Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

MES LECTURES

  • Jan Bardeau - Journal

    Bardeau+1-68675266.jpg

    Urtica, 2019

    excellente édition, livre épuisé 

     

     

    18 septembre 2018, seconde entrée

    Notre compréhension n'appréhende pas depuis quand autant se contente de moissonner les déchets de si peu, quelques docteur ès science infuse nous martèlent le crâne de leurs certitudes, pour les y enfouir, mais nonobstant ces mauvais plaisants, rien de ce que les strates sédimentaires nous enseignent ne permet de dater l'inauguration des sociétés inégalitaires. (...)

     

     

    19 septembre 2018, seconde entrée

    La moindre miette leur appartient, et nous grattons chaque résidu pour le leur confier, dans l'espérance qu'ils partageront quelques microns des trésors que nous érigeons. Bien enseignés à respecter l'autorité, bien taillés dans les manufactures où ils nous façonnent, bien apeurés par tous les camps qui dressent leur misère en avertissement, bien calfeutrés avec les possessions qui glissent entre nos mains gourdes de tâches insensées, nos organismes même subissent la métamorphose des conditions qu'ils nous octroient. Mon dos de prolétaire, mon bide de prolétaire, mes genoux de prolétaire, mes esgourdes de prolétaire, la lourdeur de mon pas, le port de mon chef, la lenteur de mon train d'humains de bât, tout dévoile mon rang dans la hiérarchie qui me jauge et m'adjuge  subséquemment les mérites qu'elle consent à chacun des degrés qu'elle invente. Livré à eux, à eux dont je ne possède seulement pas le nom, j'observe les pans de mon autonomie se réduire : j'achète ma nourriture, j'achète mon logement, j'achète mon énergie, impuissant à aménager, par mon habileté, mon foyer, mes victuailles et mon feu.

     

    Jan Bardeau (courte bio) : Né d'une mère Chihuahua à temps plein et d'un père pas trop marin. Folâtre dans les soirées mondaines de son patelin, où il fréquente le gratin en gloussant beaucoup et en postillonnant ses petits fours. En toutes choses, s'efforce de paraître mieux qu'il ne l'est, ce qui ne pose pas réellement de problème. Il vous embrasse tous très fort et vous serre contre sa poitrine velue. 

     

     

     

  • Laurent Bouisset - Matin clone

    Bouisset+1-259253132.jpg

     éd. Parole d'auteur, Toulon, 2023

     

     

     

     

    la lumière devant nous naissait

    ou du moins s'efforçait de naître

    les photons avaient pris du tramadol



    (...)



    le train s'appelle la bestia c'est un dos



    de métal angoissé

    sur lequel des humains

    s'agrippent à mort

    et mangent la faim

    sirotent la soif

    en priant dieu comme ils respirent

    pour éviter les narcos la flicaille

    gare aussi aux branches calmes des arbres

    pouvant crever un œil... SOUDAIN



    les femmes de la gare APPARAISSENT

    las patronas, on les appelle

    elles ont les bras tendus

    et leur filent au passage

    un sac plein d'bouffe en un centième

    ou le jettent au hasard sur le dos de la bête



    c'est un éclair seulement de générosité

    ces affamés de la bestia n'ont pour elle aucun nom

    aucun visage ému disant gracias



    (...)



    pis la physique quantique aux toilettes arrange pas ta nébuleuse

    t'as paumé maintenant le verbe paumer

    tu cherches autour le verbe chercher



    (...)



    l'immense est où ? L'immense, bon sang

    dans cette vie de tiroir, ce monde à plat

    où la seule altitude est celle des dos d'âne

    (...)

    peut-être est-il égaré dans l'infime

    et je n'ai pas de loupe

    (...)

    non, c'est bien lui... c'est bien

    son eau que j'entends remuer

    dans la conque d'un moment seul



    l'immense existe

    l'immense est là



    (...)

    la terre n'est pas le contraire de la mer

    dis-tu dans un mail envoyé au vent

    (...)

    l'eau bat les cartes

    et si l'as sort

    tu disparais ou tu t'enflammes



    (...)

    ta main se vêt d'écailles étranges

    torrent mixture excès fissures

    la lenteur d'un corbeau te berce

    autant qu'elle te chavire



    (...)



    poétique ? non, réel



    l'intérieur d'une baleine

    redevient sans éclat

    un parking souterrain



    chiottes pas lavées / machines à tickets /néons sales

    et les rivières de l'indicible sont des fumées

    d'échappements crachées

    à la gueule des humains

    allongés insomniaques sur le bitume



    un seul édredon : l'amertume

    (...)

    les plus fortunés ont calé

    sous leur crâne ensuqué

    un peu d'carton ;

    quelques-uns sont couchés

    à même le sol rugueux

    sans oreiller

    (...)

    tout pue la mort

    ici

    bien sûr / mais la main touche un corps



    et le regard ému

    d'un homme à terre

    pulvérise à lui seul

    un astre immense





    (...)



    le Big Bang est le responsable de ça

    le Big Bang a fait succéder atomes et matières aux seules particules

    avant lui pas de vaisselle à minuit

    pas d'engueulades l'après-midi non plus

    même pas de couples à priori

    ni même de nuit ou juste nuit?

    nuit était-elle avant son contraire

    éponge arrache encore des morceaux minuscules au plat

    dire que des planètes se formèrent à partir des résidus aussi nazes

    poussières errant de-ci de-là sans grille horaire



    (...)



    c'est plus ou moins l'heure ou l'infime et l'infini ont les joues proches



    (...)



    la splendeur dont tu parles

    qui te dit que les renards la voient pas ?

    bon, ces rouquins fabriquent pas d'art

    l'argument est de taille

    mais c'est peut-être qu'ils jugent la beauté

    suffisante

    autour d'eux

    ils se contentent de laper le monde

    nous, on sale l'horizon

    on sucre à mort

     

     

     

     

  • Samuel Martin Boche - La clef par la fenêtre

    002.jpg

    Les Lieux-Dits éditions, Cahiers du Loup bleu, 2025

     

     

     

     

    7.



    derrière les rideaux

    à l'intérieur des tiroirs

    sous les meubles

    le parfum d'enfance

    de la menthe sauvage

    qui poussait

    devant ta maison



     

    8.



    marche après marche

    ses dents se déchaussent

    avec l'hiver

    on entre et sort

    par les mêmes portes

    la langue se

    coince dans les tiroirs





    12.



    bocal

    on tourne

    en rond

    pluie

    aux carreaux

    les murs

    s'ébrouent





    13.



    dans le salon un tapis

    de crocus jaunes

    recouvre le plancher

    la forêt fait

    trois fois

    le tour de la maison

    se jette dans la rivière





    17.



    tous les matins

    à la même heure

    le bus numéro quatre

    remonte le salon

    renverse les verres

    fait tourner le lait

    avec l'eau des fleurs





    35.



    chacun y va

    de son côté

    de la barrière

    s'arc-boute

    la maison éternue

    ses cloisons

    château de cartes





    40.



    à ceux

    qui l'approchent

    nul chien méchant

    les clefs

    sur la porte

    enjamber l'escargot

    sur le tapis





    46.



    pour la dessiner

    dans le coin

    supérieur gauche

    de ma feuille

    je commence

    par l'oiseau



     

     

     

  • Mahamoud M'Saidie - L'odeur du coma

    001.jpg

    LGR, 2005

     

     

    Une vieille femme décousue aux seins morts au visage calciné me frotte le cœur avec des feuilles de cactus
    Elle n'est pas ma muse mais ma tempête celle qui bouscule mes veines et réclame les chants de mes fibres intimes

     

    (...)

    Il y a des femmes en guenilles plates et légères comme les sauterelles
    Elles font hypothéquer leurs dents leurs cheveux pour des quignons de pain

     

    (...)

