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MES LECTURES

  • Catherine Andrieu - À l'écoute des bêtes

     

    De très familières résonances dans ce livre de Catherine Andrieu que j'ai beaucoup apprécié, comme si nos mondes intérieurs puisaient à la même source, une mystique très ancrée, très animiste ou en tout cas à cet amour commun pour celles qu'on appelle "les bêtes" mais qu'on pourrait plus justement appeler les "sachantes". Nous avons tant à apprendre d'elles à propos de nous-mêmes. La poésie magnifie avec ses splendides fulgurances ce livre composé en deux parties : prose où Catherine Andrieu partage cette expérience d'amour incommensurable (on pourrait dire "essai philosophique" mais ce serait très réducteur car cela touche à l'essence même du vivant et non juste de simples idées), suivi de poèmes en écho. L'ensemble est nommé "Quand la terre respire" comme un deuxième titre qui se rajoute au premier "à l'écoute des bêtes quand la terre respire".

     

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    Sémaph(o)re, mai 2026

     

     

     

    L'humain est la cicatrice du monde.
    Il garde la mémoire de la séparation.

     

    (...)

    Le feu de la connaissance ne m'éblouit plus.
    Je cherche la braise qui couve sous la cendre : celle du lien, de la lenteur. Je me tiens dans l'entre-deux, là où la parole hésite à naître, là où la pensée cesse d'expliquer pour commencer à respirer. C'est là que j'entends le chant ancien, celui que les rivières se murmurent depuis le commencement.


    (...)
    Alors, écrire n'est plus inventer.
    C'est se souvenir.

     

    (...)
    La vérité s’effrite, la résonance demeure.
    Elle est ce tremblement qui relie le visible à l'invisible, le mot au vent, la chair à la lumière.

     

    (...)

    L'art ne cherche pas l'exactitude, il cherche l'intensité.

     

    (...)

    Aimer, ici, ce n'est pas fusionner, ce n'est pas posséder, ce n'est même pas comprendre : c'est s'incliner. Mon chat là, contre moi, n'est pas une figure, il n'est pas une idée. Il est, pleinement, irréductiblement. Il respire, il dort, il vit, et cela suffit à m'enseigner.

     

    (...)

    Les animaux sont les premiers à savoir quand quelque chose ne tient plus.
    Ils n'analysent pas.
    Ils ressentent.

     

    (...)

    Les plus petits, eux, s'effacent sans trace.
    Ils tenaient l'équilibre sans bruit.
    Ils pollinisaient, décomposaient, reliaient.
    Leur absence ne s'annonce pas par une catastrophe visible mais pas un glissement.

     

    (...) présences vulnérables, engagées malgré elles dans nos choix cumulés.

    Il ne s'agit pas de les sauver comme un réparerait un objet.
    Il s'agit de rendre au monde une respiration habitable.

     

    (...)

    Car les animaux n'ont pas besoin de notre pitié.
    Ils ont besoin de notre retenue.
    De notre capacité à ne pas saturer chaque espace.
    À laisser des marges, des silences, des zones de continuité.

     

    (...)

    Les philosophes ont longtemps nié la sensibilité des animaux, puis ils l'ont admise à reculons, dans le cadre d'un discours utilitariste ou compassionnel. Mais l'expérience me dit autre chose : elle me dit que Lune sait. Elle sait sans les mots. Elle sait comme savent les pierres, les arbres, le vent. Mais avec une attention, un soin, une acuité qui relève de l'amour. Oui, de l'amour – non pas tel que nous le romantisons, mais tel qu'il se vit, dans le partage quotidien d'un même souffle.

     

    (...)

    Je comprenais alors ce que l'on tait, ce que l'on esquive : la mort d'un animal ouvre en nous un abîme où l'enfance, l'amour, le deuil, la solitude se mêlent. Ce n'est pas un petit chagrin, ce n'est pas un caprice attendri. C'est un séisme.

     

    (...)

    Tu étais le cœur vivant de ma solitude, la flamme posée là pour que je n'aie pas froid.

     

    (...)

    C'est qu'il y a des êtres donc l'existence tient sans le souffle que fait le silence quand il s'ouvre.

     

    (...)

    Et moi, je suis restée là, en prise à la beauté, moitié vivante de souvenir, dans cet entre-deux où l'on sait que tout est vrai, même ce que l'on invente.

     

    (...)

    Depuis toujours une autre voix m'appelait. Elle venait du large. Du vent qui gifle les vitres. De la pluie qui tambourine au port. Elle venait du sable mouillé, du cri du goéland, du chat blotti contre moi quand tout s'effondrait. Elle n'avait pas de nom. Mais je savais qu'elle était Dieu.
    Pas un Dieu assis sur les hauteurs, distant et sévère. Un Dieu fluide, vivant, mouvant. Un Dieu qui respirait avec moi, à travers moi, dans tout ce que je touchais. Il n'était pas à chercher mais à reconnaître. Il était l'eau, le feu dans le poêle. Le froid du métal. Il était le regard des bêtes, la vibration des choses inertes. Ce n'était pas une croyance. C'était une évidence sensorielle. Une fidélité souterraine.

     

    (...)

    Je vis avec les chats. Ils dorment contre mon flanc comme des morceaux de Dieu. Ils ne croient pas. Ils savent. Leur silence est une prière plus ancienne que toutes les prières. J'ai appris d'eux le calme, la confiance, l'immobilité pleine. Quand je les regarde, je retrouve en moi la même lumière que celle qui danse sur l'eau. 

     

    (...)

    Je n'ai pas de religion. Mais j'ai une foi. Une foi charnelle, tremblante, pleine de cicatrices. Une foi qui doute, qui se cabre, qui s'effondre parfois. Mais qui revient. Comme la mer. Comme la lumière du matin.

     

    I

    (...)

    Là, sur l'épaule du désert
    la lumière cogne
    jusqu'à faire pleurer les pierres
    le silence y est rouge
    et le rouge, 
    une prière à genoux.

     

    II

    (...)

    Des enfants aux paumes ouvertes
    rattrapent des soleils tombés
    des toits de l'aube,
    leurs rires volent plus haut que les vautours.
    Une femme aux yeux de pollen
    trace des signes dans l'air
    avec la pulpe des doigts :
    elle écrit le nom d'un pays 
    qui n'existe que quand on le rêve.

     

    III

    (...)

    La lumière s'est fendue dans ma gorge
    comme un os.

     

    (...)

    IV

    Je suis née d'un pelage.
    Pas d'un ventre, non.
    D'un pelage ruisselant de lumière et de pluie.
    Il faisait nuit dans les branches.
    Le ciel n'était qu'un souffle noir entre les bois.
    Et c'est là, sous la langue d'une louve de feu, que
    j'ai ouvert les yeux.

     

    J'ai vu la terre.
    J'ai vu la terre vivante, sans nom, sans route, sans clôture.
    (...)
    Et j'ai su que ce n'était pas un monde.
    C'était un corps.

     

    (...)
    Je ne suis pas un être humain.
    Je suis une terre debout.

    (...)

    Ils viennent.
    Ils avancent,
    ces corps que la mémoire humaine a désertés,
    ces âmes couvertes de fourrures et de poussière,
    ces muscles taillés dans l'orage.

     

    VIII

    La nuit frotte ses écailles contre mes flancs.

    Je suis ronce et feu roux,
    je suis faille,
    cicatrisée d'étoiles.

     

    XIII

    (...)

    Ils sont là,
    sous la buée,
    sous la cendre,
    sous le chant sourd de l'écorce.

    Ils rient sans lèvres.
    Ils pleurent sans yeux.

    Ils passent en moi
    comme passent les comètes
    dans les songes des montagnes.


    Je tends l'oreille :
    ce n'est pas un son
    c'est une fracture.

    Ce n'est pas un cri
    c'est une mue

     

     

  • Laurent Gaudé - Le soleil des Scorta

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    J'ai Lu, Actes Sud, 2004

     

     

    Ni l'air brûlant qu'il respirait. Ni les rocailles pointues sur lesquelles ses sabots s'abîmaient. Il avançait. Et son cavalier semblait une ombre condamnée à un châtiment antique.

     

    (...)

     

    " C'est de l'or, disait l'oncle, ceux qui disent que nous sommes pauvres n'ont jamais mangé un bout de pain baigné de l'huile de chez nous. C'est comme de croquer dans les collines d'ici. Ça sent la pierre et le soleil. Elle scintille. Elle est belle, épaisse, onctueuse. L'huile d'olive, c'est le sang de notre terre. Et ceux qui nous traitent de culs-terreux n'ont qu'à regarder le sang qui coule en nous. Il est doux et généreux. Parce que c'est ce que nous sommes : des culs-terreux au sang pur. De pauvres bougres à la face ravinée par le soleil, aux mains calleuses, mais au regard droit. Regarde la sécheresse de cette terre tout autour de nous, et savoure la richesse de cette huile. Entre les deux, il y a le travail des hommes. Et elle sent cela aussi, notre huile. La sueur de notre peuple. Les mains calleuses de nos femmes qui ont fait la cueillette. Oui. Et c'est noble. C'est pour cela qu'elle est bonne. Nous sommes peut-être des miséreux et des ignares, mais pour avoir fait de l'huile avec des caillasses, pour avoir fait tant avec si peu, nous serons sauvés.

