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09/10/2019

Dé-camper de Florentine Rey

 

Gros Textes éd.2018

 

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50 pages, 9 €.

 

 

 

Avant que ne meure le temps d’aimer, comme le chante Barbara, avant de repeindre ou de redécorer, elle s’est désencombrée de tout ce qu’elle savait ne pas être elle pour tenter d’aller se trouver ailleurs. Seule.

 

« Elle se croit sans colère.

Rupture facile, pardon, grandeur d’âme ; elle flaire le mensonge, les bobards de la marchande de chimères, le cœur protégé par des ruses de sioux.

Sa colère c’est à elle qu’elle l’adresse.

Son cerveau cède le contrôle à des forces anciennes.

 

(…)

 

Son projet : mettre l’essentiel dans une valise et partir le plus loin de la ville, du béton, du plastique, des corps à la mode. »

 

Elle décampe donc pour aller camper seule dans le sud de la France. Une grande voiture, une tente, un carnet, un crayon. « Une assiette, un bol et trois couverts suffiront. » Une nouvelle tête :

 

« La crête c’est marrant, typé, mais pas joli. » Dixit sa mère.

« Toute la violence qu’elle essaie de contenir, elle la porte sur sa tête.

La coupe WOODY : une coupe de piqueuse de bois vert. »

 

WOODY à qui le PIVORE viendra tenir compagnie, le pic-vert vorace qui dévore les mots bavards, Maître PIVORE, le juge qui rendra son verdict : coupable de rien du tout, on remballe, on retourne sur la plage, écrivez, circulez.

 

Trouver ce qu’elle est hors des clichés. Femme ?

 

« Elle a une jupe dans la tête et les réflexes qui vont avec. Dans ses plis logent des chuchotements de nonnes, des histoires de sorcières, de la rage, de l’enfoui qui fait gonfler les jambes. »

 

Nomade.

Le mot la réconforte : perspective d’une identité la moins définie possible. »

 

Avec Dé-camper, Florentine Rey nous entraîne dans un inner-trip, avec des images, des mots bien à elle, une autodérision qui ne cache pas l’émotion à vif, la névrose, jouer avec les mots jusqu’à trouver la clé de l’énigme de soi, du mal-être. La quête d’une identité qui ne trahirait pas l’être dans sa réalité profonde, abyssale, mais comment émerger de cette mer en soi et affronter le large au-dehors peuplé d’Autres avec qui le contact s’avère difficile, compliqué. Malaise de l’incommunicabilité. Ne pas se noyer : ni hors de soi, ni en soi, sans pour autant chercher à se gaver pour contrer la peur, masquer la faim. Mâcher du chewing-gum, avaler du vide, mais mâcher quand même, mâcher jusqu’à plus de mâchoire, mâcher jusqu’à disparition. Jusqu’à l’apparition de Madame COUJOU, qui boursoufle, grosses joues, gros cou, qui gonfle.

 

« Elle élève la mâche au rang de drogue » mais « La mâche est toxique, ça devient dangereux. »

 

« Si elle reste bouche vide ?

Boucherie dans la bouche ? »

 

Camper, écrit-elle, c’est rétrécir l’habitation et retrouver de l’espace à l’intérieur de soi pour penser, créer.

 

« Ce qu’elle veut ?

Une vraie place dans le monde. »

 

Assumer la sensibilité et la déployer, la dire, se dire sans retenue, faire une force de ce que le monde lui renvoie comme étant un handicap : elle veut être encore plus sensible, sentir plus fort, en faire quelque chose.

 

« Elle dévoilera la planque du chasseur au chevreuil et fera témoigner les poules qui vivent à quinze sur un mètre carré de paille. Elle rencontrera des cochons qui souhaitent qu’on ferme leurs yeux avant qu’ils ne meurent. Les asticots lui montreront comment manger les morts. »

 

Décamper est le journal d’un accouchement d’un soi intégral, l’écriture sert de balancier entre le dehors et le dedans, le trop et le pas assez, tenter le pont de mots pour toucher l’autre sans se mettre en danger, sans creuser plus encore les blessures, celles qui lui donnent envie de se dissoudre, « de débarrasser son corps de tous ses organes, le remplir de sel et l’offrir à la mer ». L’écriture permet de toucher du mot les plaies, leur donner des coups de langue.

 

Femme-poisson, elle habite un château de sable. (…) Personne ne sait qu’elle creuse au centre du château. Un jour, elle coupera sa queue en deux pour se fabriquer des jambes et fuira par le fond du puits.

 

Dé-camper un recueil qui dit le pas pareil, la non-évidence de l’être au monde, la quête, la peur, le courage d’aller à sa propre source. Ce n’est pas un recueil de poésie, c’est de la poésie qui sourd d’un recueil au fur et à mesure où la source est désobstruée, c’est fort, c’est fragile, intime et bouleversant.

 

Cathy Garcia

 

 

 

 

rey 2.jpgFlorentine Rey est écrivain, poète et performeuse. Elle est née à Saint-Étienne en 1975. Des études de piano intensives affinent sa sensibilité, lui apprennent l’exigence mais l’isolent. Une année d’hypokhâgne lui fait rencontrer la philosophie. Elle entre ensuite à l’École Nationale Supérieure d’Arts de Paris-Cergy. À la fin de ses études, elle crée une structure de production artistique où se croisent l’art et la technologie. Six ans plus tard, la nécessité d’écrire et de créer la rattrape. Elle se consacre aujourd’hui à l’écriture et à la performance. Son travail interroge notamment le corps et le féminin. Son site :  https://florentine-rey.fr/

 

 

 

 

18/09/2019

Kintu de Jennifer Nansubuga Makumbi

 

traduit de l’anglais (Ouganda) par Céline Schwaller

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Métailié éd., 22 août 2019. 480 pages.

 

Ce roman est une fresque étourdissante d’une densité telle qu’il est impossible de le résumer, et d’ailleurs tel n’est pas le but de cette note, mais il faut tout de même pouvoir donner quelques pistes au lecteur. De quoi s’agit-il ? D’une histoire de famille sur plusieurs générations, trois siècles, en Ouganda, donc bien avant que ce pays ne soit arbitrairement nommé ainsi par le colon britannique, en référence à l’ethnie Ganda, occultant ainsi toutes les autres qui peuplaient cette terre.

Kintu est donc une histoire de famille, mais à vrai dire, c’est avant tout l’histoire d’un geste malheureux et de ses conséquences : la répétition transgénérationnelle d’une malédiction. La gifle d’un père, Kintu, à son fil adoptif, Kalema, lors d’une déjà difficile traversée de désert, ayant entraîné accidentellement la mort de ce dernier, qui de plus, fut vite et mal enterré par mégarde à coté d’un arbuste épineux auprès duquel on enterre habituellement les chiens.

Le roman démarre par un prologue, nous sommes en janvier 2004 à Bwayse, un bidonville situé dans une zone marécageuse au pied de Kampala. Kamu Kantu y est assassiné. Kamu Kantu est un descendant de Kintu Kidda, l'ancêtre qui a attiré la malédiction sur sa lignée. Et ce prologue laisse place au premier chapitre qui nous ramène à l’origine donc de cette malédiction : en 1750, dans la Province du Buddu, au Buganda.

Plusieurs générations vont ainsi se succéder, depuis le temps des clans, des royaumes jusqu’au début du XXIe siècle. L’histoire des individus mêlée, emmêlée à l’Histoire d’une terre sur laquelle sont venues, les unes après les autres, se greffer des religions importées et conflictuelles, dont la pas si petite dernière : la très activiste évangéliste. Une terre démembrée par la colonisation, ce qui a entre autre ravivé et compliqué les guerres tribales, et qui essaie d’avancer avec de douloureuses prothèses occidentales comme tout le reste du continent, et tous les flux migratoires consécutifs, la modernisation et la paupérisation qui va avec, les guerres encore, le sida… Y est évoqué bien-sûr la sinistrement célèbre figure d’Idi Amin Dada, mais d’un point de vue ougandais, notamment dans une discussion entre deux amis qui ne sont pas d’accord. La figure était cependant déjà suffisamment et atrocement sanguinaire, sans besoin que les fantasmes occidentaux n’en rajoutent pour en faire une caricature révélatrice de leur propre peur du « noir », tout en faisant oublier ainsi leur responsabilité dans l’instauration de ce dictateur, comme tant d’autres en Afrique.

Kintu est un roman, écrit forcément dans la langue de l’ancien colon britannique, mais c’est vraiment un roman ougandais, sans compromis.

Si la toile de fond se transforme au cours des siècles, Jennifer Nansubuga Makumbi tisse sa trame avec tant de subtilité, l'art de montrer sans dire, que ce n'est pas ce qu’on pourrait appeler une fresque historique. L’Histoire est un grand fleuve, mais ce sont les êtres humains qui sont ici au centre de la fresque, ils sont bien-sûr entraînés par le courant, roulés, malaxés, modelés et parfois brisés par lui, mais, comme des galets, ils sont solides. Ils ont leur propre densité, identité, ils sont tous reliés à une montagne originelle, ancestrale et si la destinée de chacun est à la merci des événements, il existe aussi une forme de prédestination. La force du fleuve ne change rien à la malédiction qui poursuit les descendants de Kintu Kidda, génération après génération, mais cela pourrait tout aussi bien être une bénédiction, ce qui émerge de ce roman, c’est le fil qui nous relie les uns aux autres et qui traverse le temps.

Roman foisonnant, puissant, où l’on se perd facilement mais, comme les personnages, nous sommes entraînés par la force du courant. Une liste et un arbre généalogique en début d’ouvrage peut nous aider à reprendre pied, mais à vrai dire on n’en a pas forcément envie, car très vite, il n’est pas tant question de tout comprendre, mais plutôt de se laisser emporter et peu à peu imprégner de cette langue franche et magnifique avec laquelle Jennifer Nansubuga Makumbi nous raconte sa terre d’origine.

Un premier roman magistral.