    Une maigre rosée sur l'épaule d'une pelouse ébouriffée est plus gaie que lui
    Les mauvais temps venant des gouffres amer des pays sans fraîcheur sifflent et soufflent dans son ventre

     

    (...)

    C'est depuis un demi-siècle que les fumées des chars brûlent la peau du ciel
    Les anges qui jouent dans les cours des maisons ont les sourires opaques la prunelle rouillée

     

    (...)

    Elle a ramassé un soleil qui dormait torse nu dans la forêt de l'aube
    Elle l'a glissé dans le soleil de son bas-ventre
    Puis elle l'a habillé de mots d'amour doux comme la peau des rêves

     

    (...)

    La vieille sorcière des hautes plaines raconte qu'elle a vu hier une mer folle à lier
    Elle l'a vue emballer ses bagages et s'armer de ses draps d'eau de ses forêts internes de ses bidons vieillis par les siècles de pourritures bien versées sur sa vertèbre
    La douleur de ses eaux fait du bruit comme le claquement des balles
    (...)
    La vieille sorcière des hautes plaines raconte qu'elle a vu la mer s'en aller à pas d'ouragan dans les villes avec ses plaies et sa gorge serrée
    Elle l'a vue forcer les portes des ennemis

     

     

     

  • Charles Juliet - L'autre chemin

    002.jpg

    Arfuyen éd., 1991

     

     

    cela
    qui me tient 
    en exil
    qui m'embrase
    brûle mon sang
    d'une telle avidité
    cela
    comment le nommer
    le traduire
    comment répandre 
    son feu dans mes mots

     

    (...)

    Le temps ne porte plus

    Les mots gisent à terre
    et la lumière 
    des premiers matins
    mutile la mémoire

    la faim
    dévore
    la faim


    l’œil scrute
    un jour
    vide

     

    (...)

    sourd aux appels innombrables
    aveugle à ce qui d'ordinaire
    enchaîne l’œil
    saisi par ce silence
    où s'effondre le temps
    tu laisses ta soif
    te pousser sur le seuil

     

    (...)

    lenteur
    silence
    solitude

    la vie affleure
    afflue

    le ruisselet enfle
    devient fleuve
    et le soleil du soir
    fait flamber ses eaux

     

     

     

     

  • Odile Fix - De quel côté des murs

    image.jpg

    éditions du 6 rue Gryphe (Vincent Courtois), mars 2021

    Illustration en couverture de l'auteur : Murs, 2020

     

     

    Aussi confidentielles que précieuses ces publications de l'auteur/éditeur Vincent Courtois, ici un bijou brut, terreux, âpre, qui m'a fait découvrir avec grand bonheur le travail poétique et artistique d'Odile Fix, travail qui me parle beaucoup sous toutes ses formes, dépouillé, qui va à l'essentiel, ce dont on a tant besoin aujourd'hui. 

    cgc

     

     

     

     

    soir

    des ombres montent du fond
    des fossés marécageux
    qui partagent les champs

    se glissent entre les pierre

    tournent la meule
    silencieusement
    aiguisent leurs doigts

     

    (...)

     

    il passera la porte
    sous un linteau de basalte

    chuchotant il    appelle
    guidé par
    la chaleur des bêtes

    ses pas furtifs
    ont tinté contre le seuil :

    carillon de source claire
    mémoire d'eau 
    – ce qui a disparu –

     

    (...)

     

    une eau
    que quelqu'un avait
    remontée de terre
    jusqu'aux     abreuvoirs des bêtes

    sa vapeur tremble
    sur la faucille du froid

    torsion des    fumées
    – l'invisible combustion
    des herbes rances –

    danses des brumes pâles

    c'est    ce que la nuit tresse
    défaisant les écheveaux
    des respirations

     

    (...)

     

    ce qui    recouvrait les restes
    déchets et
    multiplication des moisissures

    au fond de    la cour
    gît le tas
    monticule d'aigre obscurité

    prendre à pleines mains

    – une fourche est restée
    fichée    au noir –

    quelqu'un criait
    contre le lisier    des corps

     

    (...)

     

    un seau est renversé
    métallique
    roulé
    au bas de    la pente :

    il manque une bouche
    au cercle de la table

    (...)

    il écoute :

    suintement d'une langue obscure
    le sol acide de l'étable
    l'herbe moisie

     

    (...)

     

    le vent fait osciller
    les récipients suspendus
    aux clous de bois
    plantés entre    les pierres

    anses qui grincent

     

     

    Site de l'auteur : https://odile-fix.jimdofree.com/

     

     

  • Louis Guillaume - Agenda 1966

    s-l500.jpg

    Subervie, Collection du Miroir, 1970

     

     

     

     

    1



    (...)

    Soudain le vent se lève,

    La mer s'enfle, le ciel

    Se fane



    2



    (...)

    Musique. Vagues venues de loin

    Toujours jeunes. Éclairs en surface,

    Échos noir

    En profondeur. Musique

    Ancienne et proche,

    Lissant l'abîme par le dedans,

    Éclatant soudain

    vers le ciel.



    3

     

    (...)

    De vous à moi, ces pensées

    Que je n'avoue pas

    Pour ne pas me faire peur,

    Qui commandent sans lèvres

    Et prennent leur revanche

    Dans l'arène des rêves.



    6



    (...)

    Vierge de regards, la mer

    Encore appuyée à la nuit

    Couve sa propre clarté

    (...)

    Les toits gardent le sommeil

    Sous leurs écailles fraîches



    7



    (...)

    Voici que tu plonges

    Ailes ouvertes

    Dans le soleil immobile des eaux.



    10



    (...)

    Les rochers avancent

    Dans leur rêve. Le sable

    Prend la forme du silence

    Grain à grain. Le sang

    Explore à peine son désert.

    Pistes, veines du vide.



    13



    (...)

    Colliers noirs du varech

    Où brille un os de seiche

    Pour le bec du vent.



    26



    (...)

    Trous des étoiles. Clous

    Des étoiles. Main

    Tendue de l'abîme.



    27



    (...)

    Silex poli en mer,

    Hache à millénaires.

    Tenir dans la main

    Des siècles de secondes

    Le temps d'un éclair.

    Du roc au sable,

    Voyage d'un galet.



    62



    (...)

    Le soir prend dans ses filets

    Les saumons attentifs

    Au chant des hulottes.

    Chute des pommes mûres

    Sur le vieux chaume.

    Le chien ne sait pas

    Que va éclater la guerre

     

     

    68



    (...) Main

    De bois et de cuir,

    de terre et de naseaux.

    Caresse de corne



    71



    La forêt fond sur la langue

    Dans le parfum d'une mûre.

    Faucille d'une fougère

    Sur la mousse où s'enchâsse

    Un carabe. Un chêne voyage,

    Centenaire, à bord d'un gland.

    Biches secrètes,

    Le cœur aux écoutes, l’œil

    Pareil aux baies d'automne.

    Pirogue d'un tronc

    Dans la clairière

    Près d'une bauge

    Cuirassée d'épines.



    72



    (...)

    Le dos de la ville

    Luit comme un squale.

    Étoiles en cage,

    Coffre-forts muselés,

    Veilleuse sous grillage.

    (...)

    Fuite des feux-rouges

    Biffant la nuit. Partout

    Des pièges où nul amour

    Ne se prend. (...)



    78



    (...) Où les pins

    Fixaient le sable des siècles,

    L'homme couche les troncs,

    Sème du béton

    Éphémère. Déchets

    où l'ajonc

    Ardait. Cirque pour esclaves,

    Un chien fou tourne en rond.



    84



    (...)

