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08/12/2021

Joost A.M. Meerloo

 

« Les hommes libres dans une société libre doivent apprendre non seulement à reconnaître cette attaque furtive contre l’intégrité mentale et à la combattre, mais doivent aussi apprendre ce qu’il y a dans l’esprit de l’homme qui le rend vulnérable à cette attaque, ce qui fait que, dans de nombreux cas, il aspire à sortir des responsabilités que la démocratie et la maturité républicaines lui imposent. »

 

 

 

Publié en 1956 et écrit par Joost A. M. Meerloo, M.D., instructeur en psychiatrie, Université de Columbia, conférencier en psychologie sociale, New School for Social Research, ancien chef du département de psychologie des forces néerlandaises :  Le viol de l'esprit : la psychologie du contrôle de la pensée, du menticide et du lavage de cerveau, San Diego.

version intégrale en anglais : 

https://ia803103.us.archive.org/15/items/TheRapeOfTheMind...

 

 

 

 

 

29/11/2021

Warsan Shire

Je veux rentrer à la maison
Mais ma maison est la gueule d’un requin
Ma maison est le canon d’un fusil
Et personne ne voudrait quitter sa maison
A moins d’en être chassé jusqu’au rivage
A moins que ta propre maison te dise
Cours plus vite
Laisse tes vêtements derrière toi
Rampe dans le désert
Patauge dans les océans
Noie-toi
Sauve-toi
Meurs de faim
Mendie
Oublie ta fierté
Ta survie importe plus que tout.
Personne ne quitte sa maison
A moins que ta maison ne chuchote grassement à ton oreille
Pars
Fuis moi
Je ne sais pas ce que je suis devenue
Mais je sais que n’importe où
Vaut mieux qu’ici.
 
 
Warshan Shire est une jeune femme britannique d’origine somalienne.
 
 
 
 

19/11/2021

Yi King - Le livre des transformations

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21/10/2021

In memoriam... Werner Lambersy lu par lui-même, Cathy Garcia & Jean-Louis Millet

 Werner 85x780.jpgLe poème
 est un rapport inconnu
 à la vérité
 
 la mort aussi
 
 le poème n'est pas la mort
 mais il passe
 par là
 
 la mort
 comme le poème
 passe par là où l'on ne peut
 qu'être seul
 
 la mort est poétique
 en ce qu'elle est sans retour
 
 le poème
est la mort de la mort
 
 
Werner Lambersy, un poète de passion, généreux, génial et immensément profond vient de nous quitter, j'avais publié quelques-unes de ses songeries inédites dans le n°22 de ma petite revue en 2007 et avec beaucoup d'émotion aussi des extraits de "La toilette du mort", dans le n°31. Il avait aussi écrit une présentation pour la quatrième de couv. de mon recueil "Mystica perdita", très modestement comme il a toujours su faire.
 
Werner Lambersy est né le 16 novembre 1941 à Anvers (Belgique), d’un milieu néerlandophone, a choisi d’écrire en français. Il a parcouru les États-Unis, le Canada, les Indes, la Chine et s'est fixé à Paris en 1982 où il est chargé de la promotion des Lettres au Centre Wallonie-Bruxelles. Son succès ne lui a jamais fait perdre sa liberté de parole, sa sensibilité libertaire et résolument anti-fasciste. Un combat qui touche directement son histoire personnelle, en témoigne le très long poème LA TOILETTE DU MORT paru d'abord dans la revue flamande Septentrion n°XXXIII/2004. Traduit dans de nombreuses langues, notamment en japonais, son univers poétique touche un public de plus en plus large et cosmopolite. Bien qu'il soit issu d'un milieu néerlandophone, il a choisi d’écrire en français : acte de résistance et d'antifascisme, dit-il, dont l'emblème inconscient guide toute son écriture. Il est l’auteur depuis 1967, d’une centaine au moins de recueils traduits partout à travers le monde. Fils de Juliette Rosillon, issue d’une famille aisée de la diaspora juive et d’Adolf Lambersy, intellectuel et homme de lettres autodidacte, partisan convaincu des idées du parti extrémiste flamingant VNV, engagé volontairement dans la SS en 1942. Un père et un fils aux idées totalement opposées, sans aucune possibilité de rapprochement. Le fils renié, ignorera jusqu’au lieu de la sépulture du père mort en 2002. C’est parce que j’avais été profondément touchée par la lecture de "La Toilette du mort" (Ed. L'Age d'Homme, 2006) qui évoque puissamment ce terrible fardeau héréditaire que j’ai eu envie d'en proposer un extrait dans le n°31 de ma revue avec l'accord de l'auteur. Je vous encourage à lire ce recueil dans son intégralité, y figure aussi un autre texte, à propos d’un autre homme de lettres, Ezra Pound, poète américain émigré en Italie en 1924, égaré lui aussi dans les théories fascistes et mussoliniennes, mais qui reconnaitra publiquement sa terrible erreur.
 
Et si vous n'avez jamais lu Werner Lambersy, c'est le moment, l'homme est parti poursuivre sa route d'âme mais sa poésie est éternelle parce qu'intemporelle. Vous trouverez de nombreuses citations et références à son œuvre sur ce blog et ici : http://wernerlambersy.eklablog.com/

 

Werner est aussi le très proche ami d'un très très proche ami et complice de création, Jean-Louis Millet, qui tenait pour lui le blog mentionné ci-dessus et c'est donc l'hommage de Jean-Louis pour son ami que je souhaite partager ici (et suis très honorée d'en être, le texte de Werner que je lis dans la vidéo, "La déclaration", est une perle d'amour dédiée à sa compagne et épouse que j'ai eu le plaisir de publier aussi plus récemment dans la revue).
 
Mes pensées vont à elle et à tout leurs proches.

