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15/01/2019

Le Grand Jeu de Cécile Minard

 

Rivages poche, janvier 2019

 

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220 pages, 7,80 €

 

Un roman surprenant, vraiment rafraîchissant, qui se laisse boire avec une certaine jubilation et qui plus encore, contient en lui-même une profondeur de réflexion — des pistes, pas de réponses, seulement des pistes — et une énergie communicative qui fait fourmiller les racines de l’être.

Une jeune femme dont on ne connaîtra pas l’identité, ni rien de son existence antérieure — ou à peine quelques flashs — si ce n’est qu'elle est bien décidé à s’en couper, tout comme elle va se couper du monde et de toute relation humaine, pour s’isoler dans un coin de montagne, une sorte de cirque naturel qui sent bon le Pliocène, un îlot de deux cent hectares de roche, de bois et de prés au cœur d’un massif montagneux de vingt-trois kilomètres carrés, qu'elle a acheté et équipé de façon très technique. Plusieurs modules y ont été héliportés : un « tonneau » d’habitation high-tech « à demi-appuyé à demi-suspendu à un éperon granitique », plus bas des sanitaires et un abri jardin, réserve et outillage, le tout bien réfléchi, hyper organisé. « Une belle planque ». Grâce à un équipement et un entraînement survivaliste de pointe adaptés à la vie en altitude en toutes saisons — matériel d’escalade, de pêche, de chasse, d’agriculture, une autonomie énergétique, suffisamment de réserves, etc., la jeune femme prend possession de son territoire et se met à l’explorer peu à peu tout en organisant méticuleusement sa nouvelle existence pour ne pas être prise au dépourvu. Le seul élément du passé qu’elle a apporté avec elle et qui n’a rien avoir avec les bases de la survie, c’est un violoncelle.

Ce roman, ce sont les cahiers qu'elle remplit, son journal de bord. On pense évidemment au Walden de Thoreau. Un Thoreau version 3.0. La narratrice emploie un langage très technique, scientifique même, ce n’est pas ici un retour à la nature façon hippie, mais une immersion totale dans la solitude et une confrontation avec les limites du corps et de l’esprit. La nature — puissante, exigeante — est perçue comme une source de défi autant que d’enseignement et d’émerveillements. Pour quelqu'un qui, semble-t-il, ne manquait de rien sur le plan matériel, ce choix de vie est donc absolument un choix et un choix absolu.

« Les conditions idéales sont-elles celles auxquelles on ne peut pas échapper, celles qui nous obligent ? »

Cet isolement total n’est pas seulement un challenge que cette jeune femme s’est lancé à elle-même, mais une nécessité qui se questionne dans ce tête-à-tête avec soi-même et une nature libre, sauvage, un monde qui n’est pas fait pour les humains « Ce monde n’est pas fait pour nous, et c’est un immense soulagement : on peut donc y vivre — si on y parvient. »

La narratrice est une personne déterminée qui peut sembler, au premier abord, être faite d’un seul bloc, même si elle laisse transparaître au fur et à mesure de son récit une problématique, liée peut-être à la violence, ou à la peur de la violence humaine, de la contrainte imposée par l’autre plutôt que par soi-même :  « L’autorité : le grand jeu de l’humanité ? ».  

« J’étais détachée, en plein entraînement général, je n’avais plus à redouter de croiser quotidiennement un envieux, un ingrat, un imbécile. »

Entraînée donc et préparée à toutes sortes d’éventualités, la jeune survivaliste n’avait cependant pas prévu qu'une créature autre qu'animale puisse partager son territoire. Une créature des plus improbables qui pourrait bien devenir son maître, dans le sens initiatique du terme et c’est ainsi que le Grand Jeu va prendre une dimension philosophique très imbibée de taoïsme, qui amène peu à peu la narratrice à passer de sa volonté de maîtrise sur les éléments extérieurs à un lâcher-prise total, condition ultime pour accéder à une réelle maîtrise, celle à laquelle elle aspirait réellement : la maîtrise intérieure. L’équilibre est au centre de ce roman et l’équilibre naît d’un mouvement perpétuel entre les polarités, sagesse et ivresse marchent sur le même fil.

Ce serait dommage d’en révéler plus. À vous maintenant, lectrices, lecteurs, d’être curieux.

 

Cathy Garcia

 

minard_celine-c-lea_crespi.jpgCéline Minard est née à Rouen en 1969, après des études de philosophie, elle se consacre à l’écriture. Elle est l’auteur de plusieurs ouvrages, Le Dernier Monde (2007), Bastard Battle (2009) et Olimpia (2010), So Long Luise (2011), Faillir être flingué (2013, prix livre Inter), Le grand jeu (2016), Bacchantes (2019).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

12/12/2018

30 ans dans une heure de Sarah Roubato

 

Publie.net éd., 5 septembre 2018

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142 pages, 14 €.

 

 

« 30 ans dans une heure » : qu’est-ce qui relie les paroles de ces presque trentenaires d’ici et d’ailleurs ? Un âge qui marque une étape importante dans la vie, l’âge où la pression sociale se fait plus forte et où on commence à prendre conscience du temps qui passe.

 

Toutes ces voix rassemblées dans ce roman forment une polyphonie dont la note commune est un questionnement sur le sens, une quête de sens, de liberté et d’authenticité. Tout ne coule pas de source et dans le monde qui se présente à elles, elles n’ont plus forcément envie de perpétuer des habitudes, des modes de vie et de pensée sans en interroger véritablement le sens. C’est une sorte de crise qui se traduit plus fortement pour ces personnes — pour cette génération ? — par un besoin pressant et vital de cohérence.

 

« C’est une espèce de courbature à l’âme. Comme un muscle qui tire chaque fois qu’on triche. »

 

Certains ont déjà fait le pas, le pas de côté.

 

Travailler, s’insérer, fonder une famille, éduquer ses enfants pour qu’ils aient une bonne situation, assurer sa propre carrière, sécuriser ses arrières, avoir des loisirs, des projets, être compétitif, prévoyant mais consommer sans se poser de questions. Voilà le réel qu’on leur a appris.

 

« Il vaut mieux peut-être s’exténuer à essayer d’inventer autre chose, au lieu de chercher à s’abriter dans les ruines de ce qui nous rassure. Il vaut mieux peut-être travailler à se donner les moyens de dire merde. », dit l’une des voix.

 

Même quand elles sont marginales ces voix qui s’expriment ici, ce qu’elles disent est universel, va à l’essentiel et défie toute catégorisation, elles parlent de ce pas de côté qui permettrait de donner sens justement, de sortir des ornières et des sens uniques obligatoires, de donner de la dignité à ce que l‘on vit, ce que l’on fait, à soi-même comme aux autres.

 

Comme Olivier chez qui « on était reçu comme des rois, mais jamais comme des invités » (…) Sa pauvreté n’était pas un refuge pour le laisser-aller, ni son exigence un abri pour l’orgueil. Quitte à faire quelque chose, autant le faire pour de vrai. Pour lui le mieux possible, c’était l’ordinaire. (…) Aucun de ses gestes ne clashait avec ses valeurs. »

 

Ces voix parlent de réappropriation, réappropriation de sa propre vie, de sa pensée, de ses choix et de sa responsabilité, y compris celle de ses erreurs et échecs, elles parlent aussi d’apprendre à disparaître.

 

« "Il devait avoir une faille". C’est pas une faille, Madame, c’est un tunnel. Un couloir qui s’enfonce dans la vérité d’un homme. »

 

Elles parlent d’angoisses, de pertes de repères, de la violence du monde, de solitude.

 

« Un animal a envie de chialer en moi. Mais il a perdu son cri. Je me sens sec. Sec comme un arbre mort qui a encore assez de feuilles pour ne pas que ça se voie. Il faudrait quelque chose pour me rendre à nouveau vivant. Un autre regard qui se poserait sur ma vie. Quelqu’un qui verrait ce que je ne m‘autorise pas à être. Quelqu’un qui ferait bien plus que m’apprécier. Qui pourrait m’espérer. »

 

Il y a des voix qui ont choisi de se mettre au vert pour de bon, qui préfèrent parler aux animaux :

 

« Tu dois penser que les humains, ça assure. On t’apporte du foin, de l’orge, des carottes. Ta citerne ne manque jamais d’eau. (…) On donne l’impression de savoir ce qu’on fait. Si tu les voyais, une fois dans leur monde, pas foutus de vivre ensemble ces humains ! Chacun dribble avec son petit moi. Ils jouent à un jeu sans connaître les règles. Alors ils se cognent, fatalement, de tous les côtés. Ils se cognent des mots, des intentions, des sourires, des projets, des caresses.

 

Ce ne sont pas les plus féroces qui ont les coups les plus cinglants. Ce sont tous ceux qui font mal sans faire attention, par paresse ou par négligence. Rien qu’avec des non-dits, des oublis, des laisser-faire. »

 

Il y a des voix qui cherchent à dénuder l’évidence, des voix qui chuchotent d’autres possibles.

 

« Il dit qu’il faut toujours porter en soi l’opposé de ce qui nous entoure, car sans l’ombre, la lumière ne sait pas éclairer. »

 

Des voix qui nous invitent, quel que soit notre âge, notre sexe, notre genre, notre identité, à danser avec elles sur le quai des possibles.

 

Qu’est-ce qu’on cherche au fond, toutes et tous, et que nous sommes si habiles à couvrir de mensonges qui nous font croire que ce n’est pas possible ?

 

Sarah Roubato, entre autre pisteuse de paroles, écouteuse à temps plein, parcourt depuis pas mal de temps et par tous les temps, la France et plus encore, pour glaner justement des voix, les rassembler, les porter, les faire entendre. Bien qu’ici elles sortent toutes de sa propre imagination, on ne peut s’empêcher de penser qu’elles sont nourries de rencontres réelles.

 

Une polyphonie où la fiction se fait miroir, écho des possibles, à nous d’en capter toutes les résonances, tous les reflets et peut-être parvenir ainsi à mieux nous voir et nous écouter nous-mêmes.

