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06/11/2018

En conscience, un documentaire d’Anthony Chene (2016)

 

 

Depuis la nuit des temps, des individus ont vécu des expériences de mort imminente, des phénomènes d'expansion de conscience, ou encore des sorties hors du corps. Nous sommes allés à la rencontre de quelques-unes de ces personnes qui ont accepté de témoigner : qu'ont-elles vécu ? Qu'ont-elles vu ? En quoi ces expériences étaient bien différentes de simples rêves ou d'hallucinations ? Nous avons également interrogé des psychiatres, des psychologues en milieu hospitalier, et d'autres spécialistes pour tenter de percer la réalité de ces phénomènes. Que disent ces expériences sur notre conscience et sur la structure de la réalité ? Comment prendre conscience de la véritable nature de notre être ? 

Intervenants : - Olivier Chambon (Docteur psychiatre) - Jean-Jacques Charbonier (Médecin anesthésiste-réanimateur) - Sylvie Déthiollaz (Docteur en biologie moléculaire, directrice de l’ISSNOE) - Eric Dudoit (Docteur en psychologie et psycho-pathologie) - Marc Boucher de Lignon, Nicole Dron, Philippe Raboud (témoins d’expériences de mort imminente) - Akhena, Claude, Tara (témoins d’états modifiés de conscience)

 

 

 

 

24/10/2018

Alexo Xenidis

 

MATÉRIAUX DE RÉCUPÉRATION 


Rien ne se perd, rien, le monde est une somme
Rien qui ne devienne graine ou partie d'un autre tout
Et je lis au profond de ce qui me compose la trace de mes ancêtres
Et des vôtres le bric à brac de l'éternelle casse humaine
Le grand cimetière de métal et de chair bousculée
Ces minuscules traces de nos arrière arrière arrière grands-mères communes
La couleur de vos iris dans les miens et tes boucles sur ma tête
Bientôt vont naître à New York des enfants portant un atome de cœur
Venu de Sanaa, et à Idlib une toute petite fille portera au bout de ses doigts
Un éclat de ta voix et la douceur de Schubert souriant
La vie façonne, assemble, crée, la mort argile souple dans ses mains,
Peut-être est-ce pour cela que l'Histoire bégaie, dit et redit les mêmes mots,
Peut-être portons-nous tous le gène du héros et celui du bourreau
Celui de Zeus et des Titans, celui du beau et celui du laid,
Nous sommes tous de la même pâte rouge, rose, noire, violette, bleue,
Les mêmes fleurs, échappées de la même racine
Souviens-toi d'où tu viens
Et de quoi tu es fait,
Petit,
Infiniment petit.

 

 

 

22/10/2018

Sagesse animale de Norin Chai

 

9782234084964-001-T.jpegEt si les animaux devenaient nos professeurs de sagesse ?
Norin Chai, riche d’une longue expérience comme vétérinaire de la faune sauvage, nous plonge ici dans une découverte passionnante et originale du monde animal
et des multiples enseignements qu’il peut nous apporter. Ainsi, par leur manière de se comporter, de vivre, de coexister, les animaux (chiens, chats, éléphants, dauphins, tamarins…) peuvent nous apprendre à nous réconcilier avec nos émotions et à mieux partager celles d’autrui. Ils peuvent aussi nous aider à retrouver les chemins oubliés de notre intelligence intuitive. À mieux écouter notre
corps, sans le bourrer de nourritures inutiles, et à vivre plus sereinement le temps présent...
N’est-ce pas en retrouvant notre lien perdu avec notre animalité que nous finirons, un jour, par retrouver notre pleine humanité ?

 

Parution 7 mars 2018 chez Stock

https://www.editions-stock.fr/livres/essais-documents/sag...

 

 

 

 

 

 

20/10/2018

Sarah Roubato - 30 ans dans une heure

 

9782371775497-small.jpgPartout en France et ailleurs, ils sont sur le point d’avoir trente ans. Une foule d’anonymes qui cherchent à habiter le monde ou à le fuir, à dessiner leurs rêves ou à s’en détourner. Au cœur du tumulte, ils s’interrogent, se font violence et ce sont leurs voix que l’on entend se déployer :

Chacun dribble avec son petit moi.
On a soif. Soif d’un nous.
Je me sens la taille d’une comète à qui on offre l’espace d’un bac à sable.
Un animal a envie de chialer en moi.
Il y a des jours où j’aimerais que quelque chose me maintienne quelque part. Que je puisse dire ce que je fais ici. Qu’il y ait une raison.
Je veux passer le plus de temps possible à cultiver mon champ d’étoiles.
Demain j’ai rendez-vous avec ce qu’on attend de moi.
Le rêve c’est un muscle, ça doit s’atrophier si on ne l’utilise pas.

Roman choral de l’espoir et des désillusions aux monologues finement entrelacés, 30 ans dans une heure dresse le portrait d’une jeunesse en proie aux désirs et aux renoncements.

Avec ce premier roman, l’auteur de Lettres à ma génération tisse un faisceau de récits croisés d’une grande justesse.

 


 

extrait 1 :

 

"J’aime marcher le long des rails. Ça donne l’impression d’aller quelque part. Rien de tel pour vous déclencher une rêverie. Pourtant j’ai du mal. À croire que le rêve c’est un muscle, ça doit s’atrophier si on ne l’utilise pas. En fait je n’arrive pas à penser à autre chose qu’à ces trois lettres qui me pivotent dans la tête depuis hier matin : C.D.I. Et je n’arrive pas à me réjouir de la satisfaction que j’éprouve.

Je sais qu’il y en a qui essayent de faire autrement. Que chaque magazine a sa petite rubrique alternatif maintenant. Je ne crois pas avoir assez de courage pour m’installer dans le monde de demain ; il a les contours trop flous. Je ne vais pas passer ma vie à poser les rails d’un train que d’autres emprunteront. Je préfère encore m’emmitoufler dans le réel qu’on m’a appris. Et de temps en temps, regarder par la fenêtre et suivre les rails que d’autres réinventent.


Dans mon coin de miroir, je me cogne à mon reflet. Un candidat qui vient de déposer son CV numéro 36. Pas l’exemplaire 36. La version 36. Trente-six distorsions de moi-même pour me faire accepter, par n’importe quel bout, en grossissant un détail, en limant tout ce bordel qu’est l’expérience humaine pour faire croire à une logique. À force de passer mes journées à me tailler un profil, je crois que j’ai perdu l’original.

Combien on est, à cette heure, le dos voûté, le cou tendu vers l’écran, les yeux rivés sur une offre d’emploi ? Combien de lucioles qui font briller leurs fenêtres sans rideau jusque tard dans la nuit ? Je ne suis qu’un spécimen. C’est une autre solitude. Celle du milieu du troupeau.

Aucun regard ne m’assure que je suis bien là. Il n’y a que des mots préfabriqués qui fusent, qui nous désignent mais qui ne nous racontent pas. Resserrements d’effectifs, restructuration, plan social, candidats, stagiaires, fusion. Des mots en acier de la marque Schindler, en rouge à lèvres de fin de journée, en haleine de café, pour dire qu’on arrive au bout de ce qu’on nous avait appris. Il vaut peut-être mieux s’exténuer à essayer d’inventer autre chose, au lieu de chercher à s’abriter dans les ruines de ce qui nous rassure. Il vaut peut-être mieux travailler à se donner les moyens de dire merde."

 

extrait 2 :

 

« Doucement Loïc! » 

« Myriam attention ! » 

« Arrête Milan ! » 

Moi qui croyais qu’aller au parc nous ferait du bien. Vas-y mon coeur, courage ! Demain on en essaiera un autre. Il doit bien exister quelque part un parc où les enfants peuvent jouer sans recevoir toutes les trente secondes menaces, comptes à rebours et interdits. 

 « Oui, le petit garçon il le fait, mais c’est dangereux ! » Le petit garçon, c’est le mien. Oh vous pouvez me le lancer, Madame, ce regard qui dit Ces jeunes mères elles sont vraiment irresponsables ! Si cela servait à quelque chose je vous expliquerais que mon fils n’a pas peur de grimper. Qu’il a commencé dès qu’il tenait sur ses jambes, qu’on le soutenait. Oui, il est déjà tombé, et il s’est relevé. Et la fois suivante il a fait plus attention. À chaque fois il évaluait mieux ses capacités. Mon fils construit des ponts imaginaires avec des bâtons. Mon fils ne croit pas que toucher la terre, c’est sale. 

 Il doit bien exister quelque part un endroit où les enfants ont encore le droit d’explorer le monde, de mettre des choses à la bouche, de sentir, de tomber, de crier. D’apprendre par leur corps. Ici il faut marcher vite et droit, et ne pas faire de bruit. 

 

 « Du riz blanc, s’il vous plaît. La sauce c’est celle de la viande ? Alors sans sauce. C’est ça, nature. Non, que de l’eau. Merci, Monsieur. » 

 « Tu peux pas faire une exception pour une fois, ça va pas te tuer tu sais ! Tu pourrais au moins prendre la sauce au poulet sans manger la viande. Ça ne changera rien, le poulet il est déjà tué. » 

 Je sais que ça ne sert à rien. Que le poulet est déjà mort. Ça n’est pas la question. Je n’ai même pas la prétention de participer à un changement de société. C’est bien plus égoïste que ça. C’est la question du lien entre mon insignifiant petit geste et cette machine infernale qu’on appelle l’industrie agroalimentaire. Ce n’est pas le monde qui est sauvé quand je prends du riz blanc sans sauce. C’est cette espèce de petite liberté qu’on s’applique chaque jour à m’enlever. Celle de choisir ce à quoi je participe. Je sais qu’elle joue sa peau à chaque fois que je m’apprête à acheter quelque chose. 

Même si j'arrivais à en convaincre quelques uns, d’ici là, dix nouveaux McDo auront poussé dans la ville, Nestlé aura raflé toute l’eau du Canada et Monsanto tous les champs d’Argentine. Je me sens minuscule. Pourtant je sais mon acte puissant. C’est tout ce qu’il me reste, une puissance de coquelicot pour arrêter les tronçonneuses.

 

Paru chez Publie.net le 5 septembre 2018

Prix numérique 5.99€
Prix papier 14.00€

Pour commander : https://www.publie.net/livre/30-ans-heure-sarah-roubato/

 

 

 

15/10/2018

Lucile Brosseau - dans l'asile abandonné de Volterra

 

Lucile Brosseau Juliette Kempf asile abandonné de Voltera_n.jpg

 

En août 2018, Juliette Kempf, conceptrice du projet Lettres Vives, et Lucile Brosseau, infirmière à l’hôpital psychiatrique de Nantes et photographe, se rendent à Volterra sur les traces de l’ancien asile San Girolamo, où des milliers de lettres de patients du 20ème siècle ont été retenues, sans parvenir à leurs destinataires. Elles vont quêter à la source de ce projet : les traces laissées par les voix disparues, les empreintes, les vestiges qui nous disent que les lieux furent habités. Elles y rencontreront des témoins de l’époque asilaire, et pourront pénétrer les bâtiments abandonnés. Des images, photographiques et vidéos, seront créées au fur et à mesure des rencontres, des avancées dans les paysages, aussi bien ruines que vivants. Les réponses orales aux lettres censurées, enregistrées avec les patients et les soignants de l’hôpital de Nantes en juillet 2018, seront apportées et diffusées sur les lieux – comme le son des voix d’aujourd’hui répondant au silence criant d’hier.

Toutes les images et les sons recueillis seront la matière brute de l’installation photographiqueNous sommes en recherche d’un univers visuel allégorique exprimant ou suggérant les questions nées du processus de création théâtrale. Dans l’esprit du spectacle, la photographie naviguera d’un bord à l’autre de notre réflexion globale : l’événement, le lieu, la mémoire concrète ; et la méditation, l’inspiration, la poétisation de la mémoire transcendante, universelle.

L'installation est pensée pour accompagner les représentations du spectacle Lettres Vives. Les spectateurs seront invités à la traverser, la visiter, la voir, l'écouter, autour du moment de l'art vivant.

http://www.ledesertenville.com/creations/lettres-vives/

 

Soutien pour créer l'installation photographique en lien au spectacle "Lettres Vives",  un petit coup de pouce est encore possible ! https://www.helloasso.com/associations/be-er-sheva-le-des...

 

 

 

 

 

Nicolas Kurtovitch - Autour d'Uluru

 

 

uluru goggle map2.jpg

 

Uluru est une université, une encyclopédie, une somme de savoir–être, de sagesse, tout autant que de beauté. Voilà l’autre histoire.

 

(…)

Au bord de la maigre rivière

le pays du rêve de la fourmi à miel

j’essaie d’y retrouver la trace des hommes

qui suivent une invisible piste

 

(…)

Le vieil homme rouge dort cette fois entre

deux arbres

à travers le sale rouge

quatre directions emmêlent ses cheveux

 

(….)

