Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Nouveaux Délits n°84

    COUV small.jpg

     

    Que dire, sinon faire pour une fois abstraction du monde et partager ma joie renouvelée de concevoir et fabriquer cette petite revue ? Je l'appréhende parfois car c'est du temps et du travail mais je n'en reviens toujours pas de ne pas avoir flanché, malgré toutes les péripéties, épreuves, obstacles de la vie qui ne manquent pas et voir Nouveaux Délits tenir encore à bout de bras, 23 ans après son éclosion.

     

    Avoir toujours eu la certitude que cela pouvait s'arrêter n'importe quand aide sans doute à tenir sur la longueur et puis peut-être aussi est-ce justement pour moi un repère au milieu du chaos. Et puis, surtout, jamais je ne me lasse de vous lire, d'être emportée, touchée, émue, enthousiasmée par vos textes, votre envie d'écrire. Je ne sais que trop à quel point cela peut être thérapeutique, parfois c'est tout ce qu'il nous reste dans les grandes dévastations et plus les textes sont à vif, sincères, imbibés de l'encre de l'urgence, plus ça me bouleverse et jamais je ne me lasse d'être bouleversée. J'aime accueillir les mots du corps et aussi les mots de la terre, les mots du simple, les mots de ce qui est à la fois fragile et solide, les mots arpenteurs, les mots paysans. Les mots qui foulent le sol et se font fleurs, mousse, écorce, vers, oiseaux, vent.

     

    C'est peut-être là aussi le secret de la longévité. Nouveaux Délits a toujours eu vocation d'être une sorte d'auberge cosmopolite, de refuge pour toutes sortes d'écritures qui peuvent ne pas plaire à tout le monde. Le trop lisse, le consensuel, le "pour faire joli", ne m'intéressent pas. Voici donc encore un numéro éclectique, riche, et j'espère que vous aurez autant de plaisir à le lire que j'ai eu à accueillir toutes ces plumes vives. Pour octobre, un numéro spécial encore est en préparation, puissant et très précieux pour moi, j'ai hâte !

     

    cgc

     

     

     

    édito, sommaire et + de ce nouveau numéro, ici :

    http://larevuenouveauxdelits.hautetfort.com/archive/2026/03/28/revue-nouveaux-delits-n-84-6589643.html

     

     

  • Le monde émoi lu par Éric Aubel

    COUV REC.jpg"« La poésie n’est pas un art pur, indépendant. Elle n’est que révélatrice. La poésie n’a pas besoin d’être, c’est tout le reste qui n’est pas, sans elle. »

    C’est une phrase que j’aurais aimé écrire. Je suis très jaloux. Voilà trois semaines que je la relis tous les jours, d’où ce petit texte.

    Pas besoin d’aller chercher dans une académie poussiéreuse une définition quelconque à la poésie. Vous répondez à la question que se sont posé tous les poètes depuis Homère. Et vous y répondez par une sublime négation. C’est très puissant. En trois phrases courtes, vous jetez aux oubliettes la sempiternelle question : qu’est-ce que la poésie ? Mettant en évidence que cette question, si elle est légitime, tend à enfermer la poésie dans un tiroir par la réponse qu’on lui donne : la poésie, c’est ceci, la poésie, c’est cela, etc. Un nombre incalculable de pages ont été noircies. Elles peuvent maintenant remplir les corbeilles à papiers. Vous avez répondu de la plus lumineuse des manières.

    Mais en allant un peu plus loin, ce n’est pas très étonnant de lire cette mise en lumière sous votre plume. Elle est sans doute directement inspirée par votre parcours et votre façon d’habiter le monde. C’est-à-dire habiter poétiquement le monde (clin d’œil à Hölderlin). C’est la façon que vous avez de lier votre mode de vie à votre pensée qui inspire cette réflexion. Ça ne doit pas être facile tous les jours. Mais oubliées les vieilles idéologies. On a vu ce que cela provoque. L’exemplarité est le meilleur miroir où chercher une voie…

    Mais j’arrête là, il y aurait trop à dire."

