sanglante de la Commune tandis que Kader, l'Algérien, est fait prisonnier au cours de la révolte des tribus sahariennes contre les colons français. Tous deux sont déportés en Nouvelle-Calédonie et réussissent à s'évader sur le même rafiot se dirigeant vers l'Australie. A son bord, ligoté, gémit un drôle de petit garçon : Tridarir. Dernier représentant des aborigènes de Tasmanie décimés par les colons australiens, l'orphelin courageux tente de retrouver les mythiques Sentiers des Rêves de son peuple

    Roman d'aventures et d'amour à couper le souffle, L'Enfant du peuple ancien entraîne le lecteur aux confins d'une humanité très lointaine, nourrie de rêves magiques et fondateurs ... Ce voyage initiatique, conjugué à une traversée délicieusement romanesque de l'Histoire, confirme l'humanisme désarmant d'Anouar Benmalek."

     

    Romanesque mais cru sur la violence coloniale, la violence du plus fort, la violence de l'idéologie conquérante, la violence du sentiment de supériorité, du racisme, la violence de l'homme et qui évoque le génocide le plus oublié sans doute et le plus radical aussi qui a abouti à la disparition de toute la population autochtone tasmanienne non-métissée, et qui dit métissage, dit viol, femmes et enfants, un génocide qui m'avait déjà fortement marquée notamment par le film Manganinnie de John Honey (1980), voir ici : http://cathygarcia.hautetfort.com/archive/2013/01/19/manganinnie-de-john-honey-1980.html

    C'est vraiment un arrache-cœur ce roman, très cinématographique par ailleurs, heureusement vient se poser comme un baume, ce qu'il y a de plus beau aussi dans la nature humaine : la tendresse, l'empathie, le courage et je dirais même la tendresse, l'empathie et le courage des femmes qu'elles font grandir par leur exemple dans le cœur des hommes.

     

    CGC

     

     

    OIP-990048223.jpgAnouar Benmalek est né à Casablanca en 1956. Auteur de nombreux romans, dont Les Amants désunis, Le Rapt, Ô Maria, Fils du Shéol et L’Amour au temps des scélérats, Grand Prix SGDL 2022 de fiction, traduit dans une dizaine de langues, le romancier franco-algérien Anouar Benmalek a été l’un des fondateurs du Comité algérien contre la torture. Enseignant-chercheur dans une université parisienne, parlant le russe, il a passé cinq ans dans l’ancienne URSS entre Kiev, Odessa, Moscou et Leningrad à préparer une thèse de doctorat en mathématiques, le thème de son dernier livre paru en août dernier chez Emmanuelle Collas éd. : Irina, un opéra russe.

     

     

  • Layli Long Soldier - Attendu que

     

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    traduit de l’anglais (américain) par Béatrice Machet
    Titre original : WHEREAS, publié aux États-Unis par Graywolf Press, 2017
    122 pages, 18 x 23 cm
    éditions Isabelle Sauvage, octobre 2020

     

    ATTENDU QUE est une réponse, point par point, mot après mot, à la résolution du Congrès d’avril 2009 qui formulait les excuses du gouvernement américain aux Indiens, qualifiée bien crânement de « réconciliation historique » mais passée inaperçue… et restée lettre morte.
    Layli Long Soldier interroge ici jusqu’à l’inanité même de la notion d’excuses : s’il est primordial que l’État fédéral reconnaisse ses actes envers les tribus indiennes, la « réparation » ne dépend pas, n’a jamais dépendu de lui, les Indiens n’ont pas besoin de réconciliation, ils sont peuples souverains, ont lutté et continuent de lutter pour leurs droits. D’ailleurs, ces excuses sont adressées en anglais et il n’existe pas de mot en langue indienne pour « excuse » ou « désolé », dit l’auteure… Et c’est bien la question de la langue qui est soulevée tout au long du livre : comment écrire dans la langue de l’occupant, parce que sa langue propre a été interdite, que de ce fait, « pauvre en langue », ne lui reste plus qu’à « secouer la morte ». Comment vivre aujourd’hui, de tout son être, en tant qu’Indienne, femme, mère — comment « les mots précis [de la résolution] enclenchent les vitesses du poème en marche ».
    Le livre est construit en deux parties. D’abord les « préoccupations », qui sont celles de Layli Long Soldier dans sa « langagitude », poèmes du quotidien qui impliquent tout du corps, traversé par la terre, la lumière, où elle dit l’enfance, l’amour, la maternité ou l’absence, l’Histoire au présent d’un peuple colonisé. Dans la seconde partie, Layli Long Soldier, calquant la résolution officielle, énonce ses propres déclarations préliminaires (toutes introduites par « ATTENDU QUE », citant et commentant régulièrement le texte original) et ses « résolutions » (le texte est ici intégralement repris mais de façon complètement détournée).
    Il en ressort une véritable dénonciation du texte de loi, ou précisément, comme le dit Layli Long Soldier, un « acte juridique à la première personne ». De façon incisive, littéralement frappante, la langue anglaise se retourne ainsi contre ce qu’elle représente par la force subversive de la poésie : « Attendu que met la table. La nappe. Les salières et les assiettes. […] je suis amenée à répondre, attendu que, j’ai appris à exister et ce sans votre formalité, salières, assiettes, nappe. »