Cathy Garcia

 

 

 


 

 

005A1322-600x400.jpgAnthropologue, auteur compositeur interprète, bloggeuse, écrivain, Sarah Roubato travaille toujours avec les mots. Elle les écrit, les chante ou les enregistre. Quand les routes toutes tracées passent au-dessus des terrains les plus riches, elle n’hésite pas à les quitter et à prendre les tournants. Des grandes écoles françaises aux universités québécoises, des colloques au terrain de recherche, des murs du conservatoire à l’école des bars et des petites scènes, de l’écriture aux portraits sonores, elle ne perd jamais son verbe : exprimer les potentiels. Bibliographie : Lettres à ma génération, Michel Laffont 2016 ; Trouve le verbe de ta vie, éd. La Nage de l'Ourse, 2018. Son site : http://www.sarahroubato.com/

 

 

 

 

 

 

09/12/2018

Rouge de soi de Babouillec

 

 

Rivages éd., mars 2018

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142 pages, 15 €.

 

Expérience d’immersion totale, Babouillec nous offre avec son Rouge de soi, un roman spirale qui nous entraîne dans son tourbillon jusqu’au centre, là où l’auteur ne fait plus qu’un avec son personnage. Éloïse Othello est un alter ego plus intégré, indépendant, autonome à qui l’auteur peut confier ce qui se trouve à l’intérieur d’elle-même, au plus rouge de soi, au cœur de l’être : ses rêves, ses élans, ses désirs, sa liberté de voir, de penser, de bouger, ses profonds questionnements existentiels. Éloïse Othello danse, a des amis, des projets, des poids et des peurs aussi dont elle veut se libérer en suivant une thérapie. Elle est perçue comme différente mais c’est une nana qui rebondit. Cependant, plane sur elle une peur ultime et on ne peut s’empêcher de frissonner en lisant ceci parce qu’on comprend à quel point l’auteur est tout près derrière ces mots-là :

« Entrer dans la confusion de l’amour et de la folie est ordinaire dans ce monde qui bombarde nos vies de slogans ordinaires, un amour fou, fou d’amour. Alors pour une personne traquée par la folie depuis son enfance, l’amour est synonyme de piège. Sa vie a pris des allures d’animal traqué. Pour dominer ses peurs, pour chasser ses angoisses, elle se réfugie dans ses entrailles où elle devient son ombre, une zombie sociale hantée par une peur ultime, la folie, l’enfermement. »

Il y a de l’autofiction dans Rouge de soi car si on a lu Algorithme éponyme et autres textes, on ne peut que reconnaître Babouillec à travers Miss Othello, sa vision juste, percutante, inédite, aiguisée et brillante du monde et de l’humain, un monde dans lequel son personnage aussi doit se battre pour trouver sa place.

« Le mécanisme de la survie de l’espèce humaine tisse habilement sa toile, le piège se referme rapidement et commence l’ascension sociale. Un peu comme les montagnes russes, on monte et on descend. »

La danse pour Éloïse Othello, qui se perçoit comme nomade sociale et sauvagement mutante, c’est comme les mots pour Babouillec, ils permettent d’échapper à la pesanteur, à la solitude, à l’angoisse, à la sensation d’enfermement, aux difficultés des relations humaines.

« Donner une définition de l’être en soi, sans déborder sur la ligne rouge du boulevard de l’autre, est un exercice compliqué. Nous mordons la poussière à pleines mâchoires de jour comme de nuit pour mettre la mécanique de l’existence sur les rails. »

Éloïse Othello s’interroge beaucoup, son cerveau bouillonne en permanence, la fragilise, et l’écriture devient alors pour elle aussi l’issue de secours : « Avec l’écriture, j’ai enfin trouvé un moyen de me raconter sans parler de moi. »

Rouge de soi n’est pas un roman comme les autres et ici ce n’est pas juste une formule, dans sa structure même, il est différent, déstabilisant. Une expérience vraiment étonnante car à la fois étrange et terriblement familière. L'écriture offre à Babouillec la possibilité de s’exprimer et elle le fait dans une quasi totale liberté, détachée des règles, des normes, des habitudes du genre, le résultat est inclassable, unique, plein de fraîcheur, de poésie et d’humour.

« Marcher à contre-courant de la culture établie donne du fil à détordre, des nœuds à l’estomac, des cheveux en pétard, une vie dépareillée. »

Le simple fait que ce roman existe est un merveilleux pied de nez justement à tout ce qui voudrait nous enfermer dans des cases et des limites.

« Rouge comme les interdits, le sang, l'intimité, l'émotion suprême, la timidité, le dépassement de soi dans la profondeur de l'identité, le carrefour des sens interdits. »

Rouge de soi, d’émotion et de plaisir.

 

Cathy Garcia

 

SI_6170701_1.jpgBabouillec, alias Hélène Nicolas, jeune femme née autiste sans parole, en 1985. Diagnostiquée « déficitaire à 80 % », jamais scolarisée, son habileté motrice est insuffisante pour écrire, elle est enfermée dans le silence. Hélène a intégré vers l’âge de huit ans une institution médico-sociale qu’elle quitte en 1999. À partir de cette date, elle suit un programme de stimulations neurosensorielles accompagné d’activités artistiques et corporelles au domicile familial – un travail quotidien partagé entre Hélène et sa maman. Au bout de vingt ans, elle réussit, grâce et avec le soutien de sa mère, à écrire à l’aide de lettres en carton déposées sur une feuille blanche et toute la richesse de son être et ses talent se révèlent. Plusieurs livres sont  alors publiés, des pièces sont mises en scène. En 2016, Julie Bertucelli sort un documentaire sur Babouillec : Dernières nouvelles du cosmos.

 

Bande annonce : https://www.youtube.com/watch?v=SkHtzY-9DEs

Entretien avec Julie Bertucelli : https://www.youtube.com/watch?v=2NMFWE1gtf8

 

 

 

21/11/2018

Sagesse animale de Norin Chai

éd. Stock, mars 2018

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270 pages, 19,50 €.

 

Ce livre est un témoignage personnel, celui de Norin Chai, un vétérinaire ayant pas mal travaillé à l’étranger avant de devenir le vétérinaire en chef de la « Ménagerie du Jardin des Plantes », ce terme de ménagerie a d’ailleurs une résonance bien obsolète et bien éloignée de la façon dont Norin Chai aborde son travail. Il voue un véritable amour aux animaux et ce n’est pas juste une façon de parler, mais bien d’un amour au sens le plus élevé du terme, ce qui lui a permis de s’ouvrir à cette sagesse animale dont il est question dans ce livre. Ce n’est pas sans rapport avec sa pratique bouddhiste : né au Cambodge, cette pratique le rapproche également de ses racines tout en nourrissant sa conviction que le vivant est sacré, sacré au sens le plus simple du terme. Ce qui est sacré provoque en nous de la joie, de l’émerveillement, de l’humilité et donc du respect, il n’y a plus de hiérarchie, la vie est la vie quelle que soit sa forme et elle ne peut qu’être respectée et protégée.

Ce témoignage d’un professionnel qui consacre sa vie à comprendre et soigner les animaux, à prendre soin de leur bien-être et pas seulement sur un plan purement physique, fait écho au Plaidoyer pour les animaux de Matthieu Ricard, qui est cité entre autres sources recensées en fin de livre, ouvrant d’autres pistes à une compréhension plus juste, plus sensible, plus intelligente et donc plus humaine — au sens le plus élevé du terme —  de notre rapport aux animaux et de notre responsabilité vis-à-vis de tout le vivant, y compris donc vis-à-vis de nous-mêmes.

Nous vivons au pays de Descartes. Descartes et sa thèse de l'Animal-machine, juste un assemblage de pièces et rouages, dénués de conscience ou de pensée, thèse qui aujourd’hui pourrait paraître totalement dépassée, ridicule même, mais en sommes-nous vraiment sortis de cette vision purement mécaniste du XVIe siècle ? Pas sûr quand on examine en toute conscience l’industrialisation de l’élevage et l’exploitation animale sous toutes ses formes — qui n’est pas sans lien avec l’exploitation de l’humain par l’humain — et « Il a quand même fallu attendre le 28 janvier 2015 pour que notre Parlement considère les animaux comme des "êtres vivants doués de sensibilité" ».

C’est donc une très bonne chose que ce livre, surtout quand il est écrit par un vétérinaire qui a aussi un impact médiatique, puisque il coanime également une émission sur Antenne 2 : Pouvoirs extraordinaires des animaux et on sait à quel point les idées sont plus massivement intégrées quand elles sont vues à la télé…

Ceci dit, ce livre n’a pas la prétention d’être plus que ce qu’il est, ce n’est pas un ouvrage technique spécialisé mais un témoignage personnel et engagé qui se lit facilement, avec plein de petites anecdotes tirées de l’expérience directe de l’auteur et qui est lié à sa propre quête de sagesse. Ce témoignage bouscule les idées reçues, les préjugés — notamment à propos de l’homosexualité que trop encore considèrent comme « contre-nature » — et nous ouvre à un questionnement plus profond sur notre rapport au vivant, un questionnement essentiel qui détermine notre propre évolution en tant qu’humain ou notre propre déclin — et pas seulement sur un plan moral — si nous ne sommes pas capables d’en saisir l’urgence.

Divisé en plusieurs chapitres (la morale, la politique, la science, la métaphysique des animaux, en passant par les animaux médecins...), l'ouvrage permet de comprendre comment les animaux peuvent nous rendre plus humains. Le dernier chapitre s’intitule : L’homme, un animal en quête de bonheur.

Alors, qu’est-ce qu’on attend pour renouer avec nous-mêmes ?

 

Cathy Garcia

 

000000221324_L_CHAI+Norin+%A9+Philippe+Matsas.jpgNorin Chai est né au Cambodge en 1969. Adepte de la méditation depuis l’âge de 10 ans, moine bouddhiste à 20 ans, il est aujourd’hui vétérinaire en chef de la Ménagerie du Jardin des Plantes à Paris. Il est coanimateur avec Michel Cymes et Adriana Karembeu des « Pouvoirs extraordinaires des animaux » sur France 2.

 

 

 

 

 

 

 

12/11/2018

Cent lignes à un amant de Laure Anders

 

éd. La Boucherie Littéraire

coll. « Carné poétique », 6 juillet 2018

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72 pages dont une partie vierge, 10 €

 

« Il lui a dit :

Tes baisers, tu m’en feras cent lignes.