Cathy Garcia

 

jennifer-nansubuga-makumbi.jpgJennifer Nansubuga MAKUMBI est née à Kampala. Elle a étudié et enseigné la littérature anglaise en Ouganda, avant de poursuivre ses études en Grande-Bretagne, à Manchester, où elle vit aujourd'hui. Son premier roman, Kintu, lauréat du Kwani Manuscript Project en 2013, sélectionné pour le prix Etisalat en 2014, a reçu un accueil critique et public extraordinaire, aussi bien en Afrique qu'aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, qui lui a valu d'être comparée à Chinua Achebe et considérée comme un « classique » instantané. Elle a remporté le Commonwealth Short Story Prize en 2014 et le prix Windham Campbell en 2018. En sélection pour le Prix Médicis étranger 2019.

 

 

 

 

 

19/08/2019

Tout est provisoire même le titre de Mix ô ma prose

 

Cactus Inébranlable, coll. Les p’tits cactus # 49

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2019. 80 pages, 9 €.

 

 

« Être fier d’aller de l’avant,

Debout sur un tapis roulant »

 

 

En voilà un drôle de zèbre (clin d’œil à ceux qui se reconnaîtront) ce Mix ô ma prose ! Son Tout est provisoire même le titre est un vrai festin, un concentré de nourriture aussi délicieuse que corrosive, le lecteur n’en fera cependant pas indigestion car le plat est drôlement bien équilibré. Avec intelligence, justesse, une lucidité à vif et une ironie salvatrice, l’auteur qui n’aime pas signer de son nom, pose des pensées qui claquent, des mots kits de survie dans un monde carré à sens unique où l’impératif d’avoir, de réussir, mentir, gonfler, tricher, paraître mieux pour gagner du creux, assomment toute tentative de réelle humanité.

 

« Je voulais être,

Je me suis fait avoir. »

 

Et savoir exprimer l’essentiel en deux phrases, c’est un art.

 

« Entre moi et le bleu du ciel,

Le langage institutionnel. »

 

Tout est provisoire même le titre est une sorte de pense pas bête libert’air qui sans se prendre au sérieux, ni donner de leçons à personne, creuse des issues de secours vers des cieux plus sauvages, plus authentiques, vers la liberté d’être soi envers et avec tout en échappant aux injonctions de l’artifice.

 

« Connaissant la musique,

Je reste hors de portée. »

 

« De nos jours,

Réfléchir,

C’est refléter

Ce qui est proposé. »

 

« La nature enfin dominée,

Belle et triste comme un herbier. »

 

« Tout est cher,

Même la réalité a augmenté. »

 

« C’est vous qui composez votre menu,

Et c’est comme cela qu’ils nous ont eus. »

 

« Avoir un cœur de pierre

Pour faire carrière. »

 

Mais l’auteur, s’il pense que son nom n’a pas d’importance, ne se cache pas tant que ça : maniant l’humour sans céder à la facilité, il s’expose au contraire, se dénude, dans sa fragilité, son handicap à la normalité et ses « rêves savonnettes ».

 

« Si je devais résumer ma vie :

Tant pis ! »

 

« J’ai pris de la mort avec sursis. »

 

« Avec la société d’aujourd’hui,

J’ai des rapports non consentis. »

 

« Ma vie parmi les hommes :

Syndrome de Stockholm. »

 

« Pas évident,

quand nos centres d’intérêt

Sont à la marge. »

 

« Mes utopies

Sur un bûcher

Sont accusées

De sorcellerie. »

 

« Depuis le temps que la lutte est finale... »

 

« Je me suis coupé de la société

Et la plaie ne s’est jamais refermée. »

 

 

Si vains les efforts pour « en être ».

 

« L’ego gonflé à bloc

Pour aller en soirée

Tenter de s’éclater. »

 

« Toujours à fond,

Mais en surface. »

 

« Merde, le fond de ma pensée est percé ! »

 

« Miroir, miroir, mon beau miroir,

Suis-je le plus rebelle ? »

 

« Suis-je négatif parce que j’ai refusé

d’être un cliché ? »

 

« Je reste à l’écart

Et il se creuse. »

 

 

Comme il le dit lui-même, Mix ô ma prose fait

«  de la poésie

Par souci d’intégrité

Car c’est bien connu,

Elle ne se vend pas. »

 

« Pour être précis,

La formule exacte est :

Poète autotorturé »

 

 

Mais le poète a pris l’option linguistique pour mettre à jour nos tics de langage.

 

« Ah des tics !

J’ai eu peur, j’avais compris

"d’éthique" ! »

 

 

« J’ai beau lécher les vitrines,

Aucune trace de cyprine. »

 

 

« Et pour une fois

Qu’il y a quelque chose de gratuit

c’est la méchanceté »

 

 

«  Ainsi les publicités pourraient être

mensongères ? »

 

 

«  Au lieu de la campagne

C’est la ville qu’on devrait battre. »

 

 

Il gratte le vernis qui recouvre nos mots pour nous faire entendre ce qui est vraiment dit :

 

 

« Même pour la lecture,

Ils nous ont foutu des grilles. »

 

 

« Même le respect

Il faut le forcer. »

 

 

« Avec tous ces profils,

On ne se regarde plus en face. »

 

 

« Quand on aime, on ne compte pas

Mais on se calcule. »

 

 

« Les décisions sont si lourdes

Qu’il nous faut un porte-parole. »

 

 

« Je ne connais pas le prix de la vie,

Mais il m’a tout l’air soldé ces temps-ci. »

 

 

« On a plus de compassion pour les batteries ;

Quand elles sont faibles, on les recharge. »

 

 

« Sinon pour la prise de conscience,

C’était le bon voltage ? »

 

 

« Ne dites pas que l’on va droit dans le mur ;

Faites comme tout le monde, dites futur. »

 

 

Il dévoile l’absurde dont nos cécités quotidiennes camouflent l’évidence.

 

 

« À part l’épargne,

Y’a quoi comme plan ? »

 

 

« Rien ne marche,

Tout fonctionne. »

 

 

« Même nos codes se barrent. »

 

 

« Le plus inquiétant

C’est que tout soit normal. »

 

 

« Tellement intégré

Que j’ai disparu. »

 

 

« Il y a un scénario à la base

Ou c’est improvisé ? »

 

 

« Putain les gens,

Merde, quoi !

Ça se voit !!! »

 

 

Tout est provisoire même le titre est un petit shoot qui devrait être remboursé par la Sécu :

 

« Bien sûr que l’on a progressé ;

Au départ, il y avait un point

Et on a une ligne à l’arrivée. »

 

« Franchement, Dieu n’est pas si con

Aucune enquête de satisfaction. »

 

 

Petite mais efficace piqûre de rappel pour temps sombre : tant qu’il y a de l’humour, il y a encore une chance pour qu’il y ait de la vie, de la vraie, vivante, impertinente qui se glisse en douce sous des plumes de poètes, là où elle sait qu’elle sera respectée, protégée.

 

 

Cathy Garcia

 

 mix-o-ma-prose-par-morgan-prudhomme.jpgDerrière Mix ô ma prose se cache Olivier Boyron, un Viennois d’origine qui a eu le privilège de grandir dans la « vallée de la mort ». Malgré un cadre apaisant et propice au recueillement, il peine à s’adapter au monde qui l’encercle. Pour lui, le chaos n’est déjà plus une théorie mais une réalité dont il dépassera la friction au travers de nombreuses expériences : écriture, dessins, peintures, théâtre de rue… Mix ô ma prose, lui, nait en 2002 d’une rencontre avec le slam dont il devient un des pionniers en Rhône-Alpes avec La Section lyonnaise des Amasseurs de Mots et Les Polysémiques, association qu’il fonde à la même période. En 2006 il co-fonde La Tribut du Verbe, une compagnie de slam poésie qui propose toujours spectacles et performances. En 2016 Les Polysémiques rajoutent une branche éditions à leurs activités, il en devient le responsable d’éditions. Malgré tout, toujours mal à l’aise avec les conventions, il stoppera net sa déjà courte bio.

 

 

 

22/06/2019

Le Singe sous la montagne d’Aodren Buart

 

Phébus éd., mars 2019. 128 pages, 13 €.

 

aodren buart (2).jpgNous ressentons à travers ce conte très directement inspiré d’un grand classique chinois : la deuxième partie de la très populaire légende du Roi Singe, l’attrait qu’a exercé la culture ancienne chinoise sur l’auteur lors de son voyage en solo en Chine. Cette quête l’aura poussé vers l’Est, mais donc ici, comme dans la seconde partie de la légende du Roi Singe — le Voyage vers l’Occident —, c’est vers l’Ouest que le moine Sanzang est envoyé par l’Empereur, pour aller chercher au-delà de bien des montagnes et sur des chemins parfois dangereux, les sutras du Bouddha. « La route, jusqu’au Grand Bouddha de l’Ouest, ne sera pas un simple sentier battu menant sereinement aux confins du monde. Et si je l’ai pensé, c’est par stupidité ou candeur. » L’Ouest étant, dans la légende originelle, l’Inde. On reconnaîtra donc dans ce texte divers éléments du Bouddhisme qui figurent dans la légende, mais aussi des références à la poésie et la peinture traditionnelles chinoises taoïstes, si bien que l’on a parfois la sensation de traverser des tableaux.

Malgré ses références marquées, c’est un conte initiatique qui se veut intemporel — où le voyage extérieur est un reflet du cheminement intérieur du moine qui n’avait jusque là jamais quitté l’abri du monastère —, servi par une belle et sensible écriture à travers laquelle une authentique sagesse semble transparaître. On le lit avec plaisir et il exerce sur le lecteur une influence apaisante, comme la méditation et la poésie taoïste. Et c’est cet effet qui est le plus remarquable et qui prouve que ce très jeune auteur a su saisir l’essence de ces philosophies orientales et cela donne vraiment envie de savoir quel sera son prochain livre, en espérant qu’il saura s’appuyer après avoir cheminé comme disciple, sur sa propre intériorité, son propre imaginaire qui sans nul doute, ont beaucoup de richesses à offrir.