     

    Éric Aubel, poète

     

     

  • Joseph Pacini - Morphine

    morphine.jpg

     Cardère éd. mars 2024

     

     

    Je ne connaissais pas Joseph Pacini, c'était un ami de mon éditeur, Bruno Msika et c'est donc lui qui m'a envoyé trois livres pour faire connaissance dont et la terre tremble, qui est un hommage posthume au poète et que j'ai lu en premier. Et puis j'ai lu Morphine, présenté ainsi "Désarroi et grande solitude sur un lit d'hôpital..." et j'ai été bouleversée par cette lecture, je venais à peine de découvrir l'homme amoureux de la Terre et je lisais les mots de celui qui sait qu'il va la quitter. Aussi, je préfère me taire et laisser résonner la beauté de cette voix qui cheminait alors dans la nuit de la douleur intense :

     

     

     

    Sur les routes poudreuses, dans le déhanchement calcaire

    des collines,

    l'extrême sécheresse exhume les os de la terre.

    Ils reviennent en surface sous la violence du vent d'été.

    La terre, rougie par les larmes de feu

    n'a plus rien à donner ; une longue pierre

    blanche tel un tronc déchu, trace le seuil d'un futur sans

    avenir

     

    (...)

    Prends garde le même qui lit, le même est le livre,

    le même est là, le même parle et le même est parlé sans être parole.

     

    (...)

    Un immense navire nommé souffrance

    apparaît, et le poids d'un lourd silence

    sur la noirceur de l'eau, grave tout au long de la nuit

    un chemin d'écume de douleur infinie...

     

    (...)

    Et plus je m'enfonçais dans cette poudreuse blancheur,

    plus je sentais battre le coeur d'un autre monde.

     

    (...)

    Des cubes de mots sur des rails transitaient ;

    d'autres cubes formes diverses et diverses couleurs

    proposaient des mots inconnus, des langages nouveaux...

     

    (...)

    Quelques mots nouveaux arrêtés sur la table

    gouttes à gouttes se laissent choir sur le sol.

    (...)

    Objets du quotidien, ils mordent la terre,

    baignent dans les flaques, effrayés eux-mêmes,

    par l'amoncellement des formes.

     

    (...)

    Les portes sont métamorphoses, elles ne sont plus des portes,

    elles ne sont plus passages, elles sont lieux et mesures

    que fouettent les violences du vent...

     

    (...)

    Les portes ne sont plus des portes

    mais d'immenses doigts creux,

    dans lesquels l'air tendu de la nuit se glisse.

     

    (...)

    Vêtu de noir, je pénétrai l'une de ces fêlures.

    Je devenais

    partie de la matière du monde, étendant la forme de mon corps et

    le mécanisme de mes pensées

    à la logique de l'Univers,

    tout comme les pensées produites par nos mains

    elles touchaient la matière, en signaient la surface,

    en polissaient la forme et la répétaient.

     

    (...)

    J'étais porte battante sous le souffle et

    je laissais passer les nuages.

    Je repeignais le ciel, enregistrais les images

    que traçaient les deux de la nuit,

    longues traînées d'objets inattendus au-delà des plaines...

     

    (...)

    J'étais porte battante encore sous les cendres

    et la veine roulait sous l'aiguille du jour

    et la porte battait du soir jusqu'au matin...

    Milliers de pèlerins porteurs d'un autre monde

    se perdaient en chemin.

     

    (...)

    Trois, quatre,

    la veine roule sous l'aiguille

    et la porte bat du soir jusqu'au matin.

    Nuitées d'oiseaux emprisonnés

    dans un étrange frémissement du monde.

    J'attendais au pied de l'arbre, et le temps ne cessait

    de passer.

    La douleur posait toujours les mêmes questions.

