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MES LECTURES

  • Joseph Pacini - Morphine

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     Cardère éd. mars 2024

     

     

    Je ne connaissais pas Joseph Pacini, c'était un ami de mon éditeur, Bruno Msika et c'est donc lui qui m'a envoyé trois livres pour faire connaissance dont et la terre tremble, qui est un hommage posthume au poète et que j'ai lu en premier. Et puis j'ai lu Morphine, présenté ainsi "Désarroi et grande solitude sur un lit d'hôpital..." et j'ai été bouleversée par cette lecture, je venais à peine de découvrir l'homme amoureux de la Terre et je lisais les mots de celui qui sait qu'il va la quitter. Aussi, je préfère me taire et laisser résonner la beauté de cette voix qui cheminait alors dans la nuit de la douleur intense :

     

     

     

    Sur les routes poudreuses, dans le déhanchement calcaire

    des collines,

    l'extrême sécheresse exhume les os de la terre.

    Ils reviennent en surface sous la violence du vent d'été.

    La terre, rougie par les larmes de feu

    n'a plus rien à donner ; une longue pierre

    blanche tel un tronc déchu, trace le seuil d'un futur sans

    avenir

     

    (...)

    Prends garde le même qui lit, le même est le livre,

    le même est là, le même parle et le même est parlé sans être parole.

     

    (...)

    Un immense navire nommé souffrance

    apparaît, et le poids d'un lourd silence

    sur la noirceur de l'eau, grave tout au long de la nuit

    un chemin d'écume de douleur infinie...

     

    (...)

    Et plus je m'enfonçais dans cette poudreuse blancheur,

    plus je sentais battre le coeur d'un autre monde.

     

    (...)

    Des cubes de mots sur des rails transitaient ;

    d'autres cubes formes diverses et diverses couleurs

    proposaient des mots inconnus, des langages nouveaux...

     

    (...)

    Quelques mots nouveaux arrêtés sur la table

    gouttes à gouttes se laissent choir sur le sol.

    (...)

    Objets du quotidien, ils mordent la terre,

    baignent dans les flaques, effrayés eux-mêmes,

    par l'amoncellement des formes.

     

    (...)

    Les portes sont métamorphoses, elles ne sont plus des portes,

    elles ne sont plus passages, elles sont lieux et mesures

    que fouettent les violences du vent...

     

    (...)

    Les portes ne sont plus des portes

    mais d'immenses doigts creux,

    dans lesquels l'air tendu de la nuit se glisse.

     

    (...)

    Vêtu de noir, je pénétrai l'une de ces fêlures.

    Je devenais

    partie de la matière du monde, étendant la forme de mon corps et

    le mécanisme de mes pensées

    à la logique de l'Univers,

    tout comme les pensées produites par nos mains

    elles touchaient la matière, en signaient la surface,

    en polissaient la forme et la répétaient.

     

    (...)

    J'étais porte battante sous le souffle et

    je laissais passer les nuages.

    Je repeignais le ciel, enregistrais les images

    que traçaient les deux de la nuit,

    longues traînées d'objets inattendus au-delà des plaines...

     

    (...)

    J'étais porte battante encore sous les cendres

    et la veine roulait sous l'aiguille du jour

    et la porte battait du soir jusqu'au matin...

    Milliers de pèlerins porteurs d'un autre monde

    se perdaient en chemin.

     

    (...)

    Trois, quatre,

    la veine roule sous l'aiguille

    et la porte bat du soir jusqu'au matin.

    Nuitées d'oiseaux emprisonnés

    dans un étrange frémissement du monde.

    J'attendais au pied de l'arbre, et le temps ne cessait

    de passer.

    La douleur posait toujours les mêmes questions.

    Pourquoi ? Comment ?

     

    (...)

     

    Nous, aubes et crépuscules multiples ailleurs.

    Nous, épaisseur du temps, eaux vives et cendres.

    Nous l'aujourd'hui et l'autrefois obscurs germes de beauté

    Nous roulis du voyage horizons sans retour.

     

    (...)

    Toi , jeu saisonnier de sève, ramée d'images dans la brume,

    Toi, feuille envolée du hasard, résurgence de source.

    Toi, blessure inguérissable depuis le tout premier matin du monde...

     

    (...)

    Moi porteur d'eau, musiques, danses, grain de terre.

    Toi ammonite refuge, grotte, corps gravé de signes.

    Moi visage d'ombre ascension du soleil.

    Toi matin de nacre, soif de liberté,vent de révolte.

    Moi escarpements et crêtes, marécage de lune...

     

    (...)

    Toi, barque détachée dérive lointaine sur le miroir à peine

    troublé de l'eau

     

    Sur le seuil, ici, un étang prolonge la lente méditation des forêts.

    Moi les mains dans l'ailleurs,

    marnes, argiles, grès, souvenirs et rhizomes,

    peaux et paysages survolés, savanes lourdes,

    déserts de feu, couleurs de sable,

    ruisseaux de silence, rivières du bout des doigts,

    brise de la nuit, remous de lumière sur l'océan des particules...

     

    (...)

    Toi, tu marches, tu tresses sans hâte les fraîches

    empreintes de nos pas...

     

    La lumière raconte ses métamorphoses

    transgresse l'épaisseur de la matière,

    va, frôle, la glisse du temps vers l'éternité

    et s'esquive dans le hasard d'une origine...

     

     

     

    De sa Toscane d’origine, Joseph Pacini gardait le goût de l’image et des mots. Les Primitifs italiens vivent dans sa mémoire et les improvisations poétiques paysannes sont le fonds culturel qui a nourri sa démarche d’écrivain. De cette terre où il voit le jour en 1942, il conserve la mémoire de la poésie transmise par ses deux grands-pères métayers : celle de la beauté que les hommes de la terre cherchent à incarner dans les paysages et que les peintres traduisent et transmettent par les couleurs et les rythmes… Son grand père lui disait : « Apprendre à voir le monde, c’est apprendre à penser et à rêver un monde pour le construire ensemble. » Il a collaboré avec les peintres, les photographes pour échanger sur la couleur des mots, sur les contrastes et le rythme des lignes dans les images. Il a publié avec le peintre Philippe Garouste, des livres d’artiste : Le pays de haute mer (Jacques Brémond, 1984.), Arcobaleno (1986), Entre la main et le ciel (1991), Sept traces de lumière (Bruno Robbe, Belgique, 2003). Pour chacun de ces livres le peintre a composé une lithographie originale. Sur la peinture de ce dernier, Joseph Pacini publia chez Jacques Brémond, Peindre la lumière (2015). Avec le peintre Pierre Cayol, il publia Peindre le désir (2008), suivi d’un livre d’artiste Psaume de l’olivier (2014). Outre le travail d’expositions (Philippe Garouste, Pierre Cayol, Philippe Chiron, Michèle Reymond), il entreprit une collaboration avec le photographe Christian Malon, qu’il retrouva après de nombreuses années et avec lequel il réalisa aux éditions Cardère Terre écrite (2015), regards tirés de la mémoire pour ouvrir un œil différent sur la terre. Et en 2020, les éditions Cardère ouvrent la collection Regards d’Ailleurs avec Venise à pas lents. Marcel Roy passeur de lumière est le troisième ouvrage que Joseph Pacini s’était promis de réaliser pour remercier ces trois peintres (Marcel Roy, Pierre Cayol, Philippe Garouste) de lui avoir appris à voir le monde autrement. Et aussi : Au jour le jour, P.-J. Oswald, Paris, 1973 ; La Cévenne, AZ Offset, 1978 ; Granite sa peau, Jacques Brémond,1983 ; Entre la main et le ciel, Aencrages, 1991 ; Ici parle l’olivier, AB éditions, 2003 ; Un certain regard (Promenade en Haute-Provence entre dessin et poésie), Les Alpes de lumière, Forcalquier, 2005 ; Lettre à Léa qui vient de naître, Chez le citoyen, 2014; Chemins d’errance, Chez le citoyen, 2014 ; Méditations de l’olivier, AB éditions, 2018.

