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02/12/2020

Ilarie Voronca

PRÉPARATIFS DE DÉPARTS

 

Parmi les branches tremblantes
La visage de l'orage se montre.
Mais dans tes yeux revient la lumière.

ici il y a des îles très belles
Elles ont des boucles. Elles savent sourire,
Un navigateur passe, les salue.
Et longtemps encore leur crépuscule persiste
Parmi les églantiers ou les groseilles.

Arrêt aux frontières du sommeil
Là où les troupeaux se mirent dans les nuages
Et les bergers effrayés en même temps que les bateliers
Lisent les destins tracés par la foudre.

Les montagnes se regarderont-elles face à face ?
Ou seulement les eaux reposées dans les tuyaux de la
ville ?

Et pourtant les fleuves
Mourront comme des volailles ;
Des grandes forêts, les parfums
S'en iront vers les scieries avec les arbres.

La nuit essayera les fenêtres
Elle y mettra des cadenas de pluies
Il y aura des vents plus grands que les villes,
Des oiseaux becquetteront tes larmes.

Sauras-tu alors ramasser les paroles
Comme des ailes, en toi-même
Et ton cri écraser le silence
Comme un vin dans le grain de raisin ?

Mais seule, la voix restera
Comme le sel d'une mer assassinée.
Et les murailles s'en iront dans la nuit
Comme des barques détachées des rivages.

 

in Patmos, 1977

 

 

 

 

 

01/12/2020

Antonin Artaud - Tutuguri ou le rite du soleil noir

 

 

 

27/11/2020

Et pourquoi moi je dois parler comme toi ? - Anouk Grindberg

Magnifique Anouk Grindberg. Ce qu'elle ne dit pas dans cet interview, c'est que c'est un sujet qui la touche très directement en rapport avec l'histoire de sa mère et le rejet qu'elle-même a eu en tant que fille par rapport à ce qui a été perçu comme folie par les codes d'une société qui a empêché sa mère d'être ce qu'elle était, de se déployer dans son être, quand on nous empêche de voler, alors on peut se laisser submerger par les forces destructrices du repli.

 

Et-pourquoi-moi-je-dois-parler-comme-toi-1e-Couv.jpgSorti le 15 octobre dernier aux éditions Le Passeur.

Anouk Grinberg propose une constellation de textes d'art brut, des bijoux d'inventivité et de liberté, textes écrits par des hommes et des femmes relégués dans les marges des institutions psychiatriques.

 

 

Chez eux, l’imagination est en tête, les visions débordent, les identités sont multiples, et les sens sont à nu. L’enfance est partout, le réel est augmenté de dialogues avec des esprits et ils parlent couramment la langue du chaos ; le dedans est dehors. On dit d’eux qu’ils sont fous ou idiots.

 

À leur façon, ils portent aussi le monde. Ils disent, à corps et à cri : « Je ne suis pas ce que vous
croyez », ils font des danses de vie pour éclairer leurs chambres noires, ils écrivent au monde et le monde
n’entend pas ; ils créent sans le savoir, et nous nous inclinons devant la vie qu’ils portent en eux. Ils ont eu la pulsion d’écrire, comme on a la pulsion de la vie. Ils se fichaient d’écrire « comme il faut » ; ils
obéissaient à d’autres lois, inventaient des langues pour se tenir au plus près d’eux-mêmes. Ça jette des étincelles.

 

Nos cœurs sont à la fête, même quand c’est triste. On retrouve des frères, des sœurs, ou bien nous-mêmes, épluchés de nos falbalas. Avec les écrits bruts, on est à la source de pourquoi l’écriture vient, pour faire monter la vie, pour s’ébrouer du malheur et en faire des feux de camps, pour faire vivre l’esprit.

 

On ne comprend pas comment le manque de tout l’élémentaire produit cet oxygène. C’est un mystère. Et
en attendant de comprendre, je tourne autour et avec eux, je me sens vivante.

 

 

Anouk Grinberg est comédienne et artiste peintre. Ce recueil est un complément au spectacle qu’elle jouera en France en 2020-2021.

 

 

https://www.le-passeur-editeur.com/les-livres/litt%C3%A9r...

 

 

 

 

24/11/2020

Blanche

 

 

On voit de drôles d’oiseaux échoués sur nos plages
De drôles d’oiseaux !
Ils ont de l’écume plein les plumes
Ils ne bougent plus
Du sel plein les yeux qui ne s’ouvrent plus
…Au moins ils ne souffrent plus

Leur ramage se rapporte à leur plumage
On voit de drôles d’oiseaux
Qui arrivent par vagues
Corps mourants qui dansent
Bal atroce
Ils viennent chanter sans voix
Nous parler d’espoir et d’errance
De leur avenir pris dans des ronces
Ils viennent perdre nos regards dans l’vague
Et Bam ! En réponse
On ferme nos ports
Nos cœurs, nos portes
Ils s’enfoncent

Je revois ce petit rouge gorge
Allongé sur le sable
De loin on dirait la ruine d’un monde qui fait l’mort
Oui mais de près c’est un enfant
Qui dort qui dort
Petit prophète deplumé
Craché par la tempête
Minuscule poète
Petit rêve depouillé

