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paru d'abord sous une forme poétique aux éd. du Pédalo Ivre, 2014
"Il paraît qu’il dormait. Il paraît qu’il revenait à peine d’Espagne et que toutes ses malles étaient encore sur un bateau. Il paraît qu’on n’a jamais pu récupérer les malles à Buenos Aires. Il paraît qu’il est allé au cimetière puis dans un jardin. Il paraît que, lorsqu’il est mort, il est devenu un citronnier."
Samantha Barendson est une poète ce qui nous fait un autre point commun, le sujet de son livre me parle et me touche infiniment, m'a profondément bouleversée en vrai. Merci à celui qui me l'a conseillé après avoir lu mon Ourse (bi)polaire, c'est la première fois que je lis des mots directement transposable sur mon propre vécu.
Dans le livre, le père meurt à 32 ans, le 15 août 1978, l'auteur a deux ans, le mien est mort à 31 ans, le 15 juillet 1973, j'avais trois ans et un mois. Les similitudes que j'ai retrouvées dans ce récit m'ont vraiment troublée, l'impact de la disparition, les questions, les angoisses, les gouffres... Histoire très différente mais l'impact a cependant eu curieusement les mêmes effets.
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Née en 1976 en Espagne, de père italien et de mère argentine, Samantha Barendson vit aujourd'hui à Lyon. Elle travaille dans le monde scientifique, a publié des recueils de poèmes. Elle aime déclamer sur scène, un peu frustrée de n'être pas une chanteuse de tango.
Autant la première partie se déguste très bien autant la deuxième n'est plus à la hauteur, à mon goût, du propos, peut-être aussi parce que le propos m'est bien trop précieux pour ne pas être critique si l'écriture ne le sert pas autant qu'il le faudrait. C'est ceci dit le premier roman de l'auteur, un roman d'apprentissage, les suivants auront sans doute pris de la maturité et je suis curieuse de les lire. Le sujet en tout cas me parle infiniment, l'autodérision aussi et puis j'aime tant la savoureuse langue québécoise. J'en pique un peu pour dire que prendre son trou dans un coin qu'est creux en maudit, se sentir seul en chien, manger ses bas et attendre la clarté mais ne pas cogner des clous, ni dormir au gaz pour autant, ça me parle aussi !
De plus, c'est une lecture idéale pendant une canicule.
"(…) et le train noir du progrès ternit mes songes à l’abri de la civilisation, ponctue ma réclusion forestière de bruits laids qui m’écorchent les oreilles à chaque fois.
(…)
Jusqu’à ce jour, je n’ai pas trouvé ma place dans ce monde sans queue ni tête. Je rêve d’un retour aux soupes de courges d’automne et aux recettes de grand-mères. Bonjour les casseroles en fonte, les semis, les cercles de femmes fières de leurs récoltes et débordantes de vitalité, les enfants nés dans les draps où ils ont été conçus et rêvés, les conserves multicolores sur les tablettes en bois de grange, les soirées de mimes arrosées de cidre de pomme, les longues marches en forêt pour cueillir les remèdes. Mais surtout, j’aimerais éprouver ce sentiment d’enracinement quand on travaille le sol d’un jardin et le vivre comme un effort de guerre pour protéger la Terre.
(…)
Je fais l’ange dans une couette de neige si douillette que je pourrais m’y endormir. Une belle mort dans la grande noirceur.
(…)
Me confronter à moi-même en toute nudité. Sans les mirages d’une vie axée sur la productivité et l’apparence."
Gabrielle Filteau-Chiba écrit, traduit, illustre et défend la beauté des régions sauvages du Québec. Encabanée, premier volet d'une trilogie, paru au Québec en 2018, est inspiré par sa vie dans les bois du Kamouraska, il a été traduit dans plusieurs langues. Ont suivi Sauvagines en 2019, Bivouac en 2021.Un recueil de poésie La forêt barbelée en 2022, repris par Le Castor astral et Hexa en 2023, un roman dystopique toujours chez XYZ, éd.puispublié par Stock début 2025. Et La robe en feu, poésie encore, paru en 2025 au Québec et en France.