« Chaque homme se découvre dans les traces qu’il laisse sur la poussière du chemin, et il t’a fallut briser ta jeunesse en durcissant la plante de tes pieds pour trouver celui que tu es. »

 

Cathy Garcia

 

aodren buart.jpgAodren Buart est né en 1996. Il a fait des études littéraires et cinématographiques avant de pratiquer le théâtre baroque. En 2016, il voyage seul en Chine durant un mois. Cette rencontre avec la culture et le territoire chinois nourrit alors profondément son regard et son écriture. De cela, entre autres, est né Le Singe sous la montagne qui est son premier roman.

 

 

 

31/05/2019

Radicelles de Murièle Modély, photographies couleurs de Vincent Motard-Avargues

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préface de Dominique Boudou – éd. Tarmac, 2019. 40 pages, 18 €.

 

Murièle Modély a trop de talent pour être éditée, je ne me l’explique pas autrement, aussi quand enfin un de ses recueils voit le jour sur papier, c’est vraiment une grande joie que de tenir l’objet où l’écriture devient matière. Et pour une écriture aussi dense, un bel écrin s’impose.

 

Après la revue Nouveaux Délits qui avait publié « Feu de tout bois », premier opus de sa collection Délits buissonniers, c’est de nouveau un revuiste qui tend la main à la talentueuse poète : Jean-Claude Goiri qui publie la revue FPM et a créé aussi les éditions Tarmac.

 

Radicelles est un duo, un vis-à-vis où la voix de la poète vient se frotter aux photographies couleurs de Vincent Motard-Avargue tandis que ces dernières entrent en résonance avec cette langue organique et accrocheuse.

 

On retrouve dans ce recueil, une thématique qui est précieuse à Murièle Modély, quasi obsessionnelle : l’île laissée derrière où sont plantées bien profond des racines lourdes de sang.

 

« Il te semble entendre encore

dans le sifflement du vent la déchirure de ton écorce »

 

L’île, sa langue, son histoire, ses chaînes, sa douleur, ses débordements….

 

« parl franssé ti fille/parl françé/parl franssais

ou la bo ékri com ou veu

tout’zafér la lé roug’, i rempli out tét

tout’marmaille la lé roug’

kan zot i aval, kan ou aval

la mor la mer ek zot doulér »

 

Français, créole, créole, français, les langues emmaillées tissent cette toile qui semble vouée à se défaire encore et encore.

 

« on te dit choisis

choisis ton camp, ta frontière, ton pays

raye tout le reste, choisis

pas de place pour à moitié, à demi, choisis

gratte, arrache, la chair, la peau

il ne restera plus qu’un peu de rouille sur la photo »

 

Le poème devient la seule embouchure par où peut s’écouler le bruyant silence imposé, poème, corps, peau, papier.

 

« tu n’en finis pas de danser

sur la table

de jouer du charbon

de noircir

écrire, ékrir

 

(…)

et des flots de salive qui ramènent dans la montée

du poème

ek in pé do sel sur la langue, le soleil »

 

Nostalgie d’un temps ensoleillé donc où tout coulait de source, sans déchirure :

 

« quand tu étais enfant, le bonheur était simple

il tenait dans le creux de tes paumes

s’écoulait jusqu’à tes dents de lait

le bonheur mordait tes boucles

mangeait ton cerveau nu

puis tu as grandi : tes dents sont tombées

la sagesse a poussé comme un buis

a figé son basalte dans ton verre

a fait taire le volcan et ta lave en fusion »

 

La mémoire cependant est un creuset où plusieurs générations laissent leurs traces, même infimes, même invisibles, elles demeurent.

 

« tu ne te souviens pas du mythe initial

qui te raconte

combien grinçaient les chaînes dans l’air pesant du soir

combien le ciel, la terre et la mer étaient noirs

(…)

la sueur mangeait leurs yeux

la moiteur dévorait leur langue

ils n’avaient pas d’histoires »

 

Le poème vient colmater les abimes, combattre l’oubli. Et nous lecteurs, gardons en refermant le livre comme la sensation en bouche de ces :

 

« vers roses

gras, lourds

au parfum de coriandre »

 

et cette main de feu dans les entrailles qui touille ensemble jouissance et douleur.

 

Cathy Garcia

 

murièle.jpgMurièle Modély est née à Saint-Denis (île de la Réunion) et vit aujourd’hui à Toulouse. Elle participe à des revues papier ou numérique et a publié quelques recueils : Penser maillée (2012), Je te vois (2014) et Tu écris des poèmes (2017) aux éditions du Cygne, Rester debout au milieu du trottoir, éditions Contre-Ciel (2014), Sur la table, éditions numériques Qazaq (2016), et Feu de tout bois, Délit buissonnier n°1, tiré à part de la revue Nouveaux Délits en juillet 2016.

 

 

 

24/05/2019

Des hommes en noir de Santiago Samboa

 

traduit de l’Espagnol (Colombie) par François Gaudry

Ed. Métailié, 18 avril 2019

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368 pages, 21 €.

 

 

La réalité est une forêt sauvage, ses yeux de serpent brillent dans l’obscurité avant qu’elle attaque sa proie. Mais le plus dangereux au monde est l’amour qui s’assèche. Celui qui n’a pas pu sortir du tronc de l’arbre, qui s’est enroulé sur lui-même et a mordu son propre cœur.

 

Voilà un polar à la fois subtil et énergique, une enquête captivante dans une Colombie qui soigne tant bien que mal ses blessures, menée par des personnages plutôt atypiques : Julieta Lezama, quarante ans, qui vit à Bogotá, « journaliste indépendante aguerrie » et reconnue, mère de deux ados, en cours de divorce, supporte mal son corps, libido cependant bien active, elle compense par du sexe alcoolisé. Son péché pas mignon justement : l’alcool, avec un goût prononcé pour le gin tonic en dose très déraisonnable. Et sinon elle se passionne pour « la mort violente que des êtres humains, un beau jour, décident d’infliger à d’autres, pour tous les motifs possibles. »

La journaliste pour son travail s’appuie sur l’aide de Joana Triviño, originaire des quartiers pauvres de Cali, secrétaire assistante multifonctions et entre autre « le maniement de tout types d’armes, des plus petites aux moins conventionnelles car elle a passé douze ans dans le bloc occidental des FARC ».

« Ce putain de pays où j’ai eu malheur de naître est une cour d’exécution, une salle de torture, une presse mécanique pour étriper paysans, Indiens, Métis et Noirs. C'est-à-dire les pauvres. Les riches, en revanche, sont des dieux parce que c’est comme ça. Ils héritent fortune et patronymes et se foutent complètement du pays, qu’ils méprisent. Mais qu’est-ce qu’il y a derrière tous ces noms élégants ? Un arrière-grand-père voleur, un arrière-grand-père assassin. Des pilleurs de ressources et de terres. »

Les FARC donc, cette partie de la population colombienne « séparée du pays pendant plus de cinquante ans et qui, aujourd’hui, avec le retour de la paix et l’accès au pouvoir de l’extrême droite, se trouvait dans une position fragile, sur la corde raide. »

« L’onde expansive de la guerre, aujourd’hui terminée, rejetait encore des cadavres sur le rivage. » Mais certains vivants disparaissent encore, les règlements de compte sont, semblent-il, loin d’être terminés.

C’est grâce à Joana que Julieta a trouvé son principal allié : Edilson Javier Jutsiñamuy, cinquante-neuf ans, procureur de la brigade des affaires criminelles, d’origine indienne — witoto nipode exactement — de la région d’Araracuara dans le Caquetá.

Le bureau de Jutsiñamuy se trouve à Bogotá et le procureur, qui préfère dormir là que dans son appartement, est bien placé pour connaître la sauvagerie de cette ville « indifférente et féroce, les cicatrices et les plaies de cette cité impitoyable, qui dévorait ses enfants les plus faibles. »

C’est ce dernier qui met Julieta sur la piste d’une affaire étrange : des témoignages auraient fait mention d’un combat violent à l’arme lourde avec plusieurs voitures et un hélicoptère près de Tierradentro, dans une région autrefois tenue par les FARC, avant que les témoins ne se rétractent et que toutes traces semblent avoir été effacées. Le dossier est classé comme un banal accrochage entre deux chauffeurs dont un complètement ivre.

Julieta et Joana se rendent donc sur place et ce sera le début d’une enquête qui les mènera — avec en parallèle celle du procureur et de ses propres assistants — vers un personnage énigmatique, charismatique mais inquiétant, peut-être bien l’homme en noir qui aurait réchappé au mystérieux affrontement : un pasteur d’une Église pentecôtiste, une de ces puissantes églises évangéliques qui envahissent l’Amérique latine. Et puis il y a la soudaine disparition de Franklin, un tout jeune adolescent du coin — élevé par ses grands-parents qui sont des indiens nasa — et qui, réfugié dans un arbre, aurait été un témoin direct de l’affrontement.

Cette enquête, qui mènera Julieta jusqu’en Guyane, nous tient bien agrippés au roman, on ne s’ennuie pas une seule seconde, un vrai régal : la personnalité des personnages est des plus attachantes, il y a de l’humour, de l’ironie, de l’aventure, la narration est fluide, mais surtout cette enquête permet aussi à l’auteur de dresser un portrait social de la Colombie d’aujourd‘hui et d’hier avec les fantômes qui n’ont pas fini de la hanter et de braquer un projecteur sur ces nouvelles formes de maffias qui prêchent la « bonne parole ». Ceci de façon spectaculaire, avec de véritables shows, dont l’emphase et le grotesque n’empêchent pas de captiver les foules de pauvres gens en leur distillant l’espoir qui scintille sous le feu des paillettes : drogue redoutable pour exploiter les plus fragiles de toutes les façons possibles.

Mais Des hommes en noir n’est pas non plus un polar manichéen, avec les gentils d’un côté et les méchants de l’autre, bien au contraire, c’est plus un polar psychologique et vraiment original qui nous fait pénétrer au plus profond des êtres, de leur histoire, de leurs failles, qui expose leur détresse et la façon dont ils luttent, au-delà de tout moralisme, pour en sortir.