Voici ce qu’elle lui a répondu : »

Le contexte est posé : deux amants, l’un exige, l’autre obéit. Punition détournée de nos vieux souvenirs d’écoliers du XXe siècle, la contrainte ici favorise la création de la même façon qu’elle peut dans certains types de relations, décupler les sensations, aviver le plaisir. C’est un jeu entre adultes consentants. Le sujet est à la mode mais il est rare de voir la poésie s’en emparer sans tomber dans l’ouvrage de genre.

Le résultat donne un texte troublant et de toute beauté, entre dévotion et insolence, dont on ne saura jamais la part de réel et de fantasmagorie.  

 

« 5. Je vous embrasse sans foi ni loi, sans dignité

6. Je vous embrasse avec de la salive sur les paumes

7.Je vous embrasse les mains sales»

 

Cent lignes donc quatre-vingt dix-neuf commencent par « Je vous embrasse », seule la dernière ne respecte pas cette règle, le lien est dénoué, reste comme une trace de parfum qui demeurera longtemps après que l’amant aura quitté la pièce. L’essence même du désir : le manque.

Le vouvoiement avec lequel l’amante s’adresse à son amant impose une distance qui exacerbe et érotise, caractéristique des relations SM très codifiées, se soumettre peut être à la fois libératoire et exaspérant. Plaisir et rage s’y confondent.

 

« 10. Je vous embrasse aussi avec colère

11. Je vous embrasse en me jurant que cette fois c’est la dernière

12. Et puis je vous embrasse encore

13. Je vous embrasse pour me débarrasser de vous

14. Je vous embrasse avec l’espoir sournois de vous mordre »

 

Cent lignes pour se soumettre avec joie et dévotion, cent lignes pour se libérer presqu’à regret de cette possession. Les mots de l’amante honorent le désir mais en font également une tendre autopsie. Il y a des relations dont la fin est inscrite dès le départ, c’est la condition-même de leur intensité.

Le texte, le corps d’ouvrage noir sur fond rouge, se trouve au cœur d’un carnet vierge. Ces Cent lignes à un amant sont des braises que le lecteur pourra rallumer en posant ses propres mots ou dessins sur les pages blanches. Ce qui en fait aussi un bel objet avec un concept plutôt bien trouvé pour cette nouvelle collection nommée « Carné poétique ».

De quoi se faire plaisir et offrir du plaisir.

 

Cathy Garcia

 

7108c7F7B-L._UX250_.jpgNée en 1966, Laure Anders a écrit pour la jeunesse sous différents pseudos. Elle réside aujourd’hui en Bretagne, à Saint-Malo, où elle vit de la pêche, de la cueillette et, accessoirement, de la vente de parapluies aux touristes. Elle a publié un recueil de nouvelles chez Buchet/Chastel en 2015 : Animale.

 

 

 

 

 

 

02/11/2018

Les cinq sexes – Pourquoi mâle et femelle ne sont pas suffisants – Anne Fausto-Sterling

traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne-Emmanuelle Boterf

 Éd. Payot 2018

 

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95 pages, 6,80 €.

 

« Imaginez que les sexes se soient multipliés à l’extrême, sans limite à l’imagination. Ce serait un monde de pouvoirs partagés. »

Cette phrase au vu d’aujourd'hui paraît tout à fait visionnaire. Elle est tirée de cet essai intitulé Les cinq sexes qui ne date effectivement pas d’hier, il a été lancé en 1993, comme un pavé dans la mare, par Anne Fausto-Sterling, biologiste, historienne des sciences et féministe, ce qui lui a valu une notoriété mondiale dans le champ des études sur le genre.

Dans cette édition 2018, Les cinq sexes, sont précédés d'une longue préface de Pascale Molinier, auteur et professeur de psychologie et suivis d’un texte publié en 2000 dans la revue The Sciences : « les cinq sexes revisités ». Toujours par Anne Fausto-Sterling. En 7 ans, l’auteur constate des avancées, et on commençait enfin dans le milieu scientifique — mais tout juste — à écouter les personnes intersexuées elles-mêmes, et l’auteur cite notamment l’activiste américaine des droits des intersexes, Cheryl State. Le corps médical commençait à s’ouvrir à la remise en question de la chirurgie « correctionnelle » et systématique dès la naissance.

Dans Les cinq sexes, Anne Fausto-Sterling met en lumière le problème que soulève la façon dont est considérée et traitée l’intersexualité : chirurgicalement, même si dans la majorité des cas, ce n’est pas justifié par un danger au niveau de la santé. Une chirurgie « correctionnelle » donc, sur des bébés qui sont donc assignés à un sexe ou un autre pour « leur bien » alors que c’est celui surtout de leurs parents et de la société en général. Le progrès permet ce genre d’opérations et c’est en toute bonne foi qu’elles sont pratiquées.

À l’heure où la question du genre semble littéralement exploser un peu partout dans le monde et dans toutes les couches sociales, cet essai d’Anne Fausto-Sterling fait vraiment figure d’avant-garde. Il s’appuie en premier lieu sur l’intersexualité justement — les hermaphrodites dans toute la diversité de leurs formes et nuances sur le spectre de l’identité biologique sexuelle — et montre à quel point l’humanité n’a en réalité jamais été seulement binaire, avec quelques exceptions qui ne seraient en quelque sorte que des erreurs de la nature à réparer pour que tout rentre dans l’ordre. L’ordre et la norme dictés par les codes sociaux-culturels et religieux qui ont imposé ce véritable dogme, à savoir qu’il ne peut exister que deux sexes et que l’on ne peut appartenir qu’à l’un ou à l’autre.

Pourtant, dans d’autres cultures, la diversité des sexes et des genres étaient déjà connue et acceptée, voire honorée, même si l’auteur n’en parle pas dans cet essai. Notamment chez les peuples améridiens qui distinguaient justement jusqu'à cinq genres : féminin, masculin, deux-esprits féminins, deux-esprits masculin et transgenre. Les Two Spirits  abritent une identité double, à la fois masculine et féminine ce qui, pour les Amérindiens, était la marque d’une personne sacrée. On notera que plutôt que de parler de bisexualité, il est question ici de bispiritualité, notion des plus intéressantes. Par ailleurs, la figure de l’androgyne est associée, dans la plupart des mythes fondateurs, à un état complet et des plus évolués de l’humanité, mais dans la réalité, il en est tout autrement.

Le pourcentage des enfants qui naissent intersexués est loin d’être négligeable, mais il passe inaperçu à cause justement de cette interventionnisme chirurgico-culturel, ce qui n’empêche qu’une fois adultes, ces personnes ne gardent pas forcément le genre qui leur a été assigné. Sur le plan psychologique, les dégâts sont loin d’être négligeables également.

Anne Fausto-Sterling en 1993 écrivait :

« Le corps des hermaphrodites est indiscipliné. Il n’intègre pas naturellement une classification binaire : seule une opération chirurgicale peut l’y faire entrer. (…) En quoi est-ce un problème si le bagage biologique de certaines personnes leur permet d’avoir des relations « naturelles » aussi bien avec des hommes qu’avec des femmes ? (…) ils possèdent la capacité agaçante de vivre un temps comme une femme, un temps comme un homme, et brandissent le spectre de l’homosexualité. »

Une chose est certaine et d’une façon ou d’une autre, il faudra venir à l’idée que le système bicatégorisé de notre société ne nous permet pas d’englober le spectre complet de la sexualité humaine. C’est un sujet éminemment sensible et qui rencontre encore aujourd’hui une farouche voire féroce résistance, et pourtant c’est un fait, et pas seulement une idée. Simplement l’humain a toujours des difficultés à admettre ce qui est, tellement son éducation et son environnement socioculturel le formatent à préjuger de ce qui doit ou ne doit pas être et ce parfois, voire souvent, en contradiction totale avec la réalité. Nous le constatons tous les jours et dans d’innombrables domaines.

Or, « les limites séparant le féminin du masculin semblent plus que jamais à définir », écrivait l’auteur en 2000 en parlant des intersexes, les exceptions au schéma dimorphique pouvant être chromosomiques, anatomiques ou hormonales, mais il faut y rajouter aussi la dimension du ressenti pour les personnes transgenres. Si elle les évoque dans une moindre mesure en 1993, on peut dire cependant qu’Anne Fausto-Sherling a ouvert alors la voie à une réflexion essentielle qui est encore loin d’avoir abouti.

Aujourd’hui, il existe dans la communauté LGBTI (I pour « intersexe »), des dénominations en quantité pour des personnes qui échappent à la binarité, on tomberait presque dans l’excès inverse. Ceci étant sans doute nécessaire car il faut comprendre que la différence pour autant n’est pas plus acceptée et pire, les régressions sont tout à fait possibles comme on peut le constater malheureusement dans la très actuelle montée de l’homophobie.

Cette diversité de dénominations et la multiplicité des nuances correspond à la vision d’Anne Fausto-Sterling quand elle écrivait en 2000 : « Il est plus juste de conceptualiser le sexe et le genre comme différents points dans un espace multidimensonnel » pour sortir de l’idée que masculin et féminin seraient forcément les deux extrémités d’un continuum dans lequel s’insèreraient tant bien que mal les intersexes et les transgenres.

Cette question de l’identité du genre et du sexe est un défi essentiel pour l’humanité actuelle, car prendre en compte l’infinité effective des nuances humaines sur ces plans, équivaut à un changement de paradigme. C’est la condition pour que l’humanité se prenne en compte et s’accepte elle-même dans sa totalité. On peut parler là d’évolution positive. Tout comme Anne Fausto-Sterling a su faire évoluer sa pensée entre Les Cinq sexes et Les Cinq sexes revisités en la confrontant à d’autres.

Il faudrait donc enfin considérer comme une évidence que les gens ont des caractéristiques et des identités sexuelles dont la diversité n’est pas conditionnée à leurs organes génitaux. Mais la société n’étant pas prête dans son ensemble, ces personnes continuent à être en danger et même en danger de mort et ont donc besoin d’une protection légale en attendant la fin de cette transition vers un monde aux genres plus diversifiés.

Un monde tout simplement plus humain.