Ils sont partis

n’ont rien laissé sur le sable

sinon un chant

de peur qu’on ne se perde

 

(…)

Uluru est là

toujours solide sur son assise

n’attendant personne

miroir des visiteurs

 

Le serpent dit

demain au petit jour

je serai une rivière

 

Le serpent dit

demain au petit jour

je serai le tonnerre

 

Le serpent dit

demain à tous moment

souviens-toi

 

Le vieil homme dort entre deux arbres

il se repose de son long rêve

au cours duquel il donne naissance aux

mondes

 

 

(…)

Le serpent insaisissable est un simple trait dans la pierre, c’est une ombre de pluie, une ombre d’eau venant des millénaires passés, il se livre et dit à sa manière tranquille le monde et les humains enlacés.

 

  

 (…)

 J’entre alors par les trous d’eau

dans la mémoire du monde

laissé là par un homme nu

qui a de ses mains dessiné

chaque pensée et chaque geste

 

(…)

 

(mille clameurs sorties du ventre de Uluru

disent, l’Univers s’estompe, comme effacé

par le souffle mécanique d’êtres sans écoute)

 

(…)

 

« Redfern est loin    loin de Uluru     noyé dans Sydney

Chemins défoncés     bières sans et crac     rien d’idéal

Le rêve ne peut plus être

s’il n’est pas également à Redfern

Les Australiens de l’origine

meurent à la ville impossible d’être au désert

à Redfern délabré    le rouge des maisons   rappelle la beauté du désert

Les peintres     certains Abos en ville    sur des portières de voiture

Arrachées    peignent le désert    Leur cœur de sable rouge

Leurs dents déchaussées sont les rocs détachés de Uluru »

  

 

 

41mrcMkg78L._SX195_.jpgNicolas Kurtovtch in Autour d’Uluru

Aux vent des îles éd, 2011

http://www.nicolaskurtovitch.net/

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

14/10/2018

Portrait d'actualité sur Décibel FM : Valéry Jamin

 
madame-syries-jamin.jpgCe mois-ci Michel Brissaud invite Valéry Jamin. Né en 1970, fils adoptif du Quercy, autodidacte absolu et longtemps sans permis de conduire, Valéry aime explorer les formes et les espaces en y associant le public. Il vit et travaille aujourd’hui au hameau de Barrière sur la commune de Miers. Portrait d’actualité à écouter tout le mois d’octobre le dimanche à 16h sur nos ondes au 105.9 et 106.9 et ici : 

http://www.creacast.com/play.php?sU=decibel_fm

 

 

 

 

 

13/10/2018

À CROIRE QUE LE RÊVE C'EST UN MUSCLE - Sarah Roubato

Le 13/10/2018 à 10:59, Sarah Roubato a écrit :

"À CROIRE QUE LE RÊVE C'EST UN MUSCLE
Grenoble Camargue et Hérault

Chaque semaine de la tournée automnale,
je vous propose un extrait de mon premier roman
30 ans dans une heure

J’aime marcher le long des rails. Ça donne l’impression d’aller quelque part. Rien de tel pour vous déclencher une rêverie. Pourtant j’ai du mal. À croire que le rêve c’est un muscle, ça doit s’atrophier si on ne l’utilise pas. En fait je n’arrive pas à penser à autre chose qu’à ces trois lettres qui me pivotent dans la tête depuis hier matin : C.D.I. Et je n’arrive pas à me réjouir de la satisfaction que j’éprouve.

Je sais qu’il y en a qui essayent de faire autrement. Que chaque magazine a sa petite rubrique alternatif maintenant. Je ne crois pas avoir assez de courage pour m’installer dans le monde de demain ; il a les contours trop flous. Je ne vais pas passer ma vie à poser les rails d’un train que d’autres emprunteront. Je préfère encore m’emmitoufler dans le réel qu’on m’a appris. Et de temps en temps, regarder par la fenêtre et suivre les rails que d’autres réinventent.


Dans mon coin de miroir, je me cogne à mon reflet. Un candidat qui vient de déposer son CV numéro 36. Pas l’exemplaire 36. La version 36. Trente-six distorsions de moi-même pour me faire accepter, par n’importe quel bout, en grossissant un détail, en limant tout ce bordel qu’est l’expérience humaine pour faire croire à une logique. À force de passer mes journées à me tailler un profil, je crois que j’ai perdu l’original.

Combien on est, à cette heure, le dos voûté, le cou tendu vers l’écran, les yeux rivés sur une offre d’emploi ? Combien de lucioles qui font briller leurs fenêtres sans rideau jusque tard dans la nuit ? Je ne suis qu’un spécimen. C’est une autre solitude. Celle du milieu du troupeau.

Aucun regard ne m’assure que je suis bien là. Il n’y a que des mots préfabriqués qui fusent, qui nous désignent mais qui ne nous racontent pas. Resserrements d’effectifs, restructuration, plan social, candidats, stagiaires, fusion. Des mots en acier de la marque Schindler, en rouge à lèvres de fin de journée, en haleine de café, pour dire qu’on arrive au bout de ce qu’on nous avait appris. Il vaut peut-être mieux s’exténuer à essayer d’inventer autre chose, au lieu de chercher à s’abriter dans les ruines de ce qui nous rassure. Il vaut peut-être mieux travailler à se donner les moyens de dire merde."

 

et je lui réponds :

"tellement ça, tellement ça, et tellement épuisant aussi, frustrant souvent, il faut être vraiment très courageux ou fou pour continuer, je continue pourtant mais je ne sais pas si c'est du courage ou de la folie, simplement il m'est viscéralement impossible de faire autrement maintenant, je me suis rétrécit les possibles à force de lucidité, de désir d'éthique et de sens, mais le sentier qui reste, je l'ouvre de mes propres mains, avec ma propre tête et aujourd'hui je me dis que c'est le plus beau sentier du monde et je rêve juste qu'il puisse croiser des centaines, des milliers d'autres petits sentiers comme lui et que tout ça fasse un monde de vivants pour donner toujours et encore envie de vivre......vivants."

 

 

 

11/10/2018

Les Chants de Nezahualcoyotl (1402-1472)

 

" Nezahualcoyotl (1402-1472) naît au Royaume de Texcoco, près de Mexico. Son nom signifie « coyote affamé », il est déjà en soi prémonitoire de la quête initiatique et de la recherche d’absolu jamais assouvie du poète. Marqué par le meurtre de son père, le jeune homme se cachera plus de dix ans dans les montagnes avant de réapparaître en 1427 pour reconquérir Texcoco. Il devient roi en 1431 et réorganise son royaume en s’entourant d’artistes, de philosophes et de poètes.

 Alors que son royaume est frappé par diverses calamités naturelles qui éprouvent le souverain jusque dans ses croyances, ce dernier se tourne vers le « dieu inconnu ». Élevé au Collège des prêtres, Nezahualcoyotl s’est pénétré de la poésie de ses ancêtres toltèques et il s’adonnera toute sa vie à l’écriture. Il prophétise la ruine du monde aztèque et célèbre dans ses poèmes la beauté éphémère de toute chose, la grâce des fleurs, celle des femmes ou des oiseaux. « Revêts-toi des fleurs,/ des fleurs aux couleurs de l’ara des lacs / Brillantes comme le soleil », nous enjoint la voix vibrante de Nezahualcoyotl. Mais il a toujours soin d’ajouter « Pare-toi, ici sur la terre,/ seulement ici ».
 Ce « ici » revient telle une plainte, un soupir déjà résigné ; « ici sur la terre » est repris par opposition à ce « là-bas » où sont « les Décharnés ». Tout le livre du poète balance entre ce ici et ce là-bas. La lumière éblouissante jaillit de la faille où la grâce et la beauté nous envahissent mais "pour un bref instant seulement".
 Le chant de Nezahualcoyotl est d’une beauté tragique, désespérée qui confine à l’absolu, car dans l’instant où l’on danse, où l’on aspire au bonheur, l’on pressent inévitablement et paradoxalement notre fin car « Ici n’est pas notre maison ». Notre condition humaine tient tout entière à l’unité fondamentale de la vie et de la mort. Seule la poésie permet d’appréhender l’éternité et l’immortalité. « Et si la mort jamais ne vient,/ Et si j’étais sûr de ne jamais disparaître ? »
 Si le royaume de Nezahualcoyotl a sombré, il en reste pour toute dernière demeure sa parole toujours bien vivante qui nous traverse. « Ô vous qui m’écoutez, de mes chants, on gardera souvenir ! » et le poète de s’écrier : « Je suis poète et mon chant vivra sur la terre ! »
 Ce chant lumineux qui monte vers nous et nous élève vers les cimes est semblable à une source de vie jamais tarie et qui se régénère à chaque lecture. C’est « un arbre fleuri » qui jamais ne se fane car le poème de Nezahualcoyotl nous arrive dans un entre-deux où vie et mort ont partie liée.
  « Mais faut-il vivre dans les pleurs ? » s’interroge le poète ...La réponse est dans ce recueil qui nous invite à pénétrer dans « La maison du printemps » où le poète va chantant ses « chants fleuris ».

25/09/2018

Raúl Zurita + González y los Asistentes - Desiertos de Amor (2011)

 

Raúl Zurita (1950) est un poète chilien de renommée internationale, invité dans de nombreux festivals et récitals poétiques au Chili comme à l’étranger. Ingénieur de formation – il a suivi des études d’Ingénierie Civile à l’Université Federico Santa María de Valparaíso -, lauréat du Prix National de Littérature au Chili en 2000, il a publié, entre autres, Purgatorio (1979), Anteparaíso (1982), Canto a su amor desaparecido(1985), La vida nueva (1994), Poemas militantes (2000), Sobre el amor, el sufrimiento y el nuevo milenio(essai, 2000), INRI (2003), Los países muertos (2006), In memoriam et Las ciudades de agua (2007), Zurita(2011) ainsi qu’un récit autobiographique, El día más blanco (1999, réédité en 2015) et la traduction d’Hamlet en espagnol (2014).Son incarcération et les tortures qu’il a subies dans le navire Maipo de la Marine chilienne au début de la dictature de Pinochet ainsi que le traumatisme de cette douloureuse période marquent de leur empreinte le discours lyrique de Zurita qui souvent métamorphose par la force de l’imagination et le pouvoir du langage cette cruelle réalité, comme le démontrent ces quelques vers de “Pastorale du Chili IX” (Anteparaíso) : “Qu’elle et moi nous nous aimions pour toujours / et que grâce à notre amour soient même/ aimées les pointes ferrées des bottes/qui nous avaient frappés”[1] ou de “Prison Stade du Chili” (Zurita) : “Lorsque nous entrâmes par le couloir des eaux ouvertes et / en nous traînant vîmes les casernes de planches traversées / entre les deux murs du Pacifique et au-dessus de lui les gradins / brisés du Stade du Chili blanchissant sous la neige comme/une gigantesque cordillère de bâtons emprisonnant l’horizon”[2].

 

Lire la suite de cet article de Benoït Santini ici : http://www.espaces-latinos.org/raul-zurita

 

 

 

 

13/09/2018

Jen & Rob Lewis - Beauty in Blood - Photographies

 

JEN LEWIS Beauty in blood a-star-is-born.jpg

 

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Jen Lewis Tout-a-commencé-lorsquelle-a-découvert-les-coupes-menstruelles.-409683.jpg

 

 

JEN LEWIS Beauty in blood the-perfect-cell.jpg

 

tout a commencé quand cette artiste américaine

a découvert et utilisé la coupe menstruelle

http://beautyinblood.com/

 

 

 

 

 

 

 

 

12/09/2018

Aux origines des civilisations : une fiction au service de l’élite

 

par Ana Minski

 

Article avec photos à lire ici : 

http://partage-le.com/2018/08/aux-origines-des-civilisati...

 

La science est le reflet de la société, et l’archéologie a parfois été utilisée pour alimenter des idéologies totalitaires ou fascistes. Dans Aux origines des civilisations, un documentaire en quatre volets diffusé sur la chaîne de télévision grand public Arte, l’archéologie est mise au service de l’idéologie néolibérale qui domine les cercles privilégiés des sociétés capitalistes contemporaines. Certains diront qu’il n’y a pas de science sans paradigme, que l’objectivité en ce qui concerne notre passé et notre présent est impossible. Pourtant, il y a des faits archéologiques qui permettent, en toute objectivité, de rendre compte de la mystification mise en place par le réalisateur.

Ce documentaire nous propose de plonger dans le passé des civilisations pour en comprendre la formation, la grandeur, et le danger qui les guette toutes : leur disparition. La musique et le montage participent à rendre le discours épique, glorieux, héroïque. Tout le documentaire est une glorification de « l’ascension de l’homme ». Ainsi des archéologues qui montent les degrés des ziggourats ou des échelles, de la flèche filant en ligne droite et qui symbolise le progrès, des couleurs ternes qui caractérisent la grisaille du quotidien des préhistoriques quand, par opposition, le monde moderne apparaît sous des couleurs éclatantes.