    Un enfant dans une cour

    Regarde la bétonneuse

    Mâcher des rêves de pierre.

    Un bloc aux veines de fer

    Sevré de sève expose

    À la hauteur des nids

    Des pots de fleurs, des cages.



    92



    (...)

    De plus en plus tendu

    Ce lien avec la vie,

    De plus en plus cassant.



    93



    (...)

    Des fougères. Échappée

    Soudaine sur la vallée

    Où tout clocher épingle un village



    104



    (...)

    Bouchons de bruit,

    Lumières qui empêchent d'être.

    Attendre la nuit pour voir,

    Le silence pour écouter.

    Basse continue du sang.

    Les voix se lèvent en images

    Sur l'écran des yeux fermés.

    (...)

    Voici venir les sabots

    De l'ombre. Le sable craque

    Sous les pas du souvenir.





    113



    (...)

    L'épée était si petite

    Qu'on aurait dit une épingle :

    Celle qui la ramassa

    La piqua dans ses cheveux

    Sans savoir qu'elle était reine.





    161



    Une aile, coup de scalpel

    Dans l'eau sans poids de l'aube

    Et les lèvres de la plaie

    Se referment dans un cri

    Que boit vite le silence

    (...)

    Il est possible qu'un fou

    Emporté par son élan

    Crève cette pellicule

    Plus blessante qu'une armure

    Et vienne tomber saignant

    Dans les bras de la lumière.





    167



    (...)

    Et ceux qui tuent les forêts,

    Ceux qui ne croient plus

    Qu'à leur moteur,

    Ne voit pas le dernier couchant

    Appareiller.

     

     

     

  • Nikos Kazantzaki - Le Christ recrucifié

    CVT_Le-Christ-recrucifie_2496-2572086451.jpg

    Pocket 1977 (rééed. 1998)

     

     

    J'ai vu enfant le célèbre Zorba le Grec en film, mais je ne connaissais pas l'auteur du livre et encore moins ses autres livres. Je découvre donc une écriture flamboyante, 460 pages d'une police minuscule, un beau et dense roman que Nikos Kazantzaki a écrit en 1948, à Antibes et dans lequel je ne me suis pas ennuyée une seconde. Satyre à la fois grave et cocasse, un réquisitoire contre l'ignominie de l'homme contre l'homme, inspiré par la foi de l'auteur que n'aurait pas reniée la théologie de la libération, un christianisme exalté au plus près de ses racines : fraternité, solidarité, hospitalité, amour du prochain. Si bien, qu'on finit par les traiter de bolcheviks ici.

    C'est donc une revisitation de la passion du Christ qui de représentation traditionnelle théâtralisée qui a lieu tous les sept ans devient réalité. Nous sommes en 1922, à Lycovrissi, petit village grec en Anatolie sous dominance turque mais ce n'est pas cette domination qui est ici le seul fléau. Tous les dits péchés capitaux jusqu'au meurtre collectif, mais aussi et surtout la lâcheté, le mensonge et l'hypocrisie sont ici personnifiés par des habitants, pope en tête, du village et par l'agha turc qui adore les côtes de porc (que sa vieille servante roumie  ‒ grecque ‒ et bossue doit appeler "côtes de chameau"), un violent mais pas "méchant homme" pourvu qu'on ne l'oblige pas à quitter son divan, son raki et son chibouk qui doit être allumé par un jeune et joli turc à la peau douce. Mais parmi les habitants, il y a aussi ceux qui viennent d'être appelés à figurer lors de la prochaine représentation du drame mystique, les quatre principaux apôtres et le Christ lui-même pour lequel a été choisi le jeune berger Manolios, ancien novice d'un monastère. Une très jeune et belle veuve sera naturellement la Marie-Madeleine, elle qui obsède jour et nuit Panayotis, une grande brute et occasionnellement un de ses amants bien qu'il soit marié et qui lui a été désigné, très contre son gré, comme le Judas de l'année. Tout aurait sans doute suivi un cours à peu près tranquille si un autre village n'avait pas été brûlé et saccagé par les Turcs, obligeant les survivants à errer, cherchant refuge et hospitalité, guidé par une autre pope, le père Photis, jusqu'à Lycovrissi...

    « Les autorités voient en ces réfugiés des intrus, des gêneurs, alors que les acteurs de la Passion, et particulièrement le personnage qui assume le rôle du Christ, imprégné de l'esprit évangélique, se comportent charitablement. »

     

     

  • Fernando Pessoa -  Poésie d'Alberto Caeiro - Poèmes désassemblés

    Il ne suffit pas d'ouvrir la fenêtre
    pour voir les champs et la rivière.
    Il ne suffit pas de n'être pas aveugle
    pour voir les arbres et les fleurs.
    Il faut également n'avoir aucune philosophie.
    Avec la philosophie il n'y a pas d'arbres : il n'y a que des idées
    Il n'y a que chacun d'entre nous, telle une cave.
    Il n'y a qu'une fenêtre fermée, et tout l'univers à l'extérieur ;
    et le rêve de ce qu'on pourrait voir si la fenêtre s'ouvrait
    et qui n'est jamais ce qu'on voit quand la fenêtre s'ouvre.

     

     

  • Fernando Pessoa - Le Gardeur de Troupeaux d'Alberto Caeiro (extraits)

    I

     

    (...)
    Je n'ai ni ambitions ni désirs.
    Poète n'est pas une ambition que j'aie,
    c'est ma manière à moi d'être seul.

     


    IV

     

    L'orage ce soir s'est abattu,
    dévalant les pentes du ciel
    ainsi qu'une énorme avalanche
    (...)
    du ciel la pluie descendait
    au point de noircir les chemins...

     


    V

     

    (...)
    Mais si Dieu est les fleurs et les arbres
    et les monts et le soleil et le clair de lune,
    alors je crois en lui,
    alors je crois en lui à toute heure,
    et ma vie est toute oraison et toute messe
    et une communion par les yeux et par l'ouïe.

    Mais si Dieu est les fleurs et les arbres
    et les montagnes et le clair de lune et le soleil
    pourquoi est-ce que je l'appelle Dieu ?

     

     

    VI 

     


    Penser à Dieu c'est désobéir à Dieu 
    car Dieu a voulu que nous ne le connaissions pas,
    aussi à nous ne s'est-il pas montré....

     


    VII

     

    (...)
    Dans les villes, la vie est plus petite
    qu'ici dans ma maison à la crête de cette colline.
    Dans les villes les immeubles verrouillent la vue,
    cachent l'horizon, repoussent nos regards bien loin de tout le ciel, 
    nous rapetissent parce qu'ils nous ôtent ce que nos yeux peuvent nous donner

     

    VIII

     

    (...)
    il me fait voir comme les pierres sont jolies
    alors qu'on les tient dans la main
    et qu'on les regarde doucement.

    Il me dit beaucoup de mal de Dieu.
    Il dit que c'est un vieillard stupide et malade,
    toujours en train de cracher par terre
    et de dire des grossièretés.
    La Vierge Marie passe les veillées de l'éternité à tricoter des bas
    et le Saint Esprit se gratte du bec, 
    perché sur les fauteuils qu'il laisse empouacrés.

    (...)

    Il habite avec moi dans ma maison à mi-coteau.
    Il est l'Enfant Éternel, le Dieu qui nous faisait défaut.
    Il est l'humain qui est naturel.
    Il est le divin qui sourit et qui joue.

    (...)

    Et l'enfant à ce point humain qu'il en est dieu,
    c'est cette vie quotidienne de poète que je mène
    et c'est parce que toujours il m'accompagne que je suis
    toujours poète

    (...)

    Quand vient le soir nous jouons aux osselets
    sur la marche du seuil de la maison,
    graves, ainsi qu'il convient à un dieu et à un poète,
    et comme si chaque pierre
    était tout un univers
    et comme s'il y avait de ce fait un grand danger pour elle
    à la laisser choir sur le sol.

