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05/07/2020

L’urgence de ralentir de Philippe Borrel (2014)

 

La version intégrale est maintenant visible en ligne :

 

 

 

 

 

04/07/2020

Gharib Asqalani

 

 

Il n’y a pas d’oiseaux dans le ciel de Gaza,

aucun vent ne porte les plumes de leurs ailes,

aucune brise n’apporte la senteur des saisons.

Les saisons : portes de sang à l’infini.

A Gaza, l’air est lourd

triste

pollué

occupé.

Les gens ne considèrent plus les corbeaux

et les hiboux comme les oiseaux de malheur,

les corbeaux noirs ont abandonné les cimes des cyprès et ont cessé de croasser,

les hiboux ne trouvent plus dans les arbres

assez d’obscurité pour s’y réfugier pendant le jour,

les ailes des chauves-souris se sont déchirées

à cause des débris d’explosions.

A toute heure, les avions bourdonnent dans l’espace,

filment ce qui se passe sur le sol,

enregistrent les mouvements des gens,

même dans leurs chambres à coucher,

sur les pauvres tables des déjeuners.

A Gaza,

la situation annonce une nudité forcée,

sans honte ni scandale,

sinon celle des Israéliens,

à chaque instant,

tous les jours,

il n’y a de présence que pour les hurlements des Apache,

des F16 et des Cobra, s’il y a lieu.

Dans les airs, la mort guette les gens,

les bêtes,

les oiseaux,

les maisons,

l’asphalte des rues qui ne sont plus goudronnées.

Le gibier c’est un enfant 

un homme 

une femme 

une ruelle qui dort sur sa faim,

ses blessures et ses morts.

L’assassinat à Gaza est devenu un rite

quotidiennement renouvelé qui dispense son éclat,

l’assassiné 

le martyr ferme ses paupières dans un repos éternel

sans se demander si ses membres se sont dispersés ou ont éclaté.

La situation à Gaza c’est le siège.

La situation c’est la mort et les questions à propos d’une patrie.

La situation à Gaza c’est la recherche d’une fleur

dans les méandres des cauchemars,

un archet et un rebâb qui laissent fuser un air fissuré sur une corde cassée 

fixée.

 

* le rebâb est un instrument de musique à cordes frottées

 

 

 

Merci à Jlmi

http://auhasarddeconnivences.eklablog.com/

 

 

 

03/07/2020

Cécile Coulon

 

 

LES VOLCANS

Il faut qu'on parle des volcans.
Ce fut sublime de grandir au milieu des géants
aux gueules grandes ouvertes.
Enfant, chaque jour, je m'enfonçais
avec cette vitesse de fille gâtée
dans les profondeurs de la terre.
Il me suffisait de poser une oreille
contre la pierre noire que la forêt
avalait
pour sentir le coeur battre ;
ils disent que le feu ne reviendra
probablement jamais.
Ce n'est pas vrai.
C'est une erreur que de penser que mille années
suffisent à éteindre
le brasier des géants.
Simplement, ils se taisent ;
de temps en temps ils murmurent,
personne ne les entend.
Leurs paupières sont froissées :
quand l'été les surprend ils se couvrent
d'herbes sèches pour étouffer
le ronronnement de la vallée.
On ne m'a rien dit, rien expliqué;
Je le sais. Dedans ma poitrine
J'ai le même cratère abîmé
d'un volcan endormi dans vingt-six ans
de cendres renversées,
cerclé de prairies sombres, nourri d'une colère
chargées de tempêtes anciennes.
Il faut qu'on parle de mon volcan.
De cette robe légère que ta voix
lui a taillée, pour lui et pour lui seul,
dans la lumière.
De ce geste simple,
quand tu glisses, en silence, sur son flanc,
quand tu poses ton oreille contre sa peau
d'écorce, de fumée et de sang
et qu'enfin se rejoignent,
dans cette heure si particulière
où les arbres s'éteignent,
la main de la fureur mise dans celle du volcan.

 

 

 

 

 

01/07/2020

Regina José Galindo - La verdad

 

 

 

 

Regina José Galindo

Cent poèmes

 

Pour chaque champ que tu brûleras

nous sèmerons cent graines

 

Pour chaque fœtus que tu tueras

nous accoucherons cent fois

 

Pour chaque femme que tu violeras

nous aurons cent orgasmes

 

Pour chaque homme que tu tortureras

nous embrasserons cent joies

 

Pour chaque crime que tu nieras

nous tisserons cent vérités

 

Pour chaque arme que tu brandiras

nous ferons cent dessins

 

Pour chaque balle perdue

cent poèmes

 

Pour chaque balle trouvée

mille chansons.

 

in Revue Nouveaux Délits n°58 - octobre 2017

 

 

 

23/06/2020

Pensées pour Tristan Cabral (1944-2020)

 

 

" Le pays d’où je viens n’a jamais existé
Un vieil enfant de sable y pousse vers le large
Un bateau en ciment qui ne partira jamais"


et bien le voilà parti, libre pour de bon, bon vent et bon voyage à toi poète !