« Et la pauvreté c’est très moche et très triste, et encore plus dans ce pays si injuste, si dur avec les pauvres. On rêve, on rêve pour rien. La pauvreté est une pierre tombale qu’on porte sur le dos et qui refroidit le soir. »

 

Cathy Garcia

 

Santiago Gamboa est une des voix les plus puissantes et originales de la littérature colombienne. Né en 1965, il étudie la littérature à l’université de Bogotá, la philologie hispanique à Madrid, et la littérature cubaine à La Sorbonne. Journaliste au service de langue espagnole de RFI, correspondant à Paris du quotidien colombien El Tiempo, il fait aussi de nombreux reportages à travers le monde pour des grands journaux latino-américains. Sur les conseils de García Márquez qui l’incite à écrire davantage, il devient diplomate au sein de la délégation colombienne à l’Unesco, puis consul à New Delhi. Il vit ensuite un temps à Rome. Après presque trente ans d’exil, en 2014, il revient en Colombie, à Cali, prend part au processus de paix entre les FARC et le gouvernement, et devient un redoutable chroniqueur pour El Espectador. Sa carrière internationale commence avec un polar implacable, Perdre est une question de méthode (1997), traduit dans de nombreux pays, mais sa vraie patrie reste le roman (Esteban le héros, Les Captifs du Lys blanc). Le Syndrome d’Ulysse (2007), qui raconte les tribulations d’un jeune Colombien à Paris, au milieu d’une foule d’exilés de toutes origines, connaît un grand succès critique et lui gagne un public nombreux de jeunes adultes.
Suivront, entre autres, Nécropolis 1209 (2010), Décaméron des temps modernes, violent, fiévreux, qui remporte le prix La Otra Orilla, et Prières nocturnes (2014), situé à Bangkok. Ses livres sont traduits dans 17 langues et connaissent un succès croissant, notamment en Italie, en Allemagne, aux États-Unis. Il a également publié plusieurs livres de voyage, un incroyable récit avec le chef de la Police nationale colombienne, responsable de l’arrestation des 7 chefs du cartel de Cali (Jaque mate), et, dernièrement, un essai politico-littéraire sur La Guerre et la Paix où il passe le processus de paix colombien au crible de la littérature mondiale. Parce que « le seul endroit où l’on puisse toujours revenir, c’est la littérature ».

 

 

 

 

15/05/2019

je m’enneige de Benoît Sourty

Asphalte éditions, janvier 2019

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158 pages, 16 €.

 

Elle est plutôt sombre la neige, dans ce court roman où le sort de trois des protagonistes principaux semble scellé dès le départ. Deux frères jumeaux, âgés de 25 ans, une mère en clinique. Autrefois brillante et belle infirmière, maintenant malade en état végétatif, absente.

« Une femme, mains serrées l’une contre l’autre, ânonne presque à voix basse et sans arrêt : “Varsovie Varsovie”. »

C’est une maladie génétique et ses deux fils en ont hérité, ils finiront très probablement comme elles. L’un d’eux est le narrateur. Il vit encore avec son père alors que l’autre est parti à 20 ans. Chacun gère à sa façon cette dégénérescence programmée dans leur corps. Celui qui parle préfère ne pas y penser, oublie d’aller chez le neurologue pour faire des examens, porte des dreadlocks, fume des joints, beaucoup de joints, travaille un peu et quand il ne file pas un coup de main à son copain Marc qui vit de petits trafics, il prend la vie comme elle vient : entre potes à la terrasse du Grand Café, à boire des bières, puis chez l’un ou chez l’autre, parfois il couche avec une copine, parfois il passe des nuits dans la forêt et il va voir sa mère à la clinique. Il y a en lui comme un fond d’espoir auquel il s‘accroche. Sa façon de vivre au jour le jour, de se laisser porter sans se prendre la tête, mode de vie d’une génération en fait, prend chez lui l’allure d’une forme de philosophie. Il semble s’en sortir mieux que son frère qui est plus autonome mais qui a renoncé à tout espoir, qui ne veut plus parler au père, le prof qui continue à vivre sa vie, ne va pas visiter la mère, mais le lien avec son jumeau reste puissant même s’ils ne se voient plus que rarement. Tous deux ont gardé un brin de folie de leur enfance, une manie de se lancer des défis où la prise de risque est le challenge et ce mot que leur mère répète : « Varsovie Varsovie » va leur donner envie de faire quelque chose d’un peu fou pour elle.

Mais déjà le corps fait souffrir, ils le sentent dans leurs muscles. « Ça fait atrocement mal. C’est une crise. Je sais qu’elle va partir au bout de quelques minutes. Tenir juste quelques minutes, le temps de porter mon frère incapable de se hisser d’une marche à l’autre tout seul. ».

« Varsovie Varsovie ». Cette énigme contenue dans le seul et unique mot que prononce encore la mère, va initier une sorte de voyage dont la destination n’est pas celle que l’on croit.

Benoît Sourty nous donne à lire dans ce roman un portrait de famille écartelée, avec les souvenirs, les rêves, les colères, les non-dits, le fossé qui s’est creusé entre père et fils et comment chacun se dépatouille avec une réalité plombante. Quel sens peut avoir la vie quand on sait, avant même d’avoir commencé à vivre vraiment, qu’on est en train de se transformer, lentement mais sûrement, en légume ? Quel sens peut avoir la famille quand la mère bien que vivante, n’est elle-même qu’un souvenir ? Qu’est-ce que l’amour quand il ne peut rien changer ?

Pas de réponse : je m’enneige est un constat dépouillé, direct, désabusé, tragique, qui prend à la gorge et laisse un drôle de goût en bouche. Amer oui, mais avec toutefois un tout petit quelque chose qui crépite, qui pétille.

« La vache ! C’est quand même un beau jour pour mourir. »

 

Cathy Garcia

 

bsourty3_par_cduvivier_rvb_lo-240x340.jpgBenoît Sourty est scénariste et réalisateur. Il dirige la pédagogie d’une école de cinéma. Je m’enneige est son troisième roman.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

07/04/2019

L’anarchie ou le chaos de Philippe Godard

illustrations de Vincent Odin

Le Calicot éd., décembre 2018

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220 pages, 10 euros.

 

  

 

« l’édification d’une société d’êtres libres ne peut être que l’effet

de leur libre évolution » Errico Malatesta (1853-1932)

 

 

Voici un ouvrage qui amène un peu d’air frais dans le grand marécage idéologique de ce début du XXIe siècle, un air qui souffle librement sur les grandes questions contemporaines. Sont-ce vraiment des questions ? Dans la mesure où toute réponse ne visant pas à perpétuer le système tel qu’il est a peu de chances de trouver un espace officiellement autorisé d’expression, on peut s’interroger, alors disons donc : les grands problèmes contemporains. Il n’en manque pas. Le titre peut sembler ironique, tellement dans l’esprit commun anarchie et chaos semblent synonymes, mais le chaos, le grand désordre, n’est-ce pas ce que l’on vit déjà ? Cet ouvrage va donc à l’encontre des préjugés et des idées toutes faites sur un courant qui est au fond peu connu, parce qu’il est justement relégué systématiquement à la marge avec des idées et opinions tout aussi systématiquement cataloguées comme dangereuses. Pratique, pour ne pas prendre le risque qu’elles soient diffusées et donc entendues, qu’elles puissent ouvrir des brèches dans les couloirs de la pensée obligatoire. Qui dit anarchiste dit de nombreux courants, pour commencer, car il n’est pas question pour un anarchiste de se laisser enfermer dans une case, y compris celle de l’anarchie. Le point commun à tous ces courants donc, différents de par leurs orientations, leurs choix sur la mise en pratique, mais qui se rassemblent sur une vision sans compromis de l’autonomie de tout être humain, c’est le mouvement, la proposition, la créativité.

 

« Que pensent les anarchistes des grands défis contemporains ? Nous n’en savons rien car peu de médias importants relaient leurs idées, qui sont le plus souvent considérées comme des vieilleries utopiques ou le fruit de dérèglements cérébraux. Le monde n’a guère évolué depuis ce jour de 1892, lorsque des médecins ouvrirent la boîte crânienne de Ravachol après son exécution pour prouver que son cerveau était anormal... »

 

Cet ouvrage fait le tour de pas mal de ces défis et questions essentielles et offre des points de vue anarchistes donc, en évoquant et citant pas mal de figures et penseurs d’hier et d’aujourd’hui : Bakounine, Proudhon, Malatesta, Max Stirner, Emma Goldman, Kropotkine, Élisée Reclus, David Graeber, Marius Jacob, Louise Michel, Sébastien Faure, Alexandre Grothendieck, Pénélope Nin, Albert Thierry… avec un bon condensé de l’historique du mouvement, une réflexion solide et le tout non sans humour, grâce aux savoureux dessins de Vincent Odin.

 

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Des points de vue qui peuvent apparaître radicaux, utopistes, mais si on y réfléchit bien, si on secoue un peu le formatage des esprits, ces idées sont peut-être surtout sensées, justes, évidentes, urgentes même, car contrairement à ce que l’on cherche à nous faire croire, à se faire croire, il n’y a pas qu’un seul futur possible.

Ces idées utopistes font du bien et on sait que l’expérience de la Catalogne en 1936, même si elle fut trop brève et tragique, a été une mise en application concrète et réussie des visions anarchistes. Comme l’a dit en 1974, Noam Chomsky, cette expérience fut « un témoignage éloquent de la capacité des pauvres gens de s’organiser, de s’administrer sans coercition, ni contrôle. » 

 

Et c’est peut-être bien justement parce que cela fonctionne que les systèmes en place font tout pour dénigrer cette pensée. Quoi de plus dangereux pour un pouvoir que la preuve de son inutilité, de son illégitimité ? Quoi de plus dangereux que des êtres libres et autonomes qui peuvent prouver que non seulement un pouvoir est inutile mais qu’il est aussi néfaste et à l’origine des problèmes qu’il prétend régler, problèmes dont la récurrence lui permet en réalité de se consolider et se perpétuer ?

 

L’anarchie ou le chaos donne de la nourriture pour une réflexion vraiment libre et indépendante, ouvre plus largement des pistes considérées comme marginales en vue d’un mieux vivre ensemble.