On voit de drôles d’oiseaux échoués sur nos plages
Avant sur la rive
on trouvait des bouteilles et on lisait les messages
Mais les prières roulées dans des flacons de chair
On préfère les laisser couler
On laisse les chagrins se noyer
En pleine mer
Y’a tant de sos qui s’perdent
En pleine merde
D’oiseaux messagers qui viennent se crasher sur nos ombres
Et on oublie qu’dans c’monde
On est tous mi-grands mi-p’tits
Mi-grands mi-p’tits

Nous, On voudrait se reposer de nos soucis
Le plus loin possible des bains d’sang
Et ça s’comprend
Ici on d’vient barges alors comment devenir berges ?
On peut pas voir large
On peut que gamberger, se murger
Et puis, Bâtir des murs qui dissimulent mal le murmure de l’animal
Pour oublier que dans c’monde
On est tous mi grands mi p’tits
Mi grands mi p’tits

En restant mutique on s’mutile
En même temps que dire ?
J’me sens si impuissante c’est épuisant
Comment être utile ?
Ni mystique ni politique
Mon seul pouvoir est poétique
Et ce soir très hypothétique
Peut être que mon premier devoir
C’est juste de voir
Et de dire ce qu’en penserait
La petite fille que j’ai été :
Y’a des hommes à la mer
Des enfants en bas âge à bâbord
Et des mères dont les larmes débordent des canots de sauv’tage
Alors pour rester debout demain, humains
Faudra jeter des bouées
Et tendre des mains
Des mains !

Le cœur en miettes sur la main
C’est la que les oiseaux viennent se mourir
La voix tremble, s’étrangle et demande
Sans plier
Quitte à supplier
« Ouvrez les ports
Laissez nous dev’nir terres d’asile
Je me doute bien qu’ c’est compliqué
Mais on peut plus vivre comme des îles…
L’humanité est en péril
Si elle laisse ne serait-ce qu’un d’ces Hommes périr sans pleurer
Quand des corps coulent à pic
C’est l’urgence on agit
Toi tu prends l’temps d’reflechir
Mais leurs poumons qui s’ remplissent sont le sablier
Leurs poumons sont le sablier !
bordel ce gosse ça pourrait être ton fils
T’as toujours pas pigé ?!
Tu oublies qu’ dans c’monde
On est tous mi grands mi p’tits
Mi grands mi p’tits
…Raisonnement elliptique

Je vois de drôles d’oiseaux échoués
Sur mes pages
J’voudrais leur donner des noms
Des noms d’Hommes
Mais ils restent anonymes
Sans figure et sans âge
Masse informe qui dérive
Comme une tache de pétrole, de chloroform’ et d’bile

J’ai le cœur mazouté
On compte les morts !
Humanité j’écris ton nom
Mais je sais pas où t’es…
Alors les yeux salés
Mi ouverts, mi clos
Je rêve
Je vois de drôles d’oiseaux
Je vois de drôles d’oiseaux qui voguent
Et guident des bateaux qui volent
De drôles d’oiseaux qui voguent et guident des bateaux qui volent…
Je rêve et je me souviens
Que dans cette vie
on est tous
Si p’tits et si grands
Si p’tits mais si grands…
Ensemble

 

 

 

16/11/2020

Jeu de société de Guillaume Desjardins & Jérémy Bernard (2016)

 

 

 

15/11/2020

Victor Ozbolt  

 

Il y aura toujours

Ce rien qui nous échappe

Cette couleur qui fuit

Là-bas au crépuscule

Cette corde qui vibre

Dans des cœurs enflammés

Ces amours qui façonnent

Leurs corolles secrètes

Cette encre qui frémit

Envoûtée par les mots

Cet enfant qui déchiffre

Des fragments d'univers

Ces êtres chers qui glissent

Vers un astre inconnu

Il y aura toujours

Ce rien qui nous échappe

Nous ronge ou nous fascine

Sur les marches des jours

 

  

Merci à jlmi et Au hasard des connivences

 

 

14/11/2020

Lost Soundscapes: Iron Age Somerset

 

La moitié de ma famille étant originaire de cette région.... Lointains souvenirs donc !

 

 

 

 

Pour une nouvelle conscience : déclaration des droits et devoirs de l’individu conscient

 

par Sarah Roubato

I.

Quand les fondations sur lesquelles reposent l’organisation du monde se fissurent, chaque individu est en droit d’en questionner les fondements. Car par ces fissures sombrent déjà les plus fragiles mais tôt ou tard, l’ensemble des populations. 

Ce qui nous arrive, nous avons du mal à le nommer. Mais chacun sent que nous nous dirigeons vers un état du monde qui ne sera pas supportable. 

Cette crise nous met face aux limites d’un système mondial, aux échecs de nos gouvernements et face à nos modes de vie. Aujourd’hui les inégalités se révèlent sous une lumière impitoyable. Le répit qui est offert au vivant n’est que temporaire et artificiel. 

Nous sommes devenus à la fois victimes, bénéficiaires, outils et commanditaires du consumérisme néolibéral, c’est-à-dire d’un rapport à la vie, à nos besoins, à nos loisirs, au savoir, ou encore au soin basé sur une satisfaction immédiate et éphémère, vouée à se renouveler le plus rapidement possible et à nourrir la courbe exponentielle des profits de marchés dérégulés. 

Nous nous sommes laissés piéger dans un état de dépendance matérielle, économique, énergétique, intellectuelle et émotionnelle à laquelle nous consentons, et nous avons renoncé à croire que nous pourrions le changer.