     

    (...)

     

    Le goût de la liqueur avait changé, lui semblait-il. Ce n'était pas la pierre qu'on avait pressée, ce devait être plutôt des éclats de soleil. Le solleone, le "soleil lion", l'astre tyran des mois d'été. La liqueur sentait la sueur qui perle sur le dos des hommes lorsqu'ils travaillent aux champs. Elle sentait la terre qui s'ouvre et se craquelle en suppliant pour un peu d'eau. Le solleone et sa puissance de souverain inflexible, c'est cela qu'Elia avait en bouche.

     

     

  • Ara Alexandre Shishmanian - La létale de la lune & Oniriques

    On utilise souvent l'expression " se plonger dans un livre" mais quand il s'agit d'un recueil de poésie d'Ara Alexandre Shishmanian, l'expression devient littérale, au risque de s'y noyer et parfois le livre lui-même nous oblige à nous en extraire. Beaucoup abandonnent j'imagine et plusieurs fois j'ai été tentée, si ce n'était une espèce de fascination pour ce qui n'est pas donné d'entrée. Lire ici est un voyage qui demande des forces, de l'endurance en même temps qu'une ouverture totale où l'intellect est muselé pour laisser les mots pénétrer d'une autre façon. 


    Entre les voix multiples des "je", autant de jeux de miroirs et labyrinthes, traversés de symboles et archétypes, étincelles fugaces d'un feu d'une obscurité absolue et le monologue de l'arêveur piégé dans le cauchemar du cauchemar des solitudes métaphysiques, questionnant le néant, sondant l'insondable, l'autopsie hallucinée de la souffrance et de la violence, individuelle et collective et toutes les clefs que le lecteur persévérant ne possèdera pas très souvent, ce ne sont pas des livres qui entrent dans des définitions, des livres que, moi lectrice, je peux lire, au sens habituel du terme. Aussi, je m'y suis enfoncée, comme on s'enfoncerait dans une masse, un océan, une montagne d'images qui me cernent, m'observent, me touchent ou me repoussent, m'étouffent, toutes à la fois minérales, aqueuses, gazeuses, subliminales, exerçant leur pression et dans cette obscurité dense où le sens est une projection purement personnelle, c'est à dire que nous sommes seuls comme l'écrivant est "personne", nous devons allumer notre propre lampe. Alors au cours de cette étrange et souvent inquiétante déambulation sans repère, des images s'illuminent, se font miroirs dans lesquels quelque chose de soi se reflète et on prend, on prend comme on prendrait des pierres étranges ou précieuses que l'on placerait dans un sac porté au flanc, surpris par leur beauté, leur éclat, bouleversé par leur noirceur aussi car le noir est bien une autre lumière. Sans doute aussi parce que nous avons besoin de nous accrocher à quelque chose dans ce magma qui nous ramène à une béance intérieure, un mystère et un effroi originel, à la mort ubiquiste. 

    Voici les pierres à syllabes que j'ai tirées de ma descente dans l'abîme, ce sont elles qui parleront bien mieux que je ne pourrais le faire.

    cgc

     

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    La Létale de la lune, Phos (ΦΩΣ), 2024

    traduction Dana Shishmanian révisée par l'auteur

     

     

    • les voitures me contournaient tel un coyote moribond sur l'autoroute du seul et de personne • comme lorsque tout finit et qu'il ne vous reste plus que vos paumes barbouillées d'étincelles – il ne vous reste plus que le destin enduit d'une lumière vagabonde •

     


    • enveloppé dans le bleu – je me dieu – et me grave – et me sombre •

     

    *

    • le syndicat des anges décida un beau jour d'entrer en grève générale du monde (...)

    • ou la canne à pêche mince – mince – toujours plus mince – d'un pêcheur qui regardé par le vide, se pêche tout seul •

     

    *

    • seuls les écroulements sont grandioses – seuls les grands échecs réussissent complètement •

     

    *

    je grimpe sans sommet l'aven des effondrements • je me promène dans le jardin aux fleurs empoisonnées – moi, le cendreux • et elle est à mes côtés, la létale – la pâle sélénaire du sourire – la frêle insaisissable, ineffable • près de moi, avec ma démarche solitaire – près de moi, à la mains fondue dans le vide léché par l'air • elle, qu'il me serait si facile de toucher • si facile, d'effleurer à travers sa robe de brume son corps nu de lune en solitude • et à travers elle me coucher dans le chuchotement sans fin du serpent – sans fin en létal • stellaire grandit le solitaire pendu aux ailes filiformes de l'infini • le roi éteint à la couronne allumée au néant •

     

    *
    neige nocturne  – toi, ténèbre chenue, temps du gris désespoir • à travers la tache de cette route – à travers le miroir de cette route – je me perds et me retrouve • étrangement brille ce qu'on ne peut toucher •

     

    *

    ...une étincelle tordue est mon rire – mon sourire • ce rire tel qu'un cri qui me lacère • partout seulement de l'exil... • et un zéro grelottant miroir entre les chuchotements sacrés • je le regarde à la fenêtre avec seul – tremblotant dans un buisson de nerfs •

     

    *

    • cette coupe que personne porte dans ses mains – que personne porte en sa poitrine – est sans fond • l'arrêve s'y couche parfois avec ses rêves arctiques et ses magies boréales • et l'aven avec ses jeux dangereux de sommeil et de mort • et les aveugles avec leurs yeux magnétiques cueillant les vergers clairs des regards • comme si elle se remplissait de serpents – comme si elle était l'humble fontaine des pâles messagers •

     

    *

    • je semblais me promener solitaire dans une prairie de nerfs – à l'herbe blanche de songes ophidiens – frissonnant sous la brise bizarre de mes aliénations létales • colline morbide de miroirs surgissant comme un regard froid de mon temps blanc •

     

    *
    • et le tilleul comme une forteresse sans porte – bien qu'ayant une clef de nostalgie et d'envol • et le parfum des paupières endormies dans les croissances du clair •

     

    *
    • et elle glisse, la lune létale, létale... – et à l'infini se meurt le roi-lune – et d'infini froid brûle sa main dans les glaciers des miroirs •

     

    *

    oui, voici la vérité – ma solitude avait rencontré quelqu'un d'autre – ma solitude voulait me quitter

     

    *

    une coupe géante se promène dans les nuages – où dort un dieu aux seins liquides

     

    *

    • nous bâtissons bien-sûr – en entrant-sortant des ténèbres que nous sommes – un palais de la fiction taillé dans des galaxies noires •

     

    *

    • j'éteins ma souffrance et je nage dans la nuit • je cueille dans les arbres un fruit – une pierre d’apaisement •

     

    *

    chaque matin la mort te fait un pain de neige et t'invite à le goûter • chaque soir elle remplit ton verre d'obscurité et le boit devant toi • elle t'a donné en cadeau à toi-même pour que tu te perdes à jamais • pour qu'à jamais tu ne sois plus qu'un couteau nu – coupant le temps face au miroir avec seul (...) • oui, portant dans tes poumons les alluvions irrespirables des ténèbres •

     

    *

    • oui, je le savais maintenant – j'avais passé mon enfance au milieu des pierres • j'avais bu jusqu'à satiété – en des coupes de lys – la gelée argentine des limaces • les pas flottaient comme de gros papillons noirs • j'écoutais le halètement sombre de la racine, l'oreille appuyée contre le trou de la serrure • personne ne m'aimait et ne pouvait me comprendre – et je répondais en répandant autour de moi une indifférence aussi tranchante que la lame d'un couteau •

     

    *

    • à travers un printemps humide saignant d'hypnoses et de sèves – à travers un printemps auquel ta pensée engourdie ne peut pas s'ouvrir • oui, un printemps que seuls les fous aux visages dédoublés peuvent encore connaître – dans leurs hospices plongés en des extases incompréhensibles •

     

    *

    • comme il est pur le regard de ces yeux qui ne te contemplent pourtant qu'avec les paupières • ces yeux presque aveugles qui te voient mieux en se cachant – en descendant profondément dans leurs puits hantés •

     

    *

    • la létale de la lune – elle, toujours elle – me donnait les pétales de ses paumes • je me baignais dans cette pâleur fraîche jusqu'à devenir transparent – jusqu'à devenir plus solitaire que tous les pétales – et toutes les neiges froides du miroir • je tremblais livide près des brumes brunes – je me coagulais de pensées près des frissons des murs • se réveillait en moi une inquiétude – l'inquiétude avec laquelle je l'avais toujours recherchée •

     