Dans le premier volet, nous apprenons que la civilisation ne peut exister sans la ville, que la civilisation est la ville. D’après les scientifiques interrogés par le réalisateur, la ville se fonde sur la sociabilité innée de l’humain, elle fonctionne comme « des cerveaux collectifs qui permettent d’accéder aux points de vues et compétences de milliers d’individus », permet de « mutualiser des connaissances pour participer à quelque chose de plus grand et de plus efficace, quelque chose qu’on ne peut pas réussir seul. » Il semblerait donc que plus nous sommes nombreux, plus nous pouvons nous spécialiser et plus nous pouvons nous élever ensemble. Le psychologue évolutionniste, Michael Muthukrishna, déclare : « Les élites et les inégalités ne sont pas un mal. Une élite est nécessaire, il faut produire des richesses, mettre des armées sur pieds, faire respecter les lois, distribuer les richesses. C’est dans la ville que se trouvent les richesses et le pouvoir et que vivent les gens. » Et le spectateur contemple l’intellectuel en chemise blanche qui parade dans les rues chatoyantes de Tokyo, heureux de manger des pâtes cuisinées par un grand spécialiste de la speed food. C’est vite oublier que les pâtes qu’il engouffre goulûment et avec grande satisfaction proviennent de champs épuisés par l’exploitation intensive, que le blé a été récolté par une population qui ne vit pas dans les villes et que ces champs sont le cimetière de nombreuses espèces indispensables à la vie terrestre. Cet intellectuel est parfaitement formaté par la civilisation, il s’y promène comme un vampire dans sa propriété. Pourquoi les inégalités qu’elle engendre devraient-elles lui poser problème ? Ce n’est pas lui qui sue dans la petite arrière-cuisine, ce n’est pas lui qui s’éreinte le dos dans les travaux domestiques. Lui, l’intellectuel de la ville, est l’un des grands mutualistes de la pensée, l’un de ceux qui dit s’inspirer des idées de ces autres qui sont socialement en-dessous de lui. Mais en vérité, il ne s’inquiète pas de ce que son vendeur de sushi pense ou rêve, il lui pompe surtout son énergie détruisant ainsi sa capacité à créer un monde meilleur. Parce qu’il a la prétention et le pouvoir de penser à sa place, de parler à sa place, et utilise ce pouvoir pour faire carrière.

D’un point de vue archéologique aucun site ne permet d’affirmer que la ville est née du besoin de sociabilité de l’homme. Pourtant, un site est présenté comme lieu d’origine : Göbekli tepe, en Anatolie. Selon l’archéologue Jens Notroff, Göbekli tepe témoignerait du passage de l’animisme à la religion, du nomadisme à la sédentarisation, de la chasse-cueillette à l’agriculture. Pour paraphraser ce que disent les images et les différents intervenants, les groupes de chasseurs-cueilleurs, las d’errer dans la poussière des plaines, désireux de se libérer de « l’obligation de suivre les troupeaux », mues par un désir inné de se regrouper, se réunirent et dressèrent des pierres qu’ils gravèrent pour symboliser une alliance encore inédite. Jens Notroff n’hésite pas à affirmer que les signes abstraits présents sur les blocs de pierre signifient clairement ce passage de l’animisme à la religiosité, puisque, dit-il, « Les représentations de l’art paléolithique en Espagne et en France se caractérisent essentiellement par la représentation d’animaux. » Cela est pourtant faux, l’art pariétal et mobilier du Paléolithique européen compte davantage de signes abstraits que de représentations figuratives. Se basant sur les représentations anthropomorphes sculptées sur les pierres dressées de Göbekli tepe, il dit également : « J’imagine qu’ils représentaient des ancêtres importants, qu’ils organisaient des grandes fêtes du travail. » Il ignore donc que des représentations monumentales existent également dans l’art paléolithique européen telle que celle du Roc-aux-Sorciers, ou que la composition de Lascaux n’a pu être réalisée sans une coopération importante des préhistoriques. À l’écouter, il semble établi que l’homme de la Préhistoire était animiste et que les chamanes étaient les ancêtres du prêtre. Pourtant, la théorie du chamanisme préhistorique, qui ne prend pas en compte les différences entre le chamane sibérien qui chevauche les esprits et le possédé africain qui est chevauché par les esprits[1], ne peut en aucun cas définir l’art de la Préhistoire. D’autre part, la continuité entre chamane et prêtre est une pure spéculation. Si toutes les études menées auprès des peuples premiers témoignent en faveur de l’importance qu’accorde l’homme au monde invisible, il est toutefois prudent de ne pas calquer ces modèles aux peuples de la Préhistoire. Il est dangereux qu’une hypothèse présentée comme certitude mette fin à la discussion. Pourquoi serait-il donc impossible d’imaginer que ces hommes de l’âge de pierre pouvaient simplement être émerveillés par la beauté du monde, ou pris d’un goût pour le jeu et les formes[2] ?

Il en est de même pour cette affirmation : la célébration et la création de monuments vont de pair. Rien n’interdit d’imaginer que les grottes, avec leurs somptueux drapés et excentriques, n’aient été le lieu de célébrations spirituelles, sacrées ou profanes. Que l’homme préhistorique n’ait pas éprouvé le besoin de dresser des pierres ne signifie nullement qu’il était dépourvu de spiritualité ou de sociabilité. L’histoire que nous raconte Jens Notroff est une fiction. Elle reprend le mythe de la caverne de Platon, et réduit l’histoire humaine à la vie d’homme : l’enfance, l’adolescence, la maturité, la mort. L’homme de la civilisation prend ses rêves pour des réalités et n’hésite pas à gommer tous les biais pour asséner des « vérités ». Parce que le civilisé, l’homme des villes, n’aime pas l’ignorance, il n’hésite pas à s’affirmer détenteur du savoir et à qualifier les péquenauds, les bouseux, ceux qui refusent le destin urbain de l’humanité, d’ignorants. La prétention de l’homme civilisé est telle qu’il préfère donner son avis sur tout et n’importe quoi plutôt que d’écouter ce que l’Autre pourrait éventuellement lui apprendre.

 

Jens Notroff déclare également que « les nomades n’étaient pas rattachés à un lieu particulier, du moins pas pendant longtemps. » Pourtant, de nombreux sites archéologiques témoignent de la complexité du territoire parcouru par les peuples de la Préhistoire. Ainsi, des sites semblent posséder des fonctions diverses : haltes de chasse, site d’abattage, site d’habitat, site d’agrégation. Le matériel archéologique témoigne de sites visités à des rythmes saisonniers et la circulation de certains vestiges (perles, coquillages, silex) prouvent qu’ils parcouraient leur territoire en connaissant parfaitement les gîtes de matières premières nécessaire à la confection de leurs outils[3]. Les préhistoriques détenaient un savoir que l’homme civilisé ne possède plus, un savoir bien plus essentiel. Il est plus que probable qu’Homo erectus même possédait une connaissance complexe du temps, de l’espace, des formes, de la vie et de la mort[4]. Enfin, il est important de noter que Jens Notroff ne se fatigue pas à différencier un organisme génétiquement modifié par sélection artificielle de celui modifié par transgenèse, il met tout dans le même sac. Au vu de ses capacités cognitives, de sa difficulté à nuancer, il n’est au final pas si surprenant que la richesse de la pensée des hommes de la Préhistoire lui échappe totalement.

Le deuxième volet s’attaque à cette « mauvaise habitude » qu’est la guerre. La guerre est le prix à payer pour la civilisation. Il est vrai que l’archéologie n’a, à ce jour, identifié aucun acte de guerre tout au long des 200 000 ans de la Préhistoire d’Homo sapiens. Le parti pris du réalisateur, plutôt que nier ou asséner « l’absence de preuve n’est pas une preuve de l’absence », accepte le constat des préhistoriens et, parce qu’il semble vraiment très doué pour ignorer la souffrance de ses semblables, il propose une explication simple : la destruction est créatrice. Bien qu’un certain nombre d’espèces et d’individus, anéantis par cette destruction créatrice, trouveraient certainement à y redire, il est vrai que jusqu’à ce jour, et malgré les innombrables guerres, le monde existe encore. Seulement, la destruction qui s’annonce pourrait bien mettre fin à ce jeu des analogies dangereuses : le jour et la nuit, le soleil et la lune, la guerre et la paix.

Ainsi, pour Peter Turchin, la guerre est un moteur de la civilisation puisque, comme le Dieu Shiva elle est à la fois destructrice et créatrice. Et tandis que Turchin se promène en conquérant, c’est l’image d’un félin tuant une antilope, des mains jouant aux échecs qui se dévoilent au spectateur. Le réalisateur ne recule devant aucun cliché, et l’image de l’homme comme roi des prédateurs et des stratèges n’est pas encore épuisée. Pourtant, la prédation du félin n’a absolument rien à voir avec les meurtres commis par les fins stratèges militaires. Malgré son ignorance des mondes sauvages qui vivent aux périphéries des villes, Turchin n’hésite pas à affirmer que « pour faire la guerre il faut penser en collectivité, convaincre les hommes d’oublier leur intérêt individuel pour le bien commun. Le sacrifice assurera la survie de leur village, mode de vie, culture. Le cycle de la violence renforce la cohésion d’un groupe. » Puisque pour lui la civilisation c’est la ville, que la ville c’est le savoir, que le prix du savoir c’est la guerre, et que cette histoire nous est raconté par un des tenants du « savoir », il est en effet inutile de prendre en compte la chair à canon, les gueules cassées, les morts pour la patrie, les campagnes saignées, les chevaux crevés dans les champs de bataille, les terres incendiées, les femmes violées et tuées, les enfants enrôlés ou violés puis tués, etc. Le savoir de ces gens-là c’est qu’un homme, une femme, un enfant ne valent pas un seul des pions de leur échiquier.

Peter Turchin affirme que la période la plus sanglante de l’histoire de l’humanité a été le passage du mode de vie des chasseurs-cueilleurs à l’agriculture. Il se base sur une application statistique qu’il applique aux événements historiques. Il serait intéressant de connaître les critères pris en compte pour juger de son résultat. Il semble assez étrange que le passage à l’agriculture ait été une période plus violente que celle que nous connaissons. Peter Turchin aurait-il plus d’informations sur ces périodes lointaines que n’en ont les archéologues ? S’il est exact que les premiers conflits apparaissent avec la domestication et la sédentarisation et qu’ils s’accentuent avec l’extraction des métaux, il est cependant impossible d’évaluer en pourcentage le taux de violence de ces époques. Les données archéologiques sont fragmentaires et ne permettent pas de chiffrer les populations, d’autant plus que de nombreux habitats, et surtout les plus humbles, laissent peu de traces, leur simplicité et les matériaux utilisés (bois, peaux, végétaux) ne pouvant résister à l’érosion et à l’enfouissement. De plus, le passage du Mésolithique au Néolithique s’est fait graduellement et sur une période de plus de 10 000 ans. En ce qui concerne l’histoire contemporaine, je me demande également si Turchin et son équipe prennent en compte les victimes de la pauvreté, des expropriations (des peuples indigènes par exemple), des réfugiés politiques et climatiques. Car toutes ces morts sont les conséquences de la guerre que mènent les pays du Nord contre les pays du Sud pour s’emparer de leurs minerais, des richesses de leur sol. Il est également étonnant de voir défiler à l’écran les grandes invasions, les grandes batailles, le nazisme, comme si toutes ces violences se valaient. Le réalisateur ne fait-il donc aucune différence entre la Commune de Paris et le nazisme, par exemple ? La loi du nombre est un leurre. Les sciences humaines sont prises dans l’étau des statistiques, mais la statistique ne permet d’appréhender que des moyennes et non la réalité.

 

Le réalisateur insiste : « avec la domestication, les hommes ne peuvent plus faire machine arrière, ils sont contraints d’aller de l’avant ». Pourtant, de nombreux peuples pratiquent l’horticulture ou l’élevage sans pour autant créer des villes, d’autres ont refusé l’agriculture ou l’ont abandonné pour revenir à une économie de chasse et de cueillette. La vision du paysan s’éreintant aux champs illustre le travail de la terre lorsque celui-ci doit produire pour une élite et pour la population urbaine. Un paysan qui travaille pour nourrir son unité domestique ne travaille pas autant. Il existe plusieurs manières de travailler la terre, comme la permaculture nous l’enseigne.