     

  • Jean-Christophe Belleveaux - L'imposture

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     Les carnets du dessert de lune, 2025

     

    J'avais eu le plaisir de publier des extraits de L'imposture avant parution, dans le n°79 de la revue Nouveaux Délits (novembre 2024), aussi c'est avec grand intérêt que je l'ai lu, j'en remercie les éditions Les Carnets du Dessert de Lune, et j'ai vraiment beaucoup beaucoup aimé. Le genre de recueil qui confirme que la poésie n'est pas forcément ennuyeuse, bien loin de là, et ici de la poésie, il en déborde l'air de rien et c'est justement cet air-là qu'il est si bon de respirer. De l'extrême quotidien aux extrêmes de la planète, de la poussière des jours et son "fouillis de linge sale" à "l'infini par l'infini multiplié", que je sois autant emportée par un recueil n'est pas si fréquent, aussi je ne peux que le recommander vivement.

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    Fragments :

     

    " je n'aime pas mon prochain ou trop. Aucune distance, un pas de danse fracturé.

     

    (...)

    Les herbes du jardin (beaucoup de graminées) s'élancent bien au-delà du mètre de haut. vieux rose des roses qui s'étiolent doucement, rouge sombre et flamboyant de celles en en plein éclat ou encore en bouton. Les draps mis à sécher sont huniers et perroquets. Le monde entier m'est un navire qui file cinq à huit nœuds (y compris celui gordien).

     

    (...)

    Parle-t-on des eaux saumâtres, des chiens, des fantômes, de la lune trop adjectivée, parle-t-on et qui se tait ?

    Paix sur tout : l'avenir trop large et les questions.

     

    (...) le vent qui chante dans les ralingues,la pluie qui crépite sur la tôle, le fracas des orages et celui de l'ogre Pacifique qui jette sa colère sur les plages écrasées de chaleur, le jazz de tout cela ; toujours m'ont ravi le parfum du chèvrefeuille, celui du jasmin et la fleur d'oranger.

     

    (...)

    Le fauteuil encombré de livres et le fauteuil bridge aux accoudoirs décollés s'agrippent à leurs contours de choses ; quant à moi, les merles s'en donnent à cœur joie, le jour descend, je farfouille à la lisière de l'anacoluthe, sédentaire comme un gisant

     


    (...) La boue d'écriture que l'on triture, que je pressure, la sale gadoue. J'y mets la course lente des loups, mon grain de folie à moudre, l'écume de la mélancolie, le mystère, aussi son ombre.

     

    (...)

    Un trousseau de clefs, une bougie, un jeu de Triomino, des briquets, de la poussière, un porte-feuille au cuir râpé, fatras sur l'étagère, dictature des objets dans leur peau d'érosion, deux heures après mon premier café, j'en prépare un autre, la vie s'effiloche un peu plus.

     

     


    De l'inépuisable combinaison des mots, comme de ces routes qui serpentent vers le Cachemire, le vertige vous prend ; je dégringole au milieu de la phrase, dans les ravins au fond desquels gisent des carcasses de jeeps, de camions.

     


    (...)

    Bruits d'un train. Statue éphémère de mon corps immobile, debout à côté du chardon, lutiné par la brise.

    Les craillements moqueurs d'une corneille.

    Réalité profuse dont je ne choisis que des bribes comme les éclaboussures rose soutenu des fleurs d'albizia ou la pâleur de l'astre gibbeux.

    La vie passe, en majesté, souple guépard dédaigneux, belle comme un trope ajusté.

     

     


    Le jour est précaire mais dure et se répète. Les pylônes semblent éternels. Je suis calé dans l'intervalle entre naissance et autolyse. Quand bien même je le bifferais dans la phrase, l'océan, ailleurs, insiste. Ailleurs, loin du texte.

     


    (...)

    Pourtant si j'écris nuages, roses trémières, cordages sur les quais, j'ai une représentation précise de ces éléments que j'hameçonne dans la phrase, avec toutes les émotions qu'ils ont suscitées en moi.

    Je flirte avec la normalité, sur le bord ébréché du monde, mordu par les mots.

     

     


    Certains noms, par leur seule sonorité évoquent la consistance et l'odeur de l'objet qu'ils désignent : varech, prairie, jasmin, finance, ours...

    Si l'on parle de monde réel, c'est qu'il en existe un autre au moins : a-t-il ou ont-ils également un équateur et des pôles ?

    La nuit, ici, a capturé la rue, les bambous, les voitures endormies. Juillet a-t’il un sens dans les autres mondes ?

     

    (...)

    La Raison dans l'Histoire :
    les défilés militaires
    les dortoirs du goulag
    des angles droits la dictature des dogmes
    aussi la pensée libre la transgression

    et les méandres du fleuve

     

    (...)

    la fenêtre ouverte
    intraduisible
    sur l'intraduisible jardin

     

    (...)

    une salade de pissenlit
    le tas de charbon dans la cour
    (...)
    je savais m'envoler ne le fis jamais
    la preuve eût été sacrilège

     


    (....)

    je compris  que
    dans toutes les configurations
    lyriques absurdes métaphysiques
    le vide n'aurait besoin
    que de ses quatre lettres
    pour dynamiter le mot-même
    qui le désignait

     


    (...)

    l'enfer n'a point de professeurs
    pour en évaluer les dimensions

    son volume distendu
    contourne et englobe 
    les verres à pied le canapé
    le croissant de lune l'océan les dunes
    les images le son la télévision
    l'autre et le même
    l'absurde et le théorème

     


    (...)

    les morts sous la terre
    les lits les planchers les mers

    je demeure pour l'heure
    perpendiculaire

     

    (...)

    réalité fracturée, brisure de mots,
    esquilles fichées dans le cortex"



     

    Jean-Christophe Belleveaux est né en 58 dans le département 58. Il a publié une vingtaine de recueils de poésie, dont / Géographies furtives, éditions Gros Textes/La Dipso, 2025 ; indigo, c'est le titre, Pierre Turcotte éditeur, 2024 ; Les lointains, Éditions Faï fioc, 2023 ; Comment dire ? co-écrit avec Corinne Le Lepvrier, Éditions La Sirène étoilée, 2018 ; Territoires approximatifs, Éditions Faï fioc, 2018. Il a animé la revue Comme ça et Autrement durant sept années. De racines nivernaises et polonaises, il fait des études de lettres à Dijon et apprend la langue thaï à l' Institut National des Langues et Civilisations Orientales à Paris. Grand voyageur et a aussi animé la revue Comme ça et Autrement pendant 7 ans.