 

Cathy Garcia

 

 

AVT_Anne-Fausto-Sterling_2714.jpegAnne Fausto-Sterling, née en 1944, biologiste, historienne des sciences et féministe, est professeure à Brown University (États-Unis). Elle travaille principalement dans le domaine de la sexologie et a beaucoup écrit sur les questions de la biologie du genre, de l'identité sexuelle, de l'identité de genre, et de l'attribution sociale de rôles prédéterminés par le sexe. Elle a publié en 2012 : Corps en tous genres. La Dualité des sexes à l’épreuve de la science, à La Découverte / Institut Émilie du Châtelet.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

29/10/2018

Il ne se passe rien mais je ne m’ennuie pas d’Heptanes Fraxion

 

postface de Grégoire Damon

Ed. Cormor en nuptial, 2018

 

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110 pages, 16 €.


Il en a fallu du temps pour qu’enfin ce livre naisse, ce livre qui ne pouvait pas ne pas naître, quoique… Dans un monde à l’envers, quoi de plus normal, finalement, qu’un poète ne trouve pas d’éditeur — poète au sens le plus sincère et authentique du mot ? Un poète qui ne fait pas de concessions pour arrondir les arêtes, lisser les recoins, cacher les taches et la bouteille mais qui colle depuis des années des post-it de poésie partout où il passe. Une bave poétique qui fait scintiller les murs, les vitrines menteuses, les poteaux, les portes closes, les poubelles, les panneaux tristes. Heptanes Fraxion, nous sommes pourtant nombreux à le connaître, lui qui balance sur le net ses textes à qui veut et dont quelques revues de poésie pas trop connes ont su se faire l’écho. Mais les éditeurs ?!

Ce livre devenait une nécessité et le voilà enfin ! Première publication d’une toute jeune édition belge lancée par Gaël Pietquin et il est beau ! Un bel objet à la hauteur de ce qu’il accueille : de purs morceaux de poésie pêchés à même le caniveau de la vie, de la poésie compulsive, boire, écrire, pisser, pleurer, jouir, échapper encore et toujours à ce qui nous broie, nous concasse en cube. Et sous ses airs de poésie qui n’en serait pas, non seulement elle vous saute à la gueule et vous saisit le cœur comme s’il était un steak, mais elle vous envoie un shoot de sagesse, de celle de ces moines qui se font passer pour des fous, des clochards, dotés de tous les vices. La vraie sagesse, celle qui ne s’affiche pas comme telle.

Le titre se suffit à lui-même: Il ne se passe rien mais je ne m’ennuie pas.

Difficile cependant de tirer des citations de ce recueil, il faudrait tout citer ou rien, donc vous n’y couperez pas, il faut le lire et puis vu le temps qu’il a fallu pour qu’enfin il existe, à vous de le mériter un peu, de faire ce petit effort de rien du tout : être curieux des autres.

Cela dit, s’il fallait définir l’auteur en une seule de ses propres phrases, ce serait celle-ci et elle nous définit tous, qui que nous soyons, quoi que nous en pensions : « le système est une erreur qui me transforme en anomalie ».

Après ce sont juste de petites mais essentielles différences de conscience :

historiquement personne ne sait grand-chose
alors autant rester disponible au merveilleux


Certains seront tentés de chercher des filiations à l’auteur, mais Heptanes Fraxion c’est du Heptanes Fraxion et vous ne le rentrerez dans aucune case, aucune famille, aucun style. Chez lui la poésie coule toute seule, même quand il pisse, se mouche ou éjacule et ça ne plaira pas à tout le monde et heureusement. C’est juste dommage pour ceux qui passeront à côté, ils rateront la chance d’avoir un petit post-it sur le cœur qui fera briller leurs yeux quelques secondes, le temps de VOIR, voir avec des yeux de voyant qui éclairent le monde et projettent leur propre lumière pour et sur les autres.

Ces autres qui sont très importants dans la poésie d’Heptanes Fraxion, omniprésents ces autres, qui l’emmerdent, qu’il emmerde « mais avec une putain de tendresse ». Et oui c’est un tendre le poète, sa chair est tendre, son cœur est tendre, normal, comme tous les écorchés vifs, alors il faut bien un peu de poésie dure pour faire la carapace, mais c’est une bonne dope la poésie !

douceur qui transperce
douleur qui transporte
livres qui consolent

Celui-ci vous consolera soyez-en sûrs, ce sera un bon ami, de ces flacons de secours que l’on garde pas loin, pour pouvoir boire une gorgée ou deux dans les mauvaises descentes, les crashs sentimentaux, les coups de crasse, les coups de froid, les licenciements, les burn-out, le goudron des jours et tenir bon. Notez bien cette phrase, elle un a sens littéral : tenir bon.

Et de la moindre goutte de lumière sur une joue, du moindre brin d’herbe, du moindre trou dans le grillage, savoir profiter.

Il ne se passe rien mais je ne m’ennuie pas
Le soleil va vers le vide
Je suis bien là


Cathy Garcia

 


IMG_20180306_215234.jpg« Poète obscur rasta chauve chien de métal parasite pédé Heptanes Fraxion fils d’une prostituée et d’un ecclésiastique vit à Toulouse où il ne s’occupe ni de ses enfants ni de ses deux chiens ».

Son blog : http://heptanesfraxion.blogspot.com/
Ses albums avec le musicien Jim Floyd : https://soundcloud.com/jim_floyd/albums

La Maison (à compte d'éditeur) Cormor en nuptial, anagramme de « L'amen-corruption », publie essentiellement de la prose poétique, percutante, originale et sans tabou. Les auteurs qui la représentent sont des individus viandés, couillus-décousus, des crapauds, des crocs, des persécutés. Contact pour commander : cormorennuptial@gmail.com

 

 

 

22/10/2018

La ville en fuite – Roman d’une jeunesse effrénée à Erevan de Jean-Chat Tekgyozyan

 

traduit de l’arménien par Mariam Khatlamajyan

Belleville éditions, 19 octobre 2018.

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176 pages, 18 €.

 

 

Pas facile de faire une critique de La ville en fuite, probablement du fait que tout comme la ville, le roman dans son entier semble nous échapper en permanence, quand on en a attrapé un bout et qu’on commence à suivre le fil — bim ! — on se retrouve sens dessus-dessous et il faut à nouveau chercher un bout de fil auquel se raccrocher mais en vain, car tout le roman est un nauséeux mélange de réel et de rêve-cauchemar hallucinatoire, nous sommes enfermés dans la tête des deux protagonistes principaux, Gagik et Grigor.

Le roman est divisé en deux parties, deux versions décousues d’une même histoire, à charge au lecteur d’essayer d’en tirer quelques bribes de cohérence. L’écriture vacille, se pose pour aussitôt réapparaître ailleurs, retourne sur ses pas et on finit par ne plus chercher à comprendre tellement on a le tournis. Alors, on se laisse en quelque sorte malmener, bousculer, l’humour est là et la poésie aussi, notamment dans les magnifiques passages qui parlent de la grand-mère de Gagik et son incroyable chevelure dotée elle aussi d’une vie propre :

« Les cheveux de ma grand-mère enlacent les pierres, la vigne, les poignées du portail, balaient le sol et effleurent les fondations, ils me caressent avec amour. »

Et sa maison aux pattes rabougries, une des seules à ne s’être pas encore enfuit.

« On dirait la cabane mobile de Baba Yaga, tout droit sortie d’un conte russe. Mais depuis toutes ses années, je n’ai jamais vu la cabane de ma grand-mère s’enfuir. »

Tout bouge dans ce roman, les maisons, les bâtiments, les rues, les portraits, la réalité, la raison ; et le lecteur, sitôt le livre ouvert, est brutalement propulsé à l’intérieur d’un maelström urbain. Un trip totalement perché dans Erevan, la capitale arménienne et ses alentours. Sans doute que pour vraiment tout comprendre, il faudrait connaître cette ville, connaître l’Arménie, mais nul n’ignore cependant les lourdeurs de son histoire et l’ombre du génocide qui plane, omniprésente.

Le rock, la drogue, le sexe, l’homophobie, la politique, la corruption, les désirs d’une jeunesse qui veut enfin vivre à fond, sont le filigrane du roman, mais sont à peine ou pas du tout nommés, le lecteur a été emporté du côté où les choses sont vécues de l’intérieur, pas de distance, de recul, de réflexion, le roman lui-même se fond dans une narration obsessionnelle en plus d’être complètement déjantée : reviennent des tâches rouges, des tentacules, des queues de poissons frétillantes, de la poudre de lessive, les cheveux, les odeurs. Une fièvre de sensations.

Dérapages incontrôlés, marche arrière, course-fuite : lire La ville en fuite c’est comme monter à bord d’un véhicule fou, sans conducteur. Vous êtes à bord ? Démerdez-vous ! Vous pouvez toujours essayer d’accrocher vos ceintures, si vous en trouvez. Si elles ne sont pas elles aussi en fuite quelque part.

Il y a cependant aussi, outre un besoin viscéral de liberté, un désir de paix, de calme, de pureté inaccessible qui transparaît par-ci, par-là, un besoin de respirer, d’en finir avec l’absurdité.

« J’ai envie de me raser le crâne. Le bruit et le vent de la ville se sont empêtrés dans ma chevelure. Chaque jour, je peigne les infos, j’applique du gel dessus. Mes cheveux… sont comme des antennes. Et je voudrais me détendre, ne pas penser aux arbres qui sont abattus, à cette guerre sans fin jamais commencée, aux brutes qui terrorisent ma ville. En fait, j’ai peur que la douleur dans ma tête ne se répète. »

La ville en fuite en dit beaucoup finalement mais c’est le genre de livre qui demande un effort et sans doute plusieurs lectures, pour voir au-delà de cette expérience extrême limite qui peut rappeler Le festin nu de Burroughs.

Cathy Garcia

 

hovaaaa.jpgJean-Chat Tekgyozyan est un des auteurs contemporains les plus créatifs d’Arménie. Également acteur et scénariste, il s’investit dans le théâtre indépendant, d’abord à Erevan, sa ville natale, puis à Strasbourg où il s’est installé en 2014. Dans La ville en fuite, roman à deux voix, il esquisse un portrait instantané, audacieux et poétique d’une jeunesse arménienne contrariée par son époque : corruption, homophobie, conflits non résolus avec les voisins turcs et azerbaïdjanais.

 

 

 

 

 

 

 

15/10/2018

Nicolas Kurtovitch - Autour d'Uluru

 

 

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Uluru est une université, une encyclopédie, une somme de savoir–être, de sagesse, tout autant que de beauté. Voilà l’autre histoire.