« Il faut le talent, l’humour et la respectabilité irrévérencieuse du grand écrivain māori Witi Ihimaera pour savamment mêler les mythes créateurs polynésiens à un grand voyage de pirogues traditionnelles et à un défilé de mammifères truculents, humains et marins. Nous retrouvons la baleine tatouée désormais sénile que seul le descendant du chevaucheur mythique peut extraire d’Antarctique… De cette quête résulte un roman d’aventures, un conte écologique, un récit édifiant, une navigation aux étoiles qui oscille entre le réel et l’irréel. Witi Ihimaera s’amuse – et nous amuse –, car il a l’art d’aborder les grands sujets écologiques et métaphysiques avec humour et, comme il l’avoue, un coup de pouce de l’IA (Intelligence Ancestrale). Suite haletante à La Baleine Tatouée, près de quarante ans après la sortie du grand classique néo-zélandais en anglais, le roman est aussi un puissant message d’espoir. »
Je viens de terminer ce roman à la fois à la fois léger que je verrais plutôt en littérature jeunesse car j’avoue être restée sur ma faim au niveau de la densité, entre autres, des personnages mais qui reste profond et émouvant par son sujet, sa dimension écologique. Un conte moderne qui mêle cirque contemporain et mythes océaniens, quête d'identité et surpassement de soi. L'auteur néo-zélandais d'origine māori nous présente un descendant de l'ancêtre chevaucheur de baleine. Et ce descendant qui ignore tout au sujet de ses origines et des cétacés, c'est Teva, un jeune garçon mal dans la peau de son corps bizarre qui vit à Marseille avec une mère française et un père qui a coupé les ponts avec son propre père et donc aussi avec sa terre de naissance : l'île australe de Rurutu, le paradis des baleines de la Polynésie française.
Le pacte des baleines comme dans La baleine tatouée puise abondamment dans le Temps d'Avant des cosmogonies polynésiennes cette fois et pas seulement māori, le temps où les humains et les cétacés avaient fait ce pacte. Beaucoup de passages sont en langues originelles et on en saisit la musique et, c’est tout l’intérêt du livre, on découvre la beauté et la magie de ces cultures, la force de leurs liens avec le monde marin comme on apprend aussi sur la navigation traditionnelle aux étoiles sur des pirogues qui sont l'ancêtre du catamaran et qui nous embarquent avec Teva, dans un périlleux voyage jusqu'en Antarctique pour en ramener le plusieurs fois centenaire mysticète tatoué devenu sénile et toute sa cours. Ceci avec l'aide de compagnes et compagnons humains et d'un jeune guerrier mysticète et sa puissante grand-mère, compagne du vieux tatoué, dont le caractère n’est pas sans évoquer celui de Tupai, le grand-père de Teva par qui toute l'aventure a commencé.
Le pacte des baleines, c’est un pacte d'amour : des baleines avec l’océan, des baleines entre elles et puis avec les humains du temps d’avant. Pacte mis à mal par les chasseurs modernes et tout leur arsenal de mort et par les dérèglements et destructions que nous infligeons à la Terre et à ses océans.
CGC
Witi Ihimaera, dont le nom véritable est Smiler, est né en 1944 à Gisborne, non loin de Whangara en Nouvelle-Zélande. Appartenant au clan Te Whanau A kai, il a passé son enfance à se nourrir des histoires liés à ses origines et ses ancêtres. D’abord journaliste, puis diplomate, il s’est mis, en parallèle, à imaginer des histoires liées à sa culture, pour le théâtre et pour le cinéma. Considéré comme un auteur majeur de la littérature post coloniale, il accorde une importance très forte à la préservation de la langue et de la tradition. Ihimaera n’est pas purement māori et a dû apprendre la langue de ses ancêtres à l’université, car il a souffert d’avoir été totalement coupé de son patrimoine culturel d’origine lorsqu’il faisait ses études secondaires dans une école, pourtant essentiellement fréquentée par des Māori. Il écrit pour différentes raisons : pour que la langue de ses ancêtres soit enfin portée au présent, enseignée, pour transmettre les traditions qui l’ont nourri, lui et pour son plaisir d’écrivain, aussi, et pour célébrer la culture maorie dans ce qu’elle a de plus majestueux porter sous nos yeux ravis la lecture de cette culture lointaine mais tellement palpable, intelligente, charnelle et lumineuse.
Il en reste un, I hear the train, ses mémoires non traduites.
Je savais que l'auteur était mort jeune, à 53 ans, mais j'ai appris par une amie en cours de lecture qu'il avait mis fin à ses jours en 2002 et en cherchant sur le net, j'ai donc appris que c'était avec une arme à feu dans sa voiture à l'aéroport d'Albuquerque alors qu'il devait s'envoler pour Washington afin de participer à une conférence sur les débuts des premiers romans de l'Amérique indienne, un thème qui lui était cher. Fort probablement une énième victime aussi de l'excès de prescriptions de médocs antidouleurs et antidépresseurs, ça m'a touchée et j'ai fini ce livre avec une toute autre dimension de lecture. Il y a beaucoup de lui dans ses livres sans aucun doute, de la noirceur, de la douleur, voire de la prédestination, ce sont aussi de très beaux romans qui tournent autour de la difficulté d'être "indien" et plus encore "sang mêlé" dans une société qui a et continue à tout faire pour éradiquer cultures et mémoires mais des romans qui tissent aussi une magie de résistance avec de très beaux personnages.