     

     

  • Stève Wilifrid Mouguengui - L'énigme des ruines

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    La Kainfristanaise, 2021

     

     

     

    Ce n'est qu'une cabane, posée sous les pins, au

    bord du ruisseau qui cueille la lumière

    Elle attend le promeneur et ce matin-là, j'ai poussé

    la porte et j'ai dévalé des jours

    des années

    des siècles d'enfance.

     

    (...)

     

    Longtemps, j'ai voulu démêler l'ombre de la lumière. Comme on sépare le

    mauvais grain de l'ivraie. J'ignorais alors qu'elles étaient l'endroit et l'envers,

    l'étoffe de nos vies.

     

    (...)

     

    J'écris des cahiers de brume avec ta silhouette

    dessinée à la lisière du poème

    ta voix mêlée au ruisseau qui ne s'éteint pas

    il n'y a que toi pour donner ce chant à la lumière

     

    (...) des ruines sous leur voile de mousse

    Tu verrais comme elles nous ressemblent

    Elles portent la fragilité des choses et l'amour

    égaré du monde

    la force et la vanité de l'homme

     

    (...)

     

    Je suis l'enfant de la pleureuse de l'aube

    et du tam-tam qui battait au loin dans la nuit

    diaphane

    Savais-tu toi que les rivières se tordent parce

    qu'elles partent seules ?

    (...)

    Nous étions champs de rêves sous le soleil

     

    (...) Il suffit d'une luciole pour ébrécher l'obscurité

     

    (...)

     

    Les ruines sont l'avenir du monde

    L'homme c'est le temps qui s'effondre

    Les heures qui se vident

    Je sais des chemins

    Ceux que j'aime sont d’encre

    Parfois de brume

    Le sel répandu dans la nuit

     

    (...)

     

    Écrire

    Ma corde sur l’abîme de l'exil

    J'ai habité le faîte des grandes solitudes et les

    mirages

     

    (...)

     

    Je partirai en prenant sous mon bras mon ciel mes oiseaux et les fleurs du

    printemps

    La route sera un long sillon qui fissure la nuit

    Je partirai pour la ville comme le fleuve à la mer

    Jeté dans l'immensité

     

    (...)

    Quels mots peuvent recueillir la déflagration du silence

     

    (...)

     

    À la lune là dehors je demande

    Qui suis-je ?

    Je ne vois qu'un être fragile qui marche dans un monde friable

     

    (...)

     

    Je voulais une nuit au cœur des Pyrénées

    Loin de tout ce qui nous agite

    La fureur des horloges et le rite de la vitesse

    Le déluge des images et l'empire des choses

     

    (...)

     

    Je me suis assis sur une pierre en face du ciel bleu

    J'ai vu passer sous mes paupières close

    La silhouette au bord du puits

    Le garçon aux pieds nus derrière la maison de terre

     

    (...)

     

    Crois-tu que l'écriture puisse être une patrie

    Le même vertige me saisit quand je me tiens au bord du gouffre de la page

     

     

     

    Stève Wilifrid Mounguengui est né en 1976, à Mouila, dans le sud du Gabon. Il vit en France depuis 2002. Après des études de philosophie et de sociologie, il travaille dans le milieu éducatif et social. Il vit en Seine et Marne, à Lieusaint. Il a publié plusieurs recueils de poésie, dont L’Énigme des ruines (La Kainfristanaise) et L’Autre rivage de la nuit (Unicité). J’ai toujours marché avec ses rêves en moi (Mauconduit, 2025) est son deuxième récit, après Tu as fait de moi celui qui enjambe le monde (Mauconduit, 2023).

     

     

     

  • Saghi Farahmandpour - Débris du destin

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    Quelque part dans l’apesanteur entre la vie et la mort
    En cherchant le vieux mirage des regrets entrelacés
    Je porte sur mes épaules
    Jusqu’à la fin du matin
    Le pesant fardeau de l’illusion d’un temps de paix.

     

     

    Version bilingue

    Poèmes traduits du persan par l'autrice

    Préface de Dana Shishmanian

    Ed du Cygne, février 2026

     

     

    Extraits :

     

     


    (...)

    Elle sait qu'il creusera précocement avec ivresse
    La fosse de la mort
    Qu'il effeuillera
    La lumière tremblante restante dans son regard sombre.

     

    (...)

    Le spectre géant et dégoûtant de la guerre
    Vole
    Dans le ciel sombre de la ville
    L'enfant
    Mange une poignée de terre
    (...)
    L'enfant sans-abri de la ville
    Enterre
    Son corps fragile
    Sous les décombres d'une maison inconnue.

     

    (...)

    Ouvrent leurs yeux
    Et rampent
    À travers les lézardes profondes et raboteuses du
    silence
    Aux murs poudreux des foyers
    Dans les corps insomniaques
    (...)
    Brûlent 
    Toutes les nuits
    Dans le feu sans flamme et sans fin de l'oppression

     

    (...)

    Les hommes haineux et aux aguets
    Leurs yeux fermés, leurs oreilles sourdes
    Se promènent un gros bâton d'oppression et de joug à 
    la main, dans les rues, sur les toits
    À l'entour de la nuit

     

    (...)

    En regardant les blessures béantes et profondes sur le corps
    On ne peut encore
    Oublier un petit peu

     

    (...)

    Les tortures et les chaînes de peur
    Rivées aux mains et aux pieds cassés
    Ces cris étouffés dans la gorge
    Ces gémissements sourds
    (...)
    Les larmes éternisées
    dans les rides des visages inconnus
    (...)
    Les fleuves de sang
    Et toutes les tombes

     

    (...)

    J'écoutai
    La voix agréable des flocons de neige délicats qui
    tombaient
    Sur la plaine blanche de l'imagination
    Puis
    Je pris
    Une gorgée amère
    Avec l'instant humide de l'aube.

     

    (...)