Le troisième volet est consacré à la religion, cet autre pilier de la civilisation. Les différents intervenants affirment que c’est elle qui nous unit les uns aux autres et qu’elle est « si essentielle à l’expérience humaine que notre cerveau est réceptif aux idées religieuses. » Pour les êtres humains, elle exprime le « besoin de demander aux Dieux de subvenir à leurs besoins, pour contrôler la nature, la plier à leurs volontés, pour la maîtriser physiquement, domestiquer les animaux, imposer leur loi à la nature. » Sans religion les hommes seraient donc des êtres solitaires, errants, faibles, malades, victimes de la grande méchante nature. D’épisode en épisode, les intervenants ne cessent d’étaler leur grande ignorance des communautés humaines qui refusent de vivre selon les lois de l’homme civilisé, qui ont vécu pendant des milliers d’années et qui existent encore de nos jours. N’étant pas à un mensonge près, le réalisateur nous apprend que c’est la religion et les rites qui ont rassemblé les hommes, ont participé à la formation, au maintien et à la cohésion des premières grandes sociétés. Pourtant, il semblerait que la religion soit apparue suite au développement urbain, avec l’accroissement d’une population qui perd peu à peu son autonomie face à une élite qui œuvre à sa domestication. Il ne faut pas, en effet, confondre la soumission à une force supérieure, ce qu’est la Religion, avec les croyances des peuples non civilisés, qui sont une communication avec le monde invisible afin de maintenir l’équilibre social, mental et naturel de la communauté. Comme nous l’enseigne la civilisation égyptienne, divinité et surveillance vont de pair. Ainsi, « on peut dire que les gens surveillés sont des gens gentils » puisque la surveillance a un impact sur notre comportement. D’ailleurs, c’est bien simple, « devant une église les gens donnent plus d’argent : les gens sont plus coopératifs et généreux lorsqu’on leur rappelle des concepts religieux, ou qu’ils sont près d’une église. Les gardiens de la moralité les surveillent et les jugent, ils sont donc plus coopératifs et donnent davantage. » Pour avoir une petite expérience de la mendicité, je peux affirmer que les endroits où j’avais le plus d’argent n’étaient pas près des églises, mais là où se promènent ceux qui ont de l’argent et qui, en grands seigneurs, se plaisent à montrer leur grande générosité. Je peux cependant admettre qu’avec une tirelire en métal et une soigneuse tenue de scout, on récolte en effet davantage devant une église qu’à la porte d’une librairie du 6ème arrondissement. En vérité, la surveillance ne rend pas plus gentil, elle muselle tout esprit critique et la paranoïa qu’elle distille rend l’homme craintif, méfiant, délateur, le mutile de son empathie et de tout courage, il suffit pour s’en convaincre de se souvenir de ce que sont les sociétés fascistes et totalitaires : de l’Allemagne nazi à l’Espagne franquiste, du Chili de Pinochet à la Corée du Nord. Malgré ce discours idéologique, il est intéressant de visionner le documentaire jusqu’à la fin afin de démasquer les stratégies de domination qu’il recèle. Ainsi apprenons-nous que pour ces adeptes de la civilisation, la religion est le facteur de cohésion dans l’histoire humaine, qu’elle permet de « développer un esprit d’entraide envers de plus en plus de gens. » Comme d’ailleurs l’ont démontré les guerres de religions, les croisades, l’Inquisition, etc. L’important au final, n’est pas tant que l’homme ait des dispositions innées pour la religion, mais qu’elle soit un outil efficace pour nous relier « à quelque chose de plus grand que nous, quelque chose de puissant et de divin. » Ce que ne dit pas le réalisateur, c’est que ce quelque chose de puissant et divin auquel le croyant se lie est un homme sanguinaire et psychopathe. Ce n’est pas pour rendre les gens plus gentils que l’œil d’Horus veille. Déclarer sans hésiter que « l’enfer est plus puissant que le paradis et un prêtre plus efficace que 100 policiers », c’est conseiller la surveillance de masse pour maintenir la cohésion et faire plier la nuque aux plus récalcitrants.

Il est également de bon ton depuis quelques années de dire que les pyramides égyptiennes ont été construites par des milliers d’ouvriers heureux de participer à cet ouvrage collectif. Ainsi, nous dit-on, « tout le monde participe parce que c’est quelque chose de sacré. » Cette affirmation permet d’évacuer le problème de l’exploitation de l’homme par l’homme et de prétendre, sous prétexte que la servitude égyptienne est différente de l’esclavage grec, que les ouvriers étaient des hommes libres. Imaginons des archéologues du futur affirmer que les ouvriers et tout le monde du XXIème siècle participaient à la construction d’une énième ZAC parce que c’était quelque chose de sacré. Si la ZAC est en effet sacrée, c’est pour les aménageurs. Dans un monde où la nourriture est entre les mains des dominants, elle n’est pour l’ouvrier qu’un moyen de subvenir à ses besoins élémentaires. Ainsi, ces généralisations sont mensongères et comme toujours valorisent l’histoire écrite par les spoliateurs. Il est vrai qu’aux âges obscurs de la Préhistoire la religion n’avait pas de raison d’être, l’humanité de ces temps-là n’était pas exploitée par des ogres prêts à dévorer jusqu’à leur propre demeure.

Le dernier volet est consacré au commerce. Quatrième pilier de la civilisation, il est celui qui la consacre tenant d’une main la confiance et de l’autre la paix. Jens Notroff nous dit que le cuivre est le premier produit fait de mains d’hommes qui circule en grande quantité et sur de longues distances. Encore une fois, c’est faux. Dès la Préhistoire, et plus particulièrement au Paléolithique récent, le silex dit du Grand-Pressigny circulait sur de longues distances, il était très apprécié pour sa grande qualité et ses propriétés intrinsèques qui permettaient au tailleur d’obtenir de grandes lames. À partir du Néolithique, c’est l’obsidienne, les haches polies en jade, cinérite, silex, les coquillages, les céramiques, etc., qui circulent. Bien qu’il soit souvent difficile de distinguer la circulation des personnes et des biens des échanges, il est aujourd’hui attesté que le troc existe bien avant l’apparition du cuivre. Rachel Botsman, consultante en stratégie, déclare : « au départ c’était assez basique, ça restait entre proche, je pouvais échanger de la nourriture contre une arme. » Si elle reconnaît l’existence du troc dès les débuts de l’humanité, affirmer que la nourriture était échangée contre les armes est un mensonge. Les données archéologiques attestent d’échanges d’objets exotiques et rares : perle, coquillage, roche belle et/ou de grande qualité. Les préhistoriques façonnaient leurs armes de chasse, leurs vêtements, et se procuraient leur nourriture. Cet exemple n’est pas anodin, il révèle ce qu’est la civilisation : un système coercitif, policier, dont l’économie est basée sur la spoliation de l’alimentation qui est une des principales sources de profits pour l’élite. Quant aux développement des armes, qu’il ne faut pas confondre avec les armes de chasse de la Préhistoire, elles sont au fondement même de la civilisation :

« Les inventeurs des bombes atomiques, des fusées spatiales et des ordinateurs sont les bâtisseurs de pyramides de notre temps : leur psychisme est déformé par le même mythe de puissance illimitée, ils se vantent de l’omnipotence, sinon de l’omniscience, que leur garantit leur science, ils sont agités par des obsessions et des pulsions non moins irrationnelles que celles des systèmes absolutistes antérieurs, et en particulier cette notion que le système lui-même doit s’étendre, quel qu’en soit le coût ultime pour la vie. »[5] (Lewis Mumford)

Mais peut-être pense-t-elle aux périodes plus récentes, celles qui commencent avec les premières extractions des métaux ? Si l’âge du cuivre, du bronze et du fer reconfigurent le système social, il ne faut pas oublier, comme l’indique Guillaume Roguet[6] dans son mémoire, que : « Ces mutations sur le long terme, visibles au travers de catégories maintenant bien étudiées et connues comme les sépultures et les dépôts non-funéraires puis au travers des objets qu’ils renferment, n’ont été cependant que peu appréhendées au travers d’une documentation qui se fait plus discrète et généralement plus humble : l’habitat. » Il ne fait aucun doute que l’exploitation du bronze puis du fer ont immédiatement intéressé les élites, mais il reste particulièrement difficile de rendre compte de la portée exacte des échanges dans la vie quotidienne, nos connaissances sur la Protohistoire étant en grande partie forgées par des dépôts, funéraires et non funéraires. Il est également souvent difficile de déterminer clairement si un site appartient à la catégorie des hameaux ou à celle des villages. Ainsi, lorsque le site de Dholavira est présenté aux spectateurs, par le biais d’une chercheuse, Uzma Rizvi, passionnée par les canalisations et la structure mathématique de la ville, il faut garder en tête que l’habitation des plus humbles est toujours la première à disparaître, pouvant être parfois si insignifiante qu’elle en est invisible. Ainsi en est-il encore avec nos sans abris qui dorment à même le sol, sous les ponts, dans le métro, lorsque cela est encore possible. Uzma Rizvi affirme cependant que les habitants de Dholavira étaient tous égaux, cultivés et libres et que : « Ce qui distingue Dholavira des autres sites c’est l’absence des palais monumentaux, on a une incroyable monumentalité au niveau de l’organisation et de l’agencement, de normalisation, une monumentalité de la pensée. On se croirait dans une ville moderne. Ils ont pris en compte l’environnement. Tout est planifié et orchestré, tout est contrôlé et réfléchi. » Une chose est sûre, Uzma Rizvi n’a pas tenu compte de l’environnement de Dholavira, elle l’isole des autres villes, villages et hameaux Harapéens, comme si une ville ne s’inscrivait pas dans un territoire plus large et complexe. Cette simplification permet au narrateur d’ajouter : « Ici les acteurs de la civilisation n’étaient ni les militaires, ni les bureaucrates, ni les religieux mais les marchands » Dholivara est présentée comme l’apothéose de la civilisation, l’exemple sur lequel le monde moderne devrait s’appuyer. Uzma Rizvi n’hésite pas à dire que « les gens mangeaient à leur faim, les rues étaient propres, il y avait peu d’inégalités et la paix régnait. » Mais d’où proviennent donc tant d’informations ? Des plaquettes écrites par l’élite marchande ?

Notre consultante en stratégie s’enflamme : « Avec le commerce est arrivée la paix et la civilisation a pris un tout autre visage, elle fonctionnait comme une entreprise moderne conçue pour maximiser ses propres avoirs en tissant un réseau souple d’intérêts communs. Désir d’échanges et de prospérité. Les pays qui commercent ensemble se font rarement la guerre. C’est la base d’une société civilisée. Commerce, prospérité, ville, production, consommation et civilisation. Les traders se sont substitué aux prêtres, et les pyramides ont cédé la place aux grattes ciel, monuments en notre foi en la prospérité. La confiance et le commerce s’entraînent mutuellement dans un merveilleux cercle vertueux. Pour faire des échanges il faut de la confiance… et les bénéfices sont exponentiels. Il faut faire confiance. Pour plus de liberté, d’autonomie, d’esprit d’entreprise, d’empathie humaine. »

 

La civilisation idéale, serait-elle une zone d’activité commerciale ? Tout cela ressemble étrangement aux villes imaginées et désirées par Richard Florida[7], chantre de la ville « créative, dynamique, innovante. » Pour cette élite intellectuelle, Dholavira serait donc l’ancêtre de Seattle.

Pour ces intervenants Dholavira aurait été un paradis terrestre, mais elle disparut tout de même, comme toutes les autres civilisations. L’explication qu’ils nous fournissent est remarquable : lorsque l’excédent commercial devient nul le tissu urbain se fissure et tout le système s’effondre. Belle propagande capitaliste qui menace le travailleur d’effondrement s’il refuse de participer à la création d’excédent commercial. Une seconde explication est donnée : la découverte d’un fossile humain touché par la lèpre fournit la preuve que le commerce sur de trop longues distances est vecteur de maladies et que la contagion peut aller jusqu’à causer l’effondrement d’une civilisation. Implicitement, ces récits nous plongent dans le cauchemar de l’extrême-droite : l’étranger comme vecteur de maladie. Est-il besoin de rappeler que l’usage de la maladie pour détruire une civilisation a été l’une des stratégies menées par les Européens contre les populations américaines ? Est-il nécessaire de rappeler les politiques actuelles menées par les gouvernements européens contre les réfugiés ? Certains diront que cela n’a rien à voir, qu’il faut parfois mettre de côté notre empathie et nos convictions pour être objectifs. Oui mais… une phrase, comme ça, en passant, qui n’a pas été coupée au montage, nous apprend que la région de Dholavira est devenue aride. Le réalisateur ne la retient pas, il préfère nous faire croire que ce sont la peste et la fissuration du système social qui sont responsables de l’effondrement. Pourtant, la peste ne cause pas l’aridification des terres. Par contre, la domestication des sols, comme nous le prouve encore chaque jour les bétonnages et monocultures, les appauvrit et stérilise. Les défenseurs de la civilisation sont des obsédés de la domestication, comme le prouve Jens Notroff, encore lui, qui s’émeut de la fin de cette merveilleuse civilisation de l’Indus, regrette que la nature ait repris ses droits, que la zone soit redevenue sauvage. Enfin, il est important de noter que la peste est transmise par les puces du rat, et que le rat n’a jamais été aussi proche de l’homme que depuis la domestication des céréales.