    Ensuite je lui conte des choses uniquement humaines
    et il sourit, parce que tout est incroyable.
    Il rit des rois et de ceux qui ne sont pas rois,
    il se désole d'entendre parler des guerres,
    et du négoce, et des navires
    qui ne laissent que fumée dans l'air des hautes mers
    parce qu'il sait que tout cela pèche contre cette vérité
    qu'a la fleur lorsqu'elle fleurit
    et qui accompagne la lumière du soleil
    lorsqu'elle diversifie les monts et les vallées
    et fait mal aux yeux à force de chaux sur les murs.

    (...)

    Il dort alors dans mon âme
    et parfois il s'éveille la nuit
    et il joue avec mes songes

     


    IX

     

    Je suis un gardeur de troupeaux.
    Le troupeaux ce sont mes pensées
    et mes pensées sont toutes des sensations.
    Je pense avec les yeux et avec les oreilles
    et avec les mains et avec les pieds
    et avec le nez et avec la bouche.

    Penser une fleur c'est la voir et la respirer
    et manger un fruit c'est en savoir le sens.

    C'est pourquoi lorsque par un jour de chaleur
    je me sens triste d'en jouir à ce point,
    et couche de tout mon long dans l'herbe,
    et ferme mes yeux brûlants,
    je sens tout mon corps couché dans la réalité,
    je sais la vérité et je suis heureux.

     

     

    X

     

    (...)
    « Tu n'as jamais ouï passer le vent.
    Le vent ne parle que du vent.
    Ce que tu lui as entendu dire était mensonge
    et le mensonge se trouve en toi. »

     

    XI 

     

    Cette dame a un piano
    qui est agréable mais qui n'est pas le cours des fleuves
    ni le murmure que font les arbres...

     

     

    XIII

     

    Léger, léger, très léger,
    un vent très léger passe
    et s'en va, toujours très léger ;
    je ne sais, moi, ce que je pense
    ni ne cherche à le savoir.

     


    XVII

     

    (...)

    Mes sœurs les plantes,
    les compagnes des sources, les saintes
    que nul ne prie...

     

    XX

     

    (...)
    Le Tage descend d'Espagne
    et le Tage se jette dans la mer au Portugal.
    Tout le monde sait ça.
    Mais bien peu savent quelle est la rivière de mon village
    et où elle va
    et d'où elle vient.
    Et par là même, parce qu'elle appartient à moins de monde,
    elle est plus libre et plus grande, la rivière de mon village (...)

     

    XXIV

     

    (...)
    L'essentiel c'est qu'on sache voir,
    qu'on sache voir sans se mettre à penser,
    qu'on sache voir lorsque l'on voit

     

    XLIX

     

    (...)
    sentir la vie couler en moi comme un fleuve en son lit,
    et au-dehors un grand silence ainsi qu'un dieu qui dort.



    Traduction : Armand Guibert

     

  • Samuel Martin-Boche - La ballade Ridgeway Street

    Boche 1.jpg

     

     

    Polder n°186, 2020

    parfait à lire pendant la canicule,

    immersion irlandaise authentique.

    C'était le premier recueil de Samuel Martin-Boche, dans lequel sont rassemblés des souvenirs de sa vie d'étudiant à Belfast. Brique rouge, brouillard, ivresses, rues mouillées, spleen, paix fragile et des échappées sauvages.

     

     

     

    Fallait-il un cuir tanné

    pour endurer l'eau quotidienne

    du ciel la buée des lacs tout autour

    le ressac que roulent les montagnes

    essuyer les mille intempéries

    de la langue avec les rigueurs de l'accent

    boire sec par temps de détresse ou

    de fête garder le cap sous l'adversité des vents

    jusqu'au retour chez soi sans chavirer tourner

    en rond

    pour vivre sur une île il faut le pied marin



    (...)



    En ville la nuit commençait par glisser sur

    les toits puis

    le long des cheminées se faufilant sous

    la paupière des vitrines encore animées

    pendue

    un instant aux murs de brique un sang noir

    versé

    au passage des tessons et des barbelés

    pour avertissement

    des pans entiers retenus aux grilles des parcs

    puis

    qui déborde l'asphalte et les caniveaux telle

    que nappant les avenues obliques

    son règne comme un un linge en travers de

    l'arrière-cour

    des pubs ou au fond d'impasses sans voix enfin

    goutte

    à goutte à l'intérieur du cœur

    la nuit qui fond sur nous jusqu'où

    dévalera-t-elle ?

     

    (...)



    Au printemps bruyère aubépines et genêts

    sur la lande brune

    entonnent un hymne ancien

    derrière la voix du vent le long

    des murets de pierre sèche éboulés

    leurs paroles t'échappent

    elles s'éteignent sous les mousses

    ou dans les tourbières fragiles



    (...)



    Comment savoir si c'était la guerre

    ou la paix

    dont les slogans sur les façades

    en lettres capitales

    alternativement menaçaient

    les piétons à bout

    portant

    le temps de descendre la rue pas un mur peint

    qui ne t'ai couché en joue



    (...)



    Tresser des paniers en osier filer la laine

    et le temps à l'écart des villes

    en prévision de l'hiver transparent

    danser sur les falaises vivre de pêche et

    d'impossibles questions

    l'été parcourir l'étrangeté des champs

    féconds de pierres seules

    par suite des murs qu'on élevés

    contre le mugissement ininterrompu

    sur la lande chauve

     

     

  • Catherine Andrieu - À l'écoute des bêtes

     

    De très familières résonances dans ce livre de Catherine Andrieu que j'ai beaucoup apprécié, comme si nos mondes intérieurs puisaient à la même source, une mystique très ancrée, très animiste ou en tout cas à cet amour commun pour celles qu'on appelle "les bêtes" mais qu'on pourrait plus justement appeler les "sachantes". Nous avons tant à apprendre d'elles à propos de nous-mêmes. La poésie magnifie avec ses splendides fulgurances ce livre composé en deux parties : prose où Catherine Andrieu partage cette expérience d'amour incommensurable (on pourrait dire "essai philosophique" mais ce serait très réducteur car cela touche à l'essence même du vivant et non juste de simples idées), suivi de poèmes en écho. L'ensemble est nommé "Quand la terre respire" comme un deuxième titre qui se rajoute au premier "à l'écoute des bêtes quand la terre respire".

     

    betes-508x576.jpg

    Sémaph(o)re, mai 2026

     

     

     

    L'humain est la cicatrice du monde.
    Il garde la mémoire de la séparation.

     

    (...)

    Le feu de la connaissance ne m'éblouit plus.
    Je cherche la braise qui couve sous la cendre : celle du lien, de la lenteur. Je me tiens dans l'entre-deux, là où la parole hésite à naître, là où la pensée cesse d'expliquer pour commencer à respirer. C'est là que j'entends le chant ancien, celui que les rivières se murmurent depuis le commencement.


    (...)
    Alors, écrire n'est plus inventer.
    C'est se souvenir.

     

    (...)
    La vérité s’effrite, la résonance demeure.
    Elle est ce tremblement qui relie le visible à l'invisible, le mot au vent, la chair à la lumière.

     

    (...)

    L'art ne cherche pas l'exactitude, il cherche l'intensité.

     

    (...)

    Aimer, ici, ce n'est pas fusionner, ce n'est pas posséder, ce n'est même pas comprendre : c'est s'incliner. Mon chat là, contre moi, n'est pas une figure, il n'est pas une idée. Il est, pleinement, irréductiblement. Il respire, il dort, il vit, et cela suffit à m'enseigner.

     

    (...)

