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Joseph Pacini - Morphine

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 Cardère éd. mars 2024

 

 

Je ne connaissais pas Joseph Pacini, c'était un ami de mon éditeur, Bruno Msika et c'est donc lui qui m'a envoyé trois livres pour faire connaissance dont et la terre tremble, qui est un hommage posthume au poète et que j'ai lu en premier. Et puis j'ai lu Morphine, présenté ainsi "Désarroi et grande solitude sur un lit d'hôpital..." et j'ai été bouleversée par cette lecture, je venais à peine de découvrir l'homme amoureux de la Terre et je lisais les mots de celui qui sait qu'il va la quitter. Aussi, je préfère me taire et laisser résonner la beauté de cette voix qui cheminait alors dans la nuit de la douleur intense :

 

 

 

Sur les routes poudreuses, dans le déhanchement calcaire

des collines,

l'extrême sécheresse exhume les os de la terre.

Ils reviennent en surface sous la violence du vent d'été.

La terre, rougie par les larmes de feu

n'a plus rien à donner ; une longue pierre

blanche tel un tronc déchu, trace le seuil d'un futur sans

avenir

 

(...)

Prends garde le même qui lit, le même est le livre,

le même est là, le même parle et le même est parlé sans être parole.

 

(...)

Un immense navire nommé souffrance

apparaît, et le poids d'un lourd silence

sur la noirceur de l'eau, grave tout au long de la nuit

un chemin d'écume de douleur infinie...

 

(...)

Et plus je m'enfonçais dans cette poudreuse blancheur,

plus je sentais battre le coeur d'un autre monde.

 

(...)

Des cubes de mots sur des rails transitaient ;

d'autres cubes formes diverses et diverses couleurs

proposaient des mots inconnus, des langages nouveaux...

 

(...)

Quelques mots nouveaux arrêtés sur la table

gouttes à gouttes se laissent choir sur le sol.

(...)

Objets du quotidien, ils mordent la terre,

baignent dans les flaques, effrayés eux-mêmes,

par l'amoncellement des formes.

 

(...)

Les portes sont métamorphoses, elles ne sont plus des portes,

elles ne sont plus passages, elles sont lieux et mesures

que fouettent les violences du vent...

 

(...)

Les portes ne sont plus des portes

mais d'immenses doigts creux,

dans lesquels l'air tendu de la nuit se glisse.

 

(...)

Vêtu de noir, je pénétrai l'une de ces fêlures.

Je devenais

partie de la matière du monde, étendant la forme de mon corps et

le mécanisme de mes pensées

à la logique de l'Univers,

tout comme les pensées produites par nos mains

elles touchaient la matière, en signaient la surface,

en polissaient la forme et la répétaient.

 

(...)

J'étais porte battante sous le souffle et

je laissais passer les nuages.

Je repeignais le ciel, enregistrais les images

que traçaient les deux de la nuit,

longues traînées d'objets inattendus au-delà des plaines...

 

(...)

J'étais porte battante encore sous les cendres

et la veine roulait sous l'aiguille du jour

et la porte battait du soir jusqu'au matin...

Milliers de pèlerins porteurs d'un autre monde

se perdaient en chemin.

 

(...)

Trois, quatre,

la veine roule sous l'aiguille

et la porte bat du soir jusqu'au matin.

Nuitées d'oiseaux emprisonnés

dans un étrange frémissement du monde.

J'attendais au pied de l'arbre, et le temps ne cessait

de passer.

La douleur posait toujours les mêmes questions.

Pourquoi ? Comment ?

 

(...)

 

Nous, aubes et crépuscules multiples ailleurs.

Nous, épaisseur du temps, eaux vives et cendres.

Nous l'aujourd'hui et l'autrefois obscurs germes de beauté

Nous roulis du voyage horizons sans retour.

 

(...)

Toi , jeu saisonnier de sève, ramée d'images dans la brume,

Toi, feuille envolée du hasard, résurgence de source.