    Pourquoi ? Comment ?

     

    (...)

     

    Nous, aubes et crépuscules multiples ailleurs.

    Nous, épaisseur du temps, eaux vives et cendres.

    Nous l'aujourd'hui et l'autrefois obscurs germes de beauté

    Nous roulis du voyage horizons sans retour.

     

    (...)

    Toi , jeu saisonnier de sève, ramée d'images dans la brume,

    Toi, feuille envolée du hasard, résurgence de source.

    Toi, blessure inguérissable depuis le tout premier matin du monde...

     

    (...)

    Moi porteur d'eau, musiques, danses, grain de terre.

    Toi ammonite refuge, grotte, corps gravé de signes.

    Moi visage d'ombre ascension du soleil.

    Toi matin de nacre, soif de liberté,vent de révolte.

    Moi escarpements et crêtes, marécage de lune...

     

    (...)

    Toi, barque détachée dérive lointaine sur le miroir à peine

    troublé de l'eau

     

    Sur le seuil, ici, un étang prolonge la lente méditation des forêts.

    Moi les mains dans l'ailleurs,

    marnes, argiles, grès, souvenirs et rhizomes,

    peaux et paysages survolés, savanes lourdes,

    déserts de feu, couleurs de sable,

    ruisseaux de silence, rivières du bout des doigts,

    brise de la nuit, remous de lumière sur l'océan des particules...

     

    (...)

    Toi, tu marches, tu tresses sans hâte les fraîches

    empreintes de nos pas...

     

    La lumière raconte ses métamorphoses

    transgresse l'épaisseur de la matière,

    va, frôle, la glisse du temps vers l'éternité

    et s'esquive dans le hasard d'une origine...

     

     

     

    De sa Toscane d’origine, Joseph Pacini gardait le goût de l’image et des mots. Les Primitifs italiens vivent dans sa mémoire et les improvisations poétiques paysannes sont le fonds culturel qui a nourri sa démarche d’écrivain. De cette terre où il voit le jour en 1942, il conserve la mémoire de la poésie transmise par ses deux grands-pères métayers : celle de la beauté que les hommes de la terre cherchent à incarner dans les paysages et que les peintres traduisent et transmettent par les couleurs et les rythmes… Son grand père lui disait : « Apprendre à voir le monde, c’est apprendre à penser et à rêver un monde pour le construire ensemble. » Il a collaboré avec les peintres, les photographes pour échanger sur la couleur des mots, sur les contrastes et le rythme des lignes dans les images. Il a publié avec le peintre Philippe Garouste, des livres d’artiste : Le pays de haute mer (Jacques Brémond, 1984.), Arcobaleno (1986), Entre la main et le ciel (1991), Sept traces de lumière (Bruno Robbe, Belgique, 2003). Pour chacun de ces livres le peintre a composé une lithographie originale. Sur la peinture de ce dernier, Joseph Pacini publia chez Jacques Brémond, Peindre la lumière (2015). Avec le peintre Pierre Cayol, il publia Peindre le désir (2008), suivi d’un livre d’artiste Psaume de l’olivier (2014). Outre le travail d’expositions (Philippe Garouste, Pierre Cayol, Philippe Chiron, Michèle Reymond), il entreprit une collaboration avec le photographe Christian Malon, qu’il retrouva après de nombreuses années et avec lequel il réalisa aux éditions Cardère Terre écrite (2015), regards tirés de la mémoire pour ouvrir un œil différent sur la terre. Et en 2020, les éditions Cardère ouvrent la collection Regards d’Ailleurs avec Venise à pas lents. Marcel Roy passeur de lumière est le troisième ouvrage que Joseph Pacini s’était promis de réaliser pour remercier ces trois peintres (Marcel Roy, Pierre Cayol, Philippe Garouste) de lui avoir appris à voir le monde autrement. Et aussi : Au jour le jour, P.-J. Oswald, Paris, 1973 ; La Cévenne, AZ Offset, 1978 ; Granite sa peau, Jacques Brémond,1983 ; Entre la main et le ciel, Aencrages, 1991 ; Ici parle l’olivier, AB éditions, 2003 ; Un certain regard (Promenade en Haute-Provence entre dessin et poésie), Les Alpes de lumière, Forcalquier, 2005 ; Lettre à Léa qui vient de naître, Chez le citoyen, 2014; Chemins d’errance, Chez le citoyen, 2014 ; Méditations de l’olivier, AB éditions, 2018.