 

(…)

Au bord de la maigre rivière

le pays du rêve de la fourmi à miel

j’essaie d’y retrouver la trace des hommes

qui suivent une invisible piste

 

(…)

Le vieil homme rouge dort cette fois entre

deux arbres

à travers le sale rouge

quatre directions emmêlent ses cheveux

 

(….)

Ils sont partis

n’ont rien laissé sur le sable

sinon un chant

de peur qu’on ne se perde

 

(…)

Uluru est là

toujours solide sur son assise

n’attendant personne

miroir des visiteurs

 

Le serpent dit

demain au petit jour

je serai une rivière

 

Le serpent dit

demain au petit jour

je serai le tonnerre

 

Le serpent dit

demain à tous moment

souviens-toi

 

Le vieil homme dort entre deux arbres

il se repose de son long rêve

au cours duquel il donne naissance aux

mondes

 

 

(…)

Le serpent insaisissable est un simple trait dans la pierre, c’est une ombre de pluie, une ombre d’eau venant des millénaires passés, il se livre et dit à sa manière tranquille le monde et les humains enlacés.

 

  

 (…)

 J’entre alors par les trous d’eau

dans la mémoire du monde

laissé là par un homme nu

qui a de ses mains dessiné

chaque pensée et chaque geste

 

(…)

 

(mille clameurs sorties du ventre de Uluru

disent, l’Univers s’estompe, comme effacé

par le souffle mécanique d’êtres sans écoute)

 

(…)

 

« Redfern est loin    loin de Uluru     noyé dans Sydney

Chemins défoncés     bières sans et crac     rien d’idéal

Le rêve ne peut plus être

s’il n’est pas également à Redfern

Les Australiens de l’origine

meurent à la ville impossible d’être au désert

à Redfern délabré    le rouge des maisons   rappelle la beauté du désert

Les peintres     certains Abos en ville    sur des portières de voiture

Arrachées    peignent le désert    Leur cœur de sable rouge

Leurs dents déchaussées sont les rocs détachés de Uluru »

  

 

 

41mrcMkg78L._SX195_.jpgNicolas Kurtovtch in Autour d’Uluru

Aux vent des îles éd, 2011

http://www.nicolaskurtovitch.net/

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

24/09/2018

Je danse encore après minuit de Florentine Rey

 

Gros Textes, 2017

 

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60 pages, 9 €

 

La première fois que j’ai lu Florentine Rey, c’était dans la revue Traction Brabant et aussitôt son nom est resté. Elle m’avait envoyé des textes pour la mienne de revue, mais en début d’année mon ordinateur est mort en les emportant avec lui, aussi ce fut un vrai plaisir de recevoir un recueil entier de Florentine, publié par ce cher Yves Artufel et ses éditions Gros Textes.

 

Florentine Rey est de ces magiciennes qui distillent en secret dans leur cuisine la poésie du quotidien, une bonne eau de vie qui vous arrache la gorge en passant, mais vous réchauffe le ventre. Pas besoin d’aller chercher on ne sait quels fruits rares ou épices coûteuses, tout est là sous la main, y’a qu’à faire avec, mais ce n’est pas si facile que ça de faire de la gnole buvable avec le gris des jours. Cela permet par contre, indubitablement, de danser encore après minuit, comme dit dans le titre du recueil avec un clin d’œil appuyé à Cendrillon. La nique aux douze coups, à ce qui veut nous enfoncer, nous maintenir dans les cases obligatoires et le poème d’ouverture a déjà tout dit :

 

Il fait un petit peu froid

on va

un petit peu rentrer

dans notre

petite maison

on fera

un petit feu

on préparera

un petit repas

on parlera

de nos petits projets

le mien

c’est de tout faire péter.

 

Voilà. Et les munitions, elles sont là, bien rangées dans un livre, mais méfiez-vous des poètes, surtout quand elles sont femmes et qu’elles viennent vous parler du « désordre ordinaire », vous canardent avec de l’énergie pure. « Ça sonne ! C’est l’heure ! Laisse-moi faire, je peux me démouler toute seule. »

 

Ce qui caractérise ces héroïnes de l’ordinaire, c’est leur humour tout aussi féroce que leur lucidité.

« La voie est libre, elles peuvent foncer, les chaussures, toutes dans la même direction, toutes dans le mur. »

Le proverbe japonais qui dit « Sept fois à terre, huit fois debout » est fait pour elles. Fatigantes, amoureuses, désespérées, combattantes, bonnes comme la terre, vastes comme le cosmos, fragiles et redoutables, des femmes quoi ! « J’ai un cœur de bouchère qui rissole à chacun de coups de sang, un cœur femelle qui déverse son eau quand il fait trop d’excès puis réclame du sel pour refaire du sentiment ».

 

Florentine Rey manie les mots comme des armes de vérité, renoue avec cette nature sauvage de la féminité, celle qui fascine tellement qu’on n'a eu de cesse de tenter de la dompter, la museler, la ferrer, elle renoue avec la femme d’avant son mythe, la vraie femme ordinaire : « D’ailleurs je vais me promener. Personne dans la forêt, personne sur le sentier, je peux sortir mon cul et pisser ».

 

Une femme comme tout le monde, « énervée comme tout le monde, la gorge nouée comme tout le monde, réversible comme tout le monde, inquiète, en quête, en manque comme tout le monde, (…) n’a pas écouté où se trouve la sortie de secours comme tout le monde ». Une enfant aussi encore, grande, grande comme seuls savent l’être les enfants : « tu vas cesser de camper sur le rond-point des âmes errantes, tu vas vider la décharge des émotions usées, tu vas recolorer ton corps, tu vas tracter ta joie depuis les profondeurs, tu vas bouger ton cul et honorer la vie. »

 

Une femme….. qui parfois se sent être « une chose venue d’un autre siècle : un mannequin sur une chauffeuse qui réclame une place en vitrine pour montrer ses dentelles, un tablier de ferme cousu de trop d’enfants, une aiguille qui défait les générations. »

 

Une femme qui sait  « des femmes perdues dans un monde d’hommes » qui « traversent la vie à la nage en tenant d’un côté le réel, de l’autre la main de leurs enfants » et qui nous alerte. « Il manque la moitié du monde au monde, il manque des variations, des visions, il manque des yeux sans fards de temps en temps, des sentiments sans manipulation, des intuitions, (…) une petite marche pour se rehausser, se cambrer et crier : est-ce qu’on pourrait en placer une de temps en temps ? »

Je danse après minuit est un condensé d’émotions non pasteurisées, des cycles d’émotions à boire cul sec,  des oh !, des bah… Le tricot des espoirs, le tricot désespoir, une maille à l’endroit, dix mailles à l’envers, des pépites de poésie plein les poches.

 

« Réparation

 

C’est pas la pomme que j’ai mangée, c’est le serpent. On peut être heureux maintenant ? »

 

Et cette soif de vivre, immense soif de vivre vivante, « je veux la vérité,  je veux entendre une vraie chose, donne moi la météo ».

 

Rire toujours, de soi, des autres, de tout, « on va se marrer jusqu’à la dernière flamme » et danser ! Danser même et surtout après minuit.

 

Merci Florentine Rey.

 

Cathy Garcia

 

 

IMG_2389-bis-300x201.jpgFlorentine Rey est née en 1975, elle vit et travaille à Saint-Étienne. Des études de piano intensives (classe musicale à horaires aménagés) affinent sa sensibilité, lui apprennent l'exigence mais l'isole. Une année d'hypokhâgne lui fait rencontrer la philosophie. En 2000, elle obtient le diplôme des beaux arts et crée la même année une structure de production artistique où se croise l'art et la technologie. Six ans plus tard, installée au château d'Hérouville, dans le Val d’Oise, la nécessité d'écrire et de créer la rattrape. Le destin place alors Jacques Lanzmann et Yves Michalon sur son chemin. Dès l'annonce de la publication de son premier roman, elle quitte Paris toutes affaires cessantes et part sur les routes de France, inspirée, rêvant de pouvoir se consacrer un jour pleinement à son travail d’écriture qu’elle considère comme un travail d’invention, d’exploration et d’expérimentation, garant de sa liberté de penser.
En complément de son travail d’écrivain, Florentine Rey a développé une pratique d’ateliers d’écriture, qu’elle mène dans le cadre de l’association Paragraphe, à Lyon et dans le cadre du programme SOPRANO Rhône-Alpes. Son site : https://florentine-rey.fr

 

Bibliographie : Blandine-Marcel, Michalon, 2006 et Blandine-Marcel 2, Business Story, Michalon, 2007 ; Mon œil !, roman graphique, éditions des Ronds dans l'O, prix Olympe de Gouges, 2010 ; Bubon, éditions Gros Textes, 2016 et Je danse encore après minuit, poésie, éditions Gros Textes, 2017.

 

 

 

19/09/2018

Quintet de Frédéric Ohlen

 

 

Gallimard, mars 2014

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354 pages, 21,50 €

 

Quintet, comme son nom l’indique, est un roman composé de cinq voix différentes que le destin emporte dans son tourbillon pour former une œuvre riche et entêtante. Ce Quintet prend place au XIXe siècle, à la naissance de la Nouvelle-Calédonie. Les Français étaient là depuis quelques années et « le pays comptait moins de quatre cents civilsla plupart cantonnés dans la capitale, si on pouvait appeler ainsi une ville aux rues non pavées, sans port aménagé, sans eau potable. Une cité puante, montueuse et marécageuse en diable (…) ». Quatre cents civils si l’on ne comptait bien sûr la population autochtone répartie en une multitude de tribus. Et qui dit naissance dans le cas d’une terre déjà habitée, oublie souvent de dire que c’est le début de la fin pour la culture et la liberté de ceux qui étaient déjà là bien avant, fût-ce depuis des millénaires.

Quatre cents « Men-oui-oui » donc, comme les appelaient les Kanak, « au verbe haut et à la peau rouge, qui sillonnent le pays à grand pas, creusent des trous sans rien y mettre, lavent l’eau des rivières sans la boire. »

« Quand les White Men sont contents, à l’occasion d’un anniversaire ou pour marquer un grand événement, ils tirent dans le vide. Pour le plaisir. Celui d’exhaler tant de puanteur que le ciel recule. »

Mais le propos de Quintet n’est pas de dénoncer et les faits en disent suffisamment par eux-mêmes, notamment ceux qui se rapportent aux Blackbirders, les sinistres navires qui parcouraient le Pacifique au XIXᵉ siècle pour rafler des esclaves sur les îles — principalement pour les plantations de canne à sucre du Queensland en Australie — et exterminer le reste. Quintet, en cinq partitions différentes, raconte et conte et ce subtil tissage entre les deux formes construit un pont entre roman et tradition orale où l’écriture devient flambeau pour éclairer aussi bien la bonté, la générosité, le courage humain que ses turpitudes.