 

Bakounine disait, lors d’une tournée de conférences en 1871 :

 

« Le droit à la liberté, sans les moyens de la réaliser, n’est qu’un fantôme. Et nous aimons trop la liberté pour nous contenter de son fantôme. Nous en voulons la réalité. Mais qu’est-ce qui constitue le fond réel et la condition positive de la liberté ? C’est le développement intégral et la pleine jouissance de toutes les facultés corporelles, intellectuelles et morales pour chacun. C’est par conséquent tous les moyens matériels nécessaires à l’existence humaine de chacun ; c’est ensuite l’éducation et l’instruction. Un homme qui meurt d’inanition, qui se trouve écrasé par la misère, qui se meurt chaque jour de froid et de faim, et qui, en voyant souffrir tous ceux qu’il aime, ne peut venir à leur aide, n’est pas un homme libre, c’est un esclave. Un homme condamné à rester toute sa vie un être brutal, faute d’éducation humaine, un homme privé d’instruction, un ignorant, est nécessairement un esclave. Et s’il exerce des droits politiques, vous pouvez être sûrs que, d’une manière ou d’une autre, il les exercera toujours contre lui-même, au profit de ses exploiteurs, de ses maîtres. […] Quant à nous, qui ne voulons ni fantômes, ni néant, mais la réalité humaine vivante, nous reconnaissons que l’homme ne peut se sentir libre et se savoir libre — et par conséquent ne peut réaliser sa liberté — qu’au milieu des hommes. Pour être libre, j’ai besoin de me voir entouré, et reconnu comme tel, par des hommes libres. Je ne suis libre que lorsque ma personnalité se réfléchissant, comme dans autant de miroirs, dans la conscience également libre de tous les hommes qui m’entourent, me revient renforcée par la reconnaissance de tout le monde. La liberté de tous, loin d’être une limite de la mienne, comme le prétendent les individualistes, en est au contraire la confirmation, la réalisation et l’extension infinie. Vouloir la liberté et la dignité humaine de tous les hommes, voir et sentir ma liberté confirmée, sanctionnée, infiniment étendue par l’assentiment de tout le monde, voilà le bonheur, le  paradis humain sur terre. »

 

Philippe Godard prend un par un tous les sujets cruciaux : la liberté bien-sûr, condition première d’un être épanoui et donc bon pour lui-même et pour les autres car, écrit-il, « la liberté n’est pas la possibilité de faire n’importe quoi, d’oppresser, de réduire en esclavage. Rendre dépendant qui que ce soit, ce n’est pas nous rendre libre : c’est nous rendre exploiteur, et, donc, sortir de la condition libre qui est celle de l’humanité, pour entrer dans une autre sphère, celle du pouvoir. À l’inverse, échanger avec des êtres libres, travailler, jouer ou cultiver un champ, tisser des liens d’amitié ou d’amour avec des personnes libres, sans la moindre contrainte, est la plus intense réalisation de soi. Lorsque nous éprouvons que nous sommes semblables les uns les autres, que, toutes et tous, nous sommes libres, alors, notre association n’en est que plus forte, plus enthousiasmante. »

 

La philosophie anarchiste est une des seules à souligner, faisait remarquer Emma Goldman (1869-1940), que l’évolution humaine, son bien-être physique, ses qualités latentes et ses dispositions innées doivent seuls déterminer la nature et les conditions du travail d’un homme.

 

La question du pouvoir, radicalement remis en cause par la pensée anarchiste, est bien évidement abordée, ainsi que celle du vote et, par extension, ce que nous appelons démocratie (ou démocrature ?). Et puis encore : l’individu, le collectif et le penser collectif, l’argent et son corollaire, la consommation : « De nos jours […] : un billet de 20 euros n’indique pas qu’il correspond à la moindre contre-valeur en or ; il n’a de valeur que si le système perdure et s’il se trouve des commerçants pour l’accepter. […] Ce système mourrait si nous pouvions vérifier simultanément tous les comptes : aussitôt, les créanciers s’apercevraient qu’ils ne peuvent pas être tous remboursés, et le système s’effondrerait. »

 

Il y est inévitablement aussi question de la violence et de la non-violence et Philippe Godard démontre, et ce n’est pas un détail, que l’usage de la violence n’a jamais obtenu l’adhésion de l’ensemble des anarchistes et « dès la période de propagande par le fait, dans les années 1890, le doute s’était installé […] à propos de l’utilité politique de la violence » et en 1920, Errico Malatesta demandait d’y réfléchir :

 

« Nous ne devons pas oublier que la violence, malheureusement nécessaire  pour résister à la violence, ne sert à édifier rien de bon, qu’elle est l’ennemie naturelle de la liberté, l’accoucheuse de la tyrannie, et que par conséquent elle doit être contenue dans les limites les plus strictes de la nécessité. […] La révolution est utile et nécessaire pour abattre la violence des gouvernants et des privilégiés, mais l’édification d’une société d’êtres libres ne peut être que l’effet de leur libre évolution. »

 

« La violence, reprend l’auteur, n’est en effet pas la voie stratégique que suivent la majorité des anarchistes. La violence "révolutionnaire" et la violence d’État sont plutôt "les deux mâchoires d’un même piège à cons", selon les deux derniers mots du héros anarchiste du film Nada (Claude Chabrol, 1974) ».

 

L’écologie, l’éducation — essentielle l’éducation : former les esprits, et non les déformer —, les frontières que les anarchistes refusent, la science, la folie, la notion d’illégalité seront également abordées ainsi qu’une position des plus intéressantes — et qui mériterait qu’on s’y attarde plus que jamais aujourd’hui où l’on ne peut que constater les conséquences désastreuse de la course à la réussite — : le refus de parvenir.

 

« Ce système nous a proposé jusqu’à maintenant d’accumuler, de vivre à fond dans l’avoir. Et il a acheté notre complicité, alors que des êtres humains n’avaient même pas la possibilité de vivre décemment. Cette misère s’étend à tout être vivant. La terreur d’État, l’asservissement industriel, l’abêtissement capitaliste et la misère sociale nous frappent toutes et tous. Insidieusement et continuellement, ces forces néfastes divisent notre être intime. Une partie de nous se voit subrepticement contrainte à être le bourreau de notre autre moi, celui qui rêve, sait et veut que ce monde ne soit pas celui-là. Combien d’entre les citoyens tentent difficilement de défaire la nuit ou pendant leur maigre temps libre ce dont ils ont été complices chaque jour travaillé ? » C’est ce qu’on peut lire dans un manifeste anarchiste dans les années 2008-2009 pendant la crise des subprimes.

 

Philippe Godard, lui, écrit :

 

« La coopération, la réflexion sur ce que nous produisons et ce que nous consommons, sont une part essentielle de l’utopie anarchiste, une utopie pas si irréaliste que cela si nous pensons à toutes les tentatives actuelles pour consommer autrement, consommer moins, beaucoup moins, de façon écologique et respectueuse du travail des autres. »

 

L’anarchie ou le chaos est un ouvrage riche, dense et salutaire, nourriture saine pour l’esprit, manuel de  secours pour temps agités et dont on pourrait tirer encore un grand nombre de citations, mais laissons le dernier mot à Élisée Reclus, géographe anarchiste, qui écrivait en 1866 :

 

« Là où le sol s’est enlaidi, là où toute poésie a disparu du paysage, les imaginations s’éteignent, les esprits s’appauvrissent, la routine et la servilité s’emparent des âmes et les disposent à la torpeur et à la mort. Parmi les causes qui dans l’histoire de l’humanité ont déjà fait disparaître tant de civilisations successives, il faudrait compter en première ligne la brutale violence avec laquelle la plupart des nations traitaient la terre nourricière. Ils abattaient les forêts, laissaient tarir les sources et déborder les fleuves, détérioraient les climats, entouraient les cités de zones marécageuses et pestilentielles ; puis, quand la nature, profanée par eux, leur était devenue hostile, ils la prenaient en haine, et, ne pouvant se retremper comme le sauvage dans la vie des forêts, ils se laissaient de plus en plus abrutir par le despotisme des prêtres et des rois. »

 

Alors, l’anarchie ou le chaos ?

 

Cathy Garcia

 

 

 

lecrivain-philippe-godard-evoque-la-liberte-dexpression_1.jpgÉcrivain prolixe et directeur de collection, Philippe Godard a beaucoup voyagé, notamment en Amérique latine et en Inde. Il a étudié des langues dites « orientales » (chinois, bengali, hindi, haoussa, amharique, quechua) et est devenu claviste, puis correcteur. Puis encore rewriter, et enfin auteur de notices pour l’encyclopédie Hachette multimédia durant sept ans. 

Sentant venir la fin de cette encyclopédie (et aussi la fin de l’idée même d’une encyclopédie telle que pensée par les Lumières), il a proposé une première collection de documentaires jeunesse chez Autrement : « Junior Histoire », dont les premiers titres sont parus en 2001, et qui en compte désormais vingt-cinq. 

Il a ensuite lancé d’autres collections : « Les Insoumis » chez un petit éditeur strasbourgeois (qui a disparu), « Enfants d’ailleurs » chez La Martinière (13 titres parus depuis 2005, la plupart traduits et publiés aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Allemagne), et il a repris la collection « J’accuse », chez Syros. 

Il a aussi publié plusieurs essais politiques, dont un avec Henri Lefebvre sur le terrorisme en 1990, puis Contre le travail des enfants (Desmaret, Strasbourg, 2001) et Contre le travail (Homnisphères, 2005) et Au travail les enfants ! (Homnisphères, 2007).


Il a publié de nombreux articles politiques, notamment dans la revue italienne Libertaria, intervient en milieu scolaire, fait des conférences sur des sujets sensibles. Il a fourni durant trois ans l’épicerie Fauchon en citrouilles, et a travaillé avec sa compagne à la fourniture en légumes d’un restaurant deux étoiles durant cinq ans.

 

Depuis 2011, il donne des cours sur la pédagogie à de futurs travailleurs sociaux, éducatrices et éducateurs de jeunes enfants, éducateurs et éducatrices spécialisé.e.s.). Ce travail pédagogique s'inscrit en continuité de son travail éditorial, et c'est ainsi qu’il a publié, en 2017, Croire ou pas aux complots ?, qui est un véritable livre-outil, au service non seulement des jeunes mais aussi des éducateurs, spécialisés ou issus de l'Éducation nationale (aux éditions du Calicot).