     

  • Jean-Christophe Belleveaux - L'imposture

    9782390550501-475x500-1-2009459763.jpg

     Les carnets du dessert de lune, 2025

     

    J'avais eu le plaisir de publier des extraits de L'imposture avant parution, dans le n°79 de la revue Nouveaux Délits (novembre 2024), aussi c'est avec grand intérêt que je l'ai lu, j'en remercie les éditions Les Carnets du Dessert de Lune, et j'ai vraiment beaucoup beaucoup aimé. Le genre de recueil qui confirme que la poésie n'est pas forcément ennuyeuse, bien loin de là, et ici de la poésie, il en déborde l'air de rien et c'est justement cet air-là qu'il est si bon de respirer. De l'extrême quotidien aux extrêmes de la planète, de la poussière des jours et son "fouillis de linge sale" à "l'infini par l'infini multiplié", que je sois autant emportée par un recueil n'est pas si fréquent, aussi je ne peux que le recommander vivement.

    cgc

     

     

    Fragments :

     

    " je n'aime pas mon prochain ou trop. Aucune distance, un pas de danse fracturé.

     

    (...)

    Les herbes du jardin (beaucoup de graminées) s'élancent bien au-delà du mètre de haut. vieux rose des roses qui s'étiolent doucement, rouge sombre et flamboyant de celles en en plein éclat ou encore en bouton. Les draps mis à sécher sont huniers et perroquets. Le monde entier m'est un navire qui file cinq à huit nœuds (y compris celui gordien).

     

    (...)

    Parle-t-on des eaux saumâtres, des chiens, des fantômes, de la lune trop adjectivée, parle-t-on et qui se tait ?

    Paix sur tout : l'avenir trop large et les questions.

     

    (...) le vent qui chante dans les ralingues,la pluie qui crépite sur la tôle, le fracas des orages et celui de l'ogre Pacifique qui jette sa colère sur les plages écrasées de chaleur, le jazz de tout cela ; toujours m'ont ravi le parfum du chèvrefeuille, celui du jasmin et la fleur d'oranger.

     

    (...)

    Le fauteuil encombré de livres et le fauteuil bridge aux accoudoirs décollés s'agrippent à leurs contours de choses ; quant à moi, les merles s'en donnent à cœur joie, le jour descend, je farfouille à la lisière de l'anacoluthe, sédentaire comme un gisant

     


    (...) La boue d'écriture que l'on triture, que je pressure, la sale gadoue. J'y mets la course lente des loups, mon grain de folie à moudre, l'écume de la mélancolie, le mystère, aussi son ombre.

     

    (...)

    Un trousseau de clefs, une bougie, un jeu de Triomino, des briquets, de la poussière, un porte-feuille au cuir râpé, fatras sur l'étagère, dictature des objets dans leur peau d'érosion, deux heures après mon premier café, j'en prépare un autre, la vie s'effiloche un peu plus.

     

     


    De l'inépuisable combinaison des mots, comme de ces routes qui serpentent vers le Cachemire, le vertige vous prend ; je dégringole au milieu de la phrase, dans les ravins au fond desquels gisent des carcasses de jeeps, de camions.

     


    (...)

    Bruits d'un train. Statue éphémère de mon corps immobile, debout à côté du chardon, lutiné par la brise.

    Les craillements moqueurs d'une corneille.