    Les animaux sont les premiers à savoir quand quelque chose ne tient plus.
    Ils n'analysent pas.
    Ils ressentent.

     

    (...)

    Les plus petits, eux, s'effacent sans trace.
    Ils tenaient l'équilibre sans bruit.
    Ils pollinisaient, décomposaient, reliaient.
    Leur absence ne s'annonce pas par une catastrophe visible mais pas un glissement.

     

    (...) présences vulnérables, engagées malgré elles dans nos choix cumulés.

    Il ne s'agit pas de les sauver comme un réparerait un objet.
    Il s'agit de rendre au monde une respiration habitable.

     

    (...)

    Car les animaux n'ont pas besoin de notre pitié.
    Ils ont besoin de notre retenue.
    De notre capacité à ne pas saturer chaque espace.
    À laisser des marges, des silences, des zones de continuité.

     

    (...)

    Les philosophes ont longtemps nié la sensibilité des animaux, puis ils l'ont admise à reculons, dans le cadre d'un discours utilitariste ou compassionnel. Mais l'expérience me dit autre chose : elle me dit que Lune sait. Elle sait sans les mots. Elle sait comme savent les pierres, les arbres, le vent. Mais avec une attention, un soin, une acuité qui relève de l'amour. Oui, de l'amour – non pas tel que nous le romantisons, mais tel qu'il se vit, dans le partage quotidien d'un même souffle.

     

    (...)

    Je comprenais alors ce que l'on tait, ce que l'on esquive : la mort d'un animal ouvre en nous un abîme où l'enfance, l'amour, le deuil, la solitude se mêlent. Ce n'est pas un petit chagrin, ce n'est pas un caprice attendri. C'est un séisme.

     

    (...)

    Tu étais le cœur vivant de ma solitude, la flamme posée là pour que je n'aie pas froid.

     

    (...)

    C'est qu'il y a des êtres donc l'existence tient sans le souffle que fait le silence quand il s'ouvre.

     

    (...)

    Et moi, je suis restée là, en prise à la beauté, moitié vivante de souvenir, dans cet entre-deux où l'on sait que tout est vrai, même ce que l'on invente.

     

    (...)

    Depuis toujours une autre voix m'appelait. Elle venait du large. Du vent qui gifle les vitres. De la pluie qui tambourine au port. Elle venait du sable mouillé, du cri du goéland, du chat blotti contre moi quand tout s'effondrait. Elle n'avait pas de nom. Mais je savais qu'elle était Dieu.
    Pas un Dieu assis sur les hauteurs, distant et sévère. Un Dieu fluide, vivant, mouvant. Un Dieu qui respirait avec moi, à travers moi, dans tout ce que je touchais. Il n'était pas à chercher mais à reconnaître. Il était l'eau, le feu dans le poêle. Le froid du métal. Il était le regard des bêtes, la vibration des choses inertes. Ce n'était pas une croyance. C'était une évidence sensorielle. Une fidélité souterraine.

     

    (...)

    Je vis avec les chats. Ils dorment contre mon flanc comme des morceaux de Dieu. Ils ne croient pas. Ils savent. Leur silence est une prière plus ancienne que toutes les prières. J'ai appris d'eux le calme, la confiance, l'immobilité pleine. Quand je les regarde, je retrouve en moi la même lumière que celle qui danse sur l'eau. 

     

    (...)

    Je n'ai pas de religion. Mais j'ai une foi. Une foi charnelle, tremblante, pleine de cicatrices. Une foi qui doute, qui se cabre, qui s'effondre parfois. Mais qui revient. Comme la mer. Comme la lumière du matin.

     

    I

    (...)

    Là, sur l'épaule du désert
    la lumière cogne
    jusqu'à faire pleurer les pierres
    le silence y est rouge
    et le rouge, 
    une prière à genoux.

     

    II

    (...)

    Des enfants aux paumes ouvertes
    rattrapent des soleils tombés
    des toits de l'aube,
    leurs rires volent plus haut que les vautours.
    Une femme aux yeux de pollen
    trace des signes dans l'air
    avec la pulpe des doigts :
    elle écrit le nom d'un pays 
    qui n'existe que quand on le rêve.

     

    III

    (...)

    La lumière s'est fendue dans ma gorge
    comme un os.

     

    (...)

    IV

    Je suis née d'un pelage.
    Pas d'un ventre, non.
    D'un pelage ruisselant de lumière et de pluie.
    Il faisait nuit dans les branches.
    Le ciel n'était qu'un souffle noir entre les bois.
    Et c'est là, sous la langue d'une louve de feu, que
    j'ai ouvert les yeux.

     

    J'ai vu la terre.
    J'ai vu la terre vivante, sans nom, sans route, sans clôture.
    (...)
    Et j'ai su que ce n'était pas un monde.
    C'était un corps.

     

    (...)
    Je ne suis pas un être humain.
    Je suis une terre debout.

    (...)

    Ils viennent.
    Ils avancent,
    ces corps que la mémoire humaine a désertés,
    ces âmes couvertes de fourrures et de poussière,
    ces muscles taillés dans l'orage.

     

    VIII

    La nuit frotte ses écailles contre mes flancs.

    Je suis ronce et feu roux,
    je suis faille,
    cicatrisée d'étoiles.

     

    XIII

    (...)

    Ils sont là,
    sous la buée,
    sous la cendre,
    sous le chant sourd de l'écorce.

    Ils rient sans lèvres.
    Ils pleurent sans yeux.

    Ils passent en moi
    comme passent les comètes
    dans les songes des montagnes.


    Je tends l'oreille :
    ce n'est pas un son
    c'est une fracture.

    Ce n'est pas un cri
    c'est une mue

     

     

  • Laurent Gaudé - Le soleil des Scorta

    612Dp+f8uWL._SL1051_-294749204.jpg

    J'ai Lu, Actes Sud, 2004

     

     

    Ni l'air brûlant qu'il respirait. Ni les rocailles pointues sur lesquelles ses sabots s'abîmaient. Il avançait. Et son cavalier semblait une ombre condamnée à un châtiment antique.

     

    (...)

     

    " C'est de l'or, disait l'oncle, ceux qui disent que nous sommes pauvres n'ont jamais mangé un bout de pain baigné de l'huile de chez nous. C'est comme de croquer dans les collines d'ici. Ça sent la pierre et le soleil. Elle scintille. Elle est belle, épaisse, onctueuse. L'huile d'olive, c'est le sang de notre terre. Et ceux qui nous traitent de culs-terreux n'ont qu'à regarder le sang qui coule en nous. Il est doux et généreux. Parce que c'est ce que nous sommes : des culs-terreux au sang pur. De pauvres bougres à la face ravinée par le soleil, aux mains calleuses, mais au regard droit. Regarde la sécheresse de cette terre tout autour de nous, et savoure la richesse de cette huile. Entre les deux, il y a le travail des hommes. Et elle sent cela aussi, notre huile. La sueur de notre peuple. Les mains calleuses de nos femmes qui ont fait la cueillette. Oui. Et c'est noble. C'est pour cela qu'elle est bonne. Nous sommes peut-être des miséreux et des ignares, mais pour avoir fait de l'huile avec des caillasses, pour avoir fait tant avec si peu, nous serons sauvés.

     

    (...)

     

    Le goût de la liqueur avait changé, lui semblait-il. Ce n'était pas la pierre qu'on avait pressée, ce devait être plutôt des éclats de soleil. Le solleone, le "soleil lion", l'astre tyran des mois d'été. La liqueur sentait la sueur qui perle sur le dos des hommes lorsqu'ils travaillent aux champs. Elle sentait la terre qui s'ouvre et se craquelle en suppliant pour un peu d'eau. Le solleone et sa puissance de souverain inflexible, c'est cela qu'Elia avait en bouche.