Ce que nous apprend ce documentaire c’est que la civilisation ne peut exister sans la ville, la guerre, la religion et le commerce. Ces quatre piliers forment le trône sur lequel vient s’asseoir le progrès, mot asséné sans relâche dans chaque épisode. Mais qu’est-ce que le progrès ? Le progrès, c’est l’innovation, l’avancée technologique, et rien d’autre. Il est ce dieu au nom duquel Tim Lambert et son équipe, suivant les volontés de l’élite dominante, nous demandent, à nous, les culs terreux, les domestiques, les ouvriers, les paysans, les femmes, les sans-abris, les incultes, de trimer sans nous inquiéter ni poser de questions. Ils nous demandent d’offrir notre confiance et notre force de travail à ce dieu, afin d’œuvrer pour quelque chose de plus grand, de plus glorieux que nos misérables vies individuelles. Ils souhaitent ardemment que nous travaillions ensemble pour qu’ils pensent, jouent, se goinfrent à notre place. Comme ils aimeraient que nous cessions de douter de leur générosité et de leur philanthropie ! Pour ceux qui en doutaient encore, ce qu’ils s’acharnent à nous enfoncer dans le crâne, à travers leur propagande insidieuse, c’est toujours et encore le mythe du progrès, et les outils dont ils usent pour maintenir et accroître leur domination sont la ville, la guerre, la religion, le commerce… et les médias, à travers lesquels ils réécrivent et falsifient l’histoire. Ce sont ces piliers qu’il nous faut détruire pour ne plus être dépossédés de nous-mêmes, de notre nourriture, de notre santé, de notre vie, de notre Terre et pour retrouver le savoir de nos ancêtres. Aux origines des civilisations n’est pas un documentaire mais un roman mensonger au service de l’élite, que le père de l’industrie de la propagande et des « relations publiques », Edward Bernays, dont les recommandations sont toujours soigneusement mises en pratique, n’aurait pas renié. Et le progrès qu’il nous vend n’est pas autre chose que la mécanisation et l’informatisation du vivant au service d’une minorité démente[8].

Ana Minski


  1. http://mitaghoulier.blogspot.com/2014/12/les-chamans-de-l... 
  2. http://mitaghoulier.blogspot.com/2018/01/art-prehistoriqu... 
  3. Territoires, déplacements, mobilité, échanges durant la Préhistoire, sous la direction de Jacques Jaubert et Michel Barbaza, CTHS, 2005 
  4. http://mitaghoulier.blogspot.com/2017/12/les-premisses-de... 
  5. http://partage-le.com/2015/05/techniques-autoritaires-et-... 
  6. Archéologie sociale de l’habitat de l’âge du Bronze et du premier âge du Fer dans le Bassin parisien (2200–460 avant notre ère), Guillaume Roguet 
  7. Les « créatifs » se déchaînent à Seattle, Grandes villes et bons sentiments, Le monde diplomatique, novembre 2017, https://www.monde-diplomatique.fr/2017/11/BREVILLE/58080 
  8. http://partage-le.com/2018/07/les-ultrariches-sont-des-ps... 

 

15/07/2018

L'Obsolescence de l'homme. Tome II. Sur la destruction de la vie à l'époque de la troisième révolution industrielle" de Günther Anders

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"L'humanité est périmée. Date de péremption : 1945, quand se conjuguent la découverte d'Auschwitz et les bombes d'Hiroshima et de Nagasaki. Sont alors devenus désuets, pêle-mêle : l'avenir, l'histoire, les valeurs, l'espérance et l'idée même de ce qu'on appelait, auparavant, "homme".


Cette "obsolescence de l'homme" - titre de deux recueils d'études de Günther Anders constituant son oeuvre majeure - est au coeur d'une pensée dont l'actualité est surprenante, en dépit d'un demi-siècle passé. C'est en effet dans les années 1950-1970 que cet auteur atypique explique, thème par thème, comment et pourquoi tout, à présent, se trouve frappé d'une caducité essentielle. Vraiment tout : le travail comme les produits, les machines comme les idéologies, la sphère privée comme le sérieux, la méchanceté comme...

En lisant ces études rédigées au fil du temps, on est frappé d'abord par leur cohérence. Bien qu'Anders se refuse à construire un véritable système, la radicalité de sa critique tous azimuts de l'actuelle modernité soude cette collection de points de vue pour élaborer une véritable philosophie de la technique. Car son leitmotiv est que nous ne maîtrisons plus rien : le monde autosuffisant de la technique décide dorénavant de toutes les facettes de ce qui nous reste d'existence. Bien avant Guy Debord, Enzo Traverso et quelques autres, Günther Anders avait mis en lumière la déréalisation du monde, la déshumanisation du quotidien, la marchandisation générale. Le principal étonnement du lecteur, c'est finalement de constater combien, sur quantité de points, Anders a vu juste avant tout le monde.

Drôle de type, ce Günther Anders. De son vrai nom Günther Stern, il est né en 1902 à Breslau, dans une famille de psychologues. Elève de Heidegger, il fut le premier mari de la philosophe Hannah Arendt - ils se marient en 1929, divorcent en 1937 -, l'ami de Bertolt Brecht, de Walter Benjamin, de Theodor Adorno. Il a choisi pour pseudonyme Anders ("autrement", en allemand) par provocation autant que par hasard. Il gagnait sa vie comme journaliste, mais signait trop d'articles dans le même journal. Son rédacteur en chef lui suggéra : "Appelez-vous autrement"... et c'est ce qu'il fit. Mais ce choix fortuit finit par en dire long.

Autrement, c'est sa façon d'agir : ce philosophe n'a jamais voulu être reconnu pour tel, il a refusé systématiquement les chaires d'université qu'on lui a plusieurs fois proposées, persistant à gagner sa vie, aux Etats-Unis, puis en Autriche, comme écrivain et journaliste. Cet inclassable a déserté longuement sa propre oeuvre pour militer activement contre l'industrie nucléaire, la guerre du Vietnam (il fut notamment membre du tribunal Russell). Il meurt à Vienne en 1992, à 90 ans.

Autrement, c'est évidemment sa façon de penser. A partir de choses vues, de gens croisés, d'une kyrielle de faits en apparence microscopiques, Anders établit son diagnostic implacable. Sa méthode : l'exagération. A ses yeux, c'est une qualité. Cette exagération se révèle indispensable, selon lui, pour faire voir ce qui n'existe éventuellement qu'à l'état d'ébauche ou de trace, ou bien ce qui est dénié, négligé, voilé. Ou pour faire entendre ce qui semble d'abord inaudible. Car bien des thèses d'Anders semblent sidérantes : l'humanité est dénaturée, l'essence de l'homme a perdu tout contenu et toute signification, l'histoire est devenue sans lendemain... A première vue, tant de certitude semble dépourvue de réel fondement.

Pourtant, à mesure qu'on avance dans la lecture, il devient difficile de ne pas reconnaître, dans la loupe d'Anders, notre monde tel qu'il est. Par exemple : "La tâche de la science actuelle ne consiste (...) plus à découvrir l'essence secrète et donc cachée du monde ou des choses, ou encore les lois auxquelles elles obéissent, mais à découvrir le possible usage qu'ils dissimulent. L'hypothèse métaphysique (elle-même habituellement tenue secrète) des recherches actuelles est donc qu'il n'y a rien qui ne soit exploitable." Le fond du débat, évidemment, porte moins sur la justesse de tels constats que sur ce qu'on en fait. Anders les voit sous une lumière noire, comme autant de catastrophes sans issue. Personne n'est obligé d'en faire autant.

Mais l'ignorer est impossible. C'est vrai qu'il aura fallu du temps. Le premier tome de L'Obsolescence de l'homme, paru en 1956, ne fut traduit en français qu'en 2002 (aux éditions de l'Encyclopédie des nuisances). Ce second tome, qui regroupe des textes rédigés entre 1955 et 1979, est paru en 1980. Le lire aujourd'hui en français, à l'initiative d'un petit éditeur, est vraiment une expérience à ne pas manquer. Car dans ce regard d'un pessimisme extraordinaire, habité par le désespoir et le combat, la flamme qui résiste est d'une rare puissance. Anders agace, amuse, intéresse, il ne lasse pas. Penser autrement que lui, c'est encore en être proche.

L'OBSOLESCENCE DE L'HOMME (DIE ANTIQUIERTHEIT DES MENSCHEN). TOME II. SUR LA DESTRUCTION DE LA VIE À L'ÉPOQUE DE LA TROISIÈME RÉVOLUTION INDUSTRIELLE de Günther Anders. Traduit de l'allemand par Christophe David. Ed. Fario, 430 p., 30 €.

 

LE MONDE DES LIVRES | 09.06.2011 Par Roger-Pol Droit

 

Günther Anders : l’obsolescence de l’homme et la question du nihilisme moderne

 

Depuis peu de temps, le lecteur français peut découvrir les textes philosophiques et littéraires d’un écrivain atypique, qui n’appartient à aucune école, à savoir Günther Anders.

Si le premier tome de son opus magnumL’Obsolescence de l’homme, publié en 1956, est traduit depuis le début des années 2000, le tome II, qui regroupe des textes de 1955 à 1979, publié en 1980, n’est accessible que depuis 2012.

Ces deux tomes sont littéralement des phares qui éclairent la modernité dans sa spécificité et explicitent, avec une puissance singulière, la question de la technique, de l’individu, la question du sens ainsi que celle du nihilisme.

Anders se présente comme un philosophe de l’occasion contre les philosophes du système, philosophe des catastrophes, Hiroshima et Auschwitz comme condensés, prismes, « moment époqual », qui marque la nécessité d’une époque, celle de la modernité.

De même, les fulgurances et les audaces spéculatives de Nous, fils d’Eichmann(Rivages, 2003) montrent non seulement qu’Hiroshima et la Shoah ne sont pas des accidents de la modernité, mais que quelque chose du domaine de l’immonde, de la désintégration du monde, est à l’œuvre, depuis Hiroshima et la Shoah, qui perdure comme forme même de notre époque. Bien avant Imre Kertész, Günther Anders considère que ces « catastrophes » ne sont pas des accidents de l’Occident, mais expriment une perversion de la raison dans la rationalisation des moyens, en l’occurrence ici des moyens de destruction. L’holocauste comme culture, dira Imre Kertész, dans le titre d’une de ses conférences.

Le titre de L’Obsolescence de l’homme indique déjà qu’il y a quelque chose de périmé en l’homme, quelque chose hors sujet, à savoir son humanité. L’homme perd ses caractéristiques qui constituaient en propre son humanité : la liberté, la responsabilité, la capacité d’agir, la capacité à se faire être. En utilisant ces concepts, nous parlons le langage et la réalité d’un autre temps. Tout se passe comme si l’être de l’homme relevait aujourd’hui d’une nature morte. Pourquoi ? Comment ?

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Les révolutions industrielles comme obsolescence de l’homme

Anders identifie plusieurs moments du renversement hiérarchique du rapport de l’homme à l’objet, moments marqués par trois révolutions.

La première révolution, qui part de la révolution industrielle, se caractérise par la supériorité ontologique de l’objet fini, produit pour une fonction déterminée qui laisse l’homme dans une indifférenciation métaphysique, laquelle engendre la honte métaphysique, « prométhéenne » de l’homme. Si nous voulons comprendre la modernité, il faut comprendre que les objets ont plus de valeur que les hommes. L’objet parfait, abouti, correspond parfaitement à sa fonction. A l’antipode, l’homme n’est qu’un projet, un être indéfini, dont le dessin repose sur de la contingence, sur son existence. Il est un être qui a à se faire.

L’objet a plus de valeur que l’être humain parce que sa fonction est plus déterminée et plus parfaite. Seul l’homme qui tend à devenir une chose est reconnue dans son humanité, alors que – paradoxe aigu – il l’a abandonnée, pour devenir image-pour, spectacle :

« Il est on ne peut plus logique que ceux d’entre nous qui réussissent de la façon la plus spectaculaire à avoir de multiples existences (et à être vus par plus de gens que nous, le commun des mortels), c’est-à-dire les stars de cinéma, soient des modèles que nous envions. La couronne que nous leur tressons célèbre leur entrée victorieuse dans la sphère des produits en série que nous reconnaissons comme « ontologiquement supérieurs ». C’est parce qu’ils réalisent triomphalement notre rêve d’être pareils aux choses, c’est parce qu’ils sont des parvenus qui ont réussi à s’intégrer au monde des produits, que nous en faisons des divinités. »

Réussir sa vie, pour les gamins de la cour de l’école comme pour l’adulte raisonnable, c’est être connu, c’est être une chose. La puissance des réseaux sociaux est de faire image. Peu importe si tu fêtes ton anniversaire, l’important est de dire et de montrer que tu le fêtes. Identiquement, on juge la valeur d’un homme dans son rapport aux choses. Prosaïquement, l’idéal est de devenir un VIP ou de faire le buzz, à défaut acheter une voiture de grosse cylindrée pour montrer sa grosse envergure.

La seconde révolution apparaît avec la proximité de la destruction de l’homme par l’homme comme possible perpétuel, symbolisé par Hiroshima et Auschwitz. La technique comme technique de destruction s’impose comme un fond, de sorte qu’elle met l’individu à son service, le transforme comme moyen pur, chose, instrument, marchandise. L’infini de la technique, qui rend possible l’immonde, remplace l’infini de la religion qui avait rendu possible l’idée d’un monde.

C’est à partir de la possibilité de destruction de l’homme par l’homme qu’Anders remet en cause la responsabilité matérielle de l’homme, ce que j’ai appelé dans philosophie de la Shoah la dématérialisation de la responsabilité. Eatherly, qui donna l’ordre de bombarder Hiroshima, ne se rend pas compte des conséquences de son acte. Il ne pense pas que sa décision va faire disparaître des millions de personnes. Il fait son travail, son job, dit Anders.