Frédéric Ohlen s’est inspiré de l’histoire d’Heinrich et Maria la sage-femme, ses propres ancêtres, mais Quintet reste avant tout un roman, un vrai roman d’aventures avec des histoires d’hommes et de femmes qui forment une trame qui se resserre par endroits pour se déchirer à d’autres. Et sur cette toile, où les motifs se font tantôt lumineux, colorés, oniriques, tantôt très sombres et torturés, Quintetdonne la part belle à la magie, au mystère, aux sagesses ancestrales et à cette intelligence du cœur qui transcende toute culture, tout particulièrement à travers la magnifique figure de Fidély.

« Depuis toujours, ma lignée rêve. Elle va dans le rêve du monde, se glisse dans le flux, l’accompagne, le garde, le nourrit, l’anticipe, pour que nuit après nuit, le Dormeur puisse continuer à rêver de la Terre et du ciel. »

Fidély non plus n’est pas de cette terre, c’est une « Tête-pointue », comme ses ancêtres à qui l’on façonnait la tête en fuseau dès la naissance ; s’il est là, c’est à cause d’une guerre, il y a longtemps. « Une de plus. » Tous les humains ont ça en commun : la guerre…. Et les siens l’avaient livré à leur ennemi, sur une autre île. Pas comme otage non, mais comme fils adoptif pour mettre fin à la guerre. La paix est essentielle pour que le rêve de la terre puisse se poursuivre. Mais la violence est revenue le chercher, à bord desBlackbirders.

Il serait dommage de trop en révéler et il est, à vrai dire, impossible de résumer ce livre, tellement il est dense, parfois même difficile de ne pas s’y perdre, mais Frédéric Ohlen est avant tout un poète et c’est ce qui donne à ce Quintet ce souffle si puissant et sa beauté, à la mesure de cet hommage que l’auteur voulait rendre à ce qui est aussi sa propre terre. Cette terre aux antipodes que l’on dit être un bout de France et que l’on connaît pourtant si peu. Quintet est un hommage à tous ceux qui l’ont aimée et respectée, qui l’aiment et la respectent encore. Une terre  métissée qui jamais cependant ne doit perdre ses racines et son identité kanak afin que le rêve de la terre puisse se poursuivre.

Cathy Garcia

 

ohlen.jpgÉcrivain, poète, éditeur, enseignant, Frédéric Ohlen est né en 1959 à Nouméa. Il vit ses premières années dans la ferme de son grand-père. Il y apprendra l’amour des mots et du monde. La poésie est au cœur de son itinéraire : l’enfance, la mort, les îles, elle noue avec le monde de l’intime et celui de la Terre, des terres, un lien quasi viscéral. Président de la Maison du Livre de la Nouvelle-Calédonie, fondateur des éditions L’Herbier de Feu, Frédéric Ohlen a une très riche bibliographie en plus de la poésie, qui va du roman au récit de vie, en passant par l’anthologie poétique ou l’album jeunesse. La revue Nouveaux délits a eu le plaisir de l’accueillir à deux reprises, dans ses numéros 32 et 45. Quintet n’est pas vraiment son premier roman, mais c’est le premier à avoir été publié en métropole, il a été suivi en 2016 par Les Mains d’Isis toujours dans la collection Continents Noirs, chez Gallimard.

 

 

 

 

10/09/2018

De la main à la chute de Marine Gross

éd. Le Citron Gare, août 2018

http://lecitrongareeditions.blogspot.com

 

Couverture De la main à la chute.jpg

90 pages, 10 €

 

Sublimes photos en noir et blanc de l’auteur qui mettent l’eau à la bouche, j’avoue cependant avoir eu du mal parfois à trouver l’accroche, à trouver l’ouverture pour pénétrer dans cet univers qui semble se dissoudre au fur et à mesure où il apparaît, parfois l’impression qu’un trop de mots, même si les textes sont très courts, vient noyer le lecteur pour lui cacher quelque chose qui n’est peut-être pas dit.  Une seule lecture ne suffira pas, De la main à la chute est le genre de livre qui ne se livre pas aussi facilement. Il commence par une série de poèmes numérotés, où il est question de filles, mystérieuses, nombreuses, très nombreuses et cet ensemble a un écho quasi eschatologique.

 

Dans le prologue il est indiqué :

« Épopée métallique d’une bande de filles

Traversant une vallée de cendres

Avec sous les pieds

Un peu de ciel

Presque dissous »

 

Puis s’enchaînent des poèmes plus ou moins courts mais complexes et je tombe alors sur ces vers qui semblent s‘adresser directement à moi :

« Pour l’heure

Cinglante

Puissions-nous t’accompagner

Dans cet étrange dédale »

 

C’est vrai, je me sens un peu perdue dans ce recueil, comme on peut l’être aussi dans ce monde. « Aménagement du désastre ». Alors je lis, je cherche à quoi me raccrocher pour reprendre souffle, mais :

« Le fait ne se décalque pas

Pas plus que le vent

Ne s’attrape ».

 

Mais je saisis cet indice, une fissure :

« Quand je parle

Je perds ma bouche

Elle se crache

Hors de moi

Avec les mots

Alors j’évite ».

 

C’est bien ce qu’il me semblait. De la main à la chute serait-il un carnet d’incantations, de prescriptions magiques censées l’arrêter, cette chute ?

 

« Reprendre ses esprits

Ne pas reprendre ses esprits

Laisser les fantômes

Attablés dans la pièce à côté

Ou entrebâiller la nuit

Et s’inviter à leur table »

 

Il y a bien des choses inquiétantes tout de même.

 

« Ombre visqueuse

Dans la bouche ils ruminent

Plein la bouche

Croient que la fumée se mange

Et que l’ombre s’en va avec du détachant. »

 

La poète semble pourtant savoir ce qu’elle fait, ce qu’il faut faire.

« Sois sans crainte bientôt dans la plaine le vent

Se lèvera et nous lècherons nos plaies comme de

petits animaux assoiffés »

 

La poésie permet des rituels étranges : « Je vais plier la maison (…) Et avant que le vent ne se lève / Étendre la fumée ».

 

Le vent dans ce recueil semble un allié, encore une qui l’aurait chaussé à ses semelles ? Alors que le regard voit ce que d’autres peut-être ne voient pas, ou plus :

 

« Des peaux déposées

Pliées nettoyées

Défaites tragiques

À côté du lavomatic

Un corps »

 

Les poètes, ces êtres étranges, peuvent parfois comme les chamanes, expérimenter la dislocation de leur personne, se fondre, se confondre, dans la réalité qui les entoure.

 

« Si je regarde l’ampoule

Qui brille au plafond

C’est mes pieds qui fondent

Et disparaissent dans le crépitement

Du filament

Et quand j’entends les moteurs

Au loin

C’est tous mes os

Qui rutilent et pleurent

De ne pas être la voiture

Bleu métallique

Avec jantes argentées »

 

Mais ce sont les moineaux qui lui tiendront compagnie :

 

« Quand plissera le jour

(…)

Que les miettes tomberont

Avec les mots rassis

De la bouche à la manche

De la manche à la chute. »

 

Ce recueil serait-il une sorte de contemplation de la vanité, chute des mots comme chute de neige, pas de sens à chercher, à trouver, rien à quoi se raccrocher sinon le vent, se laisser partir ?

 

« Véloce le dernier visage

Quand son image écrasée derrière la vitre

se hache déjà »

 

Cathy Garcia

 

 

Marine Gross est née en 1971. Elle dit que pour elle, écrire, c'est « ... descendre dans l'intraduisible, en éprouver la secousse sans jamais l'amortir ... » (Roland Barthes, L'empire des signes). Que la poésie est un geste désarmé. De ceux qui ne cherchent pas à saisir, renoncent à revenir, s'effacent pour laisser place. Souvent à la lisière, elle s'assoit, pour guetter le passage. Celui qui réunit la clarté de la nuit à l'opacité du jour. Plusieurs de ses poèmes sont parus dans les revues papier et en ligne suivantes ; Traversées, Traction-Brabant, Festival Permanent des Mots, Verso, Revu, Friches, Recours au poème, Paysages Écrits, Nouveaux Délits, Poésie/Première, Méninge, Poésie sur Seine, Le capital des mots, Cabaret, Microbe, Comme en poésie, Libelle. De la main à la chute est son premier recueil.

 

 

 

30/08/2018

Je suis un zèbre – Le témoignage bouleversant d’une ado surdouée – Tiana

 

Petite Biblio Payot édition poche 2018

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188 pages, 7,50 €.

 

 

Un témoignage à la fois très personnel, mais très important aussi sur un sujet que l’on connaît peu ou surtout très mal. En effet, si le terme zèbre reste encore peu connu, tout le monde a une idée plus ou moins claire et surtout très préconçue, de ce que peut et doit être un surdoué. Alors pourquoi zèbre ?

 

Parce que de ces enfants, ados, adultes dits surdoués, pas deux ne se ressemblent, par contre une bonne partie d’entre eux non seulement peuvent être en échec dans leur vie ou leur scolarité, mais plus encore, peuvent être enfermés dans des problématiques graves qui leur interdit toute vie normale et pouvant les conduire jusqu’au suicide. Nous sommes donc loin de cette image d’Épinal du brillant génie qui ne peut que tout réussir, plus et mieux que tout le monde et être la fierté de ses parents et professeurs.

 

C’est pour cela qu’un témoignage tel que celui de cette toute jeune Tiana est capital.

 

« C’est quoi un surdoué ? C’est quelqu’un dont le cerveau pense différemment » — ce qui commence à être prouvé maintenant scientifiquement : il s’agit, effectivement et véritablement, d’un fonctionnement cognitif différent. « Pas plus intelligent. Pas plus doué. Différent. Très sensible. Trop, même. »

 

Surdoués, HPI (haut potentiel intellectuel), HPE (haut potentiel émotionnel), zèbres…

 

Jeanne Siaud-Facchin, psychologue clinicienne, psychothérapeute et spécialiste des surdoués, est l’auteur de nombreux livres sur le sujet et c’est elle qui a préféré utiliser le terme de zèbres.