    *

    • quand tu me regardes c'est comme si je grimpais dans un arbre d'ombre • tes yeux sont des lassos de nuit et les instants arrêtés – la neigée d'étoiles pulvérisées •

     

    *

    • tu me rempli de fenêtres pleines de fenêtres – pleines de fenêtres ainsi qu'une pensée au paysage arrêté • les cendres de mon crâne se vident dans un puits de fumée •

     

    *

    • lui, que j'ai connu dès mon premier vide et mon premier noir – lui, plus froid qu'une statue de glace – à la semence plus froide que le Styx • lui dont j'ai oublié le nom à chaque pénible fuite • lui, dont la proximité me terrifie – lui qui me respire jusqu'à ce que j’étouffe • oui, lui... •

     

    *

    • je contemple mon double gélatineux et translucide – cette méduse anthropomorphe aux yeux d'or – immergé en cette eau étrange mais potable, tissée de veines multicolores comme une tapisserie liquide • qui sépare les chaos racineux du monde de l'étranger à l'armure d'aveuglant •

     

    *

    • je m'appuie aussi fort que je peux, sur les béquilles du malheur • je suis un loup qui se déchiquette tout seul dans des déserts de miroirs et de froid • avec nostalgie le vide m'a avoué et m'a dit : •

    "je suis le dieu de la douleur et la souffrance est le seul moment où avec la première goutte j'ai dit moi • éloignez-vous de moi, les amis – vos syllabes ne peuvent m'accompagner – et les miennes sans doute vous blesseraient • laissez grande ouverte la porte par laquelle je rugis –t pour moi qu'une autre bouche par où le monde entier pourrait se résorber • cet instant de solitude que je vous réclame – c'est un autre temps où pourraient s'effriter les commencements du monde •

     

    *

    • j'aimerais découvrir le mot où je me cache et le mot qui se cache de moi •

     

    *

    • en moi l'oublié roi œdipe au seuil d'incompréhensible lumière – en moi le vieux narcisse aveugle • plus vieux et plus aveugle que les prophètes des commencements • bien, bien plus vieux – oui, bien, bien plus aveugle •

     

    *

    • la douleur, cette bizarre pierre de larmes – bizarre porte gardée par la sueur et le sang • et cette femme comme un morceau de plomb •

     

    *

    • je m'écroule si lentement que je semble flotter – sur toute cette  désolation qui n'est que la vérité qui se dessèche •  la vérité hideuse – crevant dans le silence assoiffé de tant de bouches cosmiques • oh ! je meurs seulement parce que mon illusion a vieilli – pas moi – elle, la décrépite •

     

    *

    quand on meurt on se divise en deux – et puis ce qui a été séparé se brise à nouveau sans nombre •

     

    *

    • comment arracher la vérité – la vérité – à la barque de la mort qui se tait • cette barque de la mort qui te sourit – qui te ment même en se confessant • peut-être qu'elle ne comprend pas – peut-être parce qu'elle ne comprend plus ce qu'elle dit – ce qu'elle doit dire • peut-être parce qu'elle ne comprend plus que ça – que les syllabes ont été inventées pour la cacher •

     

    *

    une note d'or – le hasard me la passe au doigt telle une bague • le labyrinthe la dissipe entre sentier et air • et avec elle me dissipe moi – celle sans commencement – sans fin dispersée • moi – la méduse rare tissée de transparence et de voile – létale du monde •
    moi, rare fleur sélénaire aux pétales solitaires et létales – je suis descendue par les fenêtres infinies du vide – et je suis née des miroirs • mon âme est un labyrinthe en vain feuilleté • je suis descendue et je lis en eux avec des lettres cachées •

    *

    • mes sentes sont des dentelles de fumée sur une aveuglante lumière • des dentelles nostalgiques – rivages moribonds du seul • dentelles si dépareillées entre l'encore solitaire et le toujours aveuglant •
    je laisse derrière moi les peuples gélatineux de la mer dont je m'ensource – les peuples de lumière du ciel dont je me perds • les couronnes d'or vif qui ont poussé telles des antennes entre mes tempes • les hermaphrodites tellement étranges avec leurs trois vagins esméraldiques et un infime phallus en cristal •

     

    *

    • mais tu es liée – toujours liée, toi, écume de lune qui lui – à une errance obscure • prise comme un flocon de mystère – ou un écho égaré – dans le piège d'un souterrain à l'obscurité grisonnante • dans une forêt de ténèbres d'une vieillesse insondable •

     

    *

    • pas vieux à cause des années – mais vieux d'obscurité – d'infinité de ténèbres • vieux de tant d'arbres non pénétrés de lumière – vieux du silence incarné – encordé – de ce labyrinthe trop obscur même pour la pâleur la plus trouble •

     

    *

    • oui, et cette forêt – la forêt du vieux regard de la solitude de l'abîme •

     

    *

    • un peut-être de glace sur lequel je patine en fondant – en m'enrêvant •

     

    *

    • à l'instar du nom divin qui n'est que respiration imprononçable • lui qui se prononce et se respire continuellement •

     

    *

    • et moi – étincelle de nulle part – vague de nul temps – écume de personne • nitescence de rien – scintillement létal de rien • je disparais comme une histoire dissoute • en des non-mots – en des rayons sélénaires de non-syllabes •

     

    *

    • la pierre étrange des murs ne peut être plus silencieuse que celle du poisson de l'âme qu'une pâleur astrale glace • le poisson d'exil – le poisson-grotte – qui jamais n'est vivant – et jamais mort • mais seulement en passage •

     

    *

    • l'ange est message et lyre jetés à l'abîme • l'autre me guette depuis des fenêtres cachées • il est l’œil du jardin d'or – le serpent-fragrance dans la tentation de la fleur • oh ! la nuit comme un vin ardent et sombre s'écoule dans les gosiers de mes yeux •

     

    *

    • parfois je contemple mélancolique mes mains parchemineuses en y cherchant les œufs noirs des lettres •

     

    *

    • les clefs entrent dans les clefs et les ouvrent – car seules les clefs sont des portes •

     

    &

     

     

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    Oniriques, Phos (ΦΩΣ), 2025

    qui est une sélec­tion pour les lecteurs fran­coph­o­nes (tra­duc­tion de Dana Shish­man­ian révisée par l'auteur), des trois recueils en roumain du cycle Onirice entamé en 2022.

     

     

     

    • d'étranges blanchisseuses essorent les bâtiments trempés par la pluie

     

    *

    • en fait, jamais le mal n'a été plus indiscutablement mauvais ‒ et chaque mot, soumis à un plus impitoyable bombardement de négations • jamais je ne me suis senti plus handicapé de toute chance de transcendance • jamais aussi irréversiblement muet

     

    *

    • des vieux livres nous ne pouvons plus boire que les épis de la sécheresse • ta chevelure est or de poussière ‒ tes lèvres sont sommeil de cendres • et à nouveau je coupe avec des lames de dégoût et de sourire les amarres du monde • je danse ‒ moi, le funambule ‒ sur les cordes de la frustration qui me carie la vie et l'âme • avec des échardes de cri, je me cherche ‒ je me demande ‒ et m'appelle • oui, je me demande  – comment je pourrais habiter une autre demeure que le souterrain • oui, me chercher ‒ où ailleurs que dans les ruines des sous-marins et des croiseurs coulés

     

    *

    • et toi espérance, étrange fantôme que le soleil ne chasse point – toi qui prolonge en jour la nuit dépressive

     

    *

    • tu descends sur les marches imaginaires de l'eau – t'égares dans les canaux étroits d'entre barques et chandelles • et tu cherches une sortie dans chaque éclat de ta disparition impossible • dans chaque bris de ce faire-semblant extatique où l'oubli joue à cache-cache

     

    *

    • depuis le néant vers le néant, nous nous effritons ‒ quand le désespoir est inutile et la mélancolie, dérisoire

     

    *

    • l'homme-heure est vidé à chaque seconde – comme un sémaphore qui remplit consciencieusement sa norme • dans les bureaux brumeux pour les dos courbés – oui, pour les têtes enfoncées dans les ordinateurs de l'absurde et du sable • ce mal cabossée comme des chaussures abîmées par trop d'usage • ces mots abandonnés par le sens – qui pendent visqueux aux branches d'oubli

     

    • quand la panique te fait transpirer comme si tu étais soudain recouvert d'une colonne de soldats

     

    • des trahisons de soi – avec leurs crampes de lumière (...) non pas la voie vers l'enfer mais seulement vers les cendres – oui les pleurs aux joues sèches • quand tout à la fin – même l'âme – s'avère un masque pour le néant 

     

    *

    • étrange visage inversé recouvrant des mono-schizophrénies boréales avec des atolls en œil de paon

     

    *  

    • ralenties – aliénées – les secondes me regardent avec transparence – elles, larves ébahies de l'infini • et j'étais un – et j'étais deux – et j'étais une toile d'obscurité au sexe incertain

     

    *

    • car le temps n'est que le pus de l'éternité

     

