Jean Giono - Que ma joie demeure

(Grasset, 1935)
Livre de Poche, 1970
Mon premier Giono, et ce livre a failli plus d'une fois me tomber des mains, puis m'a rattrapée à chaque fois par la grande beauté, la magnificence même, de pas mal de passages, mais il me reste opaque, quelque chose me dérange dans ses personnages et je ne saurais dire quoi, comme un manque de vraisemblance paysanne ? Du coup, ma préférée c'est Zulma, trop peu centrale finalement mais justement, la seule peut être vraiment inaccessible et donc crédible ?
Difficile de dire pourquoi je n'ai pas vraiment aimé ce livre, l'intention de l'auteur aussi m'échappe, me laisse "en dehors".
Extraits :
On ne voyait presque plus la graine des étoiles.
(...)
C'était le grand gel. Pendant la nuit, le vent du nord était venu. Il avait soufflé doucement, sans violence, à peine comme un homme qui respire. Mais sa force était dans le froid. Il avait déblayé le ciel. Il avait verni la neige. Il avait séché la dernière sève aux fentes des écorces. Il avait fait que la forêt était maintenant comme un grand bloc. Il avait verrouillé la terre. Il avait usé le ciel toute la nuit avec du froid, du froid et du froid, toujours neuf, toujours bien mordant, comme un qui fait luire le fond d'un chaudron à la paille de fer, et maintenant le ciel était si pur et si glissant que le soleil n'osait presque pas bouger.
(...)
Le ciel est mort et serré comme un vieux billot de bois sans sève. Si ce froid dure, le ciel tout à l'heure se fendra d'une grande fente noire, de ce noir qui est la vraie couleur du ciel.
(...)
La nuit était veloutée et flottante. Elle claquait doucement contre les joues comme une étoffe, puis elle s'en allait avec son soupir et on l'entendait se balancer dans les arbres. Les étoiles remplissaient le ciel. Ce n'était plus les étoiles d'hiver, séparées, brillantes. C'était comme du frai de poisson. Il n'y avait plus rien de formé dans le monde, même pas de choses adolescentes. Rien que du lait, des bourgeons laiteux, des graines laiteuses dans la terre, des semences de bêtes et du lait d'étoiles dans le ciel. Les arbres avaient l'odeur puissante de quand ils sont en amour. (...) La pluie marcha dans la lande. Elle soulevait l'odeur de la terre, l'odeur de la pierre, l'odeur des écorces. C'était une pluie mince, pendue dans le ciel comme un serpent qui danse sur sa queue.
(...)
Je me suis fait doucement compagnie de tout ce qui accepte amitié. Je n'ai jamais rien demandé à personne parce que j'ai toujours peur qu'on n'accepte pas et parce que je crains les affronts. Je ne suis rien, vous comprenez ? Mais j'ai beaucoup demandé à des choses auxquelles on ne pense pas d'habitude, auxquelles on pense, demoiselle, quand vraiment on est tout seul. Je veux dire aux étoiles, par exemple, aux arbres, aux petites bêtes, à de toutes petites bêtes, si petites qu'elles peuvent se promener pendant des heures sur la pointe de mon doigt. Vous voyez ? À des fleurs, à des pays avec tout ce qu'il y a dessus. Enfin, à tout sauf aux hommes, parce qu'à la longue, quand on prend cette habitude de parler au reste du monde, on a une voix un tout petit peu incompréhensible.
(...)
Un autre quart de rayon crevant les nuages passait sous trois tunnels de nacre et faisait flamber au plus profond de l'orage une mystérieuse caverne d'or, de soufre et de charbon.
(...)
– Cesse de profiter de ton avantage de poète. Ne me couvre plus d'images. Ne jette plus sur moi toutes ces images qui me lèchent avec leurs langues. Ne me parle plus de là-haut où ta voix fait écho avec les étoiles. Je t'ai dit qu'il fallait peu de mots. N'en dis pas tant. Dis-les justes.
(...)
Un jour nous parlerons de tout ça à coups de poings dans la gueule, nous contre les autres, nous contre ceux qui maintenant nous raclent notre joie sur la peau, nous la paient avec des sous de carton. Et tu seras avec nous.
(...)
– La vérité, dit Bobi, c'est que pour être joyeux longtemps c'est très difficile. Je me demande même si c'est possible. Tout ce qu'on fait n'a pas l'air de servir à grand chose.
– Nous avons peut-être, dit Jourdan, un gros avantage sur les autres. Nous n'avons pas quitté la terre de dessous les pieds. Au fond, être joyeux c'est être simples.
(...)
Toute la forêt émergea de la solitude avec ses couloirs, ses hautes salles voûtées sous les chênes, ses escaliers de roche, ses tapis de mousses et le grand vent endormi qui l'habitait comme un serpent.
(...)
C'était triste : l'hiver, la solitude, le monde insoumis; la grosseur et la force des herbes l'effrayait, mais elle comprenait que c'était ça le paradis terrestre.
(...)
Le printemps sauta tout d'un coup sur la terre. Les jonquilles vertes dépassèrent les herbes. Les églantiers tremblèrent sous de larges fleurs. L'air était amer et ardent comme de la sève de figuier.
