 

merci à Recours au poème

 

 

 

20/10/2021

Charles Géniaux - Naïa la sorcière - 1899

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"Naïa la noire, la sorcière de Rochefort-en-Terre, intrigue depuis plus d’un siècle. Sorcière sans sabbat, sans diable et bien sûr sans balai, elle continue à s’environner de mystère… On ne trouve nulle part sa trace, il semble que son apparition et sa disparition soient advenues comme par surprise, et sans témoins. On lui prête beaucoup de talents qui relevaient de la sorcellerie : elle prédisait l’avenir, maudissait en invoquant le démon Gnâmi, et ne mangeait jamais. Dotée du don d’ubiquité, elle était insensible à la douleur, et ne craignait pas le feu. Elle soignait les villageois de manière empirique, mais pas forcément magique : elle réparait les entorses et les fractures, soulageait les maux divers, du ventre ou de la poitrine, fabriquait ses remèdes. Les légendes des cartes postales qui la représentent divergent sur sa fonction : sorcière, guérisseuse, vieille femme, ou simplement servante… L’une d’elles la représente s’apprêtant à lire dans la main d’une jeune paysanne."

 

Dans "La Vieille France Qui S'en Va", Charles Géniaux décrit sa rencontre au début du XXième siècle avec la sorcière du village. 
" Elle me parut une femme robuste de soixante années. Ses traits, son front ridé, pouvaient être d'une centenaire, cependant que ses mains charnues et solides démentaient la vieillesse précoce du haut de son visage".

Vieille femme à l'allure sévère, dotée du bâton noueux des sorciers, Naïa s'était fait la maîtresse d'un lieu digne de son personnage, vieux, intemporel et mystérieux : le château de Rieux. On la disait immortelle. Car de mémoire d'homme, on avait toujours connu la même silhouette vieille, sombre et vigoureuse. Naïa semblait échapper aux lois du temps. Elle ne mangeait ni ne buvait car, disait-elle, "Est-ce que les anges mangent ? Nous n'en avons pas besoin non plus." Et jouait ainsi de son rôle de sorcière presque avec amusement.

 

Car on racontait beaucoup sur Naïa. Ses exploits fascinaient les populations alentours. Elle possédait le don d'ubiquité, faisait parler les feux dont le cuir de sa peau était insensible, lisait l'avenir, communiquait avec l'esprit de "Gnâmi" : "J'ai la puissance et Gnâmi est plus fort que la mort !". A la question de qui était Gnâmi, elle répondait : "Gnâmi est Celui qui peut, Celui qui veut, Celui qu'on ne voit pas."
En réalité, Naïa était une femme intelligente et instruite. Charles Géniaux rapporte qu'elle lisait même les journaux. C'était la fille d'un rebouteux de Malensac et avait hérité de dons de ventriloques et de plusieurs tours de saltimbanques. Ainsi s'était construite et perpétuée la légende de Naïa, la "chaman" de Rochefort en Terre.

 

L'éditeur Stéphane Batigne a traduit le récit de Charles Géniaux (1899) jusque là non disponible en français et l'a publié en 2019 : 

À la toute fin du dix-neuvième siècle, l’écrivain et photographe Charles Géniaux séjourne à Rochefort-en-Terre. Il y découvre l’existence d’une mystérieuse créature rôdant dans les ruines du vieux château de Rieux : Naïa. Cette femme sans âge et sans domicile connu manipule les braises, voit dans l’avenir, ne mange jamais et a le don d’ubiquité. Il n’en faut pas plus pour qu’on lui prête une réputation de sorcière. Avec ce récit, publié en anglais en 1899 dans la revue britannique Wide World Magazine, Géniaux mène une véritable enquête sur le personnage de Naïa. Il va à sa rencontre, recueille des témoignages, croise les informations. Sans oublier de prendre des photos de la «sorcière de Rochefort».

 

"Elle se tenait là, dans sa majestueuse laideur, solennelle et imposante comme une pythie des anciens temps. Nous nous observâmes l’un l’autre en silence. Ses yeux inspiraient l’effroi : enfoncés dans leurs orbites, de teinte crémeuse, vitreux comme ceux des morts. Ses mains, larges et osseuses, reposaient sur un bâton épineux et une sorte de châle sans couleur, couvrant en partie sa tête et ses épaules, tombait jusqu’à ses pieds. De longues mèches de cheveux blancs s’échappaient en désordre de sa capuche. Une volonté indomptable était imprimée sur son visage ridé, avec une expression d’intelligence encore plus frappante que l’affreuse laideur de son apparence."

 

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Paol Keineg

Il pleut sur les coqs de bruyère

Il pleut sur les constellations de bouleaux blancs

Il pleut sur les charrues matinales barbouillées de terre glaise

Il pleut sur le pain chaud au sortir des fours visités d'un gros feu tranquille

Il pleut sur le poitrail des chevaux rubiconds

Il pleut à verse sur la pelouse des toits lacustres baignés de merles et de bouvreuils

Il pleut sur les femmes obstinées à emplir les églises par l'entonnoir des porches

Il pleut sur les planchers d'aiguilles de sapin sur l'escalier des mousses remuées

de salamandres

Il pleut sur le lac tranquille des âmes simples

Il pleut sur les hommes lourds et muets

Je m'éveille

Et je m'assois sur les talus limpides

Et je m'installe sur la fesse des montagnes de laine

Et je compte

Et je compte

Las de l'exil

J'approche de la table, le banc

Et à la clarté des couteaux

Je laisse plonger en moi les racines du pain

Plus loin que les matins de globules rouges

Plus loin que le sang caillé des bruyères où rament les éperviers

Plus loin que les lièvres blancs et gris et que les cheminées qui reprennent haleine

Plus loin que les courts matins d'hiver qui voient passer dans l'œil des enfants la caresse

des étangs sauvages

Plus loin que les chevaux qui hennissent rouge au cœur des patries effilochées

Plus loin que la végétation des colères inextricables qui lancent leurs lianes parmi

les hommes en démolition

Plus loin que les migraines veloutées qui grattent et qui mordent

Plus loin que les aurores boréales brûlées de banquises à la rencontre des pays de rosée