     

     

  • Ara Alexandre Shishmanian - La létale de la lune & Oniriques

    On utilise souvent l'expression " se plonger dans un livre" mais quand il s'agit d'un recueil de poésie d'Ara Alexandre Shishmanian, l'expression devient littérale, au risque de s'y noyer et parfois le livre lui-même nous oblige à nous en extraire. Beaucoup abandonnent j'imagine et plusieurs fois j'ai été tentée, si ce n'était une espèce de fascination pour ce qui n'est pas donné d'entrée. Lire ici est un voyage qui demande des forces, de l'endurance en même temps qu'une ouverture totale où l'intellect est muselé pour laisser les mots pénétrer d'une autre façon. 


    Entre les voix multiples des "je", autant de jeux de miroirs et labyrinthes, traversés de symboles et archétypes, étincelles fugaces d'un feu d'une obscurité absolue et le monologue de l'arêveur piégé dans le cauchemar du cauchemar des solitudes métaphysiques, questionnant le néant, sondant l'insondable, l'autopsie hallucinée de la souffrance et de la violence, individuelle et collective et toutes les clefs que le lecteur persévérant ne possèdera pas très souvent, ce ne sont pas des livres qui entrent dans des définitions, des livres que, moi lectrice, je peux lire, au sens habituel du terme. Aussi, je m'y suis enfoncée, comme on s'enfoncerait dans une masse, un océan, une montagne d'images qui me cernent, m'observent, me touchent ou me repoussent, m'étouffent, toutes à la fois minérales, aqueuses, gazeuses, subliminales, exerçant leur pression et dans cette obscurité dense où le sens est une projection purement personnelle, c'est à dire que nous sommes seuls comme l'écrivant est "personne", nous devons allumer notre propre lampe. Alors au cours de cette étrange et souvent inquiétante déambulation sans repère, des images s'illuminent, se font miroirs dans lesquels quelque chose de soi se reflète et on prend, on prend comme on prendrait des pierres étranges ou précieuses que l'on placerait dans un sac porté au flanc, surpris par leur beauté, leur éclat, bouleversé par leur noirceur aussi car le noir est bien une autre lumière. Sans doute aussi parce que nous avons besoin de nous accrocher à quelque chose dans ce magma qui nous ramène à une béance intérieure, un mystère et un effroi originel, à la mort ubiquiste. 

    Voici les pierres à syllabes que j'ai tirées de ma descente dans l'abîme, ce sont elles qui parleront bien mieux que je ne pourrais le faire.

    cgc

     

    LetaleLune.jpg

    La Létale de la lune, Phos (ΦΩΣ), 2024

    traduction Dana Shishmanian révisée par l'auteur

     

     

    • les voitures me contournaient tel un coyote moribond sur l'autoroute du seul et de personne • comme lorsque tout finit et qu'il ne vous reste plus que vos paumes barbouillées d'étincelles – il ne vous reste plus que le destin enduit d'une lumière vagabonde •

     


    • enveloppé dans le bleu – je me dieu – et me grave – et me sombre •

     

    *

    • le syndicat des anges décida un beau jour d'entrer en grève générale du monde (...)

    • ou la canne à pêche mince – mince – toujours plus mince – d'un pêcheur qui regardé par le vide, se pêche tout seul •

     

    *

    • seuls les écroulements sont grandioses – seuls les grands échecs réussissent complètement •

     

    *

    je grimpe sans sommet l'aven des effondrements • je me promène dans le jardin aux fleurs empoisonnées – moi, le cendreux • et elle est à mes côtés, la létale – la pâle sélénaire du sourire – la frêle insaisissable, ineffable • près de moi, avec ma démarche solitaire – près de moi, à la mains fondue dans le vide léché par l'air • elle, qu'il me serait si facile de toucher • si facile, d'effleurer à travers sa robe de brume son corps nu de lune en solitude • et à travers elle me coucher dans le chuchotement sans fin du serpent – sans fin en létal • stellaire grandit le solitaire pendu aux ailes filiformes de l'infini • le roi éteint à la couronne allumée au néant •

     

    *
    neige nocturne  – toi, ténèbre chenue, temps du gris désespoir • à travers la tache de cette route – à travers le miroir de cette route – je me perds et me retrouve • étrangement brille ce qu'on ne peut toucher •

     

    *

    ...une étincelle tordue est mon rire – mon sourire • ce rire tel qu'un cri qui me lacère • partout seulement de l'exil... • et un zéro grelottant miroir entre les chuchotements sacrés • je le regarde à la fenêtre avec seul – tremblotant dans un buisson de nerfs •

     

    *

    • cette coupe que personne porte dans ses mains – que personne porte en sa poitrine – est sans fond • l'arrêve s'y couche parfois avec ses rêves arctiques et ses magies boréales • et l'aven avec ses jeux dangereux de sommeil et de mort • et les aveugles avec leurs yeux magnétiques cueillant les vergers clairs des regards • comme si elle se remplissait de serpents – comme si elle était l'humble fontaine des pâles messagers •

     

    *

    • je semblais me promener solitaire dans une prairie de nerfs – à l'herbe blanche de songes ophidiens – frissonnant sous la brise bizarre de mes aliénations létales • colline morbide de miroirs surgissant comme un regard froid de mon temps blanc •

     

    *
    • et le tilleul comme une forteresse sans porte – bien qu'ayant une clef de nostalgie et d'envol • et le parfum des paupières endormies dans les croissances du clair •

     

    *
    • et elle glisse, la lune létale, létale... – et à l'infini se meurt le roi-lune – et d'infini froid brûle sa main dans les glaciers des miroirs •

     

    *

    oui, voici la vérité – ma solitude avait rencontré quelqu'un d'autre – ma solitude voulait me quitter

     

    *

    une coupe géante se promène dans les nuages – où dort un dieu aux seins liquides

     

    *

    • nous bâtissons bien-sûr – en entrant-sortant des ténèbres que nous sommes – un palais de la fiction taillé dans des galaxies noires •

     

    *

    • j'éteins ma souffrance et je nage dans la nuit • je cueille dans les arbres un fruit – une pierre d’apaisement •

     

    *

    chaque matin la mort te fait un pain de neige et t'invite à le goûter • chaque soir elle remplit ton verre d'obscurité et le boit devant toi • elle t'a donné en cadeau à toi-même pour que tu te perdes à jamais • pour qu'à jamais tu ne sois plus qu'un couteau nu – coupant le temps face au miroir avec seul (...) • oui, portant dans tes poumons les alluvions irrespirables des ténèbres •

     

    *

    • oui, je le savais maintenant – j'avais passé mon enfance au milieu des pierres • j'avais bu jusqu'à satiété – en des coupes de lys – la gelée argentine des limaces • les pas flottaient comme de gros papillons noirs • j'écoutais le halètement sombre de la racine, l'oreille appuyée contre le trou de la serrure • personne ne m'aimait et ne pouvait me comprendre – et je répondais en répandant autour de moi une indifférence aussi tranchante que la lame d'un couteau •

     

    *

    • à travers un printemps humide saignant d'hypnoses et de sèves – à travers un printemps auquel ta pensée engourdie ne peut pas s'ouvrir • oui, un printemps que seuls les fous aux visages dédoublés peuvent encore connaître – dans leurs hospices plongés en des extases incompréhensibles •

     

    *

    • comme il est pur le regard de ces yeux qui ne te contemplent pourtant qu'avec les paupières • ces yeux presque aveugles qui te voient mieux en se cachant – en descendant profondément dans leurs puits hantés •

     