Philippe Godard vit, écrit et travaille dans le Jura. 

 

 

 

 

25/03/2019

Marc Tison - Des nuits au mixeur

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Maquette et graphismes par Jean-Jacques Tachdjian

La Chienne éditions, collection Nonosse, Roubaix, 2019.

 

Je manque de temps pour faire des notes de lectures comme je voudrais et il y aurait bien du bien à dire de ces nuits au mixeur de Marc Tison, mais sa poésie parle d'elle-même, lisez plutôt : 

 

 

Tu sais ce qui nous attend

dans les révolutions borderline

l’équilibre se fait sauter le caisson

 

(…)

 

C’est d’une importance extraordinaire

d’aller vers ce qui éclaire l’immensité en soi

 

(…)

 

On partira à l’aube sur les océans

On part toujours à l’aube

Dans la pureté des promesses

Avant l’ouverture des supercheries marchandes

 

(…)

 

Des bars comme des Sirius

Des signes comme des toiles de Tapies

Et la nuit qui gueule habitée

Plus sûrement que les jours des quartiers d’affaires

Et la nuit qui chante en abîme des romances tristes

De matin de grisaille

 

(…)

 

Je ne descends plus des grands singes

La lignée est éteinte

Exterminée dans les salons climatisés des banques d’investissement

Je n’enfante plus des gens sauvages

Mon sperme est défolié, il est minable et minuscule

 

(…)

 

L’odeur ça pue le vrai, ça n’est pas permis

 

(…)

 

Les algorithmes qui tracent les désirs sont des menottes

Aux radiateurs des polices du comportement

 

(…)

 

On a tordu le ciel qui était beau

 

(…)

 

Des nuits au mixer

À courir éventré l’ennui au cul

Comme la mort

 

(…)

 

L’affolement en moteur de désir

Et la route qui se barre en chewing-gum

La vrille

Les pieds sur le vide

Plongeons profonds dans l’univers

 

(…)

 

Les enfants dansaient comme des derviches défoncés

Sur les débris des usines

Les tapis de ferrailles rouillées

 

(…)

 

Tes mains sur les marbres de nerfs

Mets tes paumes de paix

sur les pensées en charpie

 

Ne rassure pas

Ne console pas

Aime

 

(…)

 

Personne ne sait combien j’ai peur

tout le temps. Pas même moi sous

mon parapluie de confiture. Il fond

sous la pluie d’orage que j’invente.

Je lèche ce qui coule comme un sexe

qui dégouline. Je ne le sais pas que

c’est un sexe qui dégouline que je

lèche tout le temps quand j’ai peur.

La pluie me dégoutte.

 

(…)

 

 

 

 

Pour commander : https://www.lachienne.com/product-page/des-nuits-au-mixer

 

 

 

13/03/2019

Au petit bonheur la brousse de Nétonon Noël Ndjékéry

 

coll. Mycélium mi-raisin, Hélice Hélas éd.

à paraître en France le 29 mars 2019

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380 pages, 24 €

 

 

 

Une noria de nuits au pelage léopard accoucha de dizaines de soleils qui, l’un après l’autre, pyrogravèrent le ciel de part en part sans y laisser le moindre sillon.

 

 

Au petit bonheur la brousse est un roman dense, consistant, aussi savoureux que désespérément tragique, qui tisse un lien improbable entre une Helvétie paisible, fraîche et ordonnée, lisse et impeccable comme un livre d’images et un pays en sueur, chaotique, déchiqueté par la violence, la corruption, la cupidité, l’injustice et le mensonge. Bel héritage postcolonial entretenu par Didi Salman Dada, alias L’Autre-là, président agrippé au trône depuis presque cinquante ans et qui « pouvait dormir sur ses deux oreilles tant qu’il continuerait à brader l’or noir tchadien à ses parents occidentaux ».

 

Ce lien entre la verte Genève et la brousse turbulente et aride de la province du Takoral, s’appelle Bendiman Solal, enfant suisse du Tchad ou enfant tchadien de Suisse, dont l’enfance a été bercée par le jet d’eau du lac Léman, le pompon de neige au sommet du Mont Blanc, l’amour de ses parents – son papa est comptable pour l’Ambassade tchadienne - et de Ginette, dit Gigi, sa marraine adorable et adorée, les jeux, les livres, toutes les histoires qu’on lui a raconté : celles du pays de ses ancêtres qui lui ont donné le goût de l’aventure et celles de Guillaume Tell et Madame Royaume qui lui ont donné un idéal d’héroïsme et le font rêver grand dans la belle et tranquille résidence genevoise.

 

Aussi, quand ses parents sont soudainement rappelés au Tchad, qu’il ne connaît donc que par la langue des griots, c’est certes avec une certaine appréhension mais surtout avec une immense curiosité mêlée d’une forme de respect, qu’il s’apprête à poser les pieds au pays des ancêtres. Abreuvé d’histoires d’un Tchad voué à la magie noire, il se rêvait déjà comme un Harry Potter des Tropiques. Ce qu’il n’aurait jamais pu concevoir, jeune et naïf adolescent si enthousiaste à l’idée de découvrir enfin sa terre originelle, c’est que sitôt arrivé, non seulement il allait être séparé de ces deux très chers parents mais que ces derniers allaient être immédiatement arrêtés et mis au secret pour raison d’État.

 

D’un seul coup, tous ses repères sont effacés, « à leur place avait surgi un monde rude, ivre de soleil et craquelé de sécheresse, un monde où tout se passait comme dans un vieux film mal colorisé et projeté au ralenti. Les personnages, pour la plupart efflanqués, étaient aussi fâchés avec la nervosité qu’ils étaient adeptes du rire. Quand au décor, mélange d’immeubles en béton et de maisons en banco assiégés par la brousse, il étalait son indigence de couleurs et de reliefs dans une monotonie à filer le bourdon à une enclume. » et Bendiman Solal finit très vite par se retrouver totalement démuni et isolé, avec un oncle, le seul qui ne craint pas de l’aider. Bendiman Solal, n’est cependant pas du genre à baisser les bras ou à sombrer dans le désespoir, à peine sorti de son cocon helvétique et donc « profondément imprégné de l’illusion que la justice était à l’œuvre partout, y compris au cœur de l’Afrique », il s’est donc donné une mission : retrouver ses parents. 

 

Une mission que l’adolescent poursuivra envers et contre tout dans ce pays qui, pensait-il, venait de tout lui prendre, mais ce n’était qu’un début. Parcours initiatique et brutal au cours duquel Bendiman Solal, jeune garçon cultivé, intelligent, exceptionnellement doué même, au cœur bon et noble, perdra couche après couche, toute illusion, toute innocence, tout idéal. Il faut le talent d’une plume comme celle de Nétonon Noël Ndéjékéry, lui même tchadien vivant en Suisse, pour en faire un roman aussi prenant, plume qu’il trempe dans l’encre de l’humour le plus décapant : celui du désespoir, une encre d’un noir si lumineux. Encre qui cependant finit par s’assécher elle aussi, à mesure qu’on s’enfonce dans l’histoire comme Bendiman Solal, allias Mini Tell, s’enfonce dans la réalité la plus crue, laissant loin derrière lui comme une carcasse dans le désert, les rêves, les espoirs et la candeur de son enfance.

 

Reste la langue imagée et sublime, poésie sage et digne, des griots, « tout le reste s’avère si extrême dans la douleur comme dans la joie que, sous peine d’y perdre la raison, il faut sans cesse le repeindre aux couleurs des mirages si courants avec l’avancée des déserts. Simple exigence de survie. »

 

Au petit bonheur la brousse ou bien au grand malheur la brousse ? Un mélange, un de ces curieux mélanges que l’humanité touille dans ses sombres chaudrons.

 

Cathy Garcia

 

 

Netonon-Noel-NDjekery.jpgNé au Tchad, Nétonon Noël Ndjékéry a fait des études supérieures de mathématiques. Il vit et travaille en Suisse comme informaticien. Parce que son père était un soldat de carrière, il grandit dans un camp militaire et est très tôt mis au contact de la langue française. Cependant, ses racines se sont d’abord nourries de la puissante sève de l’oralité subsaharienne. Sa mère a juste le temps de lui insuffler le goût de conter avant que le divorce de ses parents ne le sèvre à jamais des berceuses. Mais il a déjà contracté le virus de la parole partagée et en devient une des plus fidèles victimes consentantes. Dès lors, il ne cessera plus de prêter l’oreille à tout griot de passage. L’école lui ouvre ensuite l’univers fabuleux des livres. Il s’y enfonce, papillonne, butine au gré des bibliothèques et découvre fasciné que la parole volante et la parole écrite sont les deux rouages d’une seule et même machine à revisiter rêves et réalités. Il a publié Sang de Kola, L’Harmattan, 1999 ; Chroniques tchadiennes, Infolio, 2008 ; Mosso, Infolio, 2011 ; La minute mongole, La Cheminante, 2014.

 

 

04/02/2019

Deux livres

 

J'ai lu dernièrement et sans note de lecture :-) Trois chevaux d'Erri de Luca, magnifique (depuis le temps que je l'avais dans ma pile !)

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«  Le monde me pourchasse, même les étoiles sont des chiens sur mes traces. »

« Un arbre a besoin de deux choses : de substance sous terre et de beauté extérieure. Ce sont des créatures concrètes mais poussées par une force d’élégance. La beauté qui leur est nécessaire c’est du vent, de la lumière, des grillons, des fourmis et une visée d’étoiles vers lesquelles pointer la formule des branches. »

  
« La terre a un désir de hauteur, de ciel. Elle pousse les continents à la collision pour dresser des crêtes. »

 
« On se trouve aussi dans une guerre par honte de rester à l’écart. Et puis un deuil te saisit et t’y maintient pour être soldat de rage. » 

 
« La vie est un long trait continu et mourir, c’est aller à la ligne sans le corps. »

 

 

et Une balle dans le front de Manuel Aguirre (Pérou 2006), trad. Marie Jammot - Les Fondeurs de Briques - St Sulpice la Pointe (dingue !), 2010, un régal et une maison d'éditions à découvrir d'urgence : http://fondeursdebriques.free.fr !