Plus loin que les destins limés à ras de rotule

Plus loin que la braise flambante de l'œil

LE SILENCE

Le champ clos du silence

La fermentation du silence

Qui butte contre les vitres

Hommes je vous parle d'un temps qui nous appartenait plus

Mais d'un temps artésien qui sourd au moindre coup de pioche

Je vous parle du temps où l'on bâtissait les forêts

Du temps où chaque fleur recevait des hommes le sel du langage

Du temps où cette terre était hantée d'un peuple solennel

C'était du temps où l'homme était un frère pour l'homme

Où les hommes se disaient bonjour du haut de leurs collines

Où les hommes chaque matin saluaient le lait de la pluie

J'ai compté

La rose du ciel vert

Les nasillements d'hirondelles à ras de cheminée

Les impulsions d'aubes feuillues chez les hommes qui naissent à eux-mêmes

La dépossession d'une patrie entière  

Et au bout de l'océan

Les cocons de nuit

La course droite des sangliers

La plainte des moissons moisies tramées d'insectes vidés

Au bout de l'océan

Les campagnes fugueuses et les villages en quinconce débordant du fatras des moissons

Au bout de l'océan

Le poil humide des chevaux de cristal

Le corail des lavoirs et des sources

Les chiens roux lisses de sommeil

Au bout de l'océan

La machine des bocages explosifs

Les gradins de l'aurore parmi les arbres craquants

Au bout de l'océan

Le rire des sauterelles

Le maquis des congres et des lamproies

La connaissance ininterrompue de la mort

Au bout de l'océan

L'établissement des hommes lucides

Inventant une patrie délibérée

Dressant sur les promontoires des villes de pierre des animaux de chair

Au bout de l'océan

Les reflets battus d'oiseaux rares

Le sifflement de la vapeur dans les poumons et les poignets tendus

Au bout de l'océan

La confusion des paroles et des gestes

La Visitation d'étranges bêtes brûlantes agitées de soubresauts

La Visitation massive de boules de feu

JE TE CRIE PAYS

Pour tes éblouissements d'yeux dardés

Pour tes contrebandes de chaleurs farouches

Tes généalogies engluées

Tes granits poreux et glacés

Je te crie pays

Pour tes fouillis de luzerne à fleur de peau

Tes pur-sang purulents qui verdoient de sulfure

Tes murs d'écurie écrasés par le coups de pied des chevaux

Pour vous tous qui êtes moi

Ou plus encore

Vous tous qui êtes plus que moi

Et je vous entends tourbillonner dans la dérive des silences giclés

ET JE CRIE

Suicides mauves

Derrière les persiennes clauses

Enfants rachitiques que l'on repousse du bout du pied

Hommes qui traversez la vie comme on traverse un long tuyau humide

Paysans coagulés tronc à tronc conduisant de la voix les ruées des troupeaux

Soleils que l'on dirige à bout portant contre le cœur des chevaux

J'ai vu mourir dans la nuit blonde

Les enfants couleur de nacre et les filles brunes surgies du lait

J'ai vu tomber par touffes l'ardoise des toits inertes

J'ai vu proliférer les marécages aux lèvres des collines

Il faisait un temps de flammes vertes

Un temps de poussière d'acier

Un temps d'yeux germés

Et j'ai vu sous les portières du Ponant

S'effriter les enfants pâles et dilatés

Lourds héritages de fatigue

D'espoirs séquestrés

De forêts en gestation

Chroniques blettes de chanteurs vibrant dans la lumière des branches

Pays de paille grise

Pays d'humidité redoublant de violence

Pays d'attente et d'éboulis

Je contemple ce pays bâti de côtes et de criques

Cerné de climats douceâtres

Traqué de tourbes révolues

Outrepassé de tumeurs pâles et de pustules

Où il n'y a pas de place pour le paysan seigneur des terres immobiles

Pour le prolétaire en usine combattant les négoces et les engrenages féroces

Soudain nous prend en route

Le mal taillé en coin

Le mal qui vrille et qui taraude

Le mal qui fore et qui perfore

Le mal qui force chaque pore

Le mal mèche de tarière

Le mal douleur de vilebrequin

LE MAL DU PAYS NATAL

Mes frères, mes frères

Hommes brûlants plantés d'épines

Hommes tranchants à l'écoute des séismographes

Hommes de mon pays et d'ailleurs

Buvez aux geysers de l'humanité

Appareillez pour de grands hommes lourds de justice

Rassemblez vos propos acérés depuis la pulsation des estuaires

Jusqu'aux profondeurs de l'étable

Hommes simples assis dans votre étable fermée

Hommes empêtrés de tabous et d'interdits

Je vous entends pourtant crépiter dans les flammes dévorantes de l'esprit

Hommes liges des talus en transe et des villages abandonnés

Hommes brodés urinant le long des fossés

Hommes de vieilles candeurs célébrant des divinités aux joues roses et fanées

Et vous aussi, hommes des villes collectionneurs de meubles et d'ustensiles

Hommes émaciés pourrissant sur la muqueuse des villes étrangères

Vous partagez nos démangeaisons de liberté

Hommes puissants disputant la sérénité de l'orgue et des esplanades

Hommes croustillants héritiers de toutes lèpres et de toutes famines

Hommes trop humiliés les poings fermés de fureur

Terrés dans le tanin de vos chairs meurtries

Il n'y a pas de passé en Bretagne

Seulement un imperceptible mouvement des lèvres

Au détour de petites phrases anodines et friables

Seulement un présent de grossières en justice

Un avenir barré de violence et de poussière

Il n'y a pas de passé en mon pays

Sinon un bourdonnement d'hommes réfractaires

Je revois les genêts sur l'urine sèche

Les manoirs de quartz entourés de haies

Mais je ne peux m'asseoir longtemps dans l'herbe

Les déportations massives continuent

Nous avons chaud à nos fleuves

Nous avons chaud à nos relents d'alcool

Nous sommes un peuple hauts fourneaux

Un peuple coulé d'aubépine

Nous ne capitulons pas

Je m'arrête près des herses et des rouleaux

Je mâche mes premières pousses de liberté

J'ouvre l'éventail des champs labourés

Et notre peuple accompli soudain des révolutions étincelantes à la face du monde

Un peuple vaincu s'exerce au maniement des marées montantes

Je les vois qui s'assemblent tous sur les places

Bûcherons de l'aube arrimés aux cotres du soleil

Défricheurs herbus et ruminants jetant les grappins dans un passé interdit

Écoliers ternes et appliqués établissant soudain des relations de cause à effet

Ouvriers analogues s'éveillant avec lenteur au creux des faubourgs crispés

Grappes de femmes lourdes enracinées dans la douleur des hommes

Ouvriers en grève exigeant droit de regard et de pression sur les tubulures du pays