    Je n'ai rien fait depuis longtemps
    Je suis égarée et errante

     

    (...)

    J'attends un jour insolite
    Une fontaine tumultueuse de passion
    Un récit inconnu
    Et un bosquet touffu et mélodieux
    N'importe où très loin
    Rempli des myosotis aux fleurs bleues

     

    (...)

    Elle lavait 
    Chaque jour
    Lorsque la lune s'obscurcissait
    La sanie de ses blessures, l'une après l'autre
    Confiait ses souffrances une à une
    À la poussière noire de l'aube

     

    (...)

    Mon cri réprimé dans la gorge nouée
    Moi, cachée en moi-même

     

    (...)

    Le temps est lourd d'indignité

     

    (...)

    La voie de la libération est fermée depuis des années
    Il semble qu'il n'y ait jamais eu d'issue et il n'y en aura plus !

     

    (...)

    Les lèvres gercées sans sourire
    Les regards en colère restés éteints pendant des années
    Le cri des cœurs affolés
    Et pris au piège ardent de la haine
    Ne se guérissent guère
    Hélas !
    (...)
    Personne ne sème les graines de la vie
    L'arbre ne porte pas de nouvelles branches
    Personne ne voit quelque signe d'eau
    Et ne plante le jeune arbre du désir !

     

    (...)

    Je suis fatiguée de toute cette répétition
    Taciturne et remplie de supplice
    Mon visage
    Se flétrit doucement
    Comme une branche de fleurs, défraîchie
    En un vieux vase à long col et étroite embouchure

     

    (...)

    Toi, tristesse douloureuse et muette
    Ne vagabonde pas
    Sur les ruines du chagrin
    Viens t'asseoir
    Auprès de mon cœur fatigué
    Laisse-moi dans ce bourbier de la vie
    Te parler
    De la tombe étroite des émotions
    N'aie pas peur
    Et vois
    Où est
    La source de cette douleur constante ?
    Qui tient
    La corde ignifugée et sinueuse du trouble ?


    (...)

    Matin

    Un matin 
    Il est parti
    ...
    Il  est parti pour toujours
    sans que la clarté délicate du soleil
    Caresse son beau visage.

     

    *

     

    Saghi Farahmandpour est née en février 1981 à Téhéran, en Iran. Tout son parcours universitaire a été en langue et littérature française et elle a un doctorat ès lettres françaises. Elle a fait des recherches au cours de sa maîtrise sur la réalité dans la diégèse. Sa thèse de doctorat porte sur l’interprétation des poèmes d’Alfred De Vigny basée sur l’herméneutique phénoménologique de Heidegger. Elle écrit de la poésie en persan et en français ; elle fait également de la traduction, de l’interprétation littéraire et de la peinture. 

     

     

     

  • Peter Heller- La Pommeraie

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    The Orchard, Usa, 2019

    Actes Sud 2025

     

     

    J'ai aimé ce roman à quelques détails près, qui m'a plus d'une fois émue aux larmes et dans lequel je me suis retrouvée, aussi bien chez Hayley, la mère que Frith, la fille. Un roman sur la perte, sur les joies dérobées aux vies difficiles, sur l'amitié véritable, sur le besoin d'authenticité et de simplicité, sur la liberté et le courage. Un roman tissé autour d'une relation mère-fille, très fusionnelle, dans une cabane au cœur du Vermont, d'une mélancolie délicate comme une peinture avec des personnages pleins de vie et de force. Et puis avec un écho permanent à la poésie chinoise ancienne, dont la mère est ici la traductrice, tout particulièrement de Li Xue, une poétesse de la dynastie Tang qui aurait été contemporaine de Li Po et qui fait penser fortement à Xue Tao, poétesse dans la vie de laquelle Hayley trouve une forte résonance. Ainsi poèmes d'un passé et ailleurs lointains se mêlent au présent de la vie dans la nature du Vermont.

    Là seule chose qui m'a vraiment gêné dans ce livre, comme une fausse note, c'est une brève référence caricaturale au féminisme lors d'un entretien autour du travail de traductrice de Hayley qui m'a paru surtout peu crédible et encore moins nécessaire dans le contexte et cela m'a rappelé que l'auteur était un homme et j'ai trouvé ça dommage dans une histoire de femmes libres et fortes. 

     

    Sur le site de l'éditeur : "Frith a six ans quand sa mère Hayley, professeure et traductrice de poésie chinoise, décide de plaquer sa carrière universitaire pour venir s’installer dans une cabane rustique au pied des montagnes du Vermont et s’inventer une vie libre et belle. Ce retour à la terre est rude, mais toutes deux subsistent grâce à la pommeraie qui flanque leur terrain et au sirop d’érable qu’elles produisent. Scolarisée à domicile, l’intrépide Frith s’imagine reine de leur paradis sauvage, ignorant tout des peines et des regrets qui ont poussé Hayley à se réfugier ici. Saison après saison, mère et fille vivent en autarcie, affrontant “le monde et ses déceptions main dans la main”, jusqu’au jour où Rose, une artiste locale, frappe à leur porte et bouleverse leur existence.
    Près de trente ans plus tard, Frith se remémore les jours heureux d’avant les tragédies et revisite sa relation fusionnelle avec Hayley à travers les sublimes poèmes qu’elle lui a légués.
    L’auteur de "La Rivière" signe un roman tout en pudeur et délicatesse, nimbé d’une mélancolie tchékhovienne, sur les pertes de l’enfance, les amitiés indéfectibles et la force inébranlable de l’amour entre mère et fille."

     

     

  • Alexandre Jollien - Vivre sans pourquoi

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    Seuil 2015, Points 2017

     

    Trouvé aussi dans une boîte à livres. J'avais apprécié plus d'une fois d'entendre Alexandre Jollien à la radio et dans quelques vidéos vues sur le net, mais je ne l'avais jamais lu. J'ai apprécié la sincérité de ce témoignage, la quête d'un homme tel qu'il est, ses questionnements, ses découragements.

     

    "Dans Vivre sans pourquoi, j'ai essayé de retracer les hauts et les bas de ma vie en Corée du Sud. Avec ma femme et mes trois enfants, j'ai eu la chance de faire mes valises pour me mettre à l'école d'un maître. Approfondir le chemin du oui, pratiquer à fond le zen et me familiariser aux Évangiles."

     

     

     

    Pour connaitre le parcours d'Alexandre Jollien et + : 

    https://www.alexandre-jollien.ch/parcours/

     

     

  • Vieille SF américaine

    Cet hiver, je me suis remise à la vieille SF américaine, comme pour me reposer la tête de la dystopie actuelle, après Le dieu venu du Centaure (1964) :

     

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    et La loterie solaire de Philip K. Dick (1955) :

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    je viens de finir Le temps des changements de Robert Silverberg (1971,

    auteur que je n'avais pas lu depuis mes 15 ans.