 

soirée poésie 009.JPG

Maison de la Fourdonne, St Cirq-Lapopie, 2008

 

 

Le somnambule
Je garde sous la peau mon costume de mort
avec à l'intérieur le long poignard de l'aube
ma voix se couvre mon ombre et moi nous sommes seuls
et je laisse sur l'eau des blessures insensées
Je suis à bout de peau je fais des métiers d'absence
je descends dans le corps des oiseaux somnambules
j'éteins les ombres blanches sur le miroir des morts
et la couleur du monde s'est perdue en chemin
Je vois le ciel pendu à des crochets de plomb
je vois des marées mortes dans le sang blanc des algues
et sur les seuils de pierre des bracelets d'oiseaux
Dans un désert de peau je guette un enfant fou
je vois dans les bûchers des émeutes de miroirs
et le même visage à toutes les fenêtres....

Tristan Cabral, 1982
In "faire-part" n°1er trimestre 1982

 

 

AFFICHE POESIE O MUERTE (2).jpg

2008

 

*

 

Poète libertaire, brûlant et brûlé, poète visionnaire, en témoigne cette vidéo

tournée lors du Printemps des poètes à Toulon, en 2008

 

 

 

 

21/06/2020

Les sociétés matriarcales par Heide Goettner-Abendroth

goettner-abendroth-les-societes-matriarcales.jpg

 

Recherches sur les cultures autochtones à travers le monde

Traduit de l’anglais par Camille Chaplain

 

 

Dans cet ouvrage pionnier, fondateur des Recherches matriarcales modernes, Heide Goettner-Abendroth propose une nouvelle approche méthodologique du concept de matriarcat, revisitant ainsi l’histoire de l’humanité tout entière. Dans un aller-retour permanent entre le terrain et la théorie, elle offre une vue d’ensemble des sociétés matriarcales dans le monde, faisant apparaître que celles-ci ont non seulement précédé le système patriarcal, apparu seulement vers 4 000- 3 000 ans avant notre ère, mais qu’elles lui ont survécu jusqu’à ce jour sur tous les continents. Elle montre que les sociétés matriarcales, loin d’être une image inversée du patriarcat, comme le prétend l’idéologie dominante dont l’autrice fait une critique radicale, sont des sociétés d’égalité et de partage entre les sexes. D’où l’utilité de leur étude pour aider les femmes et les peuples autochtones en particulier à penser une alternative au système de domination patriarcal et colonisateur.
Ces travaux, qui ont inspiré plusieurs générations de chercheuses et chercheurs en histoire et en anthropologie, sont aujourd’hui enfin disponibles en français.

 

 

Heide Goettner-Abendroth, née en Allemagne en 1941, est docteure en philosophie des sciences et a enseigné la philosophie pendant dix ans à l’université de Munich (1973-1983). Elle consacre sa vie et ses recherches aux sociétés et cultures matriarcales dont elle est devenue l’une des grandes spécialistes mondiales, ouvrant la voie à toute une génération de jeunes anthropologues. En 1986, elle a fondé en Allemagne l’Académie internationale HAGIA pour les Recherches matriarcales modernes, dont elle assure depuis la direction et qui est à l’initiative de nombreux congrès internationaux sur le sujet. Elle a été sélectionnée en 2005 par le programme international « 1 000 Femmes de paix à travers le monde » comme candidate pour le prix Nobel de la paix.

 

https://www.desfemmes.fr/essai/les-societes-matriarcales/...

 

 

 

 

 

 

18/06/2020

Javier Payeras

 

Je n'ai jamais participé à une guerre. Je ne connais pas plus l'attaque que la défense. Je ne comprends pas les hiérarchies de la discipline militaire, pas non plus ce que c'est de recevoir des ordres pour exécuter des familles entières sans me poser aucune question. J'ignore le fait de devoir prendre les armes pour protéger la souveraineté de quoi que ce soit. Je n'ai jamais tiré un coup de feu, je n'ai jamais défilé avec un uniforme vert olive. Je ne me suis jamais impliqué dans aucune lutte armée, je ne sais rien du tout des affrontement idéologiques qui durent des décennies et se terminent avec des centaines de milliers de personnes mortes. Je n'ai ni cicatrices, ni mutilations, ni remords. Je n'ai jamais été acculé par ma condition économique ou ethnique, je ne me suis jamais retrouvé dans la situation désespérée de rejoindre une lutte pour survivre. Je ne connais pas la douleur de voir mes parents mourir entre les mains de soldats qui ont grandi avec moi dans l'enfance. Je ne sais pas comment on fait pour séquestrer et assassiner dans le but de financer une révolution. Je ne peux pas m'imaginer en train de brûler un village, personnes âgées et enfants compris, dans le but de protéger la propriété privée. Je ne sais pas ce que c'est de fusiller une personne pour le simple fait qu'elle représente une idéologie contraire à la mienne. Je n'ai jamais dû abandonner mon foyer pour survivre dans un autre pays, en emportant comme seul bagage ce que je porte sur moi. Je ne sais pas ce que c'est d'être un vétéran de la guerre en chaise roulante. Je ne sais pas ce que ressent un ex-guérillero sans emploi qui observe comment ses idéaux sont transformés en démagogie partisane.
Je n'ai jamais participé à une guerre. Je ne sais rien de la douleur. Je ne sais rien de ce pays.