Colleurs d'affiches, vendeurs de journaux, distributeurs de tracts, porteurs de pancartes

Étudiants insolents et nerveux se dérobant avec véhémence

Aux haleines fétides, aux visages craquelés

Écoliers rieurs éprouvant du pied le fragile équilibre de l'eau et du feu

Syndicalistes vingt fois licenciés aux gestes robustes d'hommes mesurant l'éternité

Paysans matraqués à bas de leur tracteur qui le soir sortent les livres précieux sur la table

Vous êtes la Bretagne qui vient au feu

Vous êtes la Bretagne qui s'ouvre aux vents du monde

Aujourd'hui je vous le dis

Nous allons procéder à des glissements de terrain

Il y aura des sursauts de lumière dans le brouillard des solitudes

Et l'angle des fenêtres écumera de fougères

Alors, nous nous installerons dans l'odeur des charpentes et le soulèvement des toitures

Pour des émeutes de tendresse

Aujourd'hui je vous le dis

Un peuple nouveau émerge lentement qui se ménage des moissons exemplaires

Un peuple nouveau se dégage des siècles gluants

Ce pays chloroformé

Ce pays bruissant d'espoirs clandestins

Rouvre les yeux sur les banlieues surmarines

Que naissent en moi les pluies câlines

Pour humecter les campagnes polychromes

Que saignent les fougères fripées pour le plaisir des hommes qui tâtonnent

Qu'éclatent les bouches captives de mon peuple enfanteur d'hirondelles

Que se redressent les maisons arrachées à la matrice des frondaisons liquides

Que s'éveille mon peuple aux quatre coins du monde matinal

 

in Hommes liges des talus en transe

P.J. Oswald éd., 1969

 

 

 

14/10/2021

Conférence avec Aurélien Barrau, astrophysicien

Intervention d'Aurélien Barrau, Astrophysicien à l'évènement Une époque Formidable qui s'est tenu à Lyon, le 12 octobre 2020 sur la thématique suivante : de la Terre à l’espace, un même défi éthique ?

Aurélien Barrau est astrophysicien, et exerce notamment au Laboratoire de Physique Subatomique et de Cosmologie (CNRS-IN2P3).

Il y a un an.... Radical, Aurélien Barrau ? Mais non, c'est notre modèle de société qui est radicalement débile et mortifère.... y'en a marre de galvauder le sens des mots.... je suis radicalement contre l'avide folie de ce système basé sur de pures fictions....

 

 

ou l'essentiel en version ultra courte ( Global Positive Forum 2019) :

 

 

 

 

08/10/2021

Rosa Chávez (Guatemala)

La femme rivière, la femme ouragan, la femme nuage éveillé, la femme champ de maïs, la femme eau, la femme montagne, la femme cri, la femme pierre, la femme enchantement, la femme cerf, la femme serpent, la femme mot, la femme chanson, la femme plaisir, la femme vide, femme justice, femme tortilla, femme aliment, femme cellules, femme brûlante, femme esprit, femme folle, femme plante, femme mystère, femme jaguar, femme chemin, femme question, femme salive, femme temascal, femme lame, femme arôme, femme gouine, femme guérisseuse, femme médecine, femme d'avant, femme deux esprits, femme présente, femmes maintenant, femmes ici, femmes nous sommes, femmes nous renaissons, femmes nous rions, femmes nous chantons, femmes nous jouissons, femmes nous luttons.

 

La mujer rio, la mujer huracán, la mujer nube despierta, la mujer milpa, la mujer agua, la mujer montaña, la mujer grito, la mujer piedra, mujer encanto, la mujer venada, la mujer serpiente, la mujer palabra, la mujer canto, la mujer placer, la mujer vacío, mujer justicia, mujer tortilla, mujer alimento, mujer células, mujer ardiente, mujer espíritu, mujer loca, mujer planta, mujer misterio, mujer jaguara, mujer camino, mujer pregunta, mujer saliva, mujer temascal, mujer filo, mujer aroma, mujer tortillera, mujer curandera, mujer medicina, mujer de antes, mujeres dos espíritus, mujer presente, mujeres ahora, mujeres aquí, mujeres somos, mujeres renacemos, mujeres reímos, mujeres cantamos, mujeres gozamos, mujeres luchamos.

 

traduction : Laurent Bouisset

 https://fuegodelfuego.blogspot.com/2021/09/poemes-de-rosa...

 

 

 

27/09/2021

Martin Caparrós


Martín Caparrós est un journaliste et écrivain argentin né à Buenos Aires le 29 mai 1957, son livre La faim que j'ai lu avant sa sortie (épreuves non corrigées) en 2015 est un des livres qui m'a le plus bouleversée, il est à lire, à faire lire, à étudier même. Ci-dessous, quelques citations :

 


(…) Le Niger compte un million de kilomètres carrés, dont seuls 40 000 cultivables. Partout ailleurs vivent  des bergers nomades qui gardent quelques 20 millions de têtes de bétail : chèvres, moutons, ânes, chameaux, zébus. Le prix des médicaments pour ces animaux ˗ antiparasites, vaccins, vitamines ˗ est monté en flèche depuis que le Fond Monétaire  a obligé le gouvernement à fermer son Office national vétérinaire, ouvrant son marché aux multinationales. Depuis, les bergers, de plus en plus nombreux à perdre leur troupeau, ont dû fuir vers les faubourgs de Niamey — ou des capitales alentour : Abidjan, Cotonou. C’est encore le Fond monétaire qui a obligé le gouvernement nigérien à fermer ses dépôts de grains — environ 40 000 tonnes de céréales, principalement du mil — lesquels servaient  à intervenir lorsque les sécheresses répétées, les invasions de sauterelles ou la soudure annuelle affamaient la population. Le Fond considérait que ces interventions faussaient le marché ; le gouvernement, pris à la gorge par sa dette extérieure, dut plier.