Traduit de l'espagnol (Argentine) par Eliana Alexandra Carrasco-Rahal
Buchet Chastel, 2015
Une claque monstrueuse et extrêmement instructive, nécessaire, incontournable. Lu juste après sa sortie en 2015, j'avais été incapable d'en faire une note de lecture, j'en avais simplement recopié des pages et des pages pour les diffuser, on peut retrouver énormément de citations sur ce blog (en faisant une recherche avec le nom de l'auteur), mais j'en avais oublié de présenter directement le livre. En ces temps ou une fois de plus, de trop toujours, à la grande honte de chacun-e de nous, la faim est utilisée contre une population pour achever de la décimer, il me semble important de lire ces 784 terribles pages afin de bien intégrer que dans un monde dit moderne, la faim n'existe que si elle est voulue, orchestrée, provoquée, infligée...
"25 000 hommes, femmes, enfants meurent chaque jour de faim ou de malnutrition à travers le monde. Aucun fléau, aucune épidémie, aucune guerre n'a jamais, dans toute l'histoire de l'humanité, exigé un tel tribut. Et pourtant, la nourriture ne manque pas : la planète ploie sous l'effet de la surproduction alimentaire et le négoce va bon train. Comment documenter ce paradoxe sans tomber dans la vaine accumulation statistique ? C'est la question qu'explore Martin Caparrós en partant à la rencontre de ceux qui ont faim, mais aussi de ceux qui s'enrichissent et gaspillent à force d'être repus. Leurs histoires sont là, rendues avec empathie et perspicacité par l'auteur. Fouillant sans relâche les mécanismes qui privent les uns de ce processus essentiel, manger, alors que les autres meurent d'ingurgiter à l'excès, le texte livre une réflexion éclairante sur la faim dans le monde et ses enjeux, du Niger au Bangladesh, du Soudan à Madagascar, des États-Unis à l'Argentine, de l'Inde à l'Espagne. Un état des lieux implacable et nécessaire."
Romancier, journaliste et essayiste, Martín Caparrós est né à Buenos Aires en 1959. Figure intellectuelle emblématique du monde hispanophone, il a étudié en France et publié une vingtaine de livres. Tout pour la Patrie est son quatrième roman traduit en français après Valfierno (Fayard, 2008), Living (Buchet/ Chastel, 2014) et À qui de droit (Buchet/Chastel, 2017). Il est également l'auteur donc, en non-fiction, de La Faim (Buchet/Chastel, 2015).
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nino S. Dufour
Viens de terminer ce beau et précieux premier roman qui relate le parcours de quatre générations de femmes de la tribu Dakhóta, unies par une connaissance précieuse et secrète.
"Minnesota, années 1970. Rosalie Iron Wing grandit dans les bois avec son père, qui lui raconte des histoires de plantes et d’étoiles issues de leurs origines dakhóta. Mais un jour, il ne rentre pas à la maison. Âgée de douze ans, Rosalie est confiée à une famille d’accueil blanche.
Bien des années plus tard, Rosalie retourne sur les lieux de son enfance et renoue avec un passé enfoui et des traditions oubliées. Au fil des pages, son destin s’entremêle à celui de trois autres femmes dakhóta : Gaby, son amie d’adolescence ; Darlene Kills Deer, sa grand-tante ; et Mary Blackbird, chassée de ses terres dans les années 1860. Descendantes de lignées brisées par le colonialisme, ces quatre femmes à l’âme d’acier se révèlent liées par la culture des graines – un savoir-faire transmis de génération en génération. Car ces graines sont autant de promesses d’espoir et de vie renouvelées, malgré la misère, l’injustice et les deuils.
Diane Wilson puise dans la mémoire blessée de ses ancêtres pour livrer le portrait sensible de personnages puissants et d’un peuple qui n’a jamais cessé de résister."
Diane Wilson est une écrivaine d’origine autochtone, de la tribu sioux Mdewakanton dans le Minnesota. Elle est l’ancienne directrice exécutive de Dream of Wild Health, une ferme indigène à but non lucratif, et de la Native American Food Sovereignty Alliance, une coalition nationale de tribus et d’organisations œuvrant à la création de systèmes alimentaires souverains pour les peuples natifs d’Amérique. Les Semeuses est son premier roman. Il a reçu le Minnesota Book Award for Fiction en 2022 et s’est écoulé à plus de 50 000 exemplaires aux États-Unis
Après "Le chant du loup" (son premier roman inspiré de ses origines), mon prochain sur la liste est la suite de celui ci-dessus, "Le joueur de ténèbres". J'aime l'ambiance de ces livres, un peu âpre, le mystère et l'étrangeté