 

traduit de l'espagnol (Guatemala) par Laurent Bouisset

https://fuegodelfuego.blogspot.com/2017/01/nunca-he-estad...

 

 

 

 

 

 

11/06/2020

Michael Wasson - Autoportrait sous forme d'os collectés

 

AUTOPORTRAIT SOUS FORME D’OS COLLECTÉS

(RÉJOUISSEZ-VOUS, RÉJOUISSEZ-VOUS !)

 

(après la mise en vente aux enchères des restes humains & des objets indigènes à Paris)

 

Car il y a une médaille d’honneur bien polie

qui brille suspendue dans ma poitrine telle un autre

cœur humain immobilisé : car mon corps

est étendu ici et vous attend dans des champs

brisés par des mains ayant la même forme que

des éclats d’obus : car j’apprends

à me lever de nouveau

uniquement pourvu d’os nettoyés : elles chantent réjouissez-vous

réjouissez-vous les cages thoraciques rendues paisibles de notre

bien-aimée nation : car le massacre consiste seulement

en une série de photographies décolorées, des archives

de neige & rien d‘autre : mère, dis-moi,

de quoi te souviens-tu de la main d’un autre homme

qui fouille de nuit dans ta gorge

tel un gant gelé : c’était chaud

comment ? Était-ce celui avec les mots d’un dieu

perlés au-dessus de ses lèvres comme gouttes de sueur ? Car

le blessé est quelqu’un de touché

& de pénétré par l’arme à laquelle nous donnons forme

dans nos empreintes digitales : peu importe combien détruits

ou doux : nous retournons au champ

enveloppés dans ce nom de

dieu : réjouissez-vous réjouissez-vous, disent les os

de la main qui réclament le poids de la mémoire :

car je suis une décennie : un siècle

de soif bouche ouverte

même quand la neige continue de tomber  ̶

& tombe en la traversant :

 

 

In Autoportrait aux siècles souillés, éd. des lisières, 2018

 

 

 

Michael Wasson est nimíipuu, c’est-à-dire Nez percé. Il a grandi sur une réserve, dans l’Idaho (États-Unis).

 

 

 

 

 

31/05/2020

Sandra Lillo

Je suis à l'avant-dernier étage de
l'échelle sociale

Le dernier étant celui de ceux qui n'ont
pas de maisons donc pas de lits

Je touche les aides sociales

J'aurais préféré un salaire mais les
poètes ne peuvent s'empêcher de viser
l'ailleurs

et même de le visiter

c'est pour ça qu'ils ont des toiles
d'araignées dans les cheveux et qu'ils
sont sourds parfois

à table au milieu du repas

Je vis dans une cité

Quand je venais ici toute petite je rêvais
d'y vivre

Je trouvais qu'il y avait de bonnes
cachettes dans la maison de ma tante
mieux que celles de la cité dans laquelle
je vivais

même s'il y avait le placard dans lequel
on se cachait avec Stéphane

Une fois j'ai entendu ma mère dire
qu'il fallait appeler la police tellement
on avait bien disparu

Heureusement la police n'est pas venue

A cette époque on entendait souvent les
adultes dire Il a été arrêté par la police ou
Il est en prison au sujet des grands

jusqu'à ce que le téléphone sonne en
pleine nuit pour dire

Fabrice est au commissariat

La police était notre ennemie et je n'ai
pas changé d'avis même si je garde dans
un tiroir vide de ma mémoire un policier qui
nous a aidé ou un regard d'homme qui a
peur

pour l'humanité

on ne sait jamais

En fait il y a de bonnes cachettes dans
tout le quartier

au point qu'il n'y a pas d'échos et si on
regarde bien il y a pleins de coins roses

c'est des restes du coucher de soleil
en pleine journée

Comme l'a dit le Président

l'autre

je suis une sans dents

mais j'ai des yeux des oreilles et un
cerveau

et j'entends sourdre le cœur de partout

 

 

 

17/05/2020

Jules Mougin (1912- 2010 )

 

LA PLACE

La mitraille résonnait. Sa clameur s'entendait des murailles de Chine
aux îles du pacifique.
Un feu d'artifice embrassait le firmament.
Des fumées éclipsaient le soleil.
On répétait souvent : " Demain ".
Les murs des échoppes vacillaient.
On se donnait la main pour avancer les canons.
On s'écrivait des lettres anonymes.
L'ironie gagnait quand Monsieur-Mensonge survint.
On vit sur le marché des légumes contrefaits et des collectes
catastrophiques.
De graves messieurs hochaient leur tête dénudée.
Des monocles soulignaient des regards haineux.
On se vendait.
On découvrit une autre planète. A la fin, un grand brouhaha
sur la place ( surtout quand on voulut peindre le tréponème pâle).
On y voyait des rats, des bouledogues endiablés, vociférer
les commères. Des croquemitaines en rupture de ban, des gnomes, des baguettes magiques, des laiderons aux seins, des pantouflards, des crapauds, des violons d'Ingres, des tabliers raccommodés, des bagatelles, des alchimistes, un tas d'affaires incommodes, une pierre philosophale, des gens rassis, des mystérieux phénomènes, des techniciens à la recherche des ténèbres, des boutiquiers sans façon, d'anciens champions d'échecs. Le monde à l'envers.
Un marmot gentil comme tout, un petiot frileux, un petit garçon grand comme ça, si petit qu'on ne le voyait plus, un petit fou de rien du tout, assis à califourchon sur une borne disait :
- J'ai faim.