Le Niger est le deuxième producteur mondial d’uranium : ses réserves au milieu du désert sont immenses ˗ et l’uranium est l’un des minerais les plus convoités. Pourtant, le pays n’en tire pas beaucoup de bénéfices : l’entreprise d’État française Areva a toujours eu le monopole* de son exploitation et la redevance qu’elle payait à l’État nigérien était dérisoire. 

* jusqu’en 2007, depuis les Chinois ont rejoint la parti, l’auteur en parle plus loin

 

(…) Le Niger dépense cinq dollars annuels par habitant en matière de santé. Les États-Unis, par exemple, en déboursent 8600 ; la France, 4950 ; l’Argentine, 890 ; la Colombie, 432. En 2009, il y avait 538 médecins dans tout le Niger, un pour 28000 habitants, alors que dans un pays moyennement riche comme l’Équateur, les Philippines ou l’Afrique du Sud, on en compte un pour 1000. Ce chiffre figure dans une publication officielle du gouvernement qui précise que l’année suivante, en 2010, il n’en restait que 349 ; un médecin pour 43 000 habitants. L’émigration de ceux qui savent ou peuvent et veulent échapper à la misère et aux maladies génère un surcroit de maladies et de misère. Les pays riches — qui dressent des barrières murs bateaux mitrailleuses pour stopper les migrants au bord du désespoir — font venir volontiers les rares professionnels qui parviennent à se former dans ces parages désolés.


(…) Au commencement, il y eut la chasse et le trafic d’esclaves : à partir du XVe  siècle, certains Arabes et certains Européens décimèrent une bonne partie de la population d’Afrique : la moitié, affirment certains historiens. Ensuite, l’invasion européenne à la fin du XIXe siècle démolit ce qui restait des économies africaines. Les industries locales furent démantelées, le commerce ruiné, les terres occupées, les cultures vivrières remplacées par des produits convoités par les métropoles.


(…) Si nous mangions tous comme les Américains, qui avalent entre 800 et 1 100 kilos de grain par an et par personne, surtout par le biais de la viande que ce grain a produit, la récolte mondiale de céréales pourrait nourrir 2,5 milliards de personnes. Si nous mangions tous comme les Italiens, qui consomment deux fois moins de viande, soit environ 400 kilos de céréales par an, on pourrait nourrir 5 milliards de personnes. Si nous mangions  tous selon le régime végétarien des Indiens, nous pourrions nourrir 10 milliards de personnes. 


(…) Dharavi était un marais périphérique cerné par deux voies de chemin de fer et habité par quelques pêcheurs.  Aujourd’hui, incrusté au-milieu de Bombay, c’est le plus grand bidonville d’Asie, ruelles étroites sales puantes, des gens, des gens et encore des gens, des animaux, des cris : la densité de tout espace indien puissance huit. Dharavi est un agrégat de mondes très divers, un million de personnes et une douzaine de communautés différentes agglutinées dans moins de deux kilomètres carrés.


(…) La moitié des habitants de Bombay n’ont pas de toilettes et chient donc où ils peuvent. Il y a quelques années, on a calculé que six ou sept millions d’adultes chiaient chaque jour dans les bidonvilles de Bombay : si chacun évacue une livre, cela signifie quelques 3000 tonnes de merde tous les matins – dispersée dans des ruisseaux archi immondes ou s’amassant autour des huttes et des allées.
L’absence de toilettes entraine bien-sûr des problèmes sanitaires extrêmes : dans les bidonvilles de Bombay, deux morts sur cinq sont dues à une infection ou à des parasites à cause de la contamination de l’eau et faute d’égouts. Cela entraine aussi d’autres problèmes : les femmes, qui ne veulent pas que les hommes les voient, y vont en groupe avant l’aube ; elles s’aventurent parfois sur des terrains éloignés où les rats et les serpents leur tiennent compagnie. Où les attendent parfois des hommes pour les violer, si elles s’écartent trop.

 

(…) En 1880, un journaliste militant du nom de William Stead est engagé comme rédacteur en chef d’un journal anglais du soir à tendance conservatrice appelé Pall Mall Gazette. Stead le transformerait du tout au tout. Sa mission, écrivait-il, consisterait à « œuvrer pour la régénération sociale du monde ». Pour ce faire, il produisait des récits vivants, écrits à la première personne dans une langue simple et presque violente, illustrés de dessins, plans, cartes, photos, grands titres, qui racontaient des histoires d’individus des plus misérables. Son plus grand succès est une série sur la traite des blanches qu’il intitula "The Maiden Tribute of Modern Babylon". Pour expliquer comment fonctionnait la vente de fillettes aux bordels londoniens, il organisa, moyennant la somme de cinq livres, l’achat d’une fille de treize ans pour la prostituer. La série fit grimper le tirage du journal à 120 000 exemplaires ; grâce à sa répercussion, le Parlement anglais décida de porter l’âge de la majorité sexuelle de 13 à 15 ans. En même temps, Stead serait jugé et condamné à trois mois de prison pour l’achat de la mineure.»

 

(…) Alors que 200 milliards de dollars atterrirent sur le marché alimentaire, 250 millions de personnes tombèrent dans l’extrême pauvreté. Entre 2005 et 2008, le prix de la nourriture augmenta de 80 % (…). Quelques gouvernements tombèrent, les prix finirent par chuter, des millions de personnes basculèrent dans l’extrême pauvreté et le monde eut plus d’affamés que jamais dans son histoire. Ils atteignirent pour la première fois le milliard de personnes.

Un milliard d’affamés.