Toi, blessure inguérissable depuis le tout premier matin du monde...

 

(...)

Moi porteur d'eau, musiques, danses, grain de terre.

Toi ammonite refuge, grotte, corps gravé de signes.

Moi visage d'ombre ascension du soleil.

Toi matin de nacre, soif de liberté,vent de révolte.

Moi escarpements et crêtes, marécage de lune...

 

(...)

Toi, barque détachée dérive lointaine sur le miroir à peine

troublé de l'eau

 

Sur le seuil, ici, un étang prolonge la lente méditation des forêts.

Moi les mains dans l'ailleurs,

marnes, argiles, grès, souvenirs et rhizomes,

peaux et paysages survolés, savanes lourdes,

déserts de feu, couleurs de sable,

ruisseaux de silence, rivières du bout des doigts,

brise de la nuit, remous de lumière sur l'océan des particules...

 

(...)

Toi, tu marches, tu tresses sans hâte les fraîches

empreintes de nos pas...

 

La lumière raconte ses métamorphoses

transgresse l'épaisseur de la matière,

va, frôle, la glisse du temps vers l'éternité

et s'esquive dans le hasard d'une origine...

 

 

 

De sa Toscane d’origine, Joseph Pacini gardait le goût de l’image et des mots. Les Primitifs italiens vivent dans sa mémoire et les improvisations poétiques paysannes sont le fonds culturel qui a nourri sa démarche d’écrivain. De cette terre où il voit le jour en 1942, il conserve la mémoire de la poésie transmise par ses deux grands-pères métayers : celle de la beauté que les hommes de la terre cherchent à incarner dans les paysages et que les peintres traduisent et transmettent par les couleurs et les rythmes… Son grand père lui disait : « Apprendre à voir le monde, c’est apprendre à penser et à rêver un monde pour le construire ensemble. » Il a collaboré avec les peintres, les photographes pour échanger sur la couleur des mots, sur les contrastes et le rythme des lignes dans les images. Il a publié avec le peintre Philippe Garouste, des livres d’artiste : Le pays de haute mer (Jacques Brémond, 1984.), Arcobaleno (1986), Entre la main et le ciel (1991), Sept traces de lumière (Bruno Robbe, Belgique, 2003). Pour chacun de ces livres le peintre a composé une lithographie originale. Sur la peinture de ce dernier, Joseph Pacini publia chez Jacques Brémond, Peindre la lumière (2015). Avec le peintre Pierre Cayol, il publia Peindre le désir (2008), suivi d’un livre d’artiste Psaume de l’olivier (2014). Outre le travail d’expositions (Philippe Garouste, Pierre Cayol, Philippe Chiron, Michèle Reymond), il entreprit une collaboration avec le photographe Christian Malon, qu’il retrouva après de nombreuses années et avec lequel il réalisa aux éditions Cardère Terre écrite (2015), regards tirés de la mémoire pour ouvrir un œil différent sur la terre. Et en 2020, les éditions Cardère ouvrent la collection Regards d’Ailleurs avec Venise à pas lents. Marcel Roy passeur de lumière est le troisième ouvrage que Joseph Pacini s’était promis de réaliser pour remercier ces trois peintres (Marcel Roy, Pierre Cayol, Philippe Garouste) de lui avoir appris à voir le monde autrement. Et aussi : Au jour le jour, P.-J. Oswald, Paris, 1973 ; La Cévenne, AZ Offset, 1978 ; Granite sa peau, Jacques Brémond,1983 ; Entre la main et le ciel, Aencrages, 1991 ; Ici parle l’olivier, AB éditions, 2003 ; Un certain regard (Promenade en Haute-Provence entre dessin et poésie), Les Alpes de lumière, Forcalquier, 2005 ; Lettre à Léa qui vient de naître, Chez le citoyen, 2014; Chemins d’errance, Chez le citoyen, 2014 ; Méditations de l’olivier, AB éditions, 2018.

 

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