 

 

15/05/2020

La tribu des vaches de Werner Lampert

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Des aurochs aux vaches sacrées

 
 
« Pendant des millénaires, nous avons parcouru des continents, nous avons gravi des montagnes, traversé des océans avec elles, toujours à nos côtés, prêtes à nous aider. Témoignons toute notre affection à celle qui partage notre vie depuis si longtemps, la vache. » Werner Lampert 
 
Parcourez le monde à la rencontre de ces animaux hors du commun, pourvus de capacités physiques extraordinaires et de force spirituelle : des aurochs aux vaches sacrées, des Ankolés ougandaises aux bisons du Montana, des yacks du plateau tibétain à la rare Ferrandaise d’Auvergne…
 
Les photographies à couper le souffle et la plume de Werner Lampert accompagnent chaque portrait avec science et générosité : origine, habitat, spécificités mais aussi traditions et légendes ancestrales. Ce livre est un hommage de Werner Lampert, pionnier de l’agriculture biologique, aux races bovines primitives et aux vaches sauvages de notre planète, ainsi qu’un appel à protéger la biodiversité et respecter ces créatures sacrées, à la fois membres de notre famille et sources de nourriture.
 
 
 
 

12/05/2020

Colette Daviles-Estines

 

On a eu l’impression, pendant cette épidémie, que la réalité devenait plus agréable: le ciel était bleu, il n’y avait pas de voitures… il y a un espoir que des choses changent” (Hubert Reeves , La terre vue du cœur)

 

Certes, mais ce que je vois, c’est que ça a agi comme un révélateur de choses bien petites aussi. Moi je n’ai pas d’espoir que les choses changent. L’humanité n’en sortira pas grandie parce que l’humanité n’est pas grande. L’humain est petit et le restera. Ce que je vois, c’est le verre à moitié vide. Même si malgré tout, on peut voir le verre à moitié plein, il y a des gouttes qui le font déborder. Ces gens qui veulent chasser la voisine infirmière parce qu’elle est en contact avec des covidés et risque de contaminer l’immeuble… Ce propriétaire qui veut virer un locataire malade parce qu’il n’est pas question qu’il crève dans son appartement… La délation, les petites haines culpabilisatrices et donneuses de leçon, l’égoïsme des petits mon cul d’abord (je ne parle pas que du PQ). Cette humanité est monstrueuse, comment voulez-vous avoir de l’espoir ? Je ne parle même pas de ce gouvernement incompétent qui nous sert des discours huileux pour mieux nous en…tuber ni de ses chiens de garde qui abusent du pouvoir qu’ils ont et ces autres chiens de garde qui abusent du pouvoir neuf qu’il s’improvisent et se donnent. Exemple, cette gérante de supermarché qui refuse l’entrée à un homme parce qu’il vient chaque jour prendre un litron de vin sous prétexte que ce n’est pas un achat de première nécessité…
Tous ceux qui sont grands (mes amis, je vous aime), le sont parce qu’ils l’étaient déjà, merveilleux de générosité et d’humanité tout simplement. Ils le restent.
Je suis une privilégiée, mon chez moi est magnifique, ouvert sur les arbres et les oiseaux. Je ne peux pas me plaindre.
Je me mets à la place de celles et ceux qui n’ont pas même un balcon à leur fenêtre. Je vois passer des publications aigries et jalouses. Je peux comprendre mais j’ai mes limites : la délation me révolte et je ne la comprends pas. Allo la gendarmerie ? La voisine laisse ses gosses jouer dehors / Il y a une personne dans mon immeuble qui n’habite pas là normalement / Un couple fait ses courses en ne respectant pas la distance de sécurité…
J’ai la chance d ‘être confinée avec l’homme que j’aime et il n’est pas question de gestes barrière entre nous, moi c’est dans ses bras que je me sens en sécurité.
Et puis je connais une personne, confinée en ville dans un tout petit studio. Alors qu’elle a perdu ses chats, sa vue sur la montagne et sa rivière, (je ne dis pas son nom, elle se reconnaîtra), elle, quand elle prend son téléphone, ce n’est pas pour appeler les gendarmes, c’est pour vous lire un poème.
Je salue aussi la multiplication de ces échanges poétiques via les réseaux et les courriers électroniques, circulation de pépites.
Je salue aussi la créativité, l’inventivité de ces billets ou dessins ou vidéos d’humour. C’est généreux de donner du rire.
Je salue la solidarité de ces gosses (ce ne sont plus des gosses mais l’un d’eux est le mien alors je me permets) qui se sont pris une amende de 135 euros chacun pour non-respect de l’interdiction de regroupement amical alors que l’un d’eux rapportait simplement le linge propre de ses copains qui vivent en colocation dans une maison dont la machine à laver est en panne.