     

    Un livre puissant, d'une émotion dense et contenu, l'auteur use d'une précision froide et chirurgicale car il s'agit effectivement d'une sorte d'opération, dans le sens agir sur, pour allez à l'os du langage, parce qu'une langue a effacé une autre langue. Poésie pour désarticuler et autopsier la violence, celle de la suppression d'une identité, d'une histoire, la violence de l'appropriation des terres et l'éradication d'une culture et des corps même d'un peuple par un autre peuple. Corps étranger venu parasiter et dévorer cette terre-corps-langue-identité naturellement enracinée dans sa propre terre-chair-langue-histoire. Écrire de la poésie en anglais, la langue qui a tranché les racines de sa langue originelle quand on est une jeune Sioux Oglala, cela donne "attendu que" et cela désarçonne parce qu'il le faut et nous met face à. La poésie survit-elle au silence imposé à une langue ?  Comment écrire de la poésie dans celle qui a été forcée dans la bouche de nos origines sans d'abord la décortiquer et la mâcher longuement, langue amère qui a tant servi mensonge et tromperie ? La langue qui annihile, la langue génocidaire.

    CGC

     

     

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    Layli Long Soldier est une jeune poète et artiste sioux oglala, vivant aujourd’hui à Santa Fe (Nouveau-Mexique). WHEREAS, que nous traduisons aujourd’hui, est son premier livre. Il a reçu plusieurs prix, dont le National Book Critics Circle, et a été finaliste du très prestigieux National Book Award for Poetry à sa parution, en 2017.

    Layli Long Soldier est une jeune poète et artiste sioux oglala, vivant aujourd’hui à Santa Fe (Nouveau-Mexique). WHEREAS est son premier livre. Il a reçu plusieurs prix, dont le National Book Critics Circle, et a été finaliste du très prestigieux National Book Award for Poetry à sa parution, en 2017.

     

    https://editionsisabellesauvage.fr/layli-long-soldier/

     

     

     

     

    Layli Long Soldier est une jeune poète et artiste sioux oglala, vivant aujourd’hui à Santa Fe (Nouveau-Mexique). WHEREAS, que nous traduisons aujourd’hui, est son premier livre. Il a reçu plusieurs prix, dont le National Book Critics Circle, et a été finaliste du très prestigieux National Book Award for Poetry à sa parution, en 2017.
  • Alain Mascaro - Je suis la sterne et le renard

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    Flammarion, avril 2025

     

     
    " « Ma sœur, il est temps d’écouter Aam la brodeuse. Puisse cette histoire dénouer ce qui t’étouffe et t’ouvrir à l’immensité des landes. »

    Ainsi commence la saga du clan de l’Ormr. Barbra, Aana, Álfheidr et les autres forment une lignée de femmes sans père ni mari. À la fois brodeuses d’ histoires, guérisseuses, sages-femmes, chamanes, gardiennes des Hautes Terres et des forêts, elles sont en butte à la violence que les hommes exercent sur elles aussi bien que sur la nature. Aam raconte leurs destins, qui débutent quand l’esclave Barbra, quelque temps après avoir assisté à la naissance d’un volcan, est accusée d’avoir réveillé l’Ormr, le dragon de feu, et d’attendre son enfant.
    Mais qui est cette sœur à laquelle Aam adresse son récit depuis le réduit obscur d’une maison de tourbe ? Et ce qu’elle transmet n’est-il pas de tous les temps et de tous les lieux, tant il est vrai que les hommes ont crû et multiplié, asservissant les femmes et la Terre ?
    Grande saga islandaise traversée par des paysages somptueux et des landes ancestrales, ce roman, tissé de légendes et d’imaginaire, déploie une fable aux résonances contemporaines."
     