     

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    Vive les boites à livres !

     

     

  • Andrus Kivirähk - Les groseilles de novembre

     

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    Le Tripode, 2014

     

     

    J'avais tellement adoré "L'homme qui savait la langue des serpents"* que j'ai moins apprécié celui-ci considéré pourtant comme son meilleur en Estonie. C'est surtout l'histoire en elle-même qui est plus classique et m'a moins emportée mais l'univers de ce conte très noir reste bien foisonnant et complètement barré, puisant au folklore populaire toutes sortes de créatures plus ou moins inquiétantes et loufoques, comme les kratts, les suce-lait, le Vieux-Païen, diables, sorcières, loups-garous, fantômes et lutins à gourdins, j'en oublie. Avidité, convoitise, bêtise, ruse et superstitions, il reste peu de place pour l'amour dans cet univers très rural d'un petit village estonien au Moyen-Âge, perdu au milieu des forêts et où même les maladies telle que la peste, sont personnifiées.

    C'est très riche et je me suis régalée de cet imaginaire galopant, c'est donc plus l'histoire en elle-même qui m'a le moins accrochée mais je garde le livre, signe que c'est quand même un livre qui mérite amplement le détour.

     

    *Voir : http://cathygarcia.hautetfort.com/archive/2026/01/13/andrus-kivirahk-l-homme-qui-savait-la-langue-des-serpents-6578963.html

     

     

  • Imre Kertész - Être sans destin

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    Sorstalanság,, 1975

    Actes Sud, 1997

    10/18 2005

     

     

    Être sans destin (en hongrois : Sorstalanság, littéralement « absence de destin ») est un roman autobiographique écrit par Imre Kertész, écrivain juif hongrois né à Budapest en 1929. Déporté en 1944 à Auschwitz, puis Buchenwald, libéré en 1945. 

     

    Encore un que j'ai trouvé dans une boite à livre et une lecture vraiment étonnante, difficile "naturellement", terme que l'auteur ne cesse de répéter dans son récit, mais atypique aussi pour un sujet qui a tant fait et fait encore, heureusement, écrire. L'auteur raconte pas à pas tout ce qui s'est passé avant, pendant et juste après la déportation et ce pas à pas est important, vital. On comprendra mieux à la fin pourquoi mais vraiment c'est un livre beaucoup plus fort, plus puissant qu'il peut paraître au premier abord, qui s'en tient aux faits, au récit pas à pas, un livre d'une intelligence rare, détaché de toute volonté de faire effet, de sensationnalisme, d'une intelligence hors norme peut-être, qui questionne au-delà de ce qui est convenu comme questionnable, qui questionne l'humanité de tout un chacun, et cette capacité à naturellement laisser faire ou perpétrer l'horreur, et plus on avance en lecture et plus c'est fort et la fin est à mon sens exceptionnelle dans ce qu'elle bouscule, elle peut sembler en apparence provocante et incompréhensible et pourtant quelle justesse.

     

    " "Et malgré la réflexion, la raison, le discernement, le bon sens, je ne pouvais pas méconnaître la voix d'une espèce de désir sourd, qui s'était faufilée en moi, comme honteuse d'être si insensée, et pourtant de plus en plus obstinée : je voudrais vivre encore un peu dans ce beau camp de concentration."

    De son arrestation, à Budapest, à la libération du camp, un adolescent a vécu le cauchemar d'un temps arrêté et répétitif, victime tant de l'horreur concentrationnaire que de l'instinct de survie qui lui fit composer avec l'inacceptable. Parole inaudible avant que ce livre ne la vienne proférer dans toute sa force et ne pose la question de savoir ce qu'il advient, quand il est privé de tout destin, de l'humanité de l'homme.

    Imre Kertész ne veut ni témoigner ni "penser" son expérience mais recréer le monde des camps, au fil d'une impitoyable reconstitution immédiate dont la fiction pouvait seule supporter le poids de douleur.

    Cette œuvre dont l'élaboration a requis un inimaginable travail de distanciation et de mémoire dérangera tout autant ceux qui refusent encore de voir en face le fonctionnement du totalitarisme que ceux qui entretiennent le mythe d'un univers concentrationnaire manichéen. Mis au ban de la Hongrie communiste, ignoré par le milieu littéraire à sa parution en 1975, Être sans destin renaît après la chute du mur. Enfin reconnu, Imre Kertész a, depuis, reçu plusieurs prix prestigieux tant en Hongrie qu'en Allemagne."

     

     

     

  • Ashaninkas

    J'avais 18 ans quand j'ai lu Chaveta de Jéromine Pasteur, à sa sortie donc en 1988, puis Selva sauvage l'année suivante, et j'ai été immédiatement fascinée par cette femme française qui réalisait mon rêve d'alors de quasi encore adolescente : disparaître de la dite civilisation, aller vivre avec des Indiens au fin de la forêt. L'Amazonie m'attirait depuis toute petite et ma vie me paraissait si étroite. Lire ses livres, ce fut un peu comme partir, puis le temps a passé et je n'ai pas continué à suivre et à lire Jéronime Pasteur, sans doute ne voulais-je pas être déçue et puis surtout j'ai continué à explorer le monde avec d'autres lectures, écrites par des auteurs natifs plus impliqués encore, j'ai très longtemps soutenu (et appris beaucoup grâce entre autre à) Survival International, aussi longtemps que mes moyens me l'ont permis, car le sort des peuples autochtones m'était et encore à ce jour, cause essentielle. Je ne sais pas vraiment pourquoi mais c'est là, profond.

    Et puis j'ai réalisé mon propre rêve de voyage, pas du tout comme une aventurière mais pour travailler, les rêves itinérants d'un collectif d'artistes, membre de cette compagnie de "spectacles de rue" et cela m'a permis de voir un peu et de comprendre mieux le monde dans sa globalité et faire surtout la part du rêve et de la réalité. Jamais nous ne sommes allés au Pérou car pendant ce temps le Pérou, comme trop d'autres pays, était lacéré de l'intérieur.

    Et puis il y a quelques temps, j'ai trouvé un livre de Jéronime Pasteur dans une boite à livres, de 1993, année où je devenais devenue intermittente du spectacle justement et où ma vie d'alors changea totalement. Ashaninkas, paru trois ans après Selva sauvage. 

    Je viens de le lire et c'était bien la réalité qui avait rattrapé le rêve de l'auteur elle-même, ce n'est plus un récit mais un roman qui raconte, tente de raconter. Pour les Ashaninkas, même repliés au fin fond de la forêt, la réalité s'était transformée en piège dans ces années si sanguinaires, si féroces, si atroces. Et depuis, cela n'a jamais vraiment cessé, même si le Pérou a retrouvé pour un temps une certaine paix intérieure, mais une violence est si vite remplacée par une autre, en particulier pour les peuples autochtones et ce partout dans le monde.