    *

    • et au lieu d'un lendemain encore possible – le sourire tordu d'un fou

     

    *

    • les serpents étaient des prophéties faites autrefois par la terre • en eux on entend la glèbe venimeuse et fertile avec ses voix muettes – elle, la profonde gordienne nouée

     

    *

    • là-bas, une paupière désespérément collée au trottoir – au-delà, une paume de tristesse enfoncée dans l'écorce de l'arbre • ou cet effort insensé pour lisser – pour caresser la rugosité – la souffrance de toutes les choses • directement par le cœur • parce que tout souffre – et tu n'es rien de plus  • que le néant laissé derrière par la souffrance

     

    *

    • et peut-être  un soldat – ou deux ou trois – sortaient d'elle avec leurs uniformes rouge sang • telles des croûtes de pain mâchées par une ultime guerre 

     

    *

    • il ne restait plus qu'un sein reverdi • oui, si solitaire est le néant que même la solitude le quitte

     

    *

    • peut-être les infinis ne sont que frémissement de phrases ou le néant lit le gaspillage des mondes • peut-être dois-je boire en des verres brisés l'abîme – jusqu'à ce que les étoiles me dévorent comme l'acide sulfurique • peut-être faut-il rompre le pain des syllabes dans le sexe équivoque des sibylles (...) la colline est une vague paralysée par une contemplation indéchiffrable – par la contemplation qui dans les signes des choses dépose toujours l'énigme

     

    *

    • il doit y avoir encore dans l'obscurité de l'asphyxie quelques vieilles fissures par où du monde l'on puisse s'évader • le cœur lui-même est une telle crevasse restée d'un cosmos fossile

     

    *

    • les jours cassent des pierres pour les routes du désespoir – du charbon anxieux des mines du dégoût

     

    *

    • la hutte de nuit s'effrite sous la lune

     

    *

    • l'absurde des foules asservies à l'extermination – et les élites, ces "génies" létaux de crachats et carton

     

     

     

    *

     

    aashishmanian_m.jpgAra Alexandre Shishmanian, né en 1951, exilé roumain en France, historien des religions et de la littérature, est aussi un poète très prolifique. Je l'ai publié dans ma revue Nouveaux Délits en 2023. 

    Diplômé de l’Université de Bucarest avec une thèse sur le Sacrifice védique ou coïncidentia oppositorum, Ara Alexandre Shishmanian a souffert des persécutions en Roumanie en raison de son opposition au régime communiste, notamment par suite de la signature en 1977 de l’appel pour les droits de l’homme lancé par l’écrivain Paul Goma. Il a dû quitter définitivement la Roumanie avec son épouse Dana, elle-même poète et qui est aussi sa traductrice, en 1983 et se sont installés en France en tant que réfugiés politiques.

    En tant qu’historien des religions, il est l’auteur de plusieurs études sur l’Inde védique et la Gnose, parues dans des publications de spécialité en Belgique, France, Italie, Roumanie, États-Unis (dont les actes du colloque « Psychanodia » organisé à Paris en 1993 sous l’égide de l’INALCO en mémoire de l’historien des religions I. P. Couliano, disciple de Mircea Eliade).

    Il a publié également un grand nombre d’articles politiques dans la presse roumaine d’après 1989, tant au pays qu’en exil.

     Ara Alexandre et Dana Shishmanian ont publié ensemble des études et articles d’histoire des religions, histoire littéraire, politique, en français et en roumain.

     

    Voir leur site commun : https://adshishma.net/AraDana-Accueil.html

     

    Dana qui est aussi membre actif depuis 2012 de l'excellente revue en ligne Francopolis qui existe depuis 2002 et qui cette même année fut parmi les premières revues à publier ma propre poésie.

     

     

  • Catherine Andrieu - Poèmes de la Mémoire oraculaire

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    Nous eûmes des musiques gueulantes 
    dégueulasses des nudités de braise aux couleurs 
    criardes à
    Repeindre vos boucheries en rond

     

    (...)

    Ma mémoire ondule au fil de tes mots
    Coupant coupé coupable exhume
    Les crimes de cendres auront eu lieu
    Puisqu'il le faut, chimères dévoratrices.

    Alors nous les ensevelirons tous ensemble
    Ces corps opaques inouïs parjures et les
    Baiserons d'enfance comme par un temps de noël
    Quand il pleut à veines ouvertes.

     

    (...)

    Il y avait ce noir et blanc que nous mangions sur les photographies
    Que tu avais apportées. Mais moi je me taisais sous mes bavardages.

     

    (...)

    L’œil a crevé, il n'avait pas été fécondé.

     

    (...)

    La folie en taches fulgurances de lumière sous mes doigts
    Qui errent et dansent dansent et errent à couper
    Le souffle plus vite contre la mort qui rôde sur la toile

     

    (...)

    Ces gens morts auxquels je m'adresse qui m'attendent aux rebords des fenêtres
    Ces voix qui murmurent qu'il faudrait que je saute
    Dans le vide tu m’attrapes tu me tiens tu me serres tu sais

     

    (...)

    Qui peint main sans pinceau. Qui peint ?
    Je ne tiens plus ensemble que par ces toiles mes miroirs
    Brisés

     

    (...)

    De la grève j'ai rengueulé des rats crevés
    Qui ont grimpé le long de mes cuisses comme de la pisse à rebours

     

    (...)

    La maison était en lames de rasoir je la tenais sur 
    mes deux poignets serrés

     

    (...)

    L’œil est sous la robe.
    Ouvert.

     

    (...)

    Un corps trou, un corps rien. Sans organes, sans visage, ou alors avec tous les visages à la fois. Face à la glace, l’œil aveugle sort du reste du visage. La créature est morcelée, en vrac. Avec un cœur taillé oui, sans doute, eussé-je pu vivre. Mais je ne suis d'aucun temps, aucune géographie.

     

     

    Suivi de Un amour, le bord d'un canal (Récit) et d'Immersion (Théâtre), trois parties qui se font écho, miroir, trois variantes d'un même thème, publié aux éd. du Petit Pavé en juin 2010.

     

  • Kent Nerburn - La Fille qui chantait à l'oreille des bisons

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     Ed. du Sonneur, 2025

    Traduction de Charles Pommel 

    suite de Ni loup ni chien et Le loup au crépuscule

     

    et c'est toujours un immense bonheur et une indescriptible émotion pour moi de lire ces livres !

     

    "Hanté par un rêve dans lequel apparaît Yellow Bird, la sœur de son vieil ami lakota Dan, le narrateur se lance dans la quête de la vérité autour de la disparition de la petite fille, qui fut arrachée à sa famille et envoyée dans un asile pour Indiens – tristement emblématique des politiques gouvernementales visant à effacer l’identité autochtone. 

    Véritable road trip au pays des Lakotas et des Ojibwés, La Fille qui chantait à l’oreille des bisons entraîne le lecteur dans un univers de mémoire et de spiritualité, où les songes portent un message, où les animaux sont des maîtres, où une fillette a des dons particuliers… Un texte entre enquête et fresque historique, teinté d’humour, de sagesse et d’humanité, portant haut la voix et la dignité des peuples amérindiens."

     

    Kent Michael Nerburn est né en 1946 à Minneapolis, dans le Minnesota. Il a fait des études d’histoire américaine à l’université de Stanford, puis à celle de Berkeley. Il a publié plus d’une quinzaine de livres – des essais ainsi que des ouvrages de creative non fiction – sur la culture amérindienne et américaine. Il a remporté le Minnesota Book Award en 1995 pour Ni loup ni chien, qui est aujourd’hui au programme de nombreux cursus universitaires d’histoire aux États-Unis. Nerburn a fondé et dirigé le Project Preserve, un projet d’histoire orale dans la réserve ojibwée de Red Lake, dans le nord du Minnesota.

     

    https://www.editionsdusonneur.com/livre/la-fille-qui-chantait-a-loreille-des-bisons/

     

     

     

  • Gesualdo Bufalino

     

    Gesulado Bufalino le semeur de peste georges stubbss.jpg

    Diceria dell'untore, 1981, Palerme

    10/18, 1989

     

     

    Tout commence aux premières lueurs de l'aube, et l'on entend à travers son sommeil, les chiens se lamenter dans les oliveraies. Puis le soleil jaillit des toits, jaune d’œuf ruisselant, horrible menstruation du ciel. Le souffle qui naît alors ne fait même pas transpirer, mais serre le cœur dans un poing, envoie les hirondelles se briser contre les éclats de lave, partout où miroite, trompeuse, une inexistante palpitation d'eau. une heure, deux heures. Maintenant murmure doucement et s'éteint la traînée de vent qui s'était levée de la mer, semant du sable africain dans tous les replis de la peau et du sol; à côté des puits, les seaux dans lesquels s'enfile la vipère sont vides; sur les seuils, pareils à des morts, les pauvres dorment, un chiffon noir posé sur leurs paupières.