II.

Mais au cours de son histoire, l’être humain a su tracer une ligne entre l’acceptable et l’inacceptable et a démontré qu’aucun état des choses n’est inexorable. 

Nous avons trop longtemps préféré nous accommoder des souffrances d’un état du monde que nous connaissons, plutôt que de risquer les incertitudes d’un changement nécessaire. 

Nous ne pouvons pas regarder la crise actuelle par la fenêtre, en espérant retourner rapidement à ce que nous appelons la vie normale. Nous l’avons déjà fait tant de fois. 

Et pourtant, que faire ? Comment prétendre se dresser contre ce qui nourrit toutes les grandes forces de ce monde et qui constitue la norme pour la plupart de nos contemporains ? Dénoncer, expliquer, donner à voir, analyser ? Nous savons déjà. À l’heure de l’information, le savoir seul ne mène plus à la raison. L’idéal des Lumières a avorté. Marcher, revendiquer, signer des pétitions ? Beaucoup de bruit pour si peu de changement. 

Nous savons que l’heure n’est plus aux petits gestes de chacun. Mais les individus que nous sommes devenus sont-ils encore capables de penser un commun et de s’organiser pour le faire advenir ? 

Le grand élan nécessaire ne peut venir que d’individus ouverts à une nouvelle forme de conscience, capables d’énoncer les principes sur lesquels ils veulent réorienter leur vie, de les appliquer avec exigence, de les défendre avec fermeté et de les transmettre avec conviction.

III.

Mon droit au bonheur ne saurait, à aucun moment, reposer sur la destruction du vivant ou l’atteinte à la dignité humaine. Ma liberté individuelle reste l’un des plus précieux lègues des combats passés, mais elle ne pourra plus être l’alibi qui justifie ma participation à la destruction des équilibres du monde. 

J’aspire à un mode de vie qui me permette d’habiter le temps, d’être là pour mes proches, de trouver du sens à mon travail, de m’ancrer dans mon voisinage et de restaurer mon lien au vivant.

J’aspire à une société qui considère les anciens et les enfants comme les deux pôles qui la tiennent et non comme ses éléments passifs. 

Je chercherai des manières de me nourrir, de me déplacer, d’éduquer, de me divertir, de m’informer ou encore de gouverner qui respectent la dignité de l’humain et qui préservent le vivant. J’encouragerai au mieux de mes capacités ceux qui déjà y travaillent.

Je chercherai parmi ceux qui expriment le monde, ceux qui me feront voir le réel dans sa complexité, qui nourriront mon imaginaire, et qui me donneront des outils pour distinguer ce qui est essentiel de ce qui ne l’est pas.

J’encouragerai une utilisation des nouvelles technologies qui n’efface pas la présence aux autres ni à ce qui m’entoure.

Je veillerai à ce que soit préservées dans chaque aspect de ma vie la diversité et la complémentarité des formes de vie, des opinions et des expressions dans le respect du droit.

J’exigerai des responsables politiques, que j’approuve ou non, qu’ils consacrent leurs mandats à trouver les moyens de préserver le vivant, à nous assurer le plus d’autonomie possible et à respecter toutes les professions essentielles à l’harmonie sociale. Qu’ils puissent envisager avec nous de nouvelles formes de gouvernance pour que les citoyens puissent être pleinement intégrés à l’exercice politique. 

IV.

Ces principes ne sont pas de lointains idéaux. Ils forment la boussole qui désormais oriente ma vie. Ils me rendent un pouvoir qui m’avait été confisqué : celui de décider au service de quoi je mets mon temps et mon travail. Car je l’ai compris, chaque geste que je fais et que je ne fais pas, agit sur le monde. 

Je sais que ces principes exigeront que je secoue mon confort, mes habitudes, que je recalibre mes priorités et que j’interroge mes certitudes. Que j’envisage ce qui semblait impossible, ou bien pour les autres. Je le ferai, car je sais que l’avenir en dépend.  

Pour ce qui ne dépendrait pas de mes choix personnels, j’exigerai que ceux qui peuvent agir le fassent, qu’il s’agisse de ma famille, de mes voisins, de mes collègues, de mon employeur, de mes formateurs ou de mes représentants. 

En énonçant ces principes et en m’engageant à les suivre, je gratte à nouveau l’allumette d’une conscience volée, celle d’appartenir à l’humanité et au vivant. 

 

(...)

Texte intégral : http://www.sarahroubato.com/po/nouvelleconscience/

 

 

09/11/2020

Les Djinns de Victor Hugo

 

Murs, ville,
Et port,
Asile
De mort,
Mer grise
Où brise
La brise,
Tout dort.

Dans la plaine
Naît un bruit.
C'est l'haleine
De la nuit.
Elle brame
Comme une âme
Qu'une flamme
Toujours suit !

La voix plus haute
Semble un grelot.
D'un nain qui saute
C'est le galop.
Il fuit, s'élance,
Puis en cadence
Sur un pied danse
Au bout d'un flot.

La rumeur approche.
L'écho la redit.
C'est comme la cloche
D'un couvent maudit ;
Comme un bruit de foule,
Qui tonne et qui roule,
Et tantôt s'écroule,
Et tantôt grandit,

Dieu ! la voix sépulcrale
Des Djinns !... Quel bruit ils font !
Fuyons sous la spirale
De l'escalier profond.
Déjà s'éteint ma lampe,
Et l'ombre de la rampe,
Qui le long du mur rampe,
Monte jusqu'au plafond.