La modernité, dans la manière dont elle rattache toute activité au travail, indépendamment de la fin poursuivie, de sorte que le moyen devient lui-même fin, se manifeste par le renversement de la morale. Eatherly estime qu’il a fait son devoir parce qu’il a obéi aux ordres. Ce mode de raisonnement est à peu de choses près celui d’Eichmann. En sorte que si le nazisme dit quelque chose de la modernité, ce que le nazisme dit de la modernité ne finit pas avec le nazisme.

« Aussi horribles que soient les crimes que cette attitude a rendus possibles, qui les regarderait avec étonnement comme des blocs erratiques égarés dans notre époque s’interdirait par là même de comprendre, parce que ces crimes perdent toute réalité, du moins toute réalité compréhensible, dès lors qu’on les considere comme des faits isolés. »

Telle est la grande leçon des deux tomes de l’Obsolescence et des autres essais comme Le Temps de la fin ou Nous, fils d’Eichmann. La modernité, qui dissocie décision et action, fonctionne sur la même structure discursive que ce qui a rendu possible le pire. Nul besoin d’être méchant pour devenir bourreau, il suffit d’obéir aux ordres :

« la quantité de méchanceté requise pour accomplir l’ultime forfait, un forfait démesuré, sera égale à zéro ».

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La question du nihilisme comme conséquence du totalitarisme technique

La troisième révolution s’effectue à partir de l’idée selon laquelle l’homme travaille constamment à sa disparition. Le monde moderne s’instaure et s’impose comme système, de sorte que je n’arrive plus à le changer. Ce point, pour Anders, conduit au nihilisme. Le nihilisme s’éprouve quand tout le monde est d’accord pour dire que le système est intenable, mais qu’il n’y a personne pour pouvoir le changer parce qu’il n’y en a pas d’autre.

Il n’y a aucune alternative parce que la réalité sociale n’est pas politique, mais technique. Or, Anders montre que la technique, dans son essence, est d’ordre métaphysique, de sorte qu’elle doit être repensée pour être reconnue pour ce qu’elle est.

Puisque je ne peux plus devenir un être humain, me réaliser en tant qu’homme, puisque je ne peux plus pas vivre ma vie, elle devient dépourvue de valeur. C’est par ce qui se joue de la technique, et par « se jouer », il faut entendre ce qui se déroule tout en nous dupant, que le nihilisme se déploie comme « totalitarisme technique ».

Parce que nous ne sommes plus capables d’être des hommes, nous ne sommes plus capables de produire du sens. C’est ce qui rend l’homme moderne si absent à lui-même, si conforme, si remplaçable. Ce point serait davantage une fin de l’histoire qu’un début d’une nouvelle civilisation, au sens où il dépossède l’homme de son rôle d’agent :

« Agis de telle façon que la maxime de ton action puisse être celle de l’appareil dont tu es ou tu vas être une pièce.»

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Les remèdes contre le nihilisme et la disparition de l’homme

Afin de mettre en exergue le nihilisme moderne, Anders pense une théorie du conformisme qui explique comment le pire a pu et peut de nouveau avoir lieu. Loin de réduire à la question de l’obéissance à l’autorité à une question d’ordre psychologique, il en fait une question philosophique majeure :

« L’ instrumentalisation » et le conformisme dominant aujourd’hui plus que jamais, on ne voit pas ce qui pourrait s’opposer à ce que l’horreur se répète. »

S’il n’y a pas de solution collective, c’est-à-dire technique, à la question du nihilisme et du totalitarisme technique, Anders explicite des zones de résistance, de refus de collaboration contre un ordre qui reproduit toutes les structures matérielles et discursives des plus grands massacres du vingtième siècle. Anders appelle situation eichmannienne toute situation où l’on éprouve un écart entre l’action et la décision.

Si la disjonction entre la décision et l’action a rendu caduques les morales traditionnelles, y compris l’universalité de la morale kantienne et de son impératif catégorique, il faut la remplacer par une nouvelle maxime de résistance individuelle, qui ne changera pas le totalitarisme technique, mais sauvegardera mon humanité, qui ne désintégrera pas mon pouvoir d’individu :

« Je ne peux imaginer l’effet de cette action, dit-il Donc, c’est un effet monstrueux.
Donc, je ne peux l’assumer.
Donc, je dois réexaminer l’action projetée,
ou bien la refuser, ou bien la combattre. »

On peut imaginer l’application possible de cette maxime, entre autres dans le monde du travail en passant par nos modes de consommation. L’omniprésence de l’idée de protocole a généralisé la disjonction entre la décision et l’action dans le monde du travail à partir de l’idée du Management moderne. Nous, fils d’Eichmann.

Ce qu’Anders a énoncé et dénoncé, nous le vivons au quotidien. Somme toute, Anders interroge le statut de la raison, dont la rationalité technique détruit l’autre sens de la raison, celui qui n’est plus moyen, mais fin, la raison comme relationnel.

23/05/2016 | par Didier Durmarque | dans Philo Contemporaine 

 

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Jeu et théorie du Duende par Federico Garcia Lorca

 
 
duende1.jpgConférence écrite à la Havane en 1930
 
Depuis l’année 1918, où je fus admis à la Résidence des Étudiants de Madrid, jusqu'à 1928 où je la quittai une fois terminées mes études de Lettres et Philosophie, j’ai entendu, dans ce salon raffiné, où accourait pour estomper sa frivolité de plage française la vieille aristocratie espagnole, près d’un millier de conférences.
 
Avec ma soif de vent et de soleil, je me suis tellement ennuyé qu’à la sortie, je me suis senti recouvert d’une cendre légère qui tournait quasiment au poil à gratter.
 
Non. Je ne veux pas voir entrer dans la salle ce terrible bourdon de l’ennui qui relie toutes les têtes par un fil ténu de sommeil, et met dans les yeux des auditeurs ses minuscules pelotons de pointes d’aiguilles.
 
Simplement, sur le registre qui dans ma voix poétique, ne connaît ni la lumière du bois, ni les détours de la ciguë, ni les agneaux qui, d’un seul coup, deviennent des couteaux d’ironie, je vais tenter de vous donner une leçon simple sur l’esprit secret de l’Espagne meurtrie.
 
Celui qui se trouve sur la peau de taureau étendue entre le Jucar, le Guadalete, le Sil ou le Pisuerga (je ne veux pas mêler à leur débit les flots couleur crinière de lion agités par le Plata), entend dire fréquemment : « là, il y a du duende ». Manuel Torres, grand artiste issu du peuple andalou, disait à quelqu’un qui chantait : « Tu as de la voix, tu connais les styles, mais tu ne réussiras jamais, car tu n’as pas de duende ».
 
Dans toute l’Andalousie, roche de Jaén et coquillage de Cadix, tout le monde parle constamment du duende et sait le découvrir dès qu’il apparaît, avec un instinct très sûr. Le Lebrijano, merveilleux chanteur, créateur de la Debla, disait : « Les jours où je chante avec du duende, je ne crains personne » ; et la vieille danseuse gitane La Maiena, un jour où elle entendait jouer un fragment de Bach par Braïlowsky, s’exclama : « Olé ! Là, il y a du duende ! ». Ensuite, elle s’ennuya avec Glück, avec Brahms et avec Darius Milhaud. Et Manuel Torres, – je n’ai connu aucun homme avec autant de culture dans le sang – dit, en écoutant Manuel de Falla jouer lui-même son Nocturne du Generalife, cette phrase splendide : « Tout ce qui a des sonorités noires a du duende ». Et il n’y a rien de plus vrai.
 
Ces sonorités noires sont le mystère, les racines qui s’enfoncent dans le limon que nous connaissons tous, que nous ignorons tous, mais d’où nous parvient ce qui est la substance de l’art. Sonorités noires, a dit l’homme du peuple espagnol, et là, il rejoint Goethe qui donne la définition du duende à propos de Paganini : « Pouvoir mystérieux que chacun ressent et qu’aucun philosophe ne peut expliquer ».
 
Ainsi donc, le duende est un pouvoir et non un faire, c’est une lutte et non une pensée. J’ai entendu un vieux maître guitariste affirmer : « le duende n’est pas dans la gorge ; le duende monte en dedans depuis la plante des pieds ». C’est-à-dire qu’il n’est pas question de moyens, mais de véritable style de vie ; c’est-à-dire de sang ; c’est-à-dire de très vieille culture, de création active.
 
Ce « pouvoir mystérieux que chacun ressent et qu’aucun philosophe ne peut expliquer » est, en somme, l’esprit de la terre, ce même duende embrassant le cœur de Nietzsche qui le cherchait sans le trouver dans ses formes extérieures sur le pont du Rialto ou dans la musique de Bizet, parce qu’il ne savait pas que le duende qu’il poursuivait, avait sauté des Grecs mystérieux pour venir chez les danseuses de Cadix, ou dans le cri dégorgé, dionysiaque, de la séguidilla de Silverio.
 
Ainsi, il ne faut pas confondre le duende avec le démon théologique du doute, auquel Luther, dans un sentiment bachique, jeta un flacon d’encre à Nuremberg, ni avec le diable catholique stupide et destructeur, qui se déguise en chienne pour entrer dans les couvents, ni avec le singe parlant que porte le roublard de Cervantès, dans la comédie de la jalousie et les forêts andalouses.
 
Non. Le duende dont je parle, obscur et frissonnant, est l’héritier du très allègre démon de Socrate, marbre et sel, qui sous le coup de l’indignation, le griffa le jour où il prit la ciguë ; et de cet autre diablotin mélancolique de Descartes, petit comme une amande verte qui, las des cercles et des lignes, sortit par les canaux pour écouter chanter les marins ivres.
 
Ainsi, Nietzsche disait que toute marche gravie par un homme ou un artiste dans sa propre tour de perfection, l’est au prix de la lutte qu’il mène contre un duende et non pas avec un ange, comme on l’a dit, ni avec la muse. Il faut établir cette distinction fondamentale pour la racine de l’œuvre.
 
L’ange guide et offre comme Saint Raphaël, défend et préserve comme Saint Michel ou annonce, comme Saint Gabriel.
 
L’ange éblouit, mais il vole au-dessus de la tête de l’homme, il est au-dessus, il répand sa grâce et l’homme, sans aucun effort, réalise son œuvre, ou sa sympathie, ou sa danse. L’ange du chemin de Damas, ou celui qu’un rai de lumière fit entrer par la petite fenêtre d’Assise, ou celui qui suit les pas d’Enrique Susson, ordonne et rien ne peut s’opposer à ses lumières, parce qu’il agite ses ailes d’acier dans l’atmosphère du prédestiné.
 
 
 
La muse dicte et, quelquefois même, elle souffle. Elle n’a pas un grand pouvoir, parce que. si lointaine et si fatiguée (je l’ai vue à deux reprises), que je dus même lui refaire une moitié de son cœur en marbre.
 
Les poètes de la muse entendent des voix, sans savoir d’où elles viennent, mais ces voix sont celles de la muse qui les anime et qui, parfois, les croque. C’est le cas d’Apollinaire, grand poète détruit par l’horrible muse auprès de laquelle l’a peint l’angélique et divin Rousseau. La muse éveille l’intelligence, apporte des paysages de colonnes et une fausse saveur de lauriers ; et l’intelligence est souvent l’ennemie de la poésie, parce qu’elle imite trop, parce qu’elle place le poète sur un trône aux arêtes vives et lui fait oublier que soudain, les fourmis peuvent le dévorer ou qu’une grande langouste d’arsenic peut lui tomber sur la tête ; et contre tout cela, les muses des monocles et des roses de laque tiède des petits salons ne peuvent rien.
 
L’ange et la muse viennent du dehors ; l’ange apporte les lumières et la muse les formes (Hésiode l’a compris). Pain d’or ou plis de tuniques, le poète reçoit des conventions dans son petit bois de lauriers. En revanche, le duende, il faut le réveiller dans les dernières demeures du sang.
 
Et repousser l’ange, donner un coup de pied à la muse, et cesser de redouter ce parfum de violettes qu’exhale la poésie du XVIIIe, et le grand télescope dans les lentilles duquel dort la muse malade de ses limites.
 
Le véritable combat est avec le duende.
 
On connaît les chemins pour chercher Dieu, depuis l’attitude barbare de l’ermite jusqu’à la manière subtile du mystique. Une tour pour Sainte Thérèse, pour Saint Jean de la Croix trois chemins. Et même si nous devons clamer, avec la voix d’Isaïe : « Vraiment, tu es le Dieu caché », en fin de compte, c’est Dieu qui envoie à celui qui le cherche ses premières épines de feu.
 
Pour chercher le duende, pas de carte, ni d’exercice. On sait seulement qu’il brûle le sang comme un topique de verre qui épuise, qui écarte toute la douce géométrie apprise, qui brise les styles, qui amène un Goya, maître dans les gris, les argents et les roses de la meilleure peinture anglaise, à peindre avec les genoux et les poings en utilisant d’horribles noirs de cirage ; ou qui met à nu Mosen Cinto Verdaguer dans le froid des Pyrénées, ou emmène Jorge Manrique dans le désert d’Ocaña pour y attendre la mort, ou bien habille le corps délicat de Rimbaud d’un costume vert de saltimbanque, ou encore donne des yeux de poisson mort au Comte de Lautréamont, dans le petit jour du boulevard.
 