 

« Zèbre parce que tellement distincts dans la savane, zèbre car chacun est unique comme les empreintes digitales, zèbre car leurs rayures sont aussi comme les griffures que la vie peut laisser…. »

 

Elle explique dans ses ouvrages qu’« être surdoué ne signifie pas seulement être quantitativement plus intelligent, mais penser avec une complexité et des modes d’activation cérébrale qualitativement différents. Les neurosciences confirment aujourd’hui de nombreuses spécificités sur les plans structurels comme fonctionnels du cerveau et de l’architecture cognitive des surdoués. Ce sont les formes spécifiques de son intelligence qui distinguent le surdoué. La perception, l’analyse, la compréhension de l’environnement sont significativement différentes et se distinguent de la norme. Ce sont ces particularités qui rendent parfois difficile son adaptation à l’environnement. »

 

Trop focalisés sur le QI, les seules capacités intellectuelles, les « spécialistes » sont longtemps passés à côté de tous les autres surdoués, dont nombre d’entre eux, suite à des diagnostics erronés, ont pu échouer en psychiatrie.

 

C’est le cas de Tiana, qui s’est retrouvée internée et traitée pour schizophrénie, mais qui a eu la chance d’avoir une famille, notamment sa mère, suffisamment attentive et aimante pour la sortir de là et permettre donc de trouver la vraie cause de ce qui, faute d’avoir été détecté, reconnu, s’est transformé à l’adolescence en lourde problématique : harcèlement et brimades au collège dus à sa « différence » — dont Tiana elle-même n’avait pas conscience au départ, pensant, comme tous les zèbres, que tout le monde était comme elle — ont entraîné crises d’angoisse, de panique, terreurs nocturnes, lourde dépression, phobie et donc échec scolaire, tentations morbides, automutilations…

 

Les zèbres, pour s’adapter au monde, aux autres, mais surtout pour être acceptés d’eux, sont obligés d’arborer un masque de normalité, tout particulièrement à l’école, où les enfants et les ados veulent à tout prix faire partie du groupe, être reconnus, appréciés, populaires…. Et où la différence est mal, voire très mal, comprise.

 

Dans l’enfance, cela peut passer plus ou moins inaperçu, bien que souvent les zèbres à l’école soient mis à l’écart sans qu’eux-mêmes ne comprennent pourquoi, alors qu’ils sont souvent adorés par leur enseignants pour leur grandes qualités intellectuelles, leur curiosité, mais ces derniers, pas plus que la famille, ne perçoivent, la plupart du temps, leur grande fragilité émotionnelle.

 

C’est en classe de quatrième que Tiana a craqué pour de bon et un changement de collège ne servira à rien. La haine d’elle-même est trop bien enracinée.

 

« J’ai passé des années à jongler entre différents psychologues qui affirmaient avec certitude que j’allais très bien ».

 

Tellement bien qu’elle finit internée et sous traitement lourd. Au moins,  « le sentiment de rejet n’était plus un problème dans un lieu où tout le monde en a souffert, mais mon hypersensibilité faisait de moi une éponge  et j’absorbais les problèmes des autres patients. », puis un changement d’établissement, où elle est traitée comme une ado violente, finira mal et là encore heureusement, ses parents la sortent de là.

 

C’est grâce à un test tout simple, qui va enfin poser le bon diagnostic : Tiana est à sa plus grande stupéfaction — et c’est bien pourquoi ce terme d’ailleurs n’est vraiment pas adapté — une surdouée et grâce aussi à l’association Zebra, unique en France et basée à Marseille, qu’elle va alors intégrer, que Tiana peu à peu va émerger de son enfer et devenir la jeune fille capable d’avoir assez de recul, de confiance et de stabilité pour écrire ce témoignage. Témoignage d’une expérience qui lui est absolument personnelle, mais qui doit pouvoir servir à d’autres, même si, comme pour n’importe quels autres êtres humains, il n’y a pas deux zèbres identiques.

 

« Tout le monde veut être différent, mais étrangement ceux qui le sont rêvent de devenir normaux. Sans doute vouloir être différent est un désir normal. Ce qui est vraiment différent, c’est de vouloir être normal. »

 

Au moment où elle écrit ce livre, Tiana a 18 ans et s’accepte enfin et elle est même heureuse de sa différence, elle sait qu’elle a eu l’immense chance d’être, tout au long de ce difficile parcours, aimée et entourée par ses parents, sa sœur, ce qui n’est pas toujours le cas. Aussi pour tous les autres enfants, ados et adultes en souffrance qui n’ont pas été diagnostiqués ou parfois trop tard, ce témoignage est une pierre de plus à l’édifice d’une meilleure compréhension de l’autre et de soi-même.

 

Jeanne Siaud-Facchin dans son livre Trop intelligent pour être heureux ? l'adulte surdoué explique :

 

 « Sur le plan affectif : être surdoué c’est aussi, et peut-être surtout, présenter des particularités dans la construction psychologique. L’ingérence affective est importante, un surdoué, le plus souvent, pense d’abord avec son cœur ! Souvent d’une très grande sensibilité, d’une forte réactivité émotionnelle, d’une intelligence du cœur puissante, l’adulte surdoué se ressent en décalage.

 

Une lucidité acérée sur les doubles plans intellectuel et affectif rend parfois difficile l’ajustement aux exigences de l’environnement. Et peut fragiliser son rapport au monde, aux autres et à lui-même… Les processus d’identification sont rendus plus difficiles, il ne se retrouve pas dans le fonctionnement des autres et peut éprouver un réel sentiment d’étrangeté. Les difficultés peuvent aussi apparaître dans la communication, il ne parle pas le même langage ni de la même chose ; enfin, les difficultés peuvent se nicher dans l’expression émotionnelle, il donne une importance exacerbée à l’affectif… Ce n’est pas la différence qui fait souffrir, mais le sentiment de différence. »

 

Ce qu’il faut retenir, c’est qu’un surdoué, zèbre, HPI, HPE, n’est pas malade, n’est pas non plus la plupart du temps un génie, c’est simplement une personne dotée d’une autre façon de penser et de ressentir, une pensée dite en arborescence, qui peut « comprendre avec facilité ce qui semble incompréhensible pour les autres et passer des heures à essayer de s’expliquer des choses qui paraissent évidentes à la plupart des gens », une personne hypersensible et très empathique, souvent incomprise, dotée d’une curiosité et d’une créativité « hors-normes ». Encore faudrait-il s’interroger sur cette notion de norme.

 

« Si quelqu’un m’avait dit que j’étais surdouée, je lui aurais demandé s’il m’avait bien regardée », nous dit Tiana.

 

Un mot ne peut pas définir une personne, mais parfois il faut en passer par là pour que la personne elle-même se sente reconnue, accrochée à quelque chose et cesse de s’enfoncer, de se faire du mal à elle-même.

 

« La sensation d’appartenir à un groupe, à une minorité peut-être, mais d’appartenir à quelque chose. De là est venue ma véritable joie. »

 

Cathy Garcia

 

 

Tiana.JPGTiana (un pseudonyme) est  marseillaise. Elle a publié Je suis un zèbre chez Payot en 2015.

 

 

 

23/08/2018

Le bruit du dégel de John Burnside

traduit de l’Anglais (Écosse) par Catherine Richard-Mas

Métailié, 23 août 2018

 

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362 pages, 22 euros.

 

Dans Le bruit du dégel, la patte, ou plutôt la texture de l’auteur de L’été des noyés, se confirme. Cette même lumière intérieure, une sorte de douceur un peu étrange qui baigne le roman, qui en floute les contours, adoucit les angles, même les plus tranchants. On pourrait penser que John Burnside peint ses romans plus encore qu’il ne les écrit et ce n’est sans doute pas un hasard si l’art tient une grande place dans son écriture. Mais, si la peinture était omniprésente dans L’été des noyés, ici ce sont surtout le cinéma, la musique : images, ambiances, atmosphères….  Les sens du lecteur sont extrêmement sollicitées, y compris celui du goût et nous lisons le roman comme nous regarderions des morceaux de films, où les personnages s’appréhendent peu à peu dans leur complexité, leur solitude, leur histoire particulière, souvent dramatique. Et justement dans Le bruit du dégel, c’est de cela qu’il est question : d’histoires, des morceaux de vie racontés par Jean, une vieille dame qui vit en lisière d’une forêt, qui coupe son bois, fait des beignets aux pommes, concocte des tisanes et adore aller boire un café accompagné d’une délicieuse pâtisserie, au Territoire sacré.

Jean a passé un pacte avec Kate, jeune fille mordue de cinéma, plus ou moins étudiante dans ce domaine, mais surtout paumée et enchaînée à un deuil qu’elle n’arrive pas à faire. Jean accepte de raconter des histoires de sa vie à Kate, que le hasard d’improbables enquêtes cinématographiques a conduit jusque chez elle, à condition que cette dernière accepte de ne pas céder à son penchant morbide pour l’alcool durant tout ce temps.

Et c’est ainsi que des portes s’ouvrent à l’intérieur du roman pour accéder, comme dans une sorte de mise en abîme à un autre roman, où d’autres vies, d’autres temps, sont racontés pendant que la vie de Kate elle-même, personnage central et narrateur, se dévoile peu à peu.

Kate partage sa vie depuis quelques temps avec Laurits, jeune réalisateur de cinéma, exigeant, complexe, excessif, peut-être bien génial, mais désabusé, plus suicidaire encore qu’elle-même et par qui elle se laisse volontairement absorber. Avec qui, elle se laisse couler.