    *

    • la létale de la lune – elle, toujours elle – me donnait les pétales de ses paumes • je me baignais dans cette pâleur fraîche jusqu'à devenir transparent – jusqu'à devenir plus solitaire que tous les pétales – et toutes les neiges froides du miroir • je tremblais livide près des brumes brunes – je me coagulais de pensées près des frissons des murs • se réveillait en moi une inquiétude – l'inquiétude avec laquelle je l'avais toujours recherchée •

     

    *

    • quand tu me regardes c'est comme si je grimpais dans un arbre d'ombre • tes yeux sont des lassos de nuit et les instants arrêtés – la neigée d'étoiles pulvérisées •

     

    *

    • tu me rempli de fenêtres pleines de fenêtres – pleines de fenêtres ainsi qu'une pensée au paysage arrêté • les cendres de mon crâne se vident dans un puits de fumée •

     

    *

    • lui, que j'ai connu dès mon premier vide et mon premier noir – lui, plus froid qu'une statue de glace – à la semence plus froide que le Styx • lui dont j'ai oublié le nom à chaque pénible fuite • lui, dont la proximité me terrifie – lui qui me respire jusqu'à ce que j’étouffe • oui, lui... •

     

    *

    • je contemple mon double gélatineux et translucide – cette méduse anthropomorphe aux yeux d'or – immergé en cette eau étrange mais potable, tissée de veines multicolores comme une tapisserie liquide • qui sépare les chaos racineux du monde de l'étranger à l'armure d'aveuglant •

     

    *

    • je m'appuie aussi fort que je peux, sur les béquilles du malheur • je suis un loup qui se déchiquette tout seul dans des déserts de miroirs et de froid • avec nostalgie le vide m'a avoué et m'a dit : •

    "je suis le dieu de la douleur et la souffrance est le seul moment où avec la première goutte j'ai dit moi • éloignez-vous de moi, les amis – vos syllabes ne peuvent m'accompagner – et les miennes sans doute vous blesseraient • laissez grande ouverte la porte par laquelle je rugis –t pour moi qu'une autre bouche par où le monde entier pourrait se résorber • cet instant de solitude que je vous réclame – c'est un autre temps où pourraient s'effriter les commencements du monde •

     

    *

    • j'aimerais découvrir le mot où je me cache et le mot qui se cache de moi •

     

    *

    • en moi l'oublié roi œdipe au seuil d'incompréhensible lumière – en moi le vieux narcisse aveugle • plus vieux et plus aveugle que les prophètes des commencements • bien, bien plus vieux – oui, bien, bien plus aveugle •

     

    *

    • la douleur, cette bizarre pierre de larmes – bizarre porte gardée par la sueur et le sang • et cette femme comme un morceau de plomb •

     

    *

    • je m'écroule si lentement que je semble flotter – sur toute cette  désolation qui n'est que la vérité qui se dessèche •  la vérité hideuse – crevant dans le silence assoiffé de tant de bouches cosmiques • oh ! je meurs seulement parce que mon illusion a vieilli – pas moi – elle, la décrépite •

     

    *

    quand on meurt on se divise en deux – et puis ce qui a été séparé se brise à nouveau sans nombre •

     

    *

    • comment arracher la vérité – la vérité – à la barque de la mort qui se tait • cette barque de la mort qui te sourit – qui te ment même en se confessant • peut-être qu'elle ne comprend pas – peut-être parce qu'elle ne comprend plus ce qu'elle dit – ce qu'elle doit dire • peut-être parce qu'elle ne comprend plus que ça – que les syllabes ont été inventées pour la cacher •

     

    *

    une note d'or – le hasard me la passe au doigt telle une bague • le labyrinthe la dissipe entre sentier et air • et avec elle me dissipe moi – celle sans commencement – sans fin dispersée • moi – la méduse rare tissée de transparence et de voile – létale du monde •
    moi, rare fleur sélénaire aux pétales solitaires et létales – je suis descendue par les fenêtres infinies du vide – et je suis née des miroirs • mon âme est un labyrinthe en vain feuilleté • je suis descendue et je lis en eux avec des lettres cachées •

    *

    • mes sentes sont des dentelles de fumée sur une aveuglante lumière • des dentelles nostalgiques – rivages moribonds du seul • dentelles si dépareillées entre l'encore solitaire et le toujours aveuglant •
    je laisse derrière moi les peuples gélatineux de la mer dont je m'ensource – les peuples de lumière du ciel dont je me perds • les couronnes d'or vif qui ont poussé telles des antennes entre mes tempes • les hermaphrodites tellement étranges avec leurs trois vagins esméraldiques et un infime phallus en cristal •

     

    *

    • mais tu es liée – toujours liée, toi, écume de lune qui lui – à une errance obscure • prise comme un flocon de mystère – ou un écho égaré – dans le piège d'un souterrain à l'obscurité grisonnante • dans une forêt de ténèbres d'une vieillesse insondable •

     

    *

    • pas vieux à cause des années – mais vieux d'obscurité – d'infinité de ténèbres • vieux de tant d'arbres non pénétrés de lumière – vieux du silence incarné – encordé – de ce labyrinthe trop obscur même pour la pâleur la plus trouble •

     

    *

    • oui, et cette forêt – la forêt du vieux regard de la solitude de l'abîme •

     

    *

    • un peut-être de glace sur lequel je patine en fondant – en m'enrêvant •

     

    *

    • à l'instar du nom divin qui n'est que respiration imprononçable • lui qui se prononce et se respire continuellement •

     

    *

    • et moi – étincelle de nulle part – vague de nul temps – écume de personne • nitescence de rien – scintillement létal de rien • je disparais comme une histoire dissoute • en des non-mots – en des rayons sélénaires de non-syllabes •

     

    *

    • la pierre étrange des murs ne peut être plus silencieuse que celle du poisson de l'âme qu'une pâleur astrale glace • le poisson d'exil – le poisson-grotte – qui jamais n'est vivant – et jamais mort • mais seulement en passage •

     

    *

    • l'ange est message et lyre jetés à l'abîme • l'autre me guette depuis des fenêtres cachées • il est l’œil du jardin d'or – le serpent-fragrance dans la tentation de la fleur • oh ! la nuit comme un vin ardent et sombre s'écoule dans les gosiers de mes yeux •

     

    *

    • parfois je contemple mélancolique mes mains parchemineuses en y cherchant les œufs noirs des lettres •

     

    *

    • les clefs entrent dans les clefs et les ouvrent – car seules les clefs sont des portes •

     

    &

     

     

    Oniriques.jpg

     

    Oniriques, Phos (ΦΩΣ), 2025

    qui est une sélec­tion pour les lecteurs fran­coph­o­nes (tra­duc­tion de Dana Shish­man­ian révisée par l'auteur), des trois recueils en roumain du cycle Onirice entamé en 2022.