Il paraît que je suis une personne à risque et qu’il me faudra être vigilante lorsque je sortirai. Mais je suis déjà contaminée par la rage, c’est pas bon pour mon cœur, m’sieu l’agent.
Je ne m’ennuie pas, je n’ai jamais su m’ennuyer. Je fabricole des poupées à l’effigie des amis, ça me permet de penser très fort à eux, je couds notre amitié avec le fil qui nous relie. J’écris de la poésie et je fais des vidéos avec des images qui me viennent des oiseaux, c’est ma manière de m’échapper.
Enfin, il ne me semble pas que ce soit une poésie cui-cui les petits oiseaux, mais il paraît quand même que ça agace. On voudrait que je témoigne de mon confinement avec souffrance, la souffrance est de mise.
Mais je souffre, voyez bien. Je souffre de mon manque d’espoir en cette humanité hallucinante de laideur. Il y aura de l’espoir lorsque les cerveaux, eux, ne seront plus confinés. Les cerveaux de ceux qui ont le cœur masqué.
Ayé, je l’ai fait mon témoignage de confinement sur l’actualité barbelée, j’ai vidé mon verre.


http://voletsouvers.ovh/index.php/2020/05/08/la-confinitu...

 

 

11/05/2020

Jany Pineau

 

Aujourd’hui

avait une sale odeur

de peur

de sueur

de souffre

de panne

de foule

aujourd’hui

journée de pédagogie

a dit le ministre

des transports, etc.

on avance

on sort

on s’expose

on travaille

on est responsable

et

on s’évite

on est responsable

aujourd’hui

c’est le jour D

bouffée de liberté

on est en manque

on veut consommer

enfin vendre

enfin acheter

on se presse

en se frôle

on se colle

c’est à nouveau

le monde

le nouveau monde

non ?

 

 

 

08/05/2020

Coronavigation en air trouble par Alain Damasio

 

 

 

«Vivre est le métier que je veux lui apprendre. Il s’agit moins de l’empêcher de mourir que de le faire vivre. Vivre, ce n’est pas respirer, c’est agir, c’est faire usage de nos organes, de nos sens, de nos facultés, de toutes les parties de nous-mêmes qui nous donnent le sentiment de notre existence. L’homme qui a le plus vécu n’est pas celui qui a compté le plus d’années, mais celui qui a le plus senti la vie […]

— Jean-Jacques Rousseau, Émile ou De l’éducation

  

Je l’ai souvent dit : je ne suis ni philosophe ni sociologue. Pas plus un psy ou un savant. Encore moins un prophète, même si l’anticipation fait partie de mon travail. Je suis un écrivain de science-fiction. Donc par choix et par nécessité : un bâtard. Un hacker de pensées, d’imaginaires filants, de perceptions furtives et de sensations vibratoires. Ma force, comme tout artiste il me semble, est de pouvoir être traversé. D’éponger les pluies chaudes du réel comme ses remontées acides, de prendre l’empreinte des cris et de restituer les vents qui passent dans mes veines. En essayant de ne jamais peindre mon moi sur le monde mais le monde sur moi, comme l’intimait Deleuze. Puis de regarder ce que ça dessine. Et tenter alors de l’écrire, comme on tatouerait une peau qui mue.

Comme beaucoup d’entre vous, j’imagine, j’ai énormément lu pendant ces trois semaines confinées. Des tribunes, des entretiens, des articles, venus de tous les penseurs qui peuplent nos biotopes culturels. J’y ai cherché le texte de génie qui réticulerait tout et livrerait ce miracle d’une lecture lumineuse de ce qui nous atteint. Le texte qui, au milieu du brouillard spéculatif intense qui monte des réseaux, ferait l’effet d’un blizzard qui nous ouvrirait soudain le paysage. À la place, j’ai lu la réfraction de l’événement sur des pensées déjà construites, sur des sensibilités déjà faites. J’y ai lu des projections de désirs sur la brume et même quelques espoirs, derrière les ombres portées.

Et c’est déjà beaucoup, et c’est déjà précieux.

Je ne vais pas ici faire mieux, c’est certain, ni même autre chose. Je n’ai jamais été platonicien, ni cru que la vérité se cachait et que notre tâche serait de la dévoiler. Je crois que la vérité est produite, comme Foucault, Nietzsche ou Deleuze. Qu’elle est une construction. Qu’elle a ses rituels et ses conditions académiques de validité, qui sont parfois moins pertinentes qu’une intuition authentique. Même et surtout incomplète. Parce qu’une intuition ouvre à des prolongements collectifs possibles, elle appelle à penser — tandis que la vérité académique s’impose, certes, mais au fond se consomme sans nous rassasier.