     
    Le premier roman d'Alain Mascaro que j'ai lu récemment m'avait tellement plu (voir ici :

    http://cathygarcia.hautetfort.com/archive/2025/11/24/alain-mascaro-avant-que-le-monde-ne-se-referme-6571708.html) que j'ai voulu en tenter un autre, et me voilà très loin d'être déçue, le sujet m'enchante bien évidemment et cette saga inspirée des mythes et imaginaire islandais en reprenant les rituels comme le Seidr et en brodant une histoire sur plusieurs générations de femmes comme origine du livre des runes et rituels magiques, le Galdrabók (un vrai grimoire datant des années 1600), est d'abord un superbe hommage à la nature islandaise.

    "J'ai vu couler les roches liquides comme une fonte de fer rouge sang, sang craché, sang épais, brûlant, presque noir à force d'être rouge."

    Et c'est aussi un envoûtant et puissant récit écoféministe. 

     

    "Lorsque Tóuskott eut fini de forger le monde, il regarda tout ce qu'il avait créé : il y avait l'eau, l'air, le feu, la terre ; il y avait le jour et la nuit, il y avait l'homme, les arbres, les plantes, les champignons et tout ce qui vivait sur terre. Comment faire pour que tout s'accorde et s'équilibre ? Comment laisser assez de place à chacun ? Il se dit que plutôt que séparer, il fallait réunir. Il demanda donc de l'aide à Bredan la brodeuse qui tissa les destinées ensemble dans un entrelacs magnifiquement composé et coloré, fils d'or et fils d'argent, pourpre et lapis, de manière à ce que le fil de chacun croise au moins une fois le fil des autres. Ainsi, chacun était allié à tous et tous dépendait de chacun. Elle acheva son ouvrage en faisant des nœuds sous la trame de laine. Le dernier à nouer était celui de l'homme, l'animal le plus turbulent de tous. Bredan, qui s'était fatigué les yeux et les doigts à broder durant des heures, ne le serra sans doute pas assez. À la longue, le fil se dénoua et se défit de la trame. Depuis, l'homme n'est relié à rien, c'est pourquoi il s'arroge de tirer sur le fil des autres, de le couper et de détisser l'ouvrage de Tóuskott et Bredan. Quand il en aura fini, il ne restera qu'un tas de fils informe et un canevas vide."

     

    *

     

    "Ce qu'il fallait, c'était ne pas perdre le fil, rester lié à la trame, transmettre à quelques âmes choisies, en attendant le jour où, peut-être, les gens prendraient conscience de la vie qu'ils menaient, tellement déliée de la vérité du monde, de sa chair intime, que c'était au-delà de la solitude, une sorte de déréliction vertigineuse dont il serait bien difficile de sortir."

     

     

  • Léna Ghar - Tumeur ou Tutu

     

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    Verticales & Gallimard 2023

    Folio 2024

     

     

    « Dans le noir, la monstre fait même peur aux loups enragés sous mon lit sauf que je ne peux pas m’enfuir de ma peau.
    Je veux que quelqu’un la tue mais personne ne la voit.
    Je veux qu’elle meure mais je ne sais pas comment elle s’appelle.
    Je cherche son nom partout. »

    La folie qui parcourt ce roman électrise par sa brutale justesse et la sauvagerie poétique de son regard sur le monde. 

     

    *

     

    C'est un livre abime pour moi, qui me résonne et me questionne là où... C'est un livre pétri de douleur innommée et innommable autour de laquelle on peut tourner toute une vie comme on tourne sa langue bien plus de sept fois dans une bouche qui résiste à mordre méchamment là où ça fait trop mal avant de la mâcher, mâcher sa propre langue et faire de ce jus, cette bouillie, écriture. Le trauma devient alors littérature mais littérature ne guérit pas, elle diffuse simplement et par cet effet de diffusion de la douleur, elle l'allège peu à peu. 

     

    Voir un article à son sujet ici : https://blogs.mediapart.fr/floracitroen/blog/260923/mathematiques-de-l-existence-sur-tumeur-ou-tutu-de-lena-ghar

     

     

    Bandeua-tumeur-ou-tutu-3648386562.jpgNée en 1989 au bord des vagues, Léna Ghar doit ses plus grandes joies à ses amies, à ses frères, au soleil et au vent. Elle a déménagé à l’aube de ses 17 ans pour aller étudier dans une grande ville. Elle a suivi le Master de création littéraire à Paris-8 et travaille dans l'édition sonore. Tumeur ou tutu est son premier roman. Prix des Cordeliers 2024.