     

    in Le semeur de peste

     

     

  • Svetlana Alexievitch - La supplication - Tchernobyl, chroniques du monde après l'apocalypse

    Puisqu'on reparle de Tchernobyl, j'avais lu à sa sortie en France en 1998 et ce fut un choc très brutal, ce livre qui est vraiment à lire pour comprendre ce que cela implique un accident nucléaire de cet ampleur... 

     

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    " Sur Tchernobyl, des dizaines d'ouvrages ont été écrits, des milliers de mètres de bandes vidéo tournées... Ce livre, cependant, parle non pas de Tchernobyl mais du monde de Tchernobyl dont nous ne connaissons presque rien, non pas de la catastrophe mais de ce qui a suivi, d'un monde nouveau et différent, pour lequel il n'y a pas de langage."


    " Trois années durant, j'ai voyagé et questionné des hommes et des femmes de générations, de destins, de tempéraments différents. Tchernobyl est leur monde. Il empoisonne tout autour d'eux, la terre, l'air, l'eau mais aussi tout en eux, la conscience, le temps, la vie intérieure."


    " Faire que ce que plusieurs racontent devienne l'Histoire : en voyageant, en cédant la parole à ces gens, j'ai souvent eu l'impression de noter le futur, notre futur. "

     

    Son livre a nommé l'indicible en faisant entendre les voix suppliciées de Tchernobyl.

    Écrivain et journaliste biélorusse, dissidente, rendue célèbre dans le monde entier par Les Cercueils de zinc, ouvrage mémorial sur la guerre d'Afghanistan, Svetlana Alexievitch a reçu, en Allemagne, Le Prix du livre politique et Le Prix des Libraires pour La Supplication, puis le Prix Nobel de littérature 2015.

     

     

    une grenouille arboricole « Hyla orientalis » capturée dans la zone d’exclusion de Tchernobyl et spécimen capturé hors de cette zone. .jpg

     

    Grenouille arboricole « Hyla orientalis »

    capturée dans la zone d’exclusion de Tchernobyl

    en 2022 et spécimen capturé hors de cette zone 

     

     

     

  • Delphine Évano - L'autre virtuel

    Couverture L'autre virtuel.jpg

    avec des photographies de l'autrice,

    éditions Le Citron Gare, janvier 2026

    https://lecitrongareeditions.blogspot.com/

     

     

    Plutôt que faire de longues notes de lectures comme j'ai eu beaucoup fait, je préfère recopier des extraits d'un ouvrage qui me parle, qui résonne en moi. Vous trouverez donc, ci-dessous, de nombreux échos de ce recueil qui parvient, sans y perdre sa langue poétique, à faire miroir au miroir aux alouettes des écrans qui se sont imposés dans nos vies. Il faut lire et relire L'autre virtuel, un appel à une déconnexion salutaire avant l'oubli total, la perte de soi définitive. La judicieuse sélection de photos qui accompagne le recueil renforce encore le vertige et la solitude du vortex virtuel. 

    cgc

     

     

     

    En ligne

    dé-

    connecté de sa propre terre

    i.l flotte

    Joker potentiel en tout lieu,

     

    IL se croit Dieu.

     

    Intégré à de froides plateformes sans

    conscience,

    il est un démiurge hameçonné à la culotte

    devant

     

    l'éternel rire cynique.

     

     

    Vitesse de la lumière.

    Délitement.

     

    Cerveau fracas.

     

     

    (...)

     

    Il+ est une exfiltration de désirs, une

    infiltration potentielle de gens qu'il aime,

    qui l'aiment, le like,

    le love, le kiss, l'overkiss, l'over over kissss.

     

     

    (...)

     

    Au

    rythme

    martial

    de

    l'actualité composite,

    le fouettage de la pâte à crêpes neuronale.

     

     

    (...)

     

    Dans la saturation humide du soir, eLLE

    absorbe à grandes goulées la phosphorescence

    numérique, nouvelle kryptonite des heures

    noctambules.

    en haut débit de synergies collectives,

    mondiales et locales, elle s'abreuve jusqu'à plus

    soif,

    imbibant sa chair en toute immersion assumée

    de malbouffe informationelle.

    Elle/ aspire goulûment, tandis qu'on lui mange

    le temps et le cerveau.

     

     

    (...)

     

    Il scrolle, zappe, follows. Son cerveau

    intègre le déversoir d'autres soi transmutés

    en paraboles chimériques.

     

     

    (...)

     

    Cou crispé, focales fixes, dos dans la

    gangue et tressaillement des doigts qui

    cliquent.

    Sa peau laisse voir en transparence ses

    circuits intérieurs,

    ornières phosphorescentes de nuit comme

    de jour.

     

     

    (...)

     

    Il délègue le choix des mots, l'agencement des

    phrases aux écritures prédictives.

     

    (...)

     

    Ébloui par l'immédiateté du mouvement,

    il sourit à la fluidité de l'exécution.

    La réponse est instantanée, l'expression

    optimisée, possible en plusieurs versions.

    L'élan des désirs emprunte la voix de l'I.A.

     

     

    (...)

     

    Les trompe-l’œil factices aux élucubrations

    de rien du tout l'embarquent, fesses, seins,

    sexe moche, vide serein et planétaire : dont

    il se dégoûte sans pouvoir s'en défaire,

    englué.

     

     

    (...)

     

    Soumise aux diktats masculo-numériques,

    Elle est la grande parfaite.

    (...)

    elle renvoie dans l'écran le visage des contes

    et des bistouris informatiques.

     

     

    (...)

     

    Quelle identité de secteur porte-t-il dans ce

    magma de solitudes ? Son empreinte

    est-elle celle de l'infini sans texture,

    sans terre, ni odeurs d'ici ?

    Que deviennent ses aïeux, le récit de leur

    vie ? Que laisse-t-il à ses aînés,

    à ses jeunes ?

    Un rétrécissement, une agonie.

     

     

    (...)

     

    Des traces de stimuli verbaux et sonores

    se rassemblent par feuillets dématérialisés.

    La masse répond crescendo à la masse en une

    esplanade furieuse d'obsessions, de fantasmes

    montés en épingle,

    formes illusoires, spectrales.

     

     

    (...)

     

    Les pixels la dé-

    gou-

    pillent. Elle fond comme neige au soleil,

    la conscience en chagrin.

    ce flux virtuel est une usure. Besoin de

    silence et de nuit noire

    pour réfléchir, pour ne

    rien

    faire.

     

    Déconnecter.

     

     

    (...)

     

    L'emprise numérique bat le rappel des masses.

    La rythmique des offrandes et des consom-

    mations s'accélère autour du feu magnétique

    dévoreur de regards.

    Elle oblitère dans l'instantané et l'oubli les

    dangers des grandes influences et la martiale

    mathématique des surveillances à grande

    échelle,

    à l'aise depuis les belvédères

    fascistes.

    Quelles libertés restantes ?

     

    Quand viendra l'estocade.

     

     

    (...)

     

    Respirer sans clics, sans l'éclatement continuel de soi.

     

    Détox.



    (...)

     

    Rechute.

    Tête basse, phalanges en alerte.

    Tous les claviers l'appellent et claironnent

    la résurrection des poupées

    emboîtées.

     

     

    (...)

     

    Sa vie est un immense couloir de frappe aux

    claviers lisses sans accroche.

    Curseurs et poudre aux yeux couvrent

    les solstices.

     

     

    (...)

     

    Chimpanzé agile, il saisit encore ces perches

    qu'on lui tend, descendant, grimpant les

    barreaux publicitaires, gymnaste de haut vol.

    Barreau après barreau, l'échelle des besoins

    inutiles croît.

     

     

    (...) Ses mots, ses photos, depuis le

    pavé numérique, s'exilent et lui survivent au

    carré, rejoignent les marmites chaudes qui

    font pleurer les glaciers.

     

     

    (...)

     

    Choix de la lenteur, ineptie et vice des temps modernes,

    un lieu où s'ancrer, un plancher fiable de vaches au pré.

     

    Plus de rythme internaute, de plateformes virtuelles,

    Plus ces images qui tabassent, qui enfoncent le globe dans

    l'orbite.

     

     

     

     

    Delphine Évano publie la nouvelle Bagatelle en 2013, contribue à la création du blog poétique Lorient-Galway en 2015, fait éditer chez Jacques André les recueils de poésie Peau de mère (2016) et des Des rives humaines (2022) avec lequel elle reçoit le prix de l'Appf. Ses textes paraissent régulièrement en revues papier et numériques (L'Intranquille, Recours au poème, Nouveaux Délits, Traversées, Cabaret, Ouste...).