C'est l'essaim des Djinns qui passe,
Et tourbillonne en sifflant !
Les ifs, que leur vol fracasse,
Craquent comme un pin brûlant.
Leur troupeau, lourd et rapide,
Volant dans l'espace vide,
Semble un nuage livide
Qui porte un éclair au flanc.

Ils sont tout près ! - Tenons fermée
Cette salle, où nous les narguons.
Quel bruit dehors ! Hideuse armée
De vampires et de dragons !
La poutre du toit descellée
Ploie ainsi qu'une herbe mouillée,
Et la vieille porte rouillée
Tremble, à déraciner ses gonds !

Cris de l'enfer! voix qui hurle et qui pleure !
L'horrible essaim, poussé par l'aquilon,
Sans doute, ô ciel ! s'abat sur ma demeure.
Le mur fléchit sous le noir bataillon.
La maison crie et chancelle penchée,
Et l'on dirait que, du sol arrachée,
Ainsi qu'il chasse une feuille séchée,
Le vent la roule avec leur tourbillon !

Prophète ! si ta main me sauve
De ces impurs démons des soirs,
J'irai prosterner mon front chauve
Devant tes sacrés encensoirs !
Fais que sur ces portes fidèles
Meure leur souffle d'étincelles,
Et qu'en vain l'ongle de leurs ailes
Grince et crie à ces vitraux noirs !

Ils sont passés ! - Leur cohorte
S'envole, et fuit, et leurs pieds
Cessent de battre ma porte
De leurs coups multipliés.
L'air est plein d'un bruit de chaînes,
Et dans les forêts prochaines
Frissonnent tous les grands chênes,
Sous leur vol de feu pliés !

De leurs ailes lointaines
Le battement décroît,
Si confus dans les plaines,
Si faible, que l'on croit
Ouïr la sauterelle
Crier d'une voix grêle,
Ou pétiller la grêle
Sur le plomb d'un vieux toit.

D'étranges syllabes
Nous viennent encor ;
Ainsi, des arabes
Quand sonne le cor,
Un chant sur la grève
Par instants s'élève,
Et l'enfant qui rêve
Fait des rêves d'or.

Les Djinns funèbres,
Fils du trépas,
Dans les ténèbres
Pressent leurs pas ;
Leur essaim gronde :
Ainsi, profonde,
Murmure une onde
Qu'on ne voit pas.

Ce bruit vague
Qui s'endort,
C'est la vague
Sur le bord ;
C'est la plainte,
Presque éteinte,
D'une sainte
Pour un mort.

On doute
La nuit...
J'écoute : -
Tout fuit,
Tout passe
L'espace
Efface
Le bruit.

 

 

04/11/2020

Virginie Despentes - Création d'un corps révolutionnaire - 16 octobre 2020

 

à écouter, partager, merci madame ! magnifique !

 

 

 

 

 

 

01/11/2020

La Fura dels Baus - ACCIONS (1984) Performance

La Fura des Baus est une compagnie de spectacle catalane née en 1979.

 

 

 

 

La Fura dels Baus - M A N E S' 2018

Un spectacle vu dans les années 90, un de ceux qui m'ont le plus marquée, le genre de spectacle cathartique où personnellement, je n'avais pas envie de rester seulement spectateur, c'était même un gros malaise d'être seulement spectateur, je connais des personnes qui sont sorties de la salle (totalement obscure où le public est immergé dans le spectacle), mais j'aurais absolument adoré jouer dedans, j'ai souvent cherché des vidéos sans trouver et là je vois qu'ils ont ressorti ce spectacle en 2018, je ne sais pas s'il a la même force et même violence que dans les années 90, peut-être bien.

 

 

 

 

27/10/2020

Anne Julien à Paol Keineg 

 

Eh Paol ! Tu m'entends ? Je parle par dessus l'océan

dans la langue muette. Paol, je parle sans, je viens de Brest

je parle la langue des français mais la tienne, je parle avec.

 

Je viens du quadrillage et de la ruine de guerre avant moi

je viens d'avant

et sans les mots de la terre et du vent de nos monts noirs

je parle à même la terre et le vent Je parle bouche sèche et fougères

même si je viens de Brest je parle par les ribins, Paol tu m'entends ?

 

J'aurais voulu ma langue pareille à mon pays, l'écorche sur les cailloux

le dur et la courbe le noir des corneilles noires du ciel-novembre

la nuit qui vient couvrir les lumières en feu sur la mer

et le chien qui court fou sur toutes les plages de Bretagne

 

J'aurais voulu ma langue pareille aux mousses sur la dune,

au caché dans le granit et qui s'entend doux

quand Youenn Gwernig chante, dans sa chemise

 