 

(…) « La nourriture est le nouvel or », écrivit alors un journaliste du Washington Post, dans une formule qui fit mouche : elle signifiait surtout que ce n’était plus un bien de consommation mais un bien de thésaurisation et de spéculation, et pas n’importe lequel : le bien dont le prix avait le plus augmenté durant les dernières années.

Pour beaucoup, cela signifiait qu’ils avaient cessé d’en manger.

 

(…) Elles s’appellent Archer Daniel Midlands, Bunge, Cargill, Louis Dreyfus et on les appelle, cela va de soi, ABCD. Elles contrôlent à elles quatre 75 % du marché mondial  des grains : les trois quarts des grains de la planète. En 2005, leur chiffre d’affaires s’élevait à 150 milliards de dollars ; en 2011, à 320 milliards.

 

(…) Aujourd’hui, le ravitaillement alimentaire mondial doit non seulement se battre contre une offre moindre et une demande accrue de grains réels, mais les financiers ont en outre créé un système qui augmente artificiellement le cours futur des grains. Résultat : le blé imaginaire détermine le prix des céréales réelles, puisque les spéculateurs — autrefois un cinquième du marché — sont aujourd’hui quatre fois plus nombreux que les acheteurs et les vendeurs réels. Aujourd’hui les banquiers et les spéculateurs sont assis au sommet d’une chaîne alimentaire : ce sont les carnivores du système, ils mangent tout ce qu’il y a en dessous.


(…) 

« Il y a une lutte des classes depuis vingt ans, et ma classe l’a gagnée. Nous sommes les seuls à avoir vu leur taux d’imposition baisser de manière spectaculaire. En 1992, les 400 personnes qui ont payé le plus d’impôts aux États-Unis avaient un revenu moyen de 40 millions de dollars. L’an dernier, le revenu moyen de ces 400 personnes étaient de 227 millions, soit cinq fois plus. Durant cette période, la proportion de ce qu’ils ont payé sur leurs revenus est passée de 29% à 21%. Grâce à la baisse de ces impôts, ma classe a gagné la guerre : ce fut un vrai carnage. »

Warren Buffet, la quatrième fortune du monde, 2011

 

 

(…)

« Aujourd’hui nous produisons environ quatre milliards de tonnes de nourriture par an. Et pourtant, en raison de mauvaises pratiques de récolte, de stockage et de transport, ainsi que du gaspillage à la vente et à la consommation, on calcule qu’entre 30 et 50% de cette nourriture — 1,2 à 2 milliards de tonnes  — n’arrive jamais dans un estomac humain. Et encore, cette estimation ne reflète pas les grandes quantités de terre, d’énergie, d’engrais et d’eau qui sont également gâchées dans la production d’aliments qui finissent tout simplement à la poubelle. »

Rapport de l’Institution of Mechanical Engineers (Royaume-Uni), janvier 2013

 

(…) La stratégie des dominants a toujours été de maintenir leurs dominés au niveau le plus bas possible. De déterminer à chaque fois ce niveau par la méthode empirique : essais et erreurs. L’erreur a pu consister en ce que des milliers de gens meurent de faim ou en ce qu’ils se dressent et exigent. (…) Alors entre en action la charité chrétienne ou sa version contemporaine, l’assistanat : donner aux pauvres le minimum pour qu’ils survivent et n’éclaboussent pas de leur sang ou de leurs os les écrans de télévision. 

 

(…) Mais nous ne sommes pas trop  de manière abstraite, en général : certains sont en trop (…) Si on administrait un jour aux patrons argentins — les riches et leurs représentants  — la dose adéquate de pentothal, il serait amusant de les entendre : ils pourraient parler de la manière de se débarrasser de cinq ou six millions de personnes. Ils l’envisageraient comme un véritable service à la patrie : le reste de la population vivrait plus confortablement, l’indice de criminalité chuterait, les sectes évangélistes perdraient de leur influence, il y aurait beaucoup d’espace libre pour de nouvelles cultures ou quartiers résidentiels, les transports en commun marcheraient mieux, l’État économiserait des ressources — en subsides, organismes, policiers, gardiens de prison — qu’il pourrait employer à améliorer par exemple les écoles, les universités et les hôpitaux que des usages éduqués utiliseraient avec discernement. On perdrait peut-être quelques footballeurs et quelques boxeurs, deux ou trois chanteurs ringards ; (…) et  ils auraient tous plus de difficultés à trouver des femmes de ménage mais, globalement, ils y gagneraient plus qu’ils n’y perdraient.

 

(…) Si les États-Unis ne subventionnaient pas leurs producteurs de coton — dit Oxfam — les cours internationaux de celui-ci grimperaient de 10 à 14 % et, dans huit pays pauvres producteurs de coton d’Afrique de l’Ouest, les revenus par foyer augmenteraient de 6 %. Cela semble peu, mais cela suffit bien souvent à faire la différence entre manger et ne pas manger.

 

(…) L’Africom est une organisation militaire dotée d’une finalité : en 2008, son sous-commandant, un certain amiral Robert Moeller, déclarait que sa mission consistait à «  garantir la libre-circulation des ressources naturelles africaines vers le marché mondial. » (…) Le pétrole d’Afrique présente un avantage et un inconvénient : il n’est pas détenu par deux ou trois États puissants face auxquels il faudrait faire des concessions mais par une douzaine de petits  États faiblards, plus faciles à manipuler. Il y a le Nigeria bien-sûr, mais aussi la Libye, l’Algérie, l’Egypte, l’Angola, la Guinée, le Ghana, le Tchad — et de nouveaux gisements continuent à s’ajouter à la liste : l’Afrique est aussi un des derniers territoires inexploités de la planète. Il n’y a pas si longtemps, à la frontière entre la République démocratique du Congo et l’Ouganda, on a découvert le plus grand gisement de tout le continent.