Les grands artistes du sud de l’Espagne, gitans ou flamencos, quand ils chantent, quand ils dansent, quand ils jouent, savent qu’aucune émotion n’est possible avant l’arrivée du duende. Ils peuvent donner l’impression du duende alors qu’il n’est pas là et abuser les gens, comme vous abusent, tous les jours, des auteurs, des peintures et des faiseurs de modes littéraires dépourvus de duende ; mais il suffit de prêter un peu d’attention et de ne pas se laisser porter par l’indifférence, pour découvrir la tricherie et dissiper l’artifice grossier.
 
Un jour, la chanteuse andalouse Pastora Pavon, la Niña de los Peines, sombre génie hispanique, égale de Goya ou de Raphaël el Gallo pour les capacités d’invention, chantait dans une petite taverne de Cadix. Elle jouait de sa voix d’ombre, de sa voix d’étain fondu, de sa voix couverte de mousse, l’enroulait dans sa chevelure, la mouillait dans la manzanilla, ou l’égarait sur des landes obscures et très lointaines. Mais rien ; c’était inutile. Les auditeurs restaient silencieux.
 
Il y avait là Ignacio Espeleta, beau comme une tortue romaine, à qui, un jour, on avait demandé : « Tu ne travailles pas ? » ; et lui, avec un sourire digne d’Argantonio : « Comment veux-tu que je travaille ? Je suis de Cadix ! »
 
Il y avait là Héloïse, la chaude aristocrate, prostituée de Séville, descendante directe de Soledad Vargas qui, dans les années 30, refusa d’épouser un Rothschild parce qu’il était de sang moins noble. Il y avait là les Floridas que tout le monde croit bouchers, mais qui sont, en réalité, des prêtres millénaires qui sacrifient sans cesse des taureaux à Gerion, et dans un coin, l’imposant éleveur Don Pablo Murube avec son air de masque crétois. Au milieu du silence, Pastora Pav6n s’arrêta de chanter. Seul, sarcastique, un homme tout petit, de ces petits danseurs qui surgissent soudain des bouteilles d’eau-de-vie, dit tout bas : « Vive Paris ! », comme pour dire : « Ici, nous nous moquons des dons, de la technique, comme du savoir-faire. Nous cherchons autre chose. »
 
Alors, la Niña de los Peines se leva comme une folle, cassée en deux telle une pleureuse médiévale, elle but d’un seul trait le feu d’un grand verre d’eau-de-vie, et se rassit pour chanter, sans voix, sans souffle, sans nuances, la gorge embrasée, mais… avec duende. Elle était parvenue à détruire tout l’échafaudage de la chanson pour laisser passer un duende furieux et incendiaire, ami des vents chargés de sable, qui poussait les auditeurs à lacérer leurs vêtements comme les déchirent les noirs antillais, et presque sur le même rythme, lorsque dans leur rite, ils s’entassent devant l’image de Sainte Barbara.
 
La Niña de los Peines dut déchirer sa voix parce qu’elle se savait écoutée par une élite qui ne demandait pas les formes, mais la moelle des formes, une musique pure avec un corps ténu qui pouvait se maintenir dans l’espace. Elle dut appauvrir ses talents et son assurance, c’est-à-dire qu’elle dut éloigner sa muse, et attendre, désemparée, que son duende soit présent et veuille bien lutter au corps à corps avec elle. Et comme elle chanta ! Sa voix ne jouait plus, sa voix était comme un flot de sang, imposant sa douleur et sa sincérité, et elle s’ouvrait comme cette main de dix doigts que forment les pieds cloués, mais secoués de bourrasques, d’un Christ de Juan de Juni.
 
L’arrivée du duende suppose toujours un changement radical des formes sur de vieux schémas, elle apporte des sensations de fraîcheur totalement inédites, comme la qualité d’une rose soudain créée, par miracle, produit d’un enthousiasme presque religieux.
 
Dans toute la musique arabe, danse, chanson ou élégie, l’arrivée du duende est saluée par d’énergiques « Allah ! Allah ! » : « Dieu ! Dieu ! », si proches du « Olé ! » des corridas qu’il s’agit peut-être du même cri ; et dans tous les chants du sud de l’Espagne, l’apparition du duende est saluée par des cris sincères : « Vive Dieu ! », témoins profonds, humains, tendres, d’une communication avec Dieu à travers les cinq sens, grâce au duende qui agite la voix et le corps de la danseuse, évasion réelle et poétique de ce monde, aussi pure que celle que rencontra, à travers sept jardins, l’étrange poète du XVIIe Pedro Soto de Rojas, ou Juan de Calimaco sur une tremblante échelle de pleurs.
 
Naturellement, lorsque l’évasion est réussie, tous en ressentent les effets : l’initié découvrant comment un style peut vaincre une matière pauvre, et l’ignorant dans le je ne sais quoi d’une émotion authentique. Voici des années, dans un concours de danse à Jerez de la Frontera, une vieille de quatre-vingts ans, confrontée à de belles femmes et à des jeunes filles à la taille ondoyante, remporta le premier prix par le seul fait de lever les bras, dresser la tête. et frapper du talon sur l’estrade ; mais dans cette assemblée de muses et d’anges de Jerez, beautés de formes et beautés de sourires, elle devait triompher et c’est ce duende moribond qui triompha, en traînant sur le sol ses ailes de couteaux oxydés.
 
On peut rencontrer le duende dans tous les arts, mais c’est, naturellement, dans la musique, dans la danse et la poésie parlée qu’il trouve son champ le plus vaste, puisque ces arts appellent un corps vivant pour s’exprimer et parce qu’il s’agit de formes qui naissent et meurent indéfiniment, dressant leurs contours sur un présent exact.
 
Souvent, le duende du compositeur passe au duende de l’interprète et, à d’autres moments, lorsque le musicien ou le poète ne sont pas en phase, le duende de l’interprète, – et ceci est intéressant, -créée une nouvelle merveille qui n’a plus que l’apparence de la forme primitive. Tel est le cas pour Eleonora Duse, riche de duende, qui recherchait les œuvres ratées pour les faire triompher grâce à sa propre invention ou, pour Paganini, selon Goethe, qui produisait des mélodies profondes à partir de véritables vulgarités, ou encore pour une délicieuse jeune fille de Puerto de Santa Maria que je vis chanter et danser cet horrible couplet italien « 0 Mari ! » avec un sens des rythmes et des silences qui transformaient la pacotille italienne en un dur serpent d’or ascendant. Ils révélaient quelque chose de neuf qui n’avait rien à voir avec le point de départ, et apportaient ainsi une science et un sang nouveau à des corps vides d’expression.
 
Tous les arts, tous les pays sont capables de produire le duende, l’ange et la muse ; ainsi, l’Allemagne a quelquefois des muses, l’Italie est en permanence habitée par l’ange et l’Espagne est mue par le duende à tous moments, en tant que, depuis des millénaires, pays de la musique et de la danse, où le duende exprime le citron du petit jour et, en tant que pays de mort, comme pays ouvert à la mort.
 
Dans tout pays, la mort est une fin. Elle arrive et on ferme les rideaux. En Espagne, non. En Espagne, on les ouvre. Beaucoup vivent là-bas entre quatre murs jusqu’au jour de leur mort, où on les sort au soleil. En Espagne, un mort est plus vivant comme mort qu’en nul autre point du globe ; son profil blesse comme le fil d’un rasoir. Les railleries sur la mort et sa contemplation silencieuse sont familières aux Espagnols. Du « Songe des Têtes de Mort » de Quevedo à « L’Evêque Pourri » de Valdes-Leal, depuis la Marbella du XVIIIe, morte en couches sur le chemin, et qui dit :
 
C’est du sang de mes entrailles
Que le cheval est couvert.
Les pattes de ton cheval
Jettent des feux de goudron.
 
 
 
Jusqu’au garçon de Salamanque, tué par le taureau, et qui crie :
 
 
 
Mes amis, je suis mourant ;
Mes amis, je suis très mal.
J’ai trois mouchoirs dans le corps
Et j’y mets le quatrième.
 
 
Un peuple de contemplateurs se penche sur une haie de fleurs de nitres, avec des versets de Jérémie du côté le plus âpre et un cyprès odorant du côté le plus lyrique ; c’est un pays où l’essentiel a une valeur métallique et ultime de mort.
 
Le tranchoir et la roue du chariot, et le couteau et les barbes piquantes des bergers, et la lune pelée et les mouches, et les placards humides et les décombres, et les saints couverts de dentelle, et la chaux, et la ligne blessante d’avant-toits et de miradors, portent, en Espagne, de minuscules herbes de mort, des allusions et des voix perceptibles pour un esprit lucide, qui réveillent notre mémoire avec l’apparence inerte de notre propre passage.
 
Ce n’est pas un accident si l’art espagnol est issu de notre terre couverte de chardons et de pierres définitives ; la lamentation isolée de Pleberio, ou les danses du Maître Josef Maria de Valdivielso ne sont pas fortuites ; et ce n’est pas un hasard, si parmi toutes les ballades européennes, se détache celle-ci, espagnole et que nous aimons :
 
Si tu es ma belle amie,
Pourquoi fuir mon regard, dis ?
Ces yeux qui te regardaient
A l’ombre je les offris.
Si tu es ma belle amie,
Pourquoi fuir mon baiser, dis ?
Les lèvres qui t’ont baisé
A la terre les offris.
Si tu es ma belle amie,
Pourquoi fermer tes bras, dis ?
Ces bras qui t’ont embrassé
De vermine les couvris.
 
Rien d’étonnant non plus, si à l’aube de notre poésie lyrique, résonne cette chanson :
 
Dedans le verger
Je mourrai,
Dedans le rosier
On doit me tuer.
Je m’en allais, mère,
Les roses cueillir
Pour trouver la mort
Dedans le verger.
Je m’en allais, mère,
Les roses couper
Pour trouver la mort
Dedans le rosier.
Dedans le verger
Je mourrai,
Dedans le rosier,
On doit me tuer.
 
Les têtes glacées par la lune que peignit Zurbaran, les jaunes gras et les jaunes éclairs du Greco, le récit du Père Siguenza, l’œuvre intégrale de Goya, l’abside de l’église de l’Escurial, toute la sculpture polychrome, la crypte de la maison des ducs d’Osuna, la mort à la guitare de la chapelle des Benavente à Médina de Rio seco, sont des formes culturelles qui égalent les pèlerinages de San Andrés de Teixido où les morts ont leur place dans la procession, les prières funéraires chantées par les Asturiennes avec leurs lanternes pleines de flammes dans la nuit de novembre, le chant et la danse de la Sibylle dans les cathédrales de Majorque et de Tolède, l’obscur In recort de Tortosa, et les rites innombrables du Vendredi Saint qui, avec la richesse symbolique de la corrida, forment le triomphe populaire de la mort espagnole. Dans le monde entier, seul le Mexique peut rejoindre mon pays sur ce terrain.
 
Lorsque la muse voit arriver la mort, elle ferme la porte, élève une stèle, promène une urne, ou écrit une épitaphe d’une main de cire, mais très vite, elle revient gratter son laurier dans un silence .qui vacille entre deux brises. Sous l’arc tronqué de l’ode, elle assemble, dans un style funèbre, les mêmes fleurs que celles que peignirent les Italiens du XVe, et elle appelle le fiable coq de Lucrèce afin qu’il épouvante les ombres imprévues.
 
Quand il voit arriver la mort, l’ange plane en un vol circulaire et lent, et tisse, avec des larmes de gel et de narcisse, l’élégie que nous avons vue trembler dans les mains de Keats, dans celles de Villasandino et dans celles de Herrera et dans celles de Becquer et dans celles de Juan Ramon Jimenez. Mais quelle terreur s’empare de l’ange, s’il sent une araignée, même minuscule, sur son pied tendre et rosé !
 
En revanche, le duende n’arrive que s’il voit la possibilité de la mort, s’il est certain d’errer dans la maison, s’il est assuré de bercer ces branches que nous portons tous et qui n’apportent pas, qui, n’apporteront jamais de consolation.
 
Avec l’idée, le son ou le geste, le duende aime mener, sur ces bords du puits, un combat loyal avec le créateur. L’ange et la muse s’échappent avec des violons ou du rythme et le duende blesse, et dans la guérison de cette blessure qui ne se referme jamais, réside l’insolite, l’invention à l’intérieur de l’œuvre de l’homme.
 
La magique vertu du poème, c’est de se trouver toujours sous l’emprise du duende pour baptiser d’une eau obscure tous ceux qui s’en imprègnent, car avec le duende, il est plus facile d’aimer, de comprendre, et l’on est sûr d’être aimé, d’être compris ; et cette lutte pour l’expression et l’acte de la transmettre produit parfois, en poésie, des caractères mortelsRappelez-vous le cas de Sainte-Thérése, si flamenca et douée de duende, flamenca non parce qu’elle a attaché un taureau furieux et lui a infligé trois passes magnifiques, ce qu’elle fit effectivement ; non pour avoir fait la belle devant Fray Luis de la Miséricorde, ni pour avoir giflé le nonce de Sa Sainteté, mais parce qu’elle est une de ces rares créatures que le duende (pas l’ange, car l’ange n’attaque jamais), transperce d’un dard, afin de la tuer, parce qu’elle lui a arraché son dernier secret, ce pont subtil qui unit les cinq sens avec ce centre de chair vivante, de nuage vivant, de mer vivante qu’est l’Amour Libéré du Temps.
 