    Dans ce pays, en septembre dernier, des organisations autochtones dénonçaient encore une “campagne d'extermination” contre des peuples non contactés...

     

    J'ai donc lu Ashaninkas, retour dans le passé, si triste. 

     

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    Ed. Fixot, 1993

     

    "Après des années passées auprès des Ashaninkas, dans la forêt péruvienne, Jéromine Pasteur a dû les quitter en 1989 : le Pérou vacillait sous le coup de la guerre civile, les Indiens étaient décimés, torturés ou forcés à prendre les armes. En 1994, Jéromine est repartie. Aujourd’hui, elle retrace dans ce roman-vérité le destin de ce pays qu’elle aime, qui vit dans la peur et le chaos, mais qui veut retrouver l’espoir. Notomi, jeune Indien Ashaninka, et sa petite soeur Orianiki fuient leur village anéanti par la barbarie. Hors du paradis de la Selva, la tourmente. Les paysans pour survivre cultivent la coca et subissent la loi des narco-trafiquants ; les sacrifices humains perpétrés au nom de la révolution par le Sentier Lumineux se comptent par milliers ; l’armée venge ses morts : tout le Pérou chancelle. C’est « la sale guerre ». De la Selva à la sierra, des bords du fleuve Ené aux contreforts des Andes, des cabanes de colons jusqu’à Lima – où survit, encerclé par la misère, un tiers du peuple péruvien -, les deux enfants découvrent leur pays. Un pays violenté où ils croiseront des hommes avilis à jamais, d’autres enfants qui n’ont pu être nourris que de haine, et des êtres lumineux qui tentent encore d’exister et d’aimer. Notomi et Orianiki ne courberont pas la tête, ils portent en eux toute la mémoire de leur peuple et l’univers de la forêt. Ils sont Ashaninkas – celui qui est homme."

     

    Et puis, curieuse de ce qu'était devenu cette femme qui m'avait tant marquée, je suis tombée sur ce documentaire, réalisé par l'auteur en 2006, images témoignant d'un peuple qui résiste et qui résiste aujourd'hui encore, protège ses terres, au Pérou, au Brésil, dans l'état d'Acre notamment, plante des arbres... Survit.

     

     

     

  • Andrus Kivirähk - L'homme qui savait la langue des serpents

     

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    Mees, kes teadis ussisõnu, Estonie, 2007

    Le Tripode 2015 (éd. 2023)

     

     

    Ce récit à l'imaginaire foisonnant qui jamais ne flanche tout au long de ces 450 pages commence ainsi : 

    "Il n'y a plus personne dans la forêt. sauf des scarabées et autres petites bestioles, bien entendu. Eux, c'est comme si rien ne leur faisait de l'effet, ils persistent à bourdonner ou à striduler comme avant. Ils volent, ils mordent, ils sucent le sang, ils me grimpent toujours aussi absurdement sur la jambe quand je me trouve sur leur chemin, ils courent dans tous les sens jusqu'à ce que je les fasse tomber par terre ou que je les écrase. Leur monde est toujours le même – mais même cela, il n'y en a plus pour longtemps. Leur heure viendra ! Bien sûr, je ne serai plus là pour le voir, nul ne sera plus là. Mais leur heure viendra, j'en suis sûr et certain".

    Drôle, caustique, triste, sage, truculente, merveilleuse, pessimiste, violente, cruelle, une ode délirante à la liberté impossible et une fable sur le temps qui passe en creusant des impasses où tout idéal quel qu'il soit vient se fourvoyer, livrant alors à une immense et écrasante tristesse tous les "derniers". Camouflée sous ses oripeaux de forêt d'une Estonie médiévale, une satire aussi qui passe le sort de l'humanité et son défilé d'illusions à la moulinette. 

    Merveilles et horreurs s'y côtoient, s'entremêlent comme les branches et les fourrés : serpents sages, ours qui aiment les femmes et femmes qui aiment des ours, du lait de louve à chevaucher, un couple anthropopithèque qui élève des poux aussi gentils que lui, un poisson barbu antédiluvien et une salamandre géante elle aussi qui dort cachée quelque part, un vieux sage fou et cruel, un vieux sage qui capture les vents, un ancien combattant désabusé qui se fond littéralement dans la forêt, un bois sacré qui ne l'a jamais été, des hommes de fer avec des moines dans leur conquérant sillage, des néo-villageois ambitieux et crédules, un vieux grand-père cul de jatte qui sculpte des coupes dans les crânes de ses ennemis et Leemet, le narrateur, l'homme qui savait la langue des serpents.

    "Oui, moi aussi je pensais qu'il fallait juste te tirer d'ici. Maintenant tu peux regagner la forêt et oublier ce village."
    "Non quand même pas". Et je lui parlais du petit Toomas : je lui dis qu'il me fallait lui enseigner la langue des serpents, afin qu'il y ait au moins une personne après moi pour la comprendre. Elle m'écouta et eut un soupir.
    "Alors tu y crois encore. Tu sais, mon vieux Leemet, ne te vexe pas, mais je crois bien que ta race est épuisée. C'est triste et moche, mais c'est comme ça. Toi et ta famille, vous êtes des exceptions, et si tu arrives à apprendre notre langue à cet enfant, ce sera une autre exception, mais le reste de l'humanité, on dirait des mésanges qui se sont arraché les ailes et courent par terre dans tous les sens comme des souris emplumées."

    Une phrase dans la postface de Jean-Pierre Minaudier, pourrait résumer très justement ce qui sous-tend ce livre : "Le message est que même si nous nous croyons fort traditionnels, nous sommes toujours les modernes de quelqu'un, car toute tradition a été un jour une innovation."

    Bien que ce récit prenne racine dans les mémoires, réelle et imaginaire, du peuple estonien et le lien très fort qu'il entretient avec ses forêts, puisant au passage dans les sagas scandinaves, sa dimension a vraiment quelque chose d'universel, ainsi la postface se termine ainsi et je ne dirais pas mieux : "Mais face au temps qui passe et à un monde qui change à un rythme de plus en plus vertigineux, nous sommes tous (ou nous serons tous un jour) des Indiens, des Bretons, des Leemet : vivre en faisant le moins de dégâts possibles autour de soi, c'est accepter l'inévitable tristesse de tout cela, sans se vautrer dans le conformisme et la bêtise qui triompheront toujours, sans pour autant verser dans la haine, ni se réfugier dans l'idéalisation d'un passé fantasmé, qui est une autre forme de bêtise."

     

    Et maintenant j'ai très envie de lire Les Groseilles de novembre

     

    CGC

     

    Andrus Kivirähk est un écrivain estonien né en 1970 à Tallinn. Véritable phénomène littéraire dans son pays, romancier, journaliste et essayiste, il est l'auteur d'une œuvre importante qui suscite l'enthousiasme tant de la critique que d'un très large public, qui raffole de ses histoires. Andrus Kivirähk écrit des romans et des nouvelles, des pièces de théâtres, des textes et des scénarios de films d'animation pour enfants.