     

     

     

     

  • Joseph Pacini - Morphine

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     Cardère éd. mars 2024

     

     

    Je ne connaissais pas Joseph Pacini, c'était un ami de mon éditeur, Bruno Msika et c'est donc lui qui m'a envoyé trois livres pour faire connaissance dont et la terre tremble, qui est un hommage posthume au poète et que j'ai lu en premier. Et puis j'ai lu Morphine, présenté ainsi "Désarroi et grande solitude sur un lit d'hôpital..." et j'ai été bouleversée par cette lecture, je venais à peine de découvrir l'homme amoureux de la Terre et je lisais les mots de celui qui sait qu'il va la quitter. Aussi, je préfère me taire et laisser résonner la beauté de cette voix qui cheminait alors dans la nuit de la douleur intense :

     

     

     

    Sur les routes poudreuses, dans le déhanchement calcaire

    des collines,

    l'extrême sécheresse exhume les os de la terre.

    Ils reviennent en surface sous la violence du vent d'été.

    La terre, rougie par les larmes de feu

    n'a plus rien à donner ; une longue pierre

    blanche tel un tronc déchu, trace le seuil d'un futur sans

    avenir

     

    (...)

    Prends garde le même qui lit, le même est le livre,

    le même est là, le même parle et le même est parlé sans être parole.

     

    (...)

    Un immense navire nommé souffrance

    apparaît, et le poids d'un lourd silence

    sur la noirceur de l'eau, grave tout au long de la nuit

    un chemin d'écume de douleur infinie...

     

    (...)

    Et plus je m'enfonçais dans cette poudreuse blancheur,

    plus je sentais battre le coeur d'un autre monde.

     

    (...)

    Des cubes de mots sur des rails transitaient ;

    d'autres cubes formes diverses et diverses couleurs

    proposaient des mots inconnus, des langages nouveaux...

     

    (...)

    Quelques mots nouveaux arrêtés sur la table

    gouttes à gouttes se laissent choir sur le sol.

    (...)

    Objets du quotidien, ils mordent la terre,

    baignent dans les flaques, effrayés eux-mêmes,

    par l'amoncellement des formes.

     

    (...)

    Les portes sont métamorphoses, elles ne sont plus des portes,

    elles ne sont plus passages, elles sont lieux et mesures

    que fouettent les violences du vent...

     

    (...)

    Les portes ne sont plus des portes

    mais d'immenses doigts creux,

    dans lesquels l'air tendu de la nuit se glisse.

     

    (...)

    Vêtu de noir, je pénétrai l'une de ces fêlures.

    Je devenais

    partie de la matière du monde, étendant la forme de mon corps et

    le mécanisme de mes pensées

    à la logique de l'Univers,

    tout comme les pensées produites par nos mains

    elles touchaient la matière, en signaient la surface,

    en polissaient la forme et la répétaient.

     

    (...)

    J'étais porte battante sous le souffle et

    je laissais passer les nuages.

    Je repeignais le ciel, enregistrais les images

    que traçaient les deux de la nuit,

    longues traînées d'objets inattendus au-delà des plaines...

     

    (...)

    J'étais porte battante encore sous les cendres

    et la veine roulait sous l'aiguille du jour

    et la porte battait du soir jusqu'au matin...

    Milliers de pèlerins porteurs d'un autre monde

    se perdaient en chemin.

     

    (...)

    Trois, quatre,

    la veine roule sous l'aiguille

    et la porte bat du soir jusqu'au matin.

    Nuitées d'oiseaux emprisonnés

    dans un étrange frémissement du monde.

    J'attendais au pied de l'arbre, et le temps ne cessait

    de passer.

    La douleur posait toujours les mêmes questions.

    Pourquoi ? Comment ?

     

    (...)

     

    Nous, aubes et crépuscules multiples ailleurs.

    Nous, épaisseur du temps, eaux vives et cendres.

    Nous l'aujourd'hui et l'autrefois obscurs germes de beauté

    Nous roulis du voyage horizons sans retour.

     

    (...)

    Toi , jeu saisonnier de sève, ramée d'images dans la brume,

    Toi, feuille envolée du hasard, résurgence de source.

    Toi, blessure inguérissable depuis le tout premier matin du monde...

     

    (...)

    Moi porteur d'eau, musiques, danses, grain de terre.

    Toi ammonite refuge, grotte, corps gravé de signes.

    Moi visage d'ombre ascension du soleil.

    Toi matin de nacre, soif de liberté,vent de révolte.

    Moi escarpements et crêtes, marécage de lune...

     

    (...)

    Toi, barque détachée dérive lointaine sur le miroir à peine

    troublé de l'eau

     

    Sur le seuil, ici, un étang prolonge la lente méditation des forêts.

    Moi les mains dans l'ailleurs,

    marnes, argiles, grès, souvenirs et rhizomes,

    peaux et paysages survolés, savanes lourdes,

    déserts de feu, couleurs de sable,

    ruisseaux de silence, rivières du bout des doigts,

    brise de la nuit, remous de lumière sur l'océan des particules...

     

    (...)

    Toi, tu marches, tu tresses sans hâte les fraîches

    empreintes de nos pas...

     

    La lumière raconte ses métamorphoses

    transgresse l'épaisseur de la matière,

    va, frôle, la glisse du temps vers l'éternité

    et s'esquive dans le hasard d'une origine...

     

     

     

    De sa Toscane d’origine, Joseph Pacini gardait le goût de l’image et des mots. Les Primitifs italiens vivent dans sa mémoire et les improvisations poétiques paysannes sont le fonds culturel qui a nourri sa démarche d’écrivain. De cette terre où il voit le jour en 1942, il conserve la mémoire de la poésie transmise par ses deux grands-pères métayers : celle de la beauté que les hommes de la terre cherchent à incarner dans les paysages et que les peintres traduisent et transmettent par les couleurs et les rythmes… Son grand père lui disait : « Apprendre à voir le monde, c’est apprendre à penser et à rêver un monde pour le construire ensemble. » Il a collaboré avec les peintres, les photographes pour échanger sur la couleur des mots, sur les contrastes et le rythme des lignes dans les images. Il a publié avec le peintre Philippe Garouste, des livres d’artiste : Le pays de haute mer (Jacques Brémond, 1984.), Arcobaleno (1986), Entre la main et le ciel (1991), Sept traces de lumière (Bruno Robbe, Belgique, 2003). Pour chacun de ces livres le peintre a composé une lithographie originale. Sur la peinture de ce dernier, Joseph Pacini publia chez Jacques Brémond, Peindre la lumière (2015). Avec le peintre Pierre Cayol, il publia Peindre le désir (2008), suivi d’un livre d’artiste Psaume de l’olivier (2014). Outre le travail d’expositions (Philippe Garouste, Pierre Cayol, Philippe Chiron, Michèle Reymond), il entreprit une collaboration avec le photographe Christian Malon, qu’il retrouva après de nombreuses années et avec lequel il réalisa aux éditions Cardère Terre écrite (2015), regards tirés de la mémoire pour ouvrir un œil différent sur la terre. Et en 2020, les éditions Cardère ouvrent la collection Regards d’Ailleurs avec Venise à pas lents. Marcel Roy passeur de lumière est le troisième ouvrage que Joseph Pacini s’était promis de réaliser pour remercier ces trois peintres (Marcel Roy, Pierre Cayol, Philippe Garouste) de lui avoir appris à voir le monde autrement. Et aussi : Au jour le jour, P.-J. Oswald, Paris, 1973 ; La Cévenne, AZ Offset, 1978 ; Granite sa peau, Jacques Brémond,1983 ; Entre la main et le ciel, Aencrages, 1991 ; Ici parle l’olivier, AB éditions, 2003 ; Un certain regard (Promenade en Haute-Provence entre dessin et poésie), Les Alpes de lumière, Forcalquier, 2005 ; Lettre à Léa qui vient de naître, Chez le citoyen, 2014; Chemins d’errance, Chez le citoyen, 2014 ; Méditations de l’olivier, AB éditions, 2018.

     

  • Jean-Christophe Belleveaux - L'imposture

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     Les carnets du dessert de lune, 2025

     

    J'avais eu le plaisir de publier des extraits de L'imposture avant parution, dans le n°79 de la revue Nouveaux Délits (novembre 2024), aussi c'est avec grand intérêt que je l'ai lu, j'en remercie les éditions Les Carnets du Dessert de Lune, et j'ai vraiment beaucoup beaucoup aimé. Le genre de recueil qui confirme que la poésie n'est pas forcément ennuyeuse, bien loin de là, et ici de la poésie, il en déborde l'air de rien et c'est justement cet air-là qu'il est si bon de respirer. De l'extrême quotidien aux extrêmes de la planète, de la poussière des jours et son "fouillis de linge sale" à "l'infini par l'infini multiplié", que je sois autant emportée par un recueil n'est pas si fréquent, aussi je ne peux que le recommander vivement.

    cgc

     

     

    Fragments :

     

    " je n'aime pas mon prochain ou trop. Aucune distance, un pas de danse fracturé.

     

    (...)

    Les herbes du jardin (beaucoup de graminées) s'élancent bien au-delà du mètre de haut. vieux rose des roses qui s'étiolent doucement, rouge sombre et flamboyant de celles en en plein éclat ou encore en bouton. Les draps mis à sécher sont huniers et perroquets. Le monde entier m'est un navire qui file cinq à huit nœuds (y compris celui gordien).