    Réalité profuse dont je ne choisis que des bribes comme les éclaboussures rose soutenu des fleurs d'albizia ou la pâleur de l'astre gibbeux.

    La vie passe, en majesté, souple guépard dédaigneux, belle comme un trope ajusté.

     

     


    Le jour est précaire mais dure et se répète. Les pylônes semblent éternels. Je suis calé dans l'intervalle entre naissance et autolyse. Quand bien même je le bifferais dans la phrase, l'océan, ailleurs, insiste. Ailleurs, loin du texte.

     


    (...)

    Pourtant si j'écris nuages, roses trémières, cordages sur les quais, j'ai une représentation précise de ces éléments que j'hameçonne dans la phrase, avec toutes les émotions qu'ils ont suscitées en moi.

    Je flirte avec la normalité, sur le bord ébréché du monde, mordu par les mots.

     

     


    Certains noms, par leur seule sonorité évoquent la consistance et l'odeur de l'objet qu'ils désignent : varech, prairie, jasmin, finance, ours...

    Si l'on parle de monde réel, c'est qu'il en existe un autre au moins : a-t-il ou ont-ils également un équateur et des pôles ?

    La nuit, ici, a capturé la rue, les bambous, les voitures endormies. Juillet a-t’il un sens dans les autres mondes ?

     

    (...)

    La Raison dans l'Histoire :
    les défilés militaires
    les dortoirs du goulag
    des angles droits la dictature des dogmes
    aussi la pensée libre la transgression

    et les méandres du fleuve

     

    (...)

    la fenêtre ouverte
    intraduisible
    sur l'intraduisible jardin

     

    (...)

    une salade de pissenlit
    le tas de charbon dans la cour
    (...)
    je savais m'envoler ne le fis jamais
    la preuve eût été sacrilège

     


    (....)

    je compris  que
    dans toutes les configurations
    lyriques absurdes métaphysiques
    le vide n'aurait besoin
    que de ses quatre lettres
    pour dynamiter le mot-même
    qui le désignait

     


    (...)

    l'enfer n'a point de professeurs
    pour en évaluer les dimensions

    son volume distendu
    contourne et englobe 
    les verres à pied le canapé
    le croissant de lune l'océan les dunes
    les images le son la télévision
    l'autre et le même
    l'absurde et le théorème

     


    (...)

    les morts sous la terre
    les lits les planchers les mers

    je demeure pour l'heure
    perpendiculaire

     

    (...)

    réalité fracturée, brisure de mots,
    esquilles fichées dans le cortex"



     

    Jean-Christophe Belleveaux est né en 58 dans le département 58. Il a publié une vingtaine de recueils de poésie, dont / Géographies furtives, éditions Gros Textes/La Dipso, 2025 ; indigo, c'est le titre, Pierre Turcotte éditeur, 2024 ; Les lointains, Éditions Faï fioc, 2023 ; Comment dire ? co-écrit avec Corinne Le Lepvrier, Éditions La Sirène étoilée, 2018 ; Territoires approximatifs, Éditions Faï fioc, 2018. Il a animé la revue Comme ça et Autrement durant sept années. De racines nivernaises et polonaises, il fait des études de lettres à Dijon et apprend la langue thaï à l' Institut National des Langues et Civilisations Orientales à Paris. Grand voyageur et a aussi animé la revue Comme ça et Autrement pendant 7 ans.

     

     

  • Daniel Simon

    Dans son jardin

    il est tombé

    bras étendus

    sur la terre noire

    c'était une belle et forte image

    ce corps

    mêlé aux feuilles mortes

    comme son chien

    l'année dernière

    au même endroit du cœur

    un battement de trop

    de moins juste

    après il a fermé les yeux

    sans voir l'image

    sans se préoccuper

    des matières couleurs

    lignes de fuite

    simplement

    une dernière esquisse

    un crayonné inachevé

    les jambes dispersées

    hors cadre

    dans un sourire d'herbes

    et la nuit

    qui posait sa couverture

    délicatement

    une dernière fois

    sous sa nuque.