     

     

  • Thierry Metz - Dans les branches

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    Le Ballet Royal éd. 2021
    Postface de Jean Maison "Je t'attendrais en mai"
    Gravures de couverture : Kurt Mair

     

    Premier livre lu cette année (j'ai un K. Dick en cours), Dans les branches a été publié pour la première fois aux éditions Opales en 1995.

     

     

     

    (...)

    Je n'aurai pour t'approcher

    que ma voix marchant sur cette braise.

     

    (...)

     

    où aller sans ruisseau

    nu comme une aile

    offert à ce mot

    parmi l'étreinte des feuilles

    dans un jour dépecé.

     

    (...)

    Ainsi chaque jour un travail

    perché sur mon épaule

    la terre en vue retournée

    par la mort

    un instant

    de ce qui brille

    les yeux fermés.

     

    (...)

    et comme un enchantement

    d'avoir volé son cri au marteau.

     

    (...)

    Dérisoire pourtant grave

    ce qu'est un pas

    au petit jour

    et de le ramener.

     

    (...)

     

    Paupière une écriture

    si fine frissonne de recueillement

    dans les branches

    d'un oiseau gavé de lumière

    comme un fruit.

     

    (...)

     

    Je ne serai jamais ailleurs qu'ici

    dans une poussière de voix de possessions

    parlant d'une vie qui est à mourir

    et malgré tout

    d'une abeille ou d'une ombre.

     

     

     

     

  • Anouar Benmalek - L'enfant du peuple ancien

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    Pauvert 2020

     

     

    "Queensland, nord-est de l'Australie, décembre 1918. Une odeur de printemps salé.. Kader, bouleversé regarde le corps défait de sa femme Lislei, mourante. D'étranges dieux ont présidé à leur rencontre. En 1870, Lislei, l'Alsacienne, est emportée dans la tourmente sanglante de la Commune tandis que Kader, l'Algérien, est fait prisonnier au cours de la révolte des tribus sahariennes contre les colons français. Tous deux sont déportés en Nouvelle-Calédonie et réussissent à s'évader sur le même rafiot se dirigeant vers l'Australie. A son bord, ligoté, gémit un drôle de petit garçon : Tridarir. Dernier représentant des aborigènes de Tasmanie décimés par les colons australiens, l'orphelin courageux tente de retrouver les mythiques Sentiers des Rêves de son peuple

    Roman d'aventures et d'amour à couper le souffle, L'Enfant du peuple ancien entraîne le lecteur aux confins d'une humanité très lointaine, nourrie de rêves magiques et fondateurs ... Ce voyage initiatique, conjugué à une traversée délicieusement romanesque de l'Histoire, confirme l'humanisme désarmant d'Anouar Benmalek."

     

    Romanesque mais cru sur la violence coloniale, la violence du plus fort, la violence de l'idéologie conquérante, la violence du sentiment de supériorité, du racisme, la violence de l'homme et qui évoque le génocide le plus oublié sans doute et le plus radical aussi qui a abouti à la disparition de toute la population autochtone tasmanienne non-métissée, et qui dit métissage, dit viol, femmes et enfants, un génocide qui m'avait déjà fortement marquée notamment par le film Manganinnie de John Honey (1980), voir ici : http://cathygarcia.hautetfort.com/archive/2013/01/19/manganinnie-de-john-honey-1980.html

    C'est vraiment un arrache-cœur ce roman, très cinématographique par ailleurs, heureusement vient se poser comme un baume, ce qu'il y a de plus beau aussi dans la nature humaine : la tendresse, l'empathie, le courage et je dirais même la tendresse, l'empathie et le courage des femmes qu'elles font grandir par leur exemple dans le cœur des hommes.

     

    CGC

     

     

    OIP-990048223.jpgAnouar Benmalek est né à Casablanca en 1956. Auteur de nombreux romans, dont Les Amants désunis, Le Rapt, Ô Maria, Fils du Shéol et L’Amour au temps des scélérats, Grand Prix SGDL 2022 de fiction, traduit dans une dizaine de langues, le romancier franco-algérien Anouar Benmalek a été l’un des fondateurs du Comité algérien contre la torture. Enseignant-chercheur dans une université parisienne, parlant le russe, il a passé cinq ans dans l’ancienne URSS entre Kiev, Odessa, Moscou et Leningrad à préparer une thèse de doctorat en mathématiques, le thème de son dernier livre paru en août dernier chez Emmanuelle Collas éd. : Irina, un opéra russe.

     

     

  • Layli Long Soldier - Attendu que

     

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    traduit de l’anglais (américain) par Béatrice Machet
    Titre original : WHEREAS, publié aux États-Unis par Graywolf Press, 2017
    122 pages, 18 x 23 cm
    éditions Isabelle Sauvage, octobre 2020

     

    ATTENDU QUE est une réponse, point par point, mot après mot, à la résolution du Congrès d’avril 2009 qui formulait les excuses du gouvernement américain aux Indiens, qualifiée bien crânement de « réconciliation historique » mais passée inaperçue… et restée lettre morte.
    Layli Long Soldier interroge ici jusqu’à l’inanité même de la notion d’excuses : s’il est primordial que l’État fédéral reconnaisse ses actes envers les tribus indiennes, la « réparation » ne dépend pas, n’a jamais dépendu de lui, les Indiens n’ont pas besoin de réconciliation, ils sont peuples souverains, ont lutté et continuent de lutter pour leurs droits. D’ailleurs, ces excuses sont adressées en anglais et il n’existe pas de mot en langue indienne pour « excuse » ou « désolé », dit l’auteure… Et c’est bien la question de la langue qui est soulevée tout au long du livre : comment écrire dans la langue de l’occupant, parce que sa langue propre a été interdite, que de ce fait, « pauvre en langue », ne lui reste plus qu’à « secouer la morte ». Comment vivre aujourd’hui, de tout son être, en tant qu’Indienne, femme, mère — comment « les mots précis [de la résolution] enclenchent les vitesses du poème en marche ».
    Le livre est construit en deux parties. D’abord les « préoccupations », qui sont celles de Layli Long Soldier dans sa « langagitude », poèmes du quotidien qui impliquent tout du corps, traversé par la terre, la lumière, où elle dit l’enfance, l’amour, la maternité ou l’absence, l’Histoire au présent d’un peuple colonisé. Dans la seconde partie, Layli Long Soldier, calquant la résolution officielle, énonce ses propres déclarations préliminaires (toutes introduites par « ATTENDU QUE », citant et commentant régulièrement le texte original) et ses « résolutions » (le texte est ici intégralement repris mais de façon complètement détournée).
    Il en ressort une véritable dénonciation du texte de loi, ou précisément, comme le dit Layli Long Soldier, un « acte juridique à la première personne ». De façon incisive, littéralement frappante, la langue anglaise se retourne ainsi contre ce qu’elle représente par la force subversive de la poésie : « Attendu que met la table. La nappe. Les salières et les assiettes. […] je suis amenée à répondre, attendu que, j’ai appris à exister et ce sans votre formalité, salières, assiettes, nappe. »