Hier j’ai senti que mon attente même du génie capable de penser cette pandémie à ma place disait quelque chose d’essentiel : à savoir que face au choc, on aimerait être soulagé de penser. On aimerait tellement qu’on nous dise quoi faire, comment être, qui suivre. On attend le geste de magie et la solution miraculeuse. Pire : on l’attend parfois de ceux qui n’ont aucune vocation à la moindre sagesse. Ceux qui n’ont rien prévu ni senti mais dont le métier putride est de tirer profit du moindre choc pour consolider leur pouvoir : nos « décideurs ».

Alors bienvenue dans mes coronavigations à l’estime et à vue. Si vous entrevoyez un phare sur l’océan chaotique de ce qui va suivre, n’attendez pas qu’il vous éclaire. Tracez ! Et dites-vous que chacun de nous a un soleil posé sur l’équerre de ses épaules. La plus belle des lumières vient de nos bouilles ensemble — têtes brûlées rassemblées dans la nuit des combats.

 

I. PETITE ÉTHOLOGIE DU COVID

  • La colère est une énergie trop belle pour qu’on la piège dans le ressentiment

Évacuons déjà la colère, en l’exprimant. Ça va être court. Parce que ce réflexe même de chercher des boucs émissaires et des coupables est naturel mais insuffisant. Parce que cristalliser notre rage sur eux est presque déjà un honneur qu’on leur fait. Qu’ils la méritent, cette rage, c’est l’évidence ; qu’on en reste à les pointer du doigt pour penser l’après serait se priver de toute dynamique riche. La colère est une énergie trop belle pour rester piégée dans le ressentiment. On doit la convertir en joie dure comme une lame, et tailler nos étoffes avec.

Alors allons-y, mode covide-ordure. De ce gouvernement, il n’y a rien à garder — sinon la dernière syllabe, qui est un verbe conjugué. Je voudrais faire une ultime faveur à ces crétins : juste les évaluer à l’aune de leurs propres critères, même pas des miens. À l’école de commerce où j’ai subi mes études, on nous apprenait ça : qu’un bon manager de l’entreprise « France », puisque c’est ainsi qu’ils se rêvent, devrait être capable : 1) d’écouter les clients (aka le peuple) 2) d’être réactif 3) de bien s’entourer 4) de savoir déléguer.

On mesure ce qu’il en est de l’écoute du milieu médical depuis deux ans, qu’on a gazé à bout portant quand il a réclamé un budget, des moyens et des lits. On sait ce qu’il en a été de la réactivité face à la pandémie — criminelle de lenteur — avec ce si judicieux changement de Ministre de la Santé (Buzyn) pile à l’éclosion du virus à cause d’un type qui montrait sa bite triste sur une vidéo. Bien s’entourer ? On sait ce qu’il faut penser de l’inutilité paroxystique des trois cents pantins de la République en Moche qui siègent à l’assemblée. Pourquoi continuer à stigmatiser Macron ? Pourquoi évoquer son absence de charisme abyssale, son incapacité à même lire un prompteur, la nullité de sa vision et de l’incarnation qu’il en tire. Pourquoi discuter d’une bûche, en vérité ? On la brûle, c’est tout. 

  • Enjeux de focalisation

À l’heure où j’écris, sur le plateau de la pandémie, dans le suspense morbide du « jusqu’où ça va durer ? », dans la scansion des 500 morts par jour et des cadavres empaquetés dans des sacs plastiques puis stockés dans des chambres froides à Rungis, tout relativisme, toute distanciation critique posée sur la tragédie en cours, passe pour une obscénité. Le randonneur qui marche deux heures seul en forêt reste un irresponsable. Celui qui vous parle à 90 cm est devenu un assassin. Les jeunes des cités qui jouent au foot la nuit postulent pour Walking Dead, saison 11.

Dans ce contexte, qui voudrait rappeler qu’en toute rigueur, si l’on s’en tient aux chiffres et aux faits, le covid-19 ne tue qu’une personne contaminée sur 300 (létalité réelle = 0,3%) ? Que le taux réelde contaminés actifs tourne autour d’une personne sur 35 en France ? Que même en léchant les poignées de porte de votre immeuble, la probabilité que vous mourriez du coronavirus est donc d’une chance sur 10 000 environ ? Qu’en France, en mars 2020, il n’y a pas eu plus de morts qu’en mars 2018 (58 000 environ). Que tous ces chiffres qu’on vous martèle à longueur de journée mériteraient, à tout le moins, une mise en perspective, des comparaisons, un minimum de recul.

Il ne s’agit pas de dire que le covid-19 n’est pas grave. Il ne s’agit pas de faire un concours de mortalité comparée en ricanant sur l’importance inaperçue des grippes saisonnières (13 000 morts sur la saison 2017-2018) ou en pointant, narquois, l’hyperfocalisation nécessaire des mortes par féminicide (126 en 2019) face aux morts invisibilisés des cancers du cerveau, des suicides ou de la tuberculose en Afrique. Il s’agit bien plutôt de se demander : dans ce champ primordial des « morts évitables », pourquoi les décès liés au coronavirus sont-ils parvenus à mobiliser l’attention mondiale aussi magnifiquement ?