     

     

     

    • d'étranges blanchisseuses essorent les bâtiments trempés par la pluie

     

    *

    • en fait, jamais le mal n'a été plus indiscutablement mauvais ‒ et chaque mot, soumis à un plus impitoyable bombardement de négations • jamais je ne me suis senti plus handicapé de toute chance de transcendance • jamais aussi irréversiblement muet

     

    *

    • des vieux livres nous ne pouvons plus boire que les épis de la sécheresse • ta chevelure est or de poussière ‒ tes lèvres sont sommeil de cendres • et à nouveau je coupe avec des lames de dégoût et de sourire les amarres du monde • je danse ‒ moi, le funambule ‒ sur les cordes de la frustration qui me carie la vie et l'âme • avec des échardes de cri, je me cherche ‒ je me demande ‒ et m'appelle • oui, je me demande  – comment je pourrais habiter une autre demeure que le souterrain • oui, me chercher ‒ où ailleurs que dans les ruines des sous-marins et des croiseurs coulés

     

    *

    • et toi espérance, étrange fantôme que le soleil ne chasse point – toi qui prolonge en jour la nuit dépressive

     

    *

    • tu descends sur les marches imaginaires de l'eau – t'égares dans les canaux étroits d'entre barques et chandelles • et tu cherches une sortie dans chaque éclat de ta disparition impossible • dans chaque bris de ce faire-semblant extatique où l'oubli joue à cache-cache

     

    *

    • depuis le néant vers le néant, nous nous effritons ‒ quand le désespoir est inutile et la mélancolie, dérisoire

     

    *

    • l'homme-heure est vidé à chaque seconde – comme un sémaphore qui remplit consciencieusement sa norme • dans les bureaux brumeux pour les dos courbés – oui, pour les têtes enfoncées dans les ordinateurs de l'absurde et du sable • ce mal cabossée comme des chaussures abîmées par trop d'usage • ces mots abandonnés par le sens – qui pendent visqueux aux branches d'oubli

     

    • quand la panique te fait transpirer comme si tu étais soudain recouvert d'une colonne de soldats

     

    • des trahisons de soi – avec leurs crampes de lumière (...) non pas la voie vers l'enfer mais seulement vers les cendres – oui les pleurs aux joues sèches • quand tout à la fin – même l'âme – s'avère un masque pour le néant 

     

    *

    • étrange visage inversé recouvrant des mono-schizophrénies boréales avec des atolls en œil de paon

     

    *  

    • ralenties – aliénées – les secondes me regardent avec transparence – elles, larves ébahies de l'infini • et j'étais un – et j'étais deux – et j'étais une toile d'obscurité au sexe incertain

     

    *

    • car le temps n'est que le pus de l'éternité

     

    *

    • et au lieu d'un lendemain encore possible – le sourire tordu d'un fou

     

    *

    • les serpents étaient des prophéties faites autrefois par la terre • en eux on entend la glèbe venimeuse et fertile avec ses voix muettes – elle, la profonde gordienne nouée

     

    *

    • là-bas, une paupière désespérément collée au trottoir – au-delà, une paume de tristesse enfoncée dans l'écorce de l'arbre • ou cet effort insensé pour lisser – pour caresser la rugosité – la souffrance de toutes les choses • directement par le cœur • parce que tout souffre – et tu n'es rien de plus  • que le néant laissé derrière par la souffrance

     

    *

    • et peut-être  un soldat – ou deux ou trois – sortaient d'elle avec leurs uniformes rouge sang • telles des croûtes de pain mâchées par une ultime guerre 

     

    *

    • il ne restait plus qu'un sein reverdi • oui, si solitaire est le néant que même la solitude le quitte

     

    *

    • peut-être les infinis ne sont que frémissement de phrases ou le néant lit le gaspillage des mondes • peut-être dois-je boire en des verres brisés l'abîme – jusqu'à ce que les étoiles me dévorent comme l'acide sulfurique • peut-être faut-il rompre le pain des syllabes dans le sexe équivoque des sibylles (...) la colline est une vague paralysée par une contemplation indéchiffrable – par la contemplation qui dans les signes des choses dépose toujours l'énigme

     

    *

    • il doit y avoir encore dans l'obscurité de l'asphyxie quelques vieilles fissures par où du monde l'on puisse s'évader • le cœur lui-même est une telle crevasse restée d'un cosmos fossile

     

    *

    • les jours cassent des pierres pour les routes du désespoir – du charbon anxieux des mines du dégoût

     

    *

    • la hutte de nuit s'effrite sous la lune

     

    *

    • l'absurde des foules asservies à l'extermination – et les élites, ces "génies" létaux de crachats et carton

     

     

     

    *

     

    aashishmanian_m.jpgAra Alexandre Shishmanian, né en 1951, exilé roumain en France, historien des religions et de la littérature, est aussi un poète très prolifique. Je l'ai publié dans ma revue Nouveaux Délits en 2023. 

    Diplômé de l’Université de Bucarest avec une thèse sur le Sacrifice védique ou coïncidentia oppositorum, Ara Alexandre Shishmanian a souffert des persécutions en Roumanie en raison de son opposition au régime communiste, notamment par suite de la signature en 1977 de l’appel pour les droits de l’homme lancé par l’écrivain Paul Goma. Il a dû quitter définitivement la Roumanie avec son épouse Dana, elle-même poète et qui est aussi sa traductrice, en 1983 et se sont installés en France en tant que réfugiés politiques.

    En tant qu’historien des religions, il est l’auteur de plusieurs études sur l’Inde védique et la Gnose, parues dans des publications de spécialité en Belgique, France, Italie, Roumanie, États-Unis (dont les actes du colloque « Psychanodia » organisé à Paris en 1993 sous l’égide de l’INALCO en mémoire de l’historien des religions I. P. Couliano, disciple de Mircea Eliade).

    Il a publié également un grand nombre d’articles politiques dans la presse roumaine d’après 1989, tant au pays qu’en exil.

     Ara Alexandre et Dana Shishmanian ont publié ensemble des études et articles d’histoire des religions, histoire littéraire, politique, en français et en roumain.

     

    Voir leur site commun : https://adshishma.net/AraDana-Accueil.html

     

    Dana qui est aussi membre actif depuis 2012 de l'excellente revue en ligne Francopolis qui existe depuis 2002 et qui cette même année fut parmi les premières revues à publier ma propre poésie.

     

     

  • Catherine Andrieu - Poèmes de la Mémoire oraculaire

    41jkHU5TWkL-2283499986.jpg

     

     

    Nous eûmes des musiques gueulantes 
    dégueulasses des nudités de braise aux couleurs 
    criardes à
    Repeindre vos boucheries en rond

     

    (...)

    Ma mémoire ondule au fil de tes mots
    Coupant coupé coupable exhume
    Les crimes de cendres auront eu lieu
    Puisqu'il le faut, chimères dévoratrices.

    Alors nous les ensevelirons tous ensemble
    Ces corps opaques inouïs parjures et les
    Baiserons d'enfance comme par un temps de noël
    Quand il pleut à veines ouvertes.

     

    (...)

    Il y avait ce noir et blanc que nous mangions sur les photographies
    Que tu avais apportées. Mais moi je me taisais sous mes bavardages.

     

    (...)

    L’œil a crevé, il n'avait pas été fécondé.

     

    (...)

    La folie en taches fulgurances de lumière sous mes doigts
    Qui errent et dansent dansent et errent à couper
    Le souffle plus vite contre la mort qui rôde sur la toile

     

    (...)

    Ces gens morts auxquels je m'adresse qui m'attendent aux rebords des fenêtres
    Ces voix qui murmurent qu'il faudrait que je saute
    Dans le vide tu m’attrapes tu me tiens tu me serres tu sais

     

    (...)

    Qui peint main sans pinceau. Qui peint ?
    Je ne tiens plus ensemble que par ces toiles mes miroirs
    Brisés

     

    (...)

    De la grève j'ai rengueulé des rats crevés
    Qui ont grimpé le long de mes cuisses comme de la pisse à rebours

     

    (...)

    La maison était en lames de rasoir je la tenais sur 
    mes deux poignets serrés

     

    (...)

    L’œil est sous la robe.
    Ouvert.

     

    (...)

    Un corps trou, un corps rien. Sans organes, sans visage, ou alors avec tous les visages à la fois. Face à la glace, l’œil aveugle sort du reste du visage. La créature est morcelée, en vrac. Avec un cœur taillé oui, sans doute, eussé-je pu vivre. Mais je ne suis d'aucun temps, aucune géographie.

     

     

    Suivi de Un amour, le bord d'un canal (Récit) et d'Immersion (Théâtre), trois parties qui se font écho, miroir, trois variantes d'un même thème, publié aux éd. du Petit Pavé en juin 2010.