 

(…) une des plus grandes famines du siècle, qui tua plus de trois millions de personnes. La faim bengalie fut  une conséquence de l’envoi de milliers de tonnes de grain vers la métropole coloniale. L’Angleterre afin de suppléer à ce que la guerre empêchait de récolter. Il resta des vivres sur place, mais leurs prix avaient tant augmenté que les pauvres ne pouvaient se les payer — et mourraient comme des rats. Pourtant, le Premier ministre britannique Winston Churchill n’était pas inquiet lors d’une réunion de cabinet, il dit que cela n’était pas grave car les «  Indiens se reproduisaient comme des lapins. »

 

(…)

 « On a beaucoup débattu dernièrement de l’idée  que l’approvisionnement de vivres n’arrive pas à suivre la croissance démographique. D’un point de vue empirique, ce diagnostic n’a qu’une faible assise. En réalité, dans nombre de régions du monde — excepté l’Afrique — l’augmentation de l’approvisionnement de vivres a accompagné ou dépassé l’accroissement de la population. Ceci ne signifie pas pour autant que les famines soient automatiquement évitées puisque la faim est fonction du droit à l’alimentation et non pas de la disponibilité des denrées alimentaires. J’irais même plus loin : les pires famines ont généralement eu lieu alors qu’il n’y avait pas de diminution significative de la disponibilité de vivres par habitant.

 Amartya Sen in Pauvreté et famine. Un essai sur le droit et la privation.(1982)

 

(…) Les deux tiers de ces terres se trouvent dans des régions où un grand nombre de gens ont faim. Les terres sont là, leurs fruits sont là, seulement ceux qui détiennent le pouvoir et l'argent les emportent là où ils peuvent en tirer le plus grand profit. Ils conservent même des terres incultes pour spéculer sur l'augmentation des prix — car tout compte fait, moins on produira d’aliments, plus il y aura de demandes insatisfaites et plus les aliments deviendront chers.

 

(…) Une évidence : en général, ceux qui prennent toutes ces terres sont des gens qui n’en n’ont pas besoin. Des gens qui font des affaires — autrement dit des gens qui par définition pourraient ne pas en faire. Autrement dit : des gens qui ont suffisamment d’argent pour vivre tranquillement mais qui consacrent leur vie à en gagner encore plus, sans quoi ils n’arrivent pas à vivre tranquillement. Des gens qui font cela parce qu’ils incarnent l’esprit capitaliste. Parce qu’ils veulent le risque et le pouvoir. Parce qu’ils veulent l’argent.

 

Un des fonds qui détient le plus de terres africaines, Emergent, est très bien placé à Londres. Il est dirigé par un ancien de Goldman Sachs et un ancien de J.P. Morgan.

 

(…)

Il n’est pas de plus grande victoire idéologique que le respect de la propriété privée. La base miraculeuse de tout l’édifice. Le fait surprenant que les propriétaires n’aient généralement pas besoin de recourir à la violence pour empêcher quelqu’un de prendre ce dont il a impérieusement besoin et qu’il a sous ses yeux.

 

(…)

En attendant, le monde est toujours là, aussi rude, aussi grossier, aussi épouvantable que d’habitude. Il m’arrive de penser que tout ceci est laid avant tout. La grossièreté des possédants, qui gaspillent sans vergogne ce qui manque cruellement à d’autres, rebute tous les modes de perception. Ce n’est plus une question de justice ni d’éthique ; cela relève de l’esthétique pure. Je dis : trouver le moyen de faire un monde moins horrible. L’humanité devrait éprouver devant ce qu’elle a fait d’elle-même le mécontentement du créateur qui recule d’un pas pour contempler son œuvre et trouve qu’elle est nulle. Je connais.

Ce livre est un livre sur la laideur, la plus extrême que je puisse concevoir. Ce livre est un livre sur le dégoût — que nous devrions éprouver devant ce que nous avons fait et, ne l’éprouvant pas, sur celui que nous devrions éprouver de ne pas l’éprouver.

(…)

L’échec d’une civilisation.

L’échec insistant, brutal, scandaleux d’une civilisation.

Dénutris, jetables, déchets.

 

Nous disions : la machine capitaliste ne sait que faire de centaines de millions de personnes. Elles sont en trop.

(…)

Le problème est politique.

(…)

Les jetables demeurent donc jetables : maintenus dans des limbes pénibles. Et en même temps ils font peur. Un peu peur : ils sont trop nombreux et remuent, s’agitent. Finiront-ils par devenir une menace ? Quand ? Comment ? Dans combien de temps, quelles difficultés devront affronter les plus riches, combien de problèmes financiers supporteront-ils encore avant qu’ils ne commencent à se dire sérieusement qu’ils ne peuvent pas se payer le luxe d’entretenir toute cette population inutile ? Ils ont déjà énormément réduit les sommes qu’ils dépensaient en « aides » et coopération » : c’est un début de réponse. Et si cela progresse, s’étend, quel poids aura « l’opinion publique humanitaire » ? Quel mal  aura-t-on à transformer les jetables en terrorisme, en menace pour les belles-âmes et à commencer à s’en débarrasser ?

Je dis : à commencer à s’en débarrasser de manière délibérée, systématique. Pas comme maintenant, de façon chaotique.

(…)

Les affaires sont mondialisées, pas les gouvernements ; les affaires contournent les législations nationales, les petits gouvernements n’ont pas les moyens de les contrôler. Le système alimentaire mondial est un produit et un reflet de ce monde nouveau où les entreprises sont mondiales et font partout ce qui les arrange tandis que les pays sont locaux et limités par leurs frontières et autres impuissances. Chose que  — bien entendu — les nationalismes contribuent à maintenir, à perfectionner.