Mais j'ai la parole française taillée pour le cristal parole paternelle Paol

avec l'accent d'ici quand même qui pend à mon cou

la cloche des vaches quand elles rentrent à l'étable

les voitures du dimanche soir obligées de laisser passer les vaches

les vaches qui laissent leur bouse sur le chemin je suis l'enfant de ça

qui sent le pays sous la langue et sans

 

je suis l'enfant sans langue qui dit vent et vit an avel pour l'envolée

et qui ne trouve pas les mots pour dire la pluie et son gris

cette larme de morve et de crachins dans laquelle on s'aigrit

qui respire en nous qui sème des gens courbés dans les rues

pour traverser entres les gouttes mais on en sort mouillés pour sûr

puisque la pluie d'ici c'est du rideau

Tu vois Paol il me reste les brujun, les miettes pour les filles des villes

 

J'ai bien compris, tu sais, que la langue dans laquelle je suis née

ce n'était pas celle-là pour laquelle j'étais taillée

alors j'ai fait poète un peu pour me tirer par les oreilles

mais Paol tu m'entends ? La langue dans laquelle je marche

les bottes dans la terre et la main sur les talus,

 

jamais apprise et jamais oubliée

 

6 novembre 2012 

 

 

Merci à jlmi et Au hasard des connivences

 

 

 

 

Werner Lambersy  - La nuit de la méduse

 

jlmi 2014.jpg

 
collage jlmi 2014
 
 
 

 

 

Depuis des années, un requiem allemand me poursuit, me hante, par son déploiement d’ailes au-dessus de la clameur, comme les gouffres, le précipice, suivent celui  qu’ils savent sujet au vertige ! Le souffle ténébreux, l’essor de son ample partition, m’élève aux horizons vides sans pensée, consolation ni promesses ! Mais pas les psaumes, le régiment des chœurs, les poupées peintes de nos paniques, ce camouflage verbalisé de notre honte et l‘hymne insomniaque, dont nous abreuvons le silence d’un dieu, mis en scène par l’espérance, notre faute la plus grande, après l’illusion puérile de durer et l’abandon de notre liberté !

 

« Un requiem humain » disait Brahms ! Et jamais depuis, l’homme n’a mieux montré jusqu’où pouvait aller, sans fin, l’horreur collective de détruire, où notre hubris fait basculer l’harmonie du monde dans un tohu-bohu criminel par sa constante cruauté et la féroce gloire de se vautrer dans l’or ! La solution finale ne fait peur à personne, même si l’on sait que l’énergie noire dévorera la matière sombre jusqu’à l’extinction totale des soleils.

 

Il fait froid, et déjà sombre, ce soir de févier 1986, quand je me présente devant les grilles cadenassées de la villa où se tint en 42 la conférence de Wannsee ; depuis la gare, d’où je suis venu à pied, la neige a effacé mes pas ; je suis seul, dans un quartier bourgeois aux volets clos, où les chiens aboient comme hurlent des loups. Mon père, quarante ans plus tôt, invité lui aussi, roulait dans une berline officielle ; on salua militairement sa visite ; le Litterarische Colloquium Berlin m’attend demain pour une lecture traduite et publiée par Hitzerroth verlag de Quoique mon cœur en gronde ;personne n’est venu à ma rencontre…

 

Maintenant, Il fait presque nuit. On ne voit pas le lac ; on le sent proche. On imagine, sur le miroir éteint de l’eau noire, la lente, la légère, l’enveloppante avalanche oblique des flocons, traversée par les derniers hérons cendrés…Le Japon venait d’entrer en guerre ! On avait trouvé un piano à queue intact dans les faubourgs en ruines de l’hiver russe ; dans le désert cyrénaïque, des cornemuseurs en kilt, tête nue devant les troupes, couvraient les mitrailleuses, comme des oies sauvages qui à grands cris retournent au pays. On respirait mal dans l’U-boot en plongée sous les mines ! On respire mal dans la mémoire ! On meurt sur les mines du Mur.

 

Ne comptez pas sur les passants ! Les plus jeunes ignorent, les plus vieux préfèrent se taire ; entre les deux, ils ne descendront pas de voiture ; quelques femmes dont mon accent allumera les yeux, peut-être, plus tard…Mais leur demander un hôtel me semble impossible ; pourtant mes souliers de ville sont trempés, mon sac est lourd et j’aimerais dormir. On dit qu’au soir de la conférence Heydrich se permit un verre de cognac en compagnie des invités et que, de la terrasse, la vue sur les jardins et le vol des grands cygnes au-dessus du Wannsee était superbes. Il n’aurait pas été étonnant, qu’émus par l’alcool et le sentiment d’une victoire, ils chantent en chœur le Horst-Wessel lied ou Alte Kamarade.

 

Pataugeant dans la boue brunâtre d’un sentier forestier vers, au loin, une frange de lumières et sa rumeur de DCA autoroutière, moi, plein d’une Espagne pour qui sonne le glas, j’en étais aux  moersoldaten et, bientôt perdu par l’absence de repères, le bas du pantalon botté de glace et fouetté de fougères géantes, je ne voyais du ciel que le trou énorme de la nuit et le sulfure agité de la neige ; aussitôt, me revint à l’esprit comment, en 44, rue Rogier à Bruxelles, nous avions dégringolé nos trois misérables étages, pour voir passer depuis la rue les bombardiers   en route vers Berlin. Le grondement semblait sans fin ; le ciel, fermé à jamais !