Pourquoi n’y est-on pas parvenu avec les cancers dûs aux pesticides, par exemple, avec la pollution atmosphèrique qui fait 45 000 mots par an en France ou pire encore avec le réchauffement climatique ?

Et pour poser la question plus politiquement encore : pourquoi ce décompte si précieux et cette attention portée à la vie, ne l’active t-on pas pour les 30 000 migrants sauvés par SOS Méditerranée en deux ans puis les 8 000 (probables) qu’on a laissé criminellement se noyer tout le temps que la France bloquait le navire à quai en lui refusant un pavillon ?  Quel effet produirait un compteur des noyés chaque soir à 19h30 avec des images des canots qui coulent ?

Abordons la réalité autrement : le Covid-19 n’est pas en soi un événement. Il ne l’est pas intrinsèquement. On l’a construit ainsi. Il l’est par le regroupement opéré des symptômes, dont Deleuze montrait à propos du Sida que l’histoire de la médecine n’est que ça : une façon spécifique à chaque époque d’isoler ou regrouper les symptômes et de faire émerger une pathologie. Sans cet agencement, les décès, qui sont dans une écrasante majorité des cas des décès multifactoriels, issus de comorbidités, seraient passés sous les radars dans les statistiques. On les aurait imputés au diabète, à une pathologie cardiaque ou pulmonaire, dont ces morts sont AUSSI et surtout la cause (90% des décès du covid en France avaient au moins une autre cause). Le covid est avant tout un précipiteur. Un nudgequi frappe à 90% des patients déjà âgés (> 65 ans), déjà fragiles, qu’il achève dans la solitude la plus féroce. 

À mes questions de visibilité massive, un philosophe comme Yves Citton suggérerait une réponse possible : la clé est sans doute à chercher dans nos économies de l’attention. Dans la construction collective et « virale » — en partie médiarchique, en partie gouvernementale et en partie populaire — de l’attention à cette vague de morts-ci.

Si bien que si l’on a une conscience écologique minimale, une attention au moins minime au massacre industriel de l’étoffe vitale de forêts, d’océans, d’animaux, de sols fertiles, d’air autrefois sain et d’eau naguère pure dont nous sommes tissés, on ne peut s’empêcher de poser la question, non qui tue, mais qui sauve :

Comment réussir à ouvrir, pour nos crises écologiques globales, une telle fenêtre d’attention nationale et mondiale ? Un tel cadre de visibilité quotidien et suivi ? Une telle hyper-focalisation, si précieuse et si furieusement efficace ?

Déjà : comment y a t-on réussi ici ? Le Collectif Malgré tout, sous l’égide de Miguel Benasayag, donne une réponse qui mérite qu’on s’y arrête. Il dit en substance : c’est l’action disciplinaire de nous confiner qui a créé cette visibilité cruciale à la pandémie. C’est le pouvoir qui en confinant, rend tangible le problème, le fait exister, le rend perceptible. En bloquant nos déplacements, il crée les conditions d’une visibilité optimale et exclusive : une focale. Mais il s’appuie pour ça, bien sûr, sur des faits, des probabilités, des menaces explicitables.

Cette action disciplinante, il me semble qu’elle a deux effets croisés, au moins : agir sur les esprits et agir sur les corps.

Agir sur les esprits : par un bombardement médiatique sans précédent dans l’histoire récente. Une véritable pluie torrentielle d’articles, de graphes, de schémas et de chiffres, un déluge continu d’hypothèses et d’incertitudes, de possibilités d’évolution tragique et de potentialités de remèdes, laquelle rassure tout autant qu’elle relance en continu les boucles d’anxiété d’une population trop confinée pour aérer son cortex ; une avalanche d’infos, d’entretiens, de témoignages, de récits et de rituels, de mises en scène, en images et en sons qui produit une bulle « spéculative » d’une infobésité assez terrifiante.

Cette bulle nous aveugle et ça nous englue. Elle grégarise nos pensées et nos perceptions.

Agir sur les corps : par l’activation d’une pratique basique : quarantaine, confinement, assignation de chacun à son chez-soi, blocage des corps pour bloquer ce qui circule de corps en corps, comme toute vie : ce fameux virus.

Et c’est pour moi là qu’il faut creuser. Car cette bulle d’attention, cette mobilisation par la raison et l’émotion, est abondamment utilisée, par exemple, pour faire prendre conscience du réchauffement climatique, sans produire beaucoup d’effets. Où est donc la différence ? Pourquoi ça marche ici si bien ?

La différence est dans la neutralisation des corps. Leur mise en veille. L’injonction qui leur est fait de ne plus bouger, ou si peu. Elle est dans l’expérience physique et donc éthologique du confinement. C’est mon hypothèse. Dans la discipline qu’elle impose, oui, et les contraintes communes auxquelles elles nous assignent. Ces contraintes créent un ethos partagé. Si rare aujourd’hui tant nos vies sont individualisées, nos comportements des mosaïques, nos statuts inégaux.