     

    (...)

    Parle-t-on des eaux saumâtres, des chiens, des fantômes, de la lune trop adjectivée, parle-t-on et qui se tait ?

    Paix sur tout : l'avenir trop large et les questions.

     

    (...) le vent qui chante dans les ralingues,la pluie qui crépite sur la tôle, le fracas des orages et celui de l'ogre Pacifique qui jette sa colère sur les plages écrasées de chaleur, le jazz de tout cela ; toujours m'ont ravi le parfum du chèvrefeuille, celui du jasmin et la fleur d'oranger.

     

    (...)

    Le fauteuil encombré de livres et le fauteuil bridge aux accoudoirs décollés s'agrippent à leurs contours de choses ; quant à moi, les merles s'en donnent à cœur joie, le jour descend, je farfouille à la lisière de l'anacoluthe, sédentaire comme un gisant

     


    (...) La boue d'écriture que l'on triture, que je pressure, la sale gadoue. J'y mets la course lente des loups, mon grain de folie à moudre, l'écume de la mélancolie, le mystère, aussi son ombre.

     

    (...)

    Un trousseau de clefs, une bougie, un jeu de Triomino, des briquets, de la poussière, un porte-feuille au cuir râpé, fatras sur l'étagère, dictature des objets dans leur peau d'érosion, deux heures après mon premier café, j'en prépare un autre, la vie s'effiloche un peu plus.

     

     


    De l'inépuisable combinaison des mots, comme de ces routes qui serpentent vers le Cachemire, le vertige vous prend ; je dégringole au milieu de la phrase, dans les ravins au fond desquels gisent des carcasses de jeeps, de camions.

     


    (...)

    Bruits d'un train. Statue éphémère de mon corps immobile, debout à côté du chardon, lutiné par la brise.

    Les craillements moqueurs d'une corneille.

    Réalité profuse dont je ne choisis que des bribes comme les éclaboussures rose soutenu des fleurs d'albizia ou la pâleur de l'astre gibbeux.

    La vie passe, en majesté, souple guépard dédaigneux, belle comme un trope ajusté.

     

     


    Le jour est précaire mais dure et se répète. Les pylônes semblent éternels. Je suis calé dans l'intervalle entre naissance et autolyse. Quand bien même je le bifferais dans la phrase, l'océan, ailleurs, insiste. Ailleurs, loin du texte.

     


    (...)

    Pourtant si j'écris nuages, roses trémières, cordages sur les quais, j'ai une représentation précise de ces éléments que j'hameçonne dans la phrase, avec toutes les émotions qu'ils ont suscitées en moi.

    Je flirte avec la normalité, sur le bord ébréché du monde, mordu par les mots.

     

     


    Certains noms, par leur seule sonorité évoquent la consistance et l'odeur de l'objet qu'ils désignent : varech, prairie, jasmin, finance, ours...

    Si l'on parle de monde réel, c'est qu'il en existe un autre au moins : a-t-il ou ont-ils également un équateur et des pôles ?

    La nuit, ici, a capturé la rue, les bambous, les voitures endormies. Juillet a-t’il un sens dans les autres mondes ?

     

    (...)

    La Raison dans l'Histoire :
    les défilés militaires
    les dortoirs du goulag
    des angles droits la dictature des dogmes
    aussi la pensée libre la transgression

    et les méandres du fleuve

     

    (...)

    la fenêtre ouverte
    intraduisible
    sur l'intraduisible jardin

     

    (...)

    une salade de pissenlit
    le tas de charbon dans la cour
    (...)
    je savais m'envoler ne le fis jamais
    la preuve eût été sacrilège

     


    (....)

    je compris  que
    dans toutes les configurations
    lyriques absurdes métaphysiques
    le vide n'aurait besoin
    que de ses quatre lettres
    pour dynamiter le mot-même
    qui le désignait

     


    (...)

    l'enfer n'a point de professeurs
    pour en évaluer les dimensions

    son volume distendu
    contourne et englobe 
    les verres à pied le canapé
    le croissant de lune l'océan les dunes
    les images le son la télévision
    l'autre et le même
    l'absurde et le théorème

     


    (...)

    les morts sous la terre
    les lits les planchers les mers

    je demeure pour l'heure
    perpendiculaire

     

    (...)

    réalité fracturée, brisure de mots,
    esquilles fichées dans le cortex"



     

    Jean-Christophe Belleveaux est né en 58 dans le département 58. Il a publié une vingtaine de recueils de poésie, dont / Géographies furtives, éditions Gros Textes/La Dipso, 2025 ; indigo, c'est le titre, Pierre Turcotte éditeur, 2024 ; Les lointains, Éditions Faï fioc, 2023 ; Comment dire ? co-écrit avec Corinne Le Lepvrier, Éditions La Sirène étoilée, 2018 ; Territoires approximatifs, Éditions Faï fioc, 2018. Il a animé la revue Comme ça et Autrement durant sept années. De racines nivernaises et polonaises, il fait des études de lettres à Dijon et apprend la langue thaï à l' Institut National des Langues et Civilisations Orientales à Paris. Grand voyageur et a aussi animé la revue Comme ça et Autrement pendant 7 ans.

     

     

  • Stève Wilifrid Mouguengui - L'énigme des ruines

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    La Kainfristanaise, 2021

     

     

     

    Ce n'est qu'une cabane, posée sous les pins, au

    bord du ruisseau qui cueille la lumière

    Elle attend le promeneur et ce matin-là, j'ai poussé

    la porte et j'ai dévalé des jours

    des années

    des siècles d'enfance.

     

    (...)

     

    Longtemps, j'ai voulu démêler l'ombre de la lumière. Comme on sépare le

    mauvais grain de l'ivraie. J'ignorais alors qu'elles étaient l'endroit et l'envers,

    l'étoffe de nos vies.

     

    (...)

     

    J'écris des cahiers de brume avec ta silhouette

    dessinée à la lisière du poème

    ta voix mêlée au ruisseau qui ne s'éteint pas

    il n'y a que toi pour donner ce chant à la lumière

     

    (...) des ruines sous leur voile de mousse

    Tu verrais comme elles nous ressemblent

    Elles portent la fragilité des choses et l'amour

    égaré du monde

    la force et la vanité de l'homme

     

    (...)

     

    Je suis l'enfant de la pleureuse de l'aube

    et du tam-tam qui battait au loin dans la nuit

    diaphane

    Savais-tu toi que les rivières se tordent parce

    qu'elles partent seules ?

    (...)

    Nous étions champs de rêves sous le soleil

     

    (...) Il suffit d'une luciole pour ébrécher l'obscurité

     

    (...)

     

    Les ruines sont l'avenir du monde

    L'homme c'est le temps qui s'effondre

    Les heures qui se vident

    Je sais des chemins

    Ceux que j'aime sont d’encre

    Parfois de brume

    Le sel répandu dans la nuit

     

    (...)

     

    Écrire

    Ma corde sur l’abîme de l'exil

    J'ai habité le faîte des grandes solitudes et les

    mirages

     

    (...)

     

    Je partirai en prenant sous mon bras mon ciel mes oiseaux et les fleurs du

    printemps

    La route sera un long sillon qui fissure la nuit

    Je partirai pour la ville comme le fleuve à la mer

    Jeté dans l'immensité

     

    (...)

    Quels mots peuvent recueillir la déflagration du silence

     

    (...)

     

    À la lune là dehors je demande

    Qui suis-je ?

    Je ne vois qu'un être fragile qui marche dans un monde friable

     

    (...)

     

    Je voulais une nuit au cœur des Pyrénées

    Loin de tout ce qui nous agite

    La fureur des horloges et le rite de la vitesse

    Le déluge des images et l'empire des choses

     

    (...)

     

    Je me suis assis sur une pierre en face du ciel bleu

    J'ai vu passer sous mes paupières close

    La silhouette au bord du puits

    Le garçon aux pieds nus derrière la maison de terre

     

    (...)

     

    Crois-tu que l'écriture puisse être une patrie

    Le même vertige me saisit quand je me tiens au bord du gouffre de la page

     

     

     

    Stève Wilifrid Mounguengui est né en 1976, à Mouila, dans le sud du Gabon. Il vit en France depuis 2002. Après des études de philosophie et de sociologie, il travaille dans le milieu éducatif et social. Il vit en Seine et Marne, à Lieusaint. Il a publié plusieurs recueils de poésie, dont L’Énigme des ruines (La Kainfristanaise) et L’Autre rivage de la nuit (Unicité). J’ai toujours marché avec ses rêves en moi (Mauconduit, 2025) est son deuxième récit, après Tu as fait de moi celui qui enjambe le monde (Mauconduit, 2023).

     

     

     

  • Saghi Farahmandpour - Débris du destin

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    Quelque part dans l’apesanteur entre la vie et la mort
    En cherchant le vieux mirage des regrets entrelacés
    Je porte sur mes épaules
    Jusqu’à la fin du matin
    Le pesant fardeau de l’illusion d’un temps de paix.