 

Neige et nuit, nuit et brouillard ! Je ne sais plus où j’en suis. Ça dégouline d’images dans la corniche du cortex, les rigoles de l’hippocampe : chicots noircis de Dresde, Hiroshima jusqu’à l’os, forêts défoliées du Viêt-Nam. Que suis venu chercher ici ? Invité pour des poèmes. Rien d’autre. Fond de l’œil pour Œdipe !  Je n’en peux plus, pitié pour mes poèmes ! Le voile de Véronique, le saint suaire de Turin, le masque mortuaire de Dante sont des toiles de Myrian ou de Bacon, la photo d’une petite fille en flamme qui s’enfuit, ou les cantos pisans de Pound.

 

Il y en a trop ! Les fosses ne suffiront pas ! C’est donc  ici, au bord du paisible Wannsee, qu’on décida d’ensevelir dans les nuages, un par un, ou par groupes homéopathiques, un vaste peuple d’individus. Depuis chacun trimballe avec soi l’ombre d’un assassin qui lui ressemble comme un frère. Lorsque, pendant la guerre de Corée, les bougies mirent le feu aux cheveux d’ange du sapin de noël, ma grand-mère jeta une couverture sur l’incendie, l’étouffa, et vaticina à la tablée qui recommençait à s’empiffrer : pas op ! De koppe zulle rolle ! On avait oublié de tuer Cassandre et la bise dans les sous-bois avait pris la voix de ses 80 ans… 

 

Tout se mêle : les bruits, les voix, le chant secret de l’âme et les feuilles mortes qui s’envolent. Qui parle et qui ne parle pas ? Orphée, Orphée qu’es-tu venu chercher ici ? Retourne-toi et l’enfer retournera aux enfers ! Enfant sur le poste à galène du temps, je bricolais l’éternité. Père, ô père, pourquoi m’as-tu abandonné ? Au pied de la croix, il y avait Greta  Garbo, Marilyn et Miriam Makeba ; Pasolini de Patmos…J’écoutais  Bartók, Cage et Spike Jones comme du Bach. Je tombais avec cet homme, vu aux actualités Belga vox, qui avait lâché trop tard l’amarre du Zeppelin.

 

Le ciel reste avec de l’encre d’imprimerie sur les doigts qui laissent des traces sur le papier mais quelque part on a tourné le commutateur de la lune, et on y voit comme à travers d’un rouleau de piano mécanique ! Les vieilles bandes enregistrées sorties du placard de l’oubli ne tournent plus à la bonne vitesse : les voix d’alors semblent sortir empâtées de la bouche d’une famille d’ivrognes ou d’idiots. Les planètes dans l’univers, la dérive des continents et les hommes suivent la même voie : ils s‘écartent à des vitesses de plus en plus grandes vers le vide glacé. Je tremble comme un cheval de mine qu’on remonte à la surface !

 

On n’entend plus d’oiseaux ; plus d’étourneaux chercher, groupés, un arbre où se poser ; pourtant, ils chantaient autour de la villa, comme ils gazouillent encore sur le gazon fleuri des camps. La septième porte de Barbe bleue ouvrait sur la Shoa. « Mon père m’a tué, ma mère ma mangé » dit la chanson…Sœur Âme, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? Seulement la neige qui poudroie, la nuit qui merdoie, et la mort qui mordoie aux talons comme des chiens dressés…Et nos frères, où sont-ils ? « Cui-cui, répond l’oiseau bleu, je suis toujours vivant ! ». Déjà mon cœur chassait de sa volière toutes les perruches de l’enfance.

 

Parfois on devinait, parfois on ne voyait plus, le limbe entrevu à l’orée, comme les feux  d’un rafiot en difficulté, parti chaluter en haute mer dans les eaux froides de Thulé ; Père, mon père, tu as travaillé avec ardeur sur les lentilles Fresnel du phare battu par les flots furieux de ma jeunesse et du passé ; déjà, depuis ma naissance par un obscur novembre de guerre, ma poitrine jouait avec le mikado d’épingles de mon souffle ! Pour sauver le bébé, faute de médicaments, on me plongea alternativement dans un bain de glace puis d’eau brûlante ; ça passe ou ça casse, dit la sage femme. Père, ô père, après tant d’années de prison,  dis-moi : que cherchaient-ils de plus ceux qui, par un beau matin ensoleillé de janvier 42, s’étaient réunis dans cette villa pour régulariser l’horreur, organiser les ténèbres et tuer l’avenir ?

 

Je marchais en aveugle, je marchais sur la neige, je marchais sur l’eau qui devenait de la boue…les foules écoutaient à la radio le sermon  sur la montagne, les béatitudes imbéciles des trois dieux en un : Mao, Hitler ou Staline ; le monde  des banques et des curies se partageait les dividendes coloniaux du massacre impuni des peuples. Chaque matin, je passe tremblant de la bassine nocturne à la bassine chaude du jour ; ça passe et ça casse ! Ô mon amour, pardonne-moi ; l’armoire à pharmacie du ciel est vide ; il n’y a plus que toi pour faire et défaire lentement les bandes Velpeau de l’aube.