Victoire vaillantissime contre le duende ; au contraire, Philippe d’Autriche qui cherchait désespérément muse et ange dans la théologie, se retrouva prisonnier du duende des ardeurs froides dans l’enceinte de l’Escurial, dont la géométrie confine au rêve et où le duende revêt le masque de la muse pour châtier le roi pendant l’éternité.
 
En Espagne (comme dans les peuples d’Orient où la danse est expression religieuse), le duende a une puissance illimitée sur le corps des danseuses de Cadix – louées par Martial -, les poitrines de ceux qui chantent, – louées par Juvénal, – et dans toute la liturgie tauromachique, drame religieux authentique où, ainsi qu’à la messe, on adore et sacrifie un Dieu.
 
Il semble que tout le duende du monde classique se retrouve à cette fête parfaite, manifestation de la culture et de la grande sensibilité d’un peuple qui découvre dans l’homme ses meilleures colères, ses meilleurs accès de bile et ses larmes les meilleures. Dans la corrida comme dans la danse espagnole, personne ne se divertit ; le duende se charge à travers le drame de faire souffrir des formes vivantes, et il prépare les échelles pour permettre à la réalité de s’évader.
 
Le duende opère sur le corps de la danseuse comme le vent avec le sable. Son pouvoir magique peut transformer une jeune fille en paralytique de la lune, ou colorer de rougeurs adolescentes une vieille guenille qui demande l’aumône dans les bistros à vin ; à partir d’une chevelure, il fait naître un parfum de port nocturne et, à tout moment, il agit sur les bras de la danseuse grâce à des expressions qui sont les sources de la danse depuis le début des temps.
 
Mais impossible de se répéter jamais, – ceci, il est intéressant de le souligner. Le duende ne se répète pas plus que les formes de la mer ne se répètent dans la bourrasque.
 
Dans la tauromachie, il trouve ses accents les plus impressionnants, parce qu’il doit lutter d’un côté avec la mort qui peut le détruire et, de l’autre avec la géométrie, mesure fondamentale de la fête.
 
Le taureau a son orbite, le torero la sienne et, entre orbite et orbite, un point de danger, sommet de ce jeu terrible.
 
Avec la muleta, on peut avoir la muse, l’ange avec les banderilles et passer pour un bon torero, mais dans le jeu de cape, lorsque le taureau est encore intact de toute blessure et au moment de tuer, seule l’aide du duende peut rendre évidente la vérité artistique.
 
Le torero qui effraie par sa témérité le public de l’arène ne torée pas, il se couvre du ridicule de risquer sa vie, ce qui est à la portée de n’importe qui ; en revanche, le torero mordu par le duende donne une leçon de musique pythagoricienne et fait oublier qu’il jette sans cesse son cœur vers les cornes du taureau.
 
Largartijo, avec son duende romain, Joselito avec son duende juif, Belmonte avec son duende baroque et Cagancho avec son duende gitan, désignent, dans le crépuscule de l’arène, quatre grandes voies de la tradition espagnole aux poètes, aux peintres et aux musiciens.
 
L’Espagne est l’unique pays où la mort soit le spectacle national, où la mort fait longuement sonner ses clarines à l’entrée des printemps, et son art est toujours régi par un duende incisif, qui a créé sa différence et sa qualité d’invention.
 
Le duende qui couvre de sang, pour la première fois dans l’histoire de la sculpture, les joues des saints de Maître Mateo de Compostelle, est celui qui fait gémir Saint Jean de la Croix ou qui brûle les nymphes nues dans les sonnets religieux de Lope.
 
Le duende qui élève la tour de Sahagun ou qui façonne des briques chaudes à Calatayud ou à Teruel est celui qui déchire les nuages du Greco, et envoie rouler, à coups de pieds, les alguazils de Quevedo et les chimères de Goya.
 
Quand il pleut, le duende présente en secret un Velasquez possédé derrière ses gris monarchiques ; quand il neige, il montre Herrera dévêtu afin de prouver que le froid ne tue pas ; quand l’air s’embrase, il jette Berruguete dans les flammes et le pousse à inventer un nouvel espace pour la sculpture.
 
La muse de Gongora et l’ange de Garcilaso doivent abandonner leur guirlande de laurier lorsque passe le duende de Saint Jean de la Croix, quand Sur le flanc du côteau Voici le cerf blessé.
 
La muse de Gonzalo de Berceo et l’ange de l’Archiprêtre de Hita doivent s’écarter et céder le pas à Jorge Manrique lorsqu’il arrive, blessé à mort, aux portes du château de Belmonte. La muse de Gregorio Hernandez et l’ange de José de Mora doivent s’effacer pour laisser passer le duende de Mena qui pleure des larmes de sang et le duende à tête de taureau assyrien de Martinez Montañés ; de même, la mélancolique muse de Catalogne et l’ange trempé de Galice doivent regarder, avec une stupeur amoureuse, le duende de Castille, si loin du pain chaud et de la très douce vache destinée à paître sous un ciel balayé et sur une terre sèche.
 
Duende de Quevedo et duende de Cervantès, véritables anémones de phosphore chez l’un et fleurs de plâtre de Ruidera chez l’autre, couronnent ce retable du duende en Espagne.
 
Naturellement, tout art possède son duende spécifique ; mais tous s’enracinent en un point d’où coulent les sonorités noires de Manuel Torres, matière ultime, fond commun incontrôlable et frémissant de bois, de sons, de toiles et de mots.
 
Mesdames et Messieurs : j’ai élevé trois arcs et d’une main maladroite, je les ai armés avec la muse, avec l’ange et avec le duende.
 
La muse reste impassible ; elle peut avoir la tunique à petits plis, ou encore des yeux de vache qui regardent vers Pompéi, ou le grand nez à quatre faces que lui a peint son grand ami Picasso. L’ange peut agiter les cheveux d’Antonello de Messine, la tunique de Lippi et le violon de Massolino ou de Rousseau. Le duende … Où est le duende ? A travers l’arc vide, passe une brise mentale, qui souffle avec insistance sur la tête des morts, en quête de nouveaux paysages et d’accents ignorés, une brise à l’odeur de salive d’enfant, d’herbe foulée et de voiles de méduse qui annonce le baptême sans cesse renouvelé des choses qui viennent de naître.
 
 
 

01/07/2018

Impression de Printemps des paysages première édition, Cabrerets

 

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Cabrerets, place de la mairie, 13h30, gentiment accueillie par le maire et l'adjointe au maire, sur la table je mets nappe blanche, livres, mes cartes postales, il y a aussi des programmes, plaquettes... Autre table : brochures, cartes, autocollants & affiches du Parc, de beaux carnets de circuits de randonnées.... Je ne connaissais pas, c'est beau et bien fait. Des personnes arrivent, un couple est venu de Lauzerte suite à mon mail, puis l'équipe printemps des paysages avec Dominique Sampiero, le "tu" coule de source entre poètes (ou je l'impose ?). Rencontres multiples, brèves, sympathiques, départ du groupe pour le programme de l'après-midi. Mon programme c'est de tenir compagnie à mes livres et voir venir. Place de la mairie, seule avec mon stand, chaleur (j'aime), mouches énervées, vaguement énervantes, silence.... En fait non, pas silence, foot, match en direct sur grand écran de l'autre côté de la route à la terrasse du café. Lire, les brochures locales, ce que je sais, ce que je ne sais pas ou plus, une spéciale autour du tuf, j'apprends tout sur le tuf, reconnais des coins précieux, secrets, enfin non pas secrets, puisque dans la brochure ! Je lis la plaquette du printemps des poètes et apprend que le thème 2019 c'est "La beauté" et que c'est Bilal qui fait l'affiche. Place de la mairie, moi, les brochures, les mouches, ma fatigue me tient compagnie, tranquille, en face le foot, le temps s'étire, j'enlève mes chaussures, je marche, pieds nus sur les nouveaux revêtements, cœur de village inauguré ce matin. Cœur arpenté de quelques touristes, voitures, motards, trois quatre torses nus et jeunes sur shorts noirs, cigarettes, aller/retour distributeur de boissons/Célé, le plein de munitions, une maman petite et ronde aux cheveux henné acajou brillant au soleil et ses deux petiots en route aussi pour la baignade, deux enfants seuls, un petit grand et une petite petite avec une grosse bouée.« Stop » lui dit-il, avant de traverser la route et de regarder de chaque côté consciencieusement. Le temps passe, s’étire, mouches, foot, cigales. Il fait très chaud, je traverse la route moi aussi, le pont au-dessus de la Sagne qui chantonne, prête à sortir de son bel écrin pour bondir dans le Célé, la jolie Sagne, sentir, inspirer sa fraîcheur. Aller mettre les pieds dedans, me suggère un adjoint au maire qui range le matériel de la cérémonie d'inauguration cœur de village. Bonne idée, je vais un peu plus loin sur la place toute neuve, m'assoir sur les marches toute neuves façon lavoir, au bord de l’eau, des fleurs, des oiseaux, des insectes et la jouissance des pieds plongés dans la fraicheur mentholée, y rester jusqu'à ce qu'ils soient tout légers et les ramener nus dans l'herbe sous les beaux platanes, qui coûtent cher en entretien me dira l'adjoint au maire. Oui mais ils sont beaux et les cigales les aiment. Marcher sur les pavés clairs, chauds, tout neufs... Envie d'un café, retraverser la route, terrasse, table pour deux (ça tombe bien je ne suis jamais seule avec moi-même) face au grand écran, vagues silhouettes de bonshommes rouges, jaunes, qui galopent sur du vert et la rumeur fauve du public. C'est loin, irréel. Le serveur est très pris, il est seul pour toute la terrasse, son look de travail me fait penser au chanteur d'AC/DC... Une marcheuse lui demande un sac de glace, il n'y en a pas, elle insiste, le serveur semble se charger d'un poids supplémentaire, j'ai mon café et mon verre d'eau, il revient vers la marcheuse, un sac de glace peut-être, mais pas avant quelques heures, la marcheuse trouve ça "super !", on ne la découragera pas.... Café, verre d'eau que je fais durer, passe en coup de vent dans ma tête un "qu'est-ce que je fous là ?" mais ça fait pas mal de temps que j'apprends à accepter ce qui est là et là où je suis, cela ouvre des perspectives étonnantes, de nouveaux paysages justement. Un homme avec un groupe de touristes d'un certain âge comme on dit, au vu de leurs cheveux blanchis, passe devant moi et me pose une question en allemand ou flamand ? Devant mon air sans doute ahuri, me demande en français si je suis Hollandaise.... Non, non, non. Française ? Oui je réponds et en même temps ça ne fait pas sens non plus. J'ai faillit lui dire je suis d'ici. C'est le mot du jour "ici",  tout en résonances. C'est ça la poésie, ce flux invisible qui relie tout, traverse tout, imprègne tout et provoque des "hasards", des "coïncidences". Poésie qui vient mourir dans les livres, je l'ai dit plus tard à l'adjointe au maire, avec mes livres devant moi, sur la nappe blanche. Ce stand que j’ai rejoint après les pieds-fraicheur et le café-foot, un îlot un peu absurde, dans un recoin de la place de la mairie, la table, les livres, la nappe, les mouches énervées et l'adjoint au maire qui m'avait gentiment proposé de le garder. Alors on entame la discussion qui d'un sujet à l'autre prend racine dans le sujet politique locale (d'à côté), qui me ramène de nouveau à cette pensée que les choses sont rarement comme on croit qu'elles sont et que c'est une gymnastique salutaire de l'esprit d'essayer de ne pas coller des pré-pensées sur les choses, les gens, les situations, sur les autres et sur soi-même.... Et puis aussi que c’est bien d’être ici sans être trop d’ici. Fin de journée, le groupe ou ce qu'il en reste est revenu, il va être temps de plier la nappe. Un bouquin, deux revues, quelques cartes changent de main, on parle un peu, là aussi différents sons de cloches sur le paysage du jour et tout ce qui n'est pas dit mais que l'on entend quand même, foutue ultra-perception de poète ! Tout le monde est un peu pressé de partir vers ce qui l'appelle, je reste là un peu sonnée, je range, charge la voiture, bon ce n’est pas tout ça, mais faut que j'aille chercher de l'eau à la source... Le paysage, ça peut se boire aussi !

 

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« Ici est le pays sauvage, le pays solitude.

On s’y sent parfois plus près du cœur.

(…)

Ici l’obscurité a des reflets. Au fond des puits précieux, gisent des clés, mais rien ne se dit, tout se tait.

(…)

Ici est le pays où on est seul ensemble. »

 

Extraits de Chroniques du hamac  (2008)

 

 

 

 

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rempli par un monsieur d'ici d'origine hollandaise, qui n'a pas laissé son nom

mais que j'avais déjà croisé ici et là

 

 

Merci à Dominique Sampierro & Hugo Perez du Printemps des poètes