(Je distingue ici, parce qu’ils sortent, les soignantes, les éboueurs, les livreurs, les SDF, les caissières, bref toutes celles et ceux par qui ce confort tient encore et qui eux, n’en disposent pas : c’est au contraire leur mise en danger actuelle qui protège et ménage la nôtre !)

Un affect commun donc ! Enfin ! Pour tous, partout, et même mondialement. Cet affect commun dont Lordon montre bien qu’aucune mobilisation politique ne peut s’en passer si elle entend produire quelque effet.

D’un seul coup, toutes nos habitudes — de déplacement, de consommation, de vie sociale, d’activité professionnelle, de modes de relation… — sont dynamitées.

Si l’on met de côté ceux qui sont au front (une personne sur huit environ), les télétravailleurs harassés, les mères célibataires assumant seules leurs enfants et évidemment les malades, il reste encore une moitié de la population environ pour qui le confinement réouvre une vraie disponibilité. Doublement. Disponibles tout autant par le temps libéré (pour ceux que la crise n’angoisse pas) que par l’inquiétude hautement aiguillonnante qui pousse à chercher, à mieux comprendre et à apprivoiser la menace. Disponibles aussi affectivement tant la fragilité toute neuve produite par la crise nous rend sensible et empathique aux autres.

Ce que je vais dire est horrible : mais le confinement des corps se révèle être une façon optimale de remobiliser un temps de cerveau disponible sur une durée suffisamment longue pour produire des effets. Bien sûr, cette attention est limitée, virtuelle et pervertie, mais elle est indiscutablement efficace. Ce qu’il faudrait, c’est activer et ouvrir cette capacité d’attention et d’empathie aux corps des autres pour tous les autres cas, si nombreux, où leur vulnérabilité est en jeu : vieillesse, maladie, migrations, accidents du travail, violences, harcèlement. Alors se déploierait une écologie de l’attention, à vocation sociale, que le covid révèle ici sur un seul axe.

  •  Viralité psychique et cycles du contrôle

Trollons un peu : au fond, pour 97% des gens, la charge virale du Covid se révèle moins physique que psychique. C’est à mes yeux une leçon étrange du confinement. Elle infecte infiniment moins nos corps qu’elle n’affecte nos psychés. Active nos peurs multiples, nos paranos, nos anxiétés. Notre hypocondrie. Nos insurmontables angoisses. Et donc notre soif inétanchable d’en sortir, par les certitudes fragiles qu’un flux tendu d’infos est censé nous apporter. Alors ça compulse dur. Les audiences des sites d’infos explosent. Ah cette construction hors sol et hors corps d’une espèce de vérité flottante sur les événements, qui finit par prévaloir sur le réel ! La contagion des trouilles est devenue pulvérulente. On la hume tous et toutes, fenêtres pourtant fermées, dans nos solitudes connectées dont les fils se touchent.

Conjurez cette peur par une discipline ancienne et presque archaïque : la quarantaine — celle de la peste si bien décrite par Foucault. Ajoutez-y le contrôle des populations, initiée historiquement sous la variole : biopolitique. Saupoudrez d’une pincée de tracking téléphonique : traçabilité. Puis secouez le shaker. Vous avez le poison et son antidote. Le pharmakon. Peurs puis réassurances partielles, en boucle, cybernétiques. 

Cycle du contrôle comme il y a un cycle de l’eau : orage de la contamination subite. Pluie des mesures et des ordonnances s’abattant dans les corps. Évaporation de la peur par les chairs confinées, qui alimentent en retour les cumulus d’infos et les clouds de données. Pluies numériques à nouveau, horizontales comme sous furvent.

Ce couplage entre l’angoisse et ses conjurations imparfaites est un must du psychopouvoir. Une machine de guerre qui tourne toute seule à plein régime parce que son carburant est en vous, inépuisable : c’est la peur de mourir — et de faire mourir.

Alors la délation nous brûle les lèvres. Chacun de nous est devenu menace, vecteur infectieux. Le voisin est une bombe biologique. La frontière qui excluait les migrants s’est rétrécie fulguramment : elle passe désormais par nos paliers, sépare nos couples, passe à l’intérieur de nos corps. L’obéissance s’introjecte, elle devient obéissance à nous-mêmes, au flic-surmoi qui pousse sur le terreau de nos trouilles et dont le flic-état n’est qu’un engrais presque inutile.

Ceux qui ragent contre la restriction hallucinante de nos libertés en si peu de temps et de façon si abusive ont intégralement raison. Sauf qu’ils voient rarement que le contrôle est une demande sociale massive. Le gouvernement n’aura même pas besoin d’imposer le port du masque ni cette appli d’inter-délation censée tracer les porteurs du virus. Il n’y pas de complot. Il n’y a jamais que des stratégies à l’arrache de gouvernements aux abois qui se raccrochent aux branches d’un paternalisme qu’on leur demande de fleurir, nous les enfants peureux.

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