 

Je tourne en rond dans ce bois uniforme, inconnu et désert, en bordure des hommes où demain je lirai des poèmes inconnus conformes à mon désert ; et je passe et je repasse sur mes traces comme le renard suit les l’odeur et les signes de piste qui le ramènent à sa tanière : je revoyais, dans la villa de l’étrangère qui attendait de le voir divorcer, mon père laver son torse nu et son sexe, sous le grand robinet du jardin en hiver comme faisait, vingt ans auparavant, l’apollon guerrier des magazines nazis  ; je revoyais, dans l’unique mansarde où nous vivions entassés, ma mère passer et repasser devant moi, mal endormi sous l’édredon, pour habiller ses jeunes seins et son corps blanc, me laisser dans le noir, et sortir danser dans les rues en liesse avec les flonflons anglo-américains de la libération…

 

Le vent a tourné ; il vient du quartier des villas luxueuses et du lac derrière moi ; ça sent la vase ; c’est fade un peu comme dans la chambre froide d’un boucher ou le coin des tanneurs en dehors du village ; au pays de Goethe les camps de la mort n’ont jamais existé ; je n’ai jamais tué de chats ou alors, si peu mais je ne me souviens pas, puis il fallait …Mon père m’a raconté qu’à Hambourg, sous la pluie des vipères du napalm, il a vu un homme carbonisé debout sur son vélo, et que, dans l’eau huileuse du port, on voyait flotter des fantômes comme des asperges pâles sorties du sol.

 

Et j’erre dans ce bois aux troncs sombres comme des runes gravées sur le marbre noir d’une tombe ; dans ce labyrinthe envahi d’une mémoire de ronces et de racines autour des ruines d’un temple perdu ; dans les catacombes oubliées où sont alignés des millions de victimes ; dans ce berceau de crêpe funèbre où dorment, au fond de l’espace soyeux au-dessus de nos têtes, les enfants et les fœtus silencieux des femmes éventrées, gazées dans les bunkers ou mortes de faim. Ils savaient tous ! Mais qui pouvait y croire tant que tant d’hommes se ruaient les uns contre les autres ? Et j’erre parmi les feuilles mortes qui couvrent, cachent et couve la pourriture comme un collyre dans l’œil brouille la vue.

 

Le cœur a ses méthanes ; la folie, ses méthodes ; l’ordre (nouveau), ses graphiques à la place des hommes, comme on explique l’ivresse des profondeurs à ceux qui plongent masqués, et remontent éblouis par les monstres, les poulpes prédateurs, l’implacable appétit des seigneurs des abysses, auxquels ils se vanteront de ressembler sans états d’âme ! C’est ici, dans des fauteuils de cuir, sous les lambris dorés et les regards d’hôtesses pour l’uniforme des gradés,  que furent conclus les décrets de néant dont ils s’affirmeront les exécutants parfaits ! Est-ce cela qu’ils sont venus chercher ?

 

Pendant le procès, ma mère a brûlé tous les papiers, lettres et photos de son mari; jamais je ne le verrai en prison, où elle, bien qu’infidèle, ira chaque semaine ; est-ce le secret bien gardé de leur rencontre, de leur amour ou non, de leur complicité ou non, que je suis venu chercher ? Et qui parmi les hommes ne l’a pas fait avant moi ? Je ne parlerai jamais allemand, mais français et quelques mots yiddish que mon grand-père, trois fois décavé comme Cendrars, me confia coupé en deux, hémiplégique et mort entre deux langues, deux femmes et deux verres. Faudra-t-il toujours marcher dans les cendres et la suie des brûlis de l’histoire ?

 

Entre demi-vérité, demi-mensonges arrangés, la tête me tourne, et je m’assieds comme la momie inca dans son urne ! Au-dessus de moi, le manège des grands arbres muets s’emballe et je tente, à chaque passage, d’attraper la floche du nuage, la queue d’une image qui se dérobe et danse là-haut pour un tour de plus, un tour de mieux, une promesse de durer. A quoi pensent ceux qui lâchent des bombes sur les villes ou planifie la mort ethnique? J’entends du haut de la grande roue du troisième homme Orson Welles demander, en désignant, en bas, les points minuscules de la foule, qu’est-ce que ça fait si quelques uns disparaissaient…

 

Et j’ai pleuré !

 

Je pleure encore, transi, percé, curé, cureté, poncé, hypothéqué, tétanisé, comblé  jusqu’à l’âme, sans rien comprendre ni savoir pourquoi, devant l’indescriptible beauté, l’élégante perfection des équations de la matière, un rouge orange chez Rothko, un haute-contre dans solitude de Purcell, le saut de l’ange de l’être humain vers l’inconnu, la gamine qui saute à cloche-pied dans la marelle à la craie de l’amour et du destin…Qu’avaient-ils oublié ceux-là qui faisait d’eux les premiers morts, les coryphées hystériques, les histrions burlesques et sanguinaires de la danse macabre qui farandole derrière le linceul masqué de la brigue et du goût crépusculaire ?

 

Et je me lève !

 

A tout jamais ! Je suis poète et sur ma tombe Les jeunes filles éparpilleront les pétales de roses Et les hommes le myrte, déjà la nuit Fend le jour de son épée sombre…Et plus d’un a chanté ces chants Avec plus d’adresse plus de finesse que moi, Et plus d’un aujourd’hui dit mieux… Mais je marche. Ah ! C’est par une femme que je suis né ; pas une, mais plusieurs, dans la lignée des descendances ; toujours je marche vers la dernière, celle qui de mon chant fera une parole ; qu’il soit pur ou impur, pourvu qu’il chante la vie ! Un rescapé dans la ville de Dresde m’a confié que, dans les décombres, tous faisaient l’amour, n’importe qui avec n’importe quelle : c’était génétique, disait-il. Tout poème est une genèse urgente! L’amour d’une seule et le monde est sauvé !