 

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15/01/2019

Le Grand Jeu de Cécile Minard

 

Rivages poche, janvier 2019

 

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220 pages, 7,80 €

 

Un roman surprenant, vraiment rafraîchissant, qui se laisse boire avec une certaine jubilation et qui plus encore, contient en lui-même une profondeur de réflexion — des pistes, pas de réponses, seulement des pistes — et une énergie communicative qui fait fourmiller les racines de l’être.

Une jeune femme dont on ne connaîtra pas l’identité, ni rien de son existence antérieure — ou à peine quelques flashs — si ce n’est qu'elle est bien décidé à s’en couper, tout comme elle va se couper du monde et de toute relation humaine, pour s’isoler dans un coin de montagne, une sorte de cirque naturel qui sent bon le Pliocène, un îlot de deux cent hectares de roche, de bois et de prés au cœur d’un massif montagneux de vingt-trois kilomètres carrés, qu'elle a acheté et équipé de façon très technique. Plusieurs modules y ont été héliportés : un « tonneau » d’habitation high-tech « à demi-appuyé à demi-suspendu à un éperon granitique », plus bas des sanitaires et un abri jardin, réserve et outillage, le tout bien réfléchi, hyper organisé. « Une belle planque ». Grâce à un équipement et un entraînement survivaliste de pointe adaptés à la vie en altitude en toutes saisons — matériel d’escalade, de pêche, de chasse, d’agriculture, une autonomie énergétique, suffisamment de réserves, etc., la jeune femme prend possession de son territoire et se met à l’explorer peu à peu tout en organisant méticuleusement sa nouvelle existence pour ne pas être prise au dépourvu. Le seul élément du passé qu’elle a apporté avec elle et qui n’a rien avoir avec les bases de la survie, c’est un violoncelle.

Ce roman, ce sont les cahiers qu'elle remplit, son journal de bord. On pense évidemment au Walden de Thoreau. Un Thoreau version 3.0. La narratrice emploie un langage très technique, scientifique même, ce n’est pas ici un retour à la nature façon hippie, mais une immersion totale dans la solitude et une confrontation avec les limites du corps et de l’esprit. La nature — puissante, exigeante — est perçue comme une source de défi autant que d’enseignement et d’émerveillements. Pour quelqu'un qui, semble-t-il, ne manquait de rien sur le plan matériel, ce choix de vie est donc absolument un choix et un choix absolu.

« Les conditions idéales sont-elles celles auxquelles on ne peut pas échapper, celles qui nous obligent ? »

Cet isolement total n’est pas seulement un challenge que cette jeune femme s’est lancé à elle-même, mais une nécessité qui se questionne dans ce tête-à-tête avec soi-même et une nature libre, sauvage, un monde qui n’est pas fait pour les humains « Ce monde n’est pas fait pour nous, et c’est un immense soulagement : on peut donc y vivre — si on y parvient. »

La narratrice est une personne déterminée qui peut sembler, au premier abord, être faite d’un seul bloc, même si elle laisse transparaître au fur et à mesure de son récit une problématique, liée peut-être à la violence, ou à la peur de la violence humaine, de la contrainte imposée par l’autre plutôt que par soi-même :  « L’autorité : le grand jeu de l’humanité ? ».  

« J’étais détachée, en plein entraînement général, je n’avais plus à redouter de croiser quotidiennement un envieux, un ingrat, un imbécile. »

Entraînée donc et préparée à toutes sortes d’éventualités, la jeune survivaliste n’avait cependant pas prévu qu'une créature autre qu'animale puisse partager son territoire. Une créature des plus improbables qui pourrait bien devenir son maître, dans le sens initiatique du terme et c’est ainsi que le Grand Jeu va prendre une dimension philosophique très imbibée de taoïsme, qui amène peu à peu la narratrice à passer de sa volonté de maîtrise sur les éléments extérieurs à un lâcher-prise total, condition ultime pour accéder à une réelle maîtrise, celle à laquelle elle aspirait réellement : la maîtrise intérieure. L’équilibre est au centre de ce roman et l’équilibre naît d’un mouvement perpétuel entre les polarités, sagesse et ivresse marchent sur le même fil.

Ce serait dommage d’en révéler plus. À vous maintenant, lectrices, lecteurs, d’être curieux.

 

Cathy Garcia

 

minard_celine-c-lea_crespi.jpgCéline Minard est née à Rouen en 1969, après des études de philosophie, elle se consacre à l’écriture. Elle est l’auteur de plusieurs ouvrages, Le Dernier Monde (2007), Bastard Battle (2009) et Olimpia (2010), So Long Luise (2011), Faillir être flingué (2013, prix livre Inter), Le grand jeu (2016), Bacchantes (2019).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

12/12/2018

30 ans dans une heure de Sarah Roubato

 

Publie.net éd., 5 septembre 2018

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142 pages, 14 €.

 

 

« 30 ans dans une heure » : qu’est-ce qui relie les paroles de ces presque trentenaires d’ici et d’ailleurs ? Un âge qui marque une étape importante dans la vie, l’âge où la pression sociale se fait plus forte et où on commence à prendre conscience du temps qui passe.

 

Toutes ces voix rassemblées dans ce roman forment une polyphonie dont la note commune est un questionnement sur le sens, une quête de sens, de liberté et d’authenticité. Tout ne coule pas de source et dans le monde qui se présente à elles, elles n’ont plus forcément envie de perpétuer des habitudes, des modes de vie et de pensée sans en interroger véritablement le sens. C’est une sorte de crise qui se traduit plus fortement pour ces personnes — pour cette génération ? — par un besoin pressant et vital de cohérence.

 

« C’est une espèce de courbature à l’âme. Comme un muscle qui tire chaque fois qu’on triche. »

 

Certains ont déjà fait le pas, le pas de côté.

 

Travailler, s’insérer, fonder une famille, éduquer ses enfants pour qu’ils aient une bonne situation, assurer sa propre carrière, sécuriser ses arrières, avoir des loisirs, des projets, être compétitif, prévoyant mais consommer sans se poser de questions. Voilà le réel qu’on leur a appris.

 

« Il vaut mieux peut-être s’exténuer à essayer d’inventer autre chose, au lieu de chercher à s’abriter dans les ruines de ce qui nous rassure. Il vaut mieux peut-être travailler à se donner les moyens de dire merde. », dit l’une des voix.

 

Même quand elles sont marginales ces voix qui s’expriment ici, ce qu’elles disent est universel, va à l’essentiel et défie toute catégorisation, elles parlent de ce pas de côté qui permettrait de donner sens justement, de sortir des ornières et des sens uniques obligatoires, de donner de la dignité à ce que l‘on vit, ce que l’on fait, à soi-même comme aux autres.

 

Comme Olivier chez qui « on était reçu comme des rois, mais jamais comme des invités » (…) Sa pauvreté n’était pas un refuge pour le laisser-aller, ni son exigence un abri pour l’orgueil. Quitte à faire quelque chose, autant le faire pour de vrai. Pour lui le mieux possible, c’était l’ordinaire. (…) Aucun de ses gestes ne clashait avec ses valeurs. »

 

Ces voix parlent de réappropriation, réappropriation de sa propre vie, de sa pensée, de ses choix et de sa responsabilité, y compris celle de ses erreurs et échecs, elles parlent aussi d’apprendre à disparaître.

 

« "Il devait avoir une faille". C’est pas une faille, Madame, c’est un tunnel. Un couloir qui s’enfonce dans la vérité d’un homme. »

 

Elles parlent d’angoisses, de pertes de repères, de la violence du monde, de solitude.

 

« Un animal a envie de chialer en moi. Mais il a perdu son cri. Je me sens sec. Sec comme un arbre mort qui a encore assez de feuilles pour ne pas que ça se voie. Il faudrait quelque chose pour me rendre à nouveau vivant. Un autre regard qui se poserait sur ma vie. Quelqu’un qui verrait ce que je ne m‘autorise pas à être. Quelqu’un qui ferait bien plus que m’apprécier. Qui pourrait m’espérer. »

 

Il y a des voix qui ont choisi de se mettre au vert pour de bon, qui préfèrent parler aux animaux :

 

« Tu dois penser que les humains, ça assure. On t’apporte du foin, de l’orge, des carottes. Ta citerne ne manque jamais d’eau. (…) On donne l’impression de savoir ce qu’on fait. Si tu les voyais, une fois dans leur monde, pas foutus de vivre ensemble ces humains ! Chacun dribble avec son petit moi. Ils jouent à un jeu sans connaître les règles. Alors ils se cognent, fatalement, de tous les côtés. Ils se cognent des mots, des intentions, des sourires, des projets, des caresses.

 

Ce ne sont pas les plus féroces qui ont les coups les plus cinglants. Ce sont tous ceux qui font mal sans faire attention, par paresse ou par négligence. Rien qu’avec des non-dits, des oublis, des laisser-faire. »

 

Il y a des voix qui cherchent à dénuder l’évidence, des voix qui chuchotent d’autres possibles.

 

« Il dit qu’il faut toujours porter en soi l’opposé de ce qui nous entoure, car sans l’ombre, la lumière ne sait pas éclairer. »

 

Des voix qui nous invitent, quel que soit notre âge, notre sexe, notre genre, notre identité, à danser avec elles sur le quai des possibles.

 

Qu’est-ce qu’on cherche au fond, toutes et tous, et que nous sommes si habiles à couvrir de mensonges qui nous font croire que ce n’est pas possible ?

 

Sarah Roubato, entre autre pisteuse de paroles, écouteuse à temps plein, parcourt depuis pas mal de temps et par tous les temps, la France et plus encore, pour glaner justement des voix, les rassembler, les porter, les faire entendre. Bien qu’ici elles sortent toutes de sa propre imagination, on ne peut s’empêcher de penser qu’elles sont nourries de rencontres réelles.

 

Une polyphonie où la fiction se fait miroir, écho des possibles, à nous d’en capter toutes les résonances, tous les reflets et peut-être parvenir ainsi à mieux nous voir et nous écouter nous-mêmes.