     

    Un livre puissant, d'une émotion dense et contenu, l'auteur use d'une précision froide et chirurgicale car il s'agit effectivement d'une sorte d'opération, dans le sens agir sur, pour allez à l'os du langage, parce qu'une langue a effacé une autre langue. Poésie pour désarticuler et autopsier la violence, celle de la suppression d'une identité, d'une histoire, la violence de l'appropriation des terres et l'éradication d'une culture et des corps même d'un peuple par un autre peuple. Corps étranger venu parasiter et dévorer cette terre-corps-langue-identité naturellement enracinée dans sa propre terre-chair-langue-histoire. Écrire de la poésie en anglais, la langue qui a tranché les racines de sa langue originelle quand on est une jeune Sioux Oglala, cela donne "attendu que" et cela désarçonne parce qu'il le faut et nous met face à. La poésie survit-elle au silence imposé à une langue ?  Comment écrire de la poésie dans celle qui a été forcée dans la bouche de nos origines sans d'abord la décortiquer et la mâcher longuement, langue amère qui a tant servi mensonge et tromperie ? La langue qui annihile, la langue génocidaire.

    CGC

     

     

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    Layli Long Soldier est une jeune poète et artiste sioux oglala, vivant aujourd’hui à Santa Fe (Nouveau-Mexique). WHEREAS, que nous traduisons aujourd’hui, est son premier livre. Il a reçu plusieurs prix, dont le National Book Critics Circle, et a été finaliste du très prestigieux National Book Award for Poetry à sa parution, en 2017.

    Layli Long Soldier est une jeune poète et artiste sioux oglala, vivant aujourd’hui à Santa Fe (Nouveau-Mexique). WHEREAS est son premier livre. Il a reçu plusieurs prix, dont le National Book Critics Circle, et a été finaliste du très prestigieux National Book Award for Poetry à sa parution, en 2017.

     

    https://editionsisabellesauvage.fr/layli-long-soldier/

     

     

     

     

    Layli Long Soldier est une jeune poète et artiste sioux oglala, vivant aujourd’hui à Santa Fe (Nouveau-Mexique). WHEREAS, que nous traduisons aujourd’hui, est son premier livre. Il a reçu plusieurs prix, dont le National Book Critics Circle, et a été finaliste du très prestigieux National Book Award for Poetry à sa parution, en 2017.
  • Simon Degrave - Une conférence à Berlin

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    Encres d'Anne Gracia

    PORTAPAROLE éd.

    Collection Orfeo
    10/05/2025

     

    Une conférence à Berlin retrace poétiquement le déroulé d’une table ronde où un jeune professeur a emmené ses élèves. Le thème de la rencontre : l’avenir de l’univers. Les langues — celle des scientifiques et celle des élèves — ainsi que les perspectives oscillent. Deux univers tantôt se heurtent et tantôt se rejoignent, formant la trame de ce récit poétique où nul ne l’emporte au final que l’étonnement face à la beauté du monde.

    "Le Soleil, commença-t-elle par nous rappeler, va s’éteindre, va démesurément gonfler, devenir une géante rouge, quelque chose d’immensément radieux."

     

    J'avais eu le grand plaisir de publier des extraits de ce recueil dans le numéro 80 de la revue Nouveaux Délits (janvier 2025) :

     

    (...)

    il paraît

    – toujours ce mot –

    que des nuages bleus

    il y a des milliards d’années

    peuplaient le ciel de mars,

    que la planète rouge

    autrefois

    connut la neige et la pluie,

    que l’eau s’y trouvait en abondance,

    assez

    pour que la vie pût éclore.

     

     

     

     

    tout de suite on se demande

    pourquoi

    mars aujourd’hui est si aride

    dévastée

    désolée

    rouge

     

     

    pourquoi ce globe

    n’est plus qu’un grand désert

    sillonné

    par d’incessantes

    tempêtes de poussières.

     

     

     

    ma première pensée

    naïve

    profane

    fut la suivante :

    la lumière du soleil

    devenant toujours plus

    funèbre

    menaçante

    destructrice,

    mars se brûla

    à mesure que le soleil se réchauffait

     

    mais les choses ne sont pas

    aussi simples,

    à proprement parler

    le soleil ne se réchauffe pas

    – n’en déplaise aux apparences,

    ironise la conférencière –

    quant à mars

    elle est plus éloignée du soleil

    que ne l’est

    la terre,

    ma théorie tombe donc à l’eau.

     

     

     

    cet oubli est dû

    au fait que mars est rouge

    au fait que notre monde

    assimile le rouge

    au chaud

    au feu

    aux déserts.

     

     

     

    en fait

    mars est glacial

    lorsqu’il fait nuit

    en moyenne

    -90 °C

    -130 °F

    pourtant sa terre est rouge.

     

     

    il paraît que le soleil

    tout de même

    n’est pas si innocent,

    que des vents solaires peu à peu

    auraient dépouillé mars

    de son atmosphère,

    ouvrant la voie à une cascade

    de catastrophes écologiques,

    de dioxyde de carbone

    d’azote et d’argon.

     

     

     

    il paraît

    – des scientifiques le prétendent –

    qu’un champ magnétique

    comme celui dont la terre peut aujourd’hui encore se targuer

    eût suffi à mars

    pour préserver ses eaux

    ses nuages

    ses neiges

    pour sauvegarder

    un peu de son oxygène.

     

    il paraît surtout

    que nous n’en savons rien,

    que les scientifiques connaissant le mieux ces problèmes

    sont aussi ceux

    qui savent le mieux

    la fragilité

    de toutes ces hypothèses,

    – les ravines martiennes

    par exemple

    ne seraient pas le vestige

    d’une présence aquatique

    mais les simples restes

    de la sublimation

    du dioxyde de carbone en hiver,

    et ainsi de toute hypothèse.

     

     

     

    il paraît que

    etc. etc.

     

    (...)

     

    ... et c'est une grande joie toujours de voir des écritures aimées trouver maison d'accueil. Une conférence à Berlin est un très beau et original recueil en plus d'être instructif et merci à Simon Degrave qui a pensé à y remercier la revue, petite attention qui touche en profondeur.

     

    L'auteur : après des études en France, Simon Degrave a fini par emménager en Allemagne et y enseigne depuis la philosophie et le français. Passions : la poésie, les langues, le soleil et la neige.