 

"Quand je donne à manger aux pauvres, on me dit que je suis un saint. Quand je demande pourquoi les pauvres sont pauvres, on me dit que je suis communiste"

Hélder Câmara, évêque brésilien (1909-1999)

 

 


in La faim, éd. Buchet-Chastel, octobre 2015
 
 
 
 
 

22/09/2021

Lettre ouverte de Julos Beaucarne - février 1975

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20/09/2021

Julos Beaucarne - Femmes et hommes

Pour la troisième fois sur ce blog, je reposte ce magnifique texte et aujourd'hui pour saluer le départ du poète :

 

Femmes et hommes de la texture de la parole et du vent
Qui tissez des tissus de mots au bout de vos dents
Ne vous laissez pas attacher
Ne permettez pas qu’on fasse sur vous
Des rêves impossibles
On est en amour avec vous
Tant que vous correspondez au rêve que l’on a fait sur vous
Alors le fleuve Amour coule tranquille

Les jours sont heureux sous les marronniers mauves
Mais s’il vous arrive de ne plus être
Ce personnage qui marchait dans le rêve
Alors soufflent les vents contraires
Le bateau tangue, la voile se déchire
On met les canots à la mer
Les mots d’amour deviennent des mots couteaux
Qu’on vous enfonce dans le cœur
La personne qui hier vous chérissait
Aujourd’hui vous hait.
La personne qui avait une si belle oreille
Pour vous écouter pleurer et rire
Ne peut plus supporter le son de votre voix

Plus rien n’est négociable
On a jeté votre valise par la fenêtre
Il pleut et vous remontez la rue
Dans votre pardessus noir
Est-ce aimer que de vouloir que l’autre
Quitte sa propre route et son propre voyage ?
Est-ce aimer que d’enfermer l’autre
Dans la prison de son propre rêve ?

Femmes et hommes de la texture de la parole et du vent
Qui tissez des tissus de mots au bout de vos dents
Ne vous laissez pas rêver par quelqu’un d’autre que vous-même
Chacun a son chemin qu’il est seul parfois à comprendre
Femmes et hommes de la texture de la parole et du vent
Si nous pouvions être d’abord toutes et tous
Et avant tout et premièrement
Des amants de la Vie
Alors nous ne serions plus ces éternels questionneurs, ces éternels mendiants
Qui perdent tant d’énergie et tant de temps
À attendre des autres, des signes, des baisers, de la reconnaissance

Si nous étions avant tout et premièrement des amants de la Vie
Tout nous serait cadeau, nous ne serions jamais déçus
On ne peut se permettre de rêver que sur soi-même
Moi seul connais le chemin qui conduit au bout de mon chemin
Chacun est dans sa vie et dans sa peau
À chacun sa texture, son tissage et ses mots.

 

 

 

 

 

18/09/2021

A Nation is coming de Kent Monkman avec Michael Greyeyes

 

 

10/08/2021

Gérald Neveu

 

Inaugurales

 

Quelqu'un marche :

Je sens mes pas dessiner l'horizon

Mais, quel deuil se traîne

À longs rubans d'hirondelles ?...

Quelqu'un marche :

Et les bêtes aux regards de silo

Perdent leurs rêves

Dans une dérive d'oiseaux

Brûlés par la nuit.

Quelqu'un marche :

Quelqu'un marche :

Après cette phrase, le roc. Après ce calme choc,

La rose

Ouverte dans la rue.

Minuit-source

Minuit-éclair

Comme les persiennes

Ouvertes toutes ensemble

Font séparer le matin.

Minuit-source

Minuit-éclair

Au cœur des hommes...

Les chaînes descellées crépitent dans l'espace

Au loin. . .

L'ocarina bleuté d'un sourire charnel...

Je te vois sur le fil du couteau

Où fusionnent tous les éclats.

Je te vois à même la lumière

Qui vole en pan-coupés

À hauteur de blessures.

Et le sang coule avec confiance

Du rêve à la réalité

Du passé au futur.

Je te vois plus semblable à moi

que moi-même.

Nul ne peut dire où sont allées les ombres

Quand la lumière parle.

 

in Cet oblique rayon

 

 

 

07/08/2021

La Fura dels Baus - 'M A N E S' 2018 (Teaser) -

 

Un des meilleurs spectacles que j'ai vu de ma vie, il tourne encore apparemment, mais peut-être pas la force qu'il avait dans les années 90...

 

 

04/08/2021

Pierre Reverdy

UNE SEULE VAGUE

 

J'ai longtemps hésité à remonter vers le niveau de ma lumière

Marche à marche le pas glissant sur le vernis des matins verts

J'ai mis longtemps à me décider entre la vie et la mort

Entre l'endroit réduit et la doublure

La mousse dégrafée des avalanches

Et le poil du réveil aux charnières de plomb

Quand l'esprit se retrouve en sursaut

Quand le cœur halète son remords

Entre la coulisse et le tain

Toute l'épaisseur des gestes de la veille

Cette illusion d'amour que j'ai à peine feuilletée du bout des mains

Fuyante entre la porte et le sourire

A peine ressaisie dans l'accent d'un accord

Maintenant

Plus rien que toi dans la chambre aux clous noirs

Aux rayons de ténèbres

Plus rien que toi entre les plis de mon cœur dur

Plus rien que toi à portée de mon désir encore tiède

Sur la surface à explorer dans l'avenir

A travers le danger trouble des membranes

Les contre-courants vertigineux de mon destin

Et les brusques retours de flamme de la haine

Plus rien que toi sur les cimes où se déchire la raison

Dans les bas-fonds les grimaces gélatineuses du sommeil

Des visages aux traits démaillés qui s'affalent dans la poussière

Il faut aller sur l'arête ensanglantée de la conquête

Vers cette panoplie flambant à l'horizon

Vers ce buste trop lourd qui penche sous la tête

Dans le tourbillon rouge des souvenirs

Quand tout est refoulé par l'éclat de ce nouveau mystère

Plus rien que toi dans les recoins les plus secrets de ma mémoire

Car tout a disparu en te voyant venir

Et dans le circuit de mes veines

Dans les sursauts qui désunissent les rouages de ma valeur

Des étoiles jaillies sous le chalumeau vorace du plaisir

Des étoiles d'acier qui s'évadent dans les rigoles

Un ensemble de jeux de traits et de lumières

Un regard singulier qui se soudait au mien

Un accent qui sera toujours dans mon oreille

Et tout ce qui vit ailleurs

Immobile et trop réel dans la matière

Rien

 

in " Plein Verre", éditions des îles de Lerins - Nice - juin 1940