« Ses films étaient appréciés dans certains milieux, mais lui affirmait que finalement ils étaient tous merdiques. L’idée initiale n’était pas merdique, disait-il, mais le produit fini n’était jamais à la hauteur. Il soulignait toujours qu’il n’y avait pas d’histoire dans ces films maison (…) parce qu’il méprisait l’intrigue, détestait le suspense, le mensonge que ça impliquait, la maladresse de l’artifice, mais je ne crois pas que le public partageait ce point de vue. (…) Laurits disait que sa vie ne s’attachait pas aux événements, ni à cette sensation durable d’exister en tant qu’histoire que le processus de socialisation s’efforce de nous vendre. Il disait que les relations impliquant une quelconque complexité ne l’intéressaient pas, qu’il recherchait juste ces textures et gradations insaisissables d’ombre et de lumière, les nuances, l’atmosphère. Il y était question de l’étoffe du monde — ou plutôt de ces instants et lieux où l’étoffe du monde était effilochée ou déchirée. »

Le lecteur ne pourra peut-être pas s’empêcher de faire le lien entre ces deux dernières phrases et l’écriture de John Burnside lui-même, car il y a vraiment de ça dans ses romans, ce qui peut plaire comme agacer, parce qu’on peut avoir l’impression de ne pas avoir de prises, de glisser sur cette écriture comme sur une vitre. Tout en étant absolument touché par le paysage qu’on peut voir au travers, il demeure toujours pourtant comme une distance, une part inaccessible. On pourrait dire qu’il y a une sorte de pudeur dans l’écriture, une distance, même si l’auteur nous offre d’aller au plus près de ses personnages, notamment au travers de ce que raconte cette étonnante vieille dame.

Jean porte en elle, en plus de la sienne, l’histoire de ses proches et un pan de l’histoire contemporaine américaine est étroitement tissé à toutes ces existences: le mirage du rêve de liberté et de justice, le Vietnam, les mouvements contestataires des années 60-70, la guerre froide, les idéaux déçus ou poussés jusqu’au non-retour. Il y a donc dans ce roman, un évident fond politique, mais qui apparaît par contraste, toujours avec cette écriture qui semble fondre l’ensemble dans une même matière, tout en nous faisant percevoir que, par endroits justement, l’étoffe du monde peut se déchirer et on peut alors voir au-delà, quelque chose que les mots n’atteignent pas. Et dans Le bruit du dégel, cet endroit pourrait se trouver dans cette maison si accueillante à la lisière de la forêt.

La lisière : la frontière fragile entre le réel et le rêve, la frontière fragile entre les personnes, entre le passé et le présent, la vie et la mort et sans aucun doute certaines personnes — et les chouettes rayées — ont connaissance de passages secrets.

 

Cathy Garcia

 

editions-metailie.com-burnside-john--hannah-assouline-2014-300x460.jpgJohn Burnside a reçu le Forward Poetry Prize 2011, principale récompense destinée aux poètes en Grande-Bretagne. John Burnside est né le 19 mars 1955 dans le Fife, en Écosse, où il vit actuellement. Il a étudié au collège des Arts et Technologies de Cambridge. Membre honoraire de l’Université de Dundee, il enseigne aujourd’hui la littérature à l’université de Saint Andrews. Poète reconnu, il a reçu en 2000 le prix Whitbread de poésie. Il est l’auteur des romans La Maison muetteUne vie nulle partLes Empreintes du diable et d'un récit autobiographique, Un mensonge sur mon père. John Burnside est lauréat de The Petrarca Awards 2011, l'un des plus prestigieux prix littéraires en Allemagne.

 

 

 

 

 

25/05/2018

Ma Patagonie de Guénane

 

La sirène étoilée, novembre 2017

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47 pages, 12 €.

 

 

 

« le bout du monde ressemble au début du monde »

 

Ce recueil est un hommage, un magnifique et poignant hommage à une terre et à ses habitants disparus.

 

« L’horizon   les dents du vent

aimantent les solitaires

les rêveurs de rupture

ceux qui ne craignent de se rencontrer »

 

C’est ainsi qu’il faut comprendre le « ma » devant Patagonie : non pas une appropriation conquérante des lieux, pas comme un adjectif possessif donc, mais comme la perception très personnelle de l’auteur au-delà de ce qui se donne à voir aujourd’hui.

 

Devant l’immensité des paysages, la puissance de leur mémoire et leur beauté qui raconte ce qui fut, elle s’incline avec humilité et une grande sensibilité.

 

« savoir se taire quand on écrit »

 

Ce n’est pas le premier recueil de Guénane qui évoque la Patagonie, mais ici elle s’attache avec les maigres outils du poète — « en poésie aucun mot n’est cloué/ il n’a aucune prise » — à rendre âme et justice aux premiers habitants de ces terres :

 

« Indiens Tehuelche

nomades aux empreintes géantes

onze mille ans de présence

 

(…)

civilisation Évangiles tourments

hommes blancs qu’ils voyaient roses

les Yámana s’éteignirent en 15 ans

 

(…)

1839 « Créatures abjectes et misérables »

Darwin écrit dans son Journal

 

(…)

Indiens Ona

(…) 1880   carnage

Ona tous traqués  immolés

Aucun exil possible sur une île

 

Toutes ces vies horriblement massacrées et l’arrogante bêtise des « découvreurs ».

 

(…)

Je voyage en silence

Dans la témérité des traces

Une main posée sur la grotte du cœur. »

 

Rendre justice aussi aux animaux en péril :

 

« je regarde cabrioler les baleines

 dans un golfe - maternité

(…)

elles sombrent  jaillissent

trente tonnes de graisse

de grâce

saluent le ciel  replongent »

 

et à la nature défigurée :

 

« espérer que son souffle survive

sous les talons du tourisme 

 

(…)

 

Lointain Sud engagé

dans la prolifération assassine

de nos inutilités ».

 

 

Ainsi l’auteur a su capter, non seulement les paysages, mais leur essence même, visions d’un monde disparu. Elle parvient à transmettre au lecteur tout le respect qu’ils lui inspirent, sans tomber dans l’aveuglement d’un romantisme exacerbé, bien au contraire, sa lucidité est vive et aiguisée comme le vent d’été austral « qui garde trace des sauvageries polaires ».

 

« la Patagonie épineuse érafle

les images faciles

mais elle attire

ses dix millions d’années apaisent

les esprits trop griffés

rassurent les insatiables

les soiffards d’horizon

 

(…)

La Patagonie c’est elle qui vous explore

ouvre vos brèches fouille votre cœur. »

 

 

Ma Patagonie a clairement une dimension écologique et politique engagée. Tout territoire a une histoire, celle de cette « Terre des feux éteints/des rêves consumés » est particulièrement cruelle.

 

« la colère du vent vient de loin

dans sa voix mugissent des ombres. »

 

Histoire d’un monde disparu :

 

« si aujourd’hui les chevaux fiscaux

hennissent sur la piste

la mémoire agrippe les cavaliers du passé

soudés à leur monture   ponchos au vent

ils avaient des ailes. »

 

Et d’un monde sur le point de disparaître sous l’avancée d’un prétendu progrès :

 

« Le vent happe les dépotoirs sauvages

plaque les plastiques aux buissons

nos indestructibles macromolécules»

 

et d’un tourisme de masse, « paisible ravage ».

 

« si tu prononces

Humains

pourquoi cette impression toujours

que s’annonce un déclin ? »

 

(…)

 

comment fait-elle l’Histoire

avec ce perpétuel goût de l’échec en bouche

d’où tient-elle cet estomac d’acier ? »

 

Notre propre histoire finalement, à toutes et tous.

 

« Si ta mémoire mesure le temps

évite la dangereuse nostalgie

se pencher à la portière de sa vie

c’est déjà la Patagonie »

 

(…)

Nous gardons tous en nous des lieux que jamais

Nous ne foulerons le cœur tiède »

 

Ma Patagonie, incontournable.

 

Cathy Garcia

 

 

GUENANE_IMG.jpgGuénane est née le 26 juillet 1943 à Pontivy (Morbihan), sa famille ayant quitté la ville de Lorient bombardée par les Alliés. Elle ne se souvient pas avoir appris à lire et à écrire. Elle a commencé à étudier le violon à 7 ans. Elle a grandi au bord du Blavet, un fleuve marin, et a vite compris que chacun porte en lui ses propres marées. Dans les années 1960, elle fait des études de lettres à Rennes ; elle fait aussi partie de la petite troupe de théâtre du Cercle-Paul-Bert et déclame avec le groupe Poésie Vivante de Gilles Fournel, le mot Résistance avait alors son sens fort. Le 24 juillet 1964, avec le poète avignonnais Gil Jouanard, elle rencontre René Char, chez lui, à L'Isle-sur-la-Sorgue, une rencontre intense. Son premier recueil, paru aux éditions Rougerie en 1969, s'intitule Résurgences, un mot emprunté à René Char. Resurgere / renaître ; insurgere / s'insurger : toute sa démarche d'écriture est contenue dans ces mots. Renaître toute la vie à sa manière. Elle a enseigné à Rennes puis elle a longtemps vécu en Amérique du Sud. Années de dictature mais aussi avec la sensation d'avoir foulé les derniers arpents du paradis originel avant l'emballement économique mondial. Elle vit là où le fleuve d'origine qui lui enseigna le large se jette dans l'océan. Dans Un Fleuve en fer forgé (Rougerie), elle évoque son enfance auprès du Blavet en termes durs et implacables. "On ne repeint pas ses lieux d'enfance" dit-elle. Dans La Ville secrète (Rougerie) et La Guerre secrète (Apogée), elle évoque Lorient sous les bombes. Son roman Dans la gorge du diable (Apogée) se déroule dans les dictatures sud-américaines des années 1970-80. Demain 17 heures Copacabana (Apogée) se situe au Brésil dans les années 1970-80. L'Intruse, roman historique (Chemin Faisant) plonge dans le 19 e siècle, du second Empire à la guerre de la Triple-Alliance, l'épopée la plus sanglante de toute l'Amérique du Sud. Le titre de son recueil Couleur femme a été pris comme thème du Printemps des Poètes 20101.

Dernières publications poétiques : Tangerine éclatée, livret, collection La Porte, 2017 ;  En Rade 4, brèves de cale illustrées par Pascal Demo et Killian Duviard, édition associative Chemin Faisant, 2017 ; Atacama, éditions La Sirène étoilée, illustrations Gilles Plazy, 2016 ; Le Détroit des Dieux, livret, collection La Porte, 2016 ; La Sagesse est toujours en retard, Éditions Rougerie, 2016 ;  Au-delà du bout du monde, livret, collection La Porte , 2015 ;  En Rade 3, brèves de cale, illustré par NicoB, édition associative Chemin Faisant, 2015 ;  L'Approche de Minorque, livret, collection La Porte, 2014 ;  Un rendez-vous avec la dune, Éditions Rougerie, 2014.