 

Je trébuche, je tombe ; la tête me tourne. Où est-on lorsqu’on perd connaissance ? Pourquoi me rappeler soudain Corto Maltese comme un frère, pour avoir vu la photo d’Hugo Pratt à Venise, gamin vêtu du même uniforme fasciste au côté de son père et partant, comme Rimbaud, pour les désastres d’Éthiopie ; exactement comme à Anvers, on me verra, à trois ans, vêtu de l’uniforme noir de mon père avant la débâcle nazie, la séparation puis la fuite avec ma mère vers l’exil ambigu et solitaire des réprouvés !

 

Que serais-je devenu, qui m’a fait ? Est-ce moi ou l’histoire ? Question qui dépasse ma personne et que chacun peut se poser ! Cependant deux films : the fugitive kind et un jeune fou à la trompette ; deux  auteurs : Michaux avec La connaissance par les gouffres et Pessoa l’individualiste fraternel ; Ave verum corpus de Mozart et le War requien de Britten ; Charlie Parker, Billy Holiday et tous ceux dont le bois était fait de potences ; la voix, de papier abrasif et le passé de Rustines d’encre sur du papier.

 

Il fait noir, il fait nuit, il a toujours fait glauque, ombre et lumière, au fond du cœur obscur de l’homme ; les pyramides sont laides ; il n’y a pas de fenêtres et ainsi l’enfance ! Mon maigre sac, couvert de neige, pèse lourd aux épaules ; on dirait l’outre d’Éole qu’il suffirait, comme la poitrine, d’ouvrir pour que se déchaînent vents et tempêtes ; une bombarde, un biniou, qui portés à la bouche, lâcheraient la colère, les cris et la rancœur des suppliciés pour rien, leur désespoir impuissant des victimes innocentes. C’est la nuit de la méduse !

 

Cette forêt doit en plein jour représenter à peine une promenade, un parc agréable pour le voisinage et ceux de la ville, dont on entend faiblement battre le pouls sur le périphérique. Berlin n’est plus en ruines bien que, de chaque côté du Mur, il reste des trous de bombe non comblés, des cratères dans la conscience, un no man’s land miné sous la poussière grise du silence ! Dans le train, en épluchant mes papiers, les douaniers du secteur russe m’ont demandé si c’était « pour voyage d’affaire ou d’agrément ». La littérature semblait un mauvais prétexte !

 

J’avance, je m’avance sur la scène sans rideau devant la salle vide où s’est jouée la pièce, dont je n’étais pas l’auteur, quand le mal absolu voulait des marionnettes et un décor de guerre ; je suis perdu, je m’égare, c’est le trou noir, Troie après la prise, le pillage, l’incendie et la démolition des murs ; la mise à sac, la prise d’otages et personne pour me donner la réplique ! Se haïssaient-ils tellement ou aimaient-ils tant l’exécrable plaisir pervers qui triomphe de la peur par la victoire sur les plus faibles, ceux qui en deux heures, ici à la villa Marlier, ont justifié l’horreur pour les siècles à venir et la terreur comme toujours et pour toujours ?

 

Un instant, ma fatigue crût voir passer, derrière le rideau fermé des arbres, le gyrophare d’une voiture de police, d’une patrouille, d’une ambulance, ou que sais-je ? Peut-être me recherchait-on ? Un peu comme ces femmes qui m’ont sauvé les unes des murènes de la violence, les autres des aspics de la pensée, et la derrière des incendies qui se dévorent eux-mêmes, en m’apprenant à prendre sans priver, à donner sans réserve, enfin à recevoir sans remercier. Je marchais avant ces jours-là les yeux embués, le regard brouillé, sous l’espèce de masque porcin de l’époque contre l’ypérite et le sarin de l’amour…

 

Un immense merci à Jlmi pour avoir diffusé ce texte magistral de son ami Werner

http://auhasarddeconnivences.eklablog.com/l-oeil-la-plume...

 

 

 

 

 

 

 

 

22/10/2020

Nâzim Hikmet - La plus drôle des créatures - 1948

 

Comme le scorpion, mon frère,
tu es comme le scorpion
dans une nuit d’épouvante.

Comme le moineau, mon frère,
tu es comme le moineau
dans ses menues inquiétudes.

Comme la moule, mon frère,
tu es comme la moule
enfermée et tranquille.

Tu es terrible, mon frère,
comme la bouche d’un volcan éteint.

Et tu n’es pas un, hélas,
tu n’es pas cinq,
tu es des millions.

Tu es comme le mouton, mon frère,
quand le bourreau habillé de ta peau,
quand le bourreau lève son bâton
tu te hâtes de rentrer dans le troupeau
et tu vas à l’abattoir en courant, presque fier.

Tu es la plus drôle des créatures, en somme,
plus drôle que le poisson
qui vit dans la mer sans savoir la mer.

Et s’il y a tant de misère sur terre,
c’est grâce à toi, mon frère.
Si nous sommes affamés, épuisés,
si nous sommes écorchés jusqu’au sang,
pressés comme la grappe pour donner notre vin,
irai-je jusqu’à dire que c’est de ta faute ? Non,
mais tu y es pour beaucoup, mon frère.

 

Traduit par Hasan Gureh