Cathy Garcia

 

 

 


 

 

005A1322-600x400.jpgAnthropologue, auteur compositeur interprète, bloggeuse, écrivain, Sarah Roubato travaille toujours avec les mots. Elle les écrit, les chante ou les enregistre. Quand les routes toutes tracées passent au-dessus des terrains les plus riches, elle n’hésite pas à les quitter et à prendre les tournants. Des grandes écoles françaises aux universités québécoises, des colloques au terrain de recherche, des murs du conservatoire à l’école des bars et des petites scènes, de l’écriture aux portraits sonores, elle ne perd jamais son verbe : exprimer les potentiels. Bibliographie : Lettres à ma génération, Michel Laffont 2016 ; Trouve le verbe de ta vie, éd. La Nage de l'Ourse, 2018. Son site : http://www.sarahroubato.com/

 

 

 

 

 

 

09/12/2018

Rouge de soi de Babouillec

 

 

Rivages éd., mars 2018

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142 pages, 15 €.

 

Expérience d’immersion totale, Babouillec nous offre avec son Rouge de soi, un roman spirale qui nous entraîne dans son tourbillon jusqu’au centre, là où l’auteur ne fait plus qu’un avec son personnage. Éloïse Othello est un alter ego plus intégré, indépendant, autonome à qui l’auteur peut confier ce qui se trouve à l’intérieur d’elle-même, au plus rouge de soi, au cœur de l’être : ses rêves, ses élans, ses désirs, sa liberté de voir, de penser, de bouger, ses profonds questionnements existentiels. Éloïse Othello danse, a des amis, des projets, des poids et des peurs aussi dont elle veut se libérer en suivant une thérapie. Elle est perçue comme différente mais c’est une nana qui rebondit. Cependant, plane sur elle une peur ultime et on ne peut s’empêcher de frissonner en lisant ceci parce qu’on comprend à quel point l’auteur est tout près derrière ces mots-là :

« Entrer dans la confusion de l’amour et de la folie est ordinaire dans ce monde qui bombarde nos vies de slogans ordinaires, un amour fou, fou d’amour. Alors pour une personne traquée par la folie depuis son enfance, l’amour est synonyme de piège. Sa vie a pris des allures d’animal traqué. Pour dominer ses peurs, pour chasser ses angoisses, elle se réfugie dans ses entrailles où elle devient son ombre, une zombie sociale hantée par une peur ultime, la folie, l’enfermement. »

Il y a de l’autofiction dans Rouge de soi car si on a lu Algorithme éponyme et autres textes, on ne peut que reconnaître Babouillec à travers Miss Othello, sa vision juste, percutante, inédite, aiguisée et brillante du monde et de l’humain, un monde dans lequel son personnage aussi doit se battre pour trouver sa place.

« Le mécanisme de la survie de l’espèce humaine tisse habilement sa toile, le piège se referme rapidement et commence l’ascension sociale. Un peu comme les montagnes russes, on monte et on descend. »

La danse pour Éloïse Othello, qui se perçoit comme nomade sociale et sauvagement mutante, c’est comme les mots pour Babouillec, ils permettent d’échapper à la pesanteur, à la solitude, à l’angoisse, à la sensation d’enfermement, aux difficultés des relations humaines.

« Donner une définition de l’être en soi, sans déborder sur la ligne rouge du boulevard de l’autre, est un exercice compliqué. Nous mordons la poussière à pleines mâchoires de jour comme de nuit pour mettre la mécanique de l’existence sur les rails. »

Éloïse Othello s’interroge beaucoup, son cerveau bouillonne en permanence, la fragilise, et l’écriture devient alors pour elle aussi l’issue de secours : « Avec l’écriture, j’ai enfin trouvé un moyen de me raconter sans parler de moi. »

Rouge de soi n’est pas un roman comme les autres et ici ce n’est pas juste une formule, dans sa structure même, il est différent, déstabilisant. Une expérience vraiment étonnante car à la fois étrange et terriblement familière. L'écriture offre à Babouillec la possibilité de s’exprimer et elle le fait dans une quasi totale liberté, détachée des règles, des normes, des habitudes du genre, le résultat est inclassable, unique, plein de fraîcheur, de poésie et d’humour.

« Marcher à contre-courant de la culture établie donne du fil à détordre, des nœuds à l’estomac, des cheveux en pétard, une vie dépareillée. »

Le simple fait que ce roman existe est un merveilleux pied de nez justement à tout ce qui voudrait nous enfermer dans des cases et des limites.

« Rouge comme les interdits, le sang, l'intimité, l'émotion suprême, la timidité, le dépassement de soi dans la profondeur de l'identité, le carrefour des sens interdits. »

Rouge de soi, d’émotion et de plaisir.

 

Cathy Garcia

 

SI_6170701_1.jpgBabouillec, alias Hélène Nicolas, jeune femme née autiste sans parole, en 1985. Diagnostiquée « déficitaire à 80 % », jamais scolarisée, son habileté motrice est insuffisante pour écrire, elle est enfermée dans le silence. Hélène a intégré vers l’âge de huit ans une institution médico-sociale qu’elle quitte en 1999. À partir de cette date, elle suit un programme de stimulations neurosensorielles accompagné d’activités artistiques et corporelles au domicile familial – un travail quotidien partagé entre Hélène et sa maman. Au bout de vingt ans, elle réussit, grâce et avec le soutien de sa mère, à écrire à l’aide de lettres en carton déposées sur une feuille blanche et toute la richesse de son être et ses talent se révèlent. Plusieurs livres sont  alors publiés, des pièces sont mises en scène. En 2016, Julie Bertucelli sort un documentaire sur Babouillec : Dernières nouvelles du cosmos.

 

Bande annonce : https://www.youtube.com/watch?v=SkHtzY-9DEs

Entretien avec Julie Bertucelli : https://www.youtube.com/watch?v=2NMFWE1gtf8

 

 

 

21/11/2018

Sagesse animale de Norin Chai

éd. Stock, mars 2018

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270 pages, 19,50 €.

 

Ce livre est un témoignage personnel, celui de Norin Chai, un vétérinaire ayant pas mal travaillé à l’étranger avant de devenir le vétérinaire en chef de la « Ménagerie du Jardin des Plantes », ce terme de ménagerie a d’ailleurs une résonance bien obsolète et bien éloignée de la façon dont Norin Chai aborde son travail. Il voue un véritable amour aux animaux et ce n’est pas juste une façon de parler, mais bien d’un amour au sens le plus élevé du terme, ce qui lui a permis de s’ouvrir à cette sagesse animale dont il est question dans ce livre. Ce n’est pas sans rapport avec sa pratique bouddhiste : né au Cambodge, cette pratique le rapproche également de ses racines tout en nourrissant sa conviction que le vivant est sacré, sacré au sens le plus simple du terme. Ce qui est sacré provoque en nous de la joie, de l’émerveillement, de l’humilité et donc du respect, il n’y a plus de hiérarchie, la vie est la vie quelle que soit sa forme et elle ne peut qu’être respectée et protégée.

Ce témoignage d’un professionnel qui consacre sa vie à comprendre et soigner les animaux, à prendre soin de leur bien-être et pas seulement sur un plan purement physique, fait écho au Plaidoyer pour les animaux de Matthieu Ricard, qui est cité entre autres sources recensées en fin de livre, ouvrant d’autres pistes à une compréhension plus juste, plus sensible, plus intelligente et donc plus humaine — au sens le plus élevé du terme —  de notre rapport aux animaux et de notre responsabilité vis-à-vis de tout le vivant, y compris donc vis-à-vis de nous-mêmes.

Nous vivons au pays de Descartes. Descartes et sa thèse de l'Animal-machine, juste un assemblage de pièces et rouages, dénués de conscience ou de pensée, thèse qui aujourd’hui pourrait paraître totalement dépassée, ridicule même, mais en sommes-nous vraiment sortis de cette vision purement mécaniste du XVIe siècle ? Pas sûr quand on examine en toute conscience l’industrialisation de l’élevage et l’exploitation animale sous toutes ses formes — qui n’est pas sans lien avec l’exploitation de l’humain par l’humain — et « Il a quand même fallu attendre le 28 janvier 2015 pour que notre Parlement considère les animaux comme des "êtres vivants doués de sensibilité" ».

C’est donc une très bonne chose que ce livre, surtout quand il est écrit par un vétérinaire qui a aussi un impact médiatique, puisque il coanime également une émission sur Antenne 2 : Pouvoirs extraordinaires des animaux et on sait à quel point les idées sont plus massivement intégrées quand elles sont vues à la télé…

Ceci dit, ce livre n’a pas la prétention d’être plus que ce qu’il est, ce n’est pas un ouvrage technique spécialisé mais un témoignage personnel et engagé qui se lit facilement, avec plein de petites anecdotes tirées de l’expérience directe de l’auteur et qui est lié à sa propre quête de sagesse. Ce témoignage bouscule les idées reçues, les préjugés — notamment à propos de l’homosexualité que trop encore considèrent comme « contre-nature » — et nous ouvre à un questionnement plus profond sur notre rapport au vivant, un questionnement essentiel qui détermine notre propre évolution en tant qu’humain ou notre propre déclin — et pas seulement sur un plan moral — si nous ne sommes pas capables d’en saisir l’urgence.

Divisé en plusieurs chapitres (la morale, la politique, la science, la métaphysique des animaux, en passant par les animaux médecins...), l'ouvrage permet de comprendre comment les animaux peuvent nous rendre plus humains. Le dernier chapitre s’intitule : L’homme, un animal en quête de bonheur.

Alors, qu’est-ce qu’on attend pour renouer avec nous-mêmes ?

 

Cathy Garcia

 

000000221324_L_CHAI+Norin+%A9+Philippe+Matsas.jpgNorin Chai est né au Cambodge en 1969. Adepte de la méditation depuis l’âge de 10 ans, moine bouddhiste à 20 ans, il est aujourd’hui vétérinaire en chef de la Ménagerie du Jardin des Plantes à Paris. Il est coanimateur avec Michel Cymes et Adriana Karembeu des « Pouvoirs extraordinaires des animaux » sur France 2.