     

     

    Version bilingue

    Poèmes traduits du persan par l'autrice

    Préface de Dana Shishmanian

    Ed du Cygne, février 2026

     

     

    Extraits :

     

     


    (...)

    Elle sait qu'il creusera précocement avec ivresse
    La fosse de la mort
    Qu'il effeuillera
    La lumière tremblante restante dans son regard sombre.

     

    (...)

    Le spectre géant et dégoûtant de la guerre
    Vole
    Dans le ciel sombre de la ville
    L'enfant
    Mange une poignée de terre
    (...)
    L'enfant sans-abri de la ville
    Enterre
    Son corps fragile
    Sous les décombres d'une maison inconnue.

     

    (...)

    Ouvrent leurs yeux
    Et rampent
    À travers les lézardes profondes et raboteuses du
    silence
    Aux murs poudreux des foyers
    Dans les corps insomniaques
    (...)
    Brûlent 
    Toutes les nuits
    Dans le feu sans flamme et sans fin de l'oppression

     

    (...)

    Les hommes haineux et aux aguets
    Leurs yeux fermés, leurs oreilles sourdes
    Se promènent un gros bâton d'oppression et de joug à 
    la main, dans les rues, sur les toits
    À l'entour de la nuit

     

    (...)

    En regardant les blessures béantes et profondes sur le corps
    On ne peut encore
    Oublier un petit peu

     

    (...)

    Les tortures et les chaînes de peur
    Rivées aux mains et aux pieds cassés
    Ces cris étouffés dans la gorge
    Ces gémissements sourds
    (...)
    Les larmes éternisées
    dans les rides des visages inconnus
    (...)
    Les fleuves de sang
    Et toutes les tombes

     

    (...)

    J'écoutai
    La voix agréable des flocons de neige délicats qui
    tombaient
    Sur la plaine blanche de l'imagination
    Puis
    Je pris
    Une gorgée amère
    Avec l'instant humide de l'aube.

     

    (...)

    Je n'ai rien fait depuis longtemps
    Je suis égarée et errante

     

    (...)

    J'attends un jour insolite
    Une fontaine tumultueuse de passion
    Un récit inconnu
    Et un bosquet touffu et mélodieux
    N'importe où très loin
    Rempli des myosotis aux fleurs bleues

     

    (...)

    Elle lavait 
    Chaque jour
    Lorsque la lune s'obscurcissait
    La sanie de ses blessures, l'une après l'autre
    Confiait ses souffrances une à une
    À la poussière noire de l'aube

     

    (...)

    Mon cri réprimé dans la gorge nouée
    Moi, cachée en moi-même

     

    (...)

    Le temps est lourd d'indignité

     

    (...)

    La voie de la libération est fermée depuis des années
    Il semble qu'il n'y ait jamais eu d'issue et il n'y en aura plus !

     

    (...)

    Les lèvres gercées sans sourire
    Les regards en colère restés éteints pendant des années
    Le cri des cœurs affolés
    Et pris au piège ardent de la haine
    Ne se guérissent guère
    Hélas !
    (...)
    Personne ne sème les graines de la vie
    L'arbre ne porte pas de nouvelles branches
    Personne ne voit quelque signe d'eau
    Et ne plante le jeune arbre du désir !

     

    (...)

    Je suis fatiguée de toute cette répétition
    Taciturne et remplie de supplice
    Mon visage
    Se flétrit doucement
    Comme une branche de fleurs, défraîchie
    En un vieux vase à long col et étroite embouchure

     

    (...)

    Toi, tristesse douloureuse et muette
    Ne vagabonde pas
    Sur les ruines du chagrin
    Viens t'asseoir
    Auprès de mon cœur fatigué
    Laisse-moi dans ce bourbier de la vie
    Te parler
    De la tombe étroite des émotions
    N'aie pas peur
    Et vois
    Où est
    La source de cette douleur constante ?
    Qui tient
    La corde ignifugée et sinueuse du trouble ?


    (...)

    Matin

    Un matin 
    Il est parti
    ...
    Il  est parti pour toujours
    sans que la clarté délicate du soleil
    Caresse son beau visage.

     

    *

     

    Saghi Farahmandpour est née en février 1981 à Téhéran, en Iran. Tout son parcours universitaire a été en langue et littérature française et elle a un doctorat ès lettres françaises. Elle a fait des recherches au cours de sa maîtrise sur la réalité dans la diégèse. Sa thèse de doctorat porte sur l’interprétation des poèmes d’Alfred De Vigny basée sur l’herméneutique phénoménologique de Heidegger. Elle écrit de la poésie en persan et en français ; elle fait également de la traduction, de l’interprétation littéraire et de la peinture. 

     

     

     

  • Peter Heller- La Pommeraie

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    The Orchard, Usa, 2019

    Actes Sud 2025

     

     

    J'ai aimé ce roman à quelques détails près, qui m'a plus d'une fois émue aux larmes et dans lequel je me suis retrouvée, aussi bien chez Hayley, la mère que Frith, la fille. Un roman sur la perte, sur les joies dérobées aux vies difficiles, sur l'amitié véritable, sur le besoin d'authenticité et de simplicité, sur la liberté et le courage. Un roman tissé autour d'une relation mère-fille, très fusionnelle, dans une cabane au cœur du Vermont, d'une mélancolie délicate comme une peinture avec des personnages pleins de vie et de force. Et puis avec un écho permanent à la poésie chinoise ancienne, dont la mère est ici la traductrice, tout particulièrement de Li Xue, une poétesse de la dynastie Tang qui aurait été contemporaine de Li Po et qui fait penser fortement à Xue Tao, poétesse dans la vie de laquelle Hayley trouve une forte résonance. Ainsi poèmes d'un passé et ailleurs lointains se mêlent au présent de la vie dans la nature du Vermont.

    Là seule chose qui m'a vraiment gêné dans ce livre, comme une fausse note, c'est une brève référence caricaturale au féminisme lors d'un entretien autour du travail de traductrice de Hayley qui m'a paru surtout peu crédible et encore moins nécessaire dans le contexte et cela m'a rappelé que l'auteur était un homme et j'ai trouvé ça dommage dans une histoire de femmes libres et fortes. 

     

    Sur le site de l'éditeur : "Frith a six ans quand sa mère Hayley, professeure et traductrice de poésie chinoise, décide de plaquer sa carrière universitaire pour venir s’installer dans une cabane rustique au pied des montagnes du Vermont et s’inventer une vie libre et belle. Ce retour à la terre est rude, mais toutes deux subsistent grâce à la pommeraie qui flanque leur terrain et au sirop d’érable qu’elles produisent. Scolarisée à domicile, l’intrépide Frith s’imagine reine de leur paradis sauvage, ignorant tout des peines et des regrets qui ont poussé Hayley à se réfugier ici. Saison après saison, mère et fille vivent en autarcie, affrontant “le monde et ses déceptions main dans la main”, jusqu’au jour où Rose, une artiste locale, frappe à leur porte et bouleverse leur existence.
    Près de trente ans plus tard, Frith se remémore les jours heureux d’avant les tragédies et revisite sa relation fusionnelle avec Hayley à travers les sublimes poèmes qu’elle lui a légués.
    L’auteur de "La Rivière" signe un roman tout en pudeur et délicatesse, nimbé d’une mélancolie tchékhovienne, sur les pertes de l’enfance, les amitiés indéfectibles et la force inébranlable de l’amour entre mère et fille."

     

     

  • Alexandre Jollien - Vivre sans pourquoi

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    Seuil 2015, Points 2017

     

    Trouvé aussi dans une boîte à livres. J'avais apprécié plus d'une fois d'entendre Alexandre Jollien à la radio et dans quelques vidéos vues sur le net, mais je ne l'avais jamais lu. J'ai apprécié la sincérité de ce témoignage, la quête d'un homme tel qu'il est, ses questionnements, ses découragements.

     

    "Dans Vivre sans pourquoi, j'ai essayé de retracer les hauts et les bas de ma vie en Corée du Sud. Avec ma femme et mes trois enfants, j'ai eu la chance de faire mes valises pour me mettre à l'école d'un maître. Approfondir le chemin du oui, pratiquer à fond le zen et me familiariser aux Évangiles."

     

     

     

    Pour connaitre le parcours d'Alexandre Jollien et + : 

    https://www.alexandre-jollien.ch/parcours/

     

     

  • Vieille SF américaine

    Cet hiver, je me suis remise à la vieille SF américaine, comme pour me reposer la tête de la dystopie actuelle, après Le dieu venu du Centaure (1964) :

     

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    et La loterie solaire de Philip K. Dick (1955) :

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    je viens de finir Le temps des changements de Robert Silverberg (1971,

    auteur que je n'avais pas lu depuis mes 15 ans.

     

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    Vive les boites à livres !