     

    in C'est ici

    Les Carnets du Dessert de Lune, 2025

     

     

     

     

  • Stève Wilifrid Mouguengui - L'énigme des ruines

    1436941_1.jpg

    La Kainfristanaise, 2021

     

     

     

    Ce n'est qu'une cabane, posée sous les pins, au

    bord du ruisseau qui cueille la lumière

    Elle attend le promeneur et ce matin-là, j'ai poussé

    la porte et j'ai dévalé des jours

    des années

    des siècles d'enfance.

     

    (...)

     

    Longtemps, j'ai voulu démêler l'ombre de la lumière. Comme on sépare le

    mauvais grain de l'ivraie. J'ignorais alors qu'elles étaient l'endroit et l'envers,

    l'étoffe de nos vies.

     

    (...)

     

    J'écris des cahiers de brume avec ta silhouette

    dessinée à la lisière du poème

    ta voix mêlée au ruisseau qui ne s'éteint pas

    il n'y a que toi pour donner ce chant à la lumière

     

    (...) des ruines sous leur voile de mousse

    Tu verrais comme elles nous ressemblent

    Elles portent la fragilité des choses et l'amour

    égaré du monde

    la force et la vanité de l'homme

     

    (...)

     

    Je suis l'enfant de la pleureuse de l'aube

    et du tam-tam qui battait au loin dans la nuit

    diaphane

    Savais-tu toi que les rivières se tordent parce

    qu'elles partent seules ?

    (...)

    Nous étions champs de rêves sous le soleil

     

    (...) Il suffit d'une luciole pour ébrécher l'obscurité

     

    (...)

     

    Les ruines sont l'avenir du monde

    L'homme c'est le temps qui s'effondre

    Les heures qui se vident

    Je sais des chemins

    Ceux que j'aime sont d’encre

    Parfois de brume

    Le sel répandu dans la nuit

     

    (...)

     

    Écrire

    Ma corde sur l’abîme de l'exil

    J'ai habité le faîte des grandes solitudes et les

    mirages

     

    (...)

     

    Je partirai en prenant sous mon bras mon ciel mes oiseaux et les fleurs du

    printemps

    La route sera un long sillon qui fissure la nuit

    Je partirai pour la ville comme le fleuve à la mer

    Jeté dans l'immensité

     

    (...)

    Quels mots peuvent recueillir la déflagration du silence

     

    (...)

     

    À la lune là dehors je demande

    Qui suis-je ?

    Je ne vois qu'un être fragile qui marche dans un monde friable

     

    (...)

     

    Je voulais une nuit au cœur des Pyrénées

    Loin de tout ce qui nous agite

    La fureur des horloges et le rite de la vitesse

    Le déluge des images et l'empire des choses

     

    (...)

     

    Je me suis assis sur une pierre en face du ciel bleu

    J'ai vu passer sous mes paupières close

    La silhouette au bord du puits

    Le garçon aux pieds nus derrière la maison de terre

     

    (...)

     

    Crois-tu que l'écriture puisse être une patrie

    Le même vertige me saisit quand je me tiens au bord du gouffre de la page

     

     

     

    Stève Wilifrid Mounguengui est né en 1976, à Mouila, dans le sud du Gabon. Il vit en France depuis 2002. Après des études de philosophie et de sociologie, il travaille dans le milieu éducatif et social. Il vit en Seine et Marne, à Lieusaint. Il a publié plusieurs recueils de poésie, dont L’Énigme des ruines (La Kainfristanaise) et L’Autre rivage de la nuit (Unicité). J’ai toujours marché avec ses rêves en moi (Mauconduit, 2025) est son deuxième récit, après Tu as fait de moi celui qui enjambe le monde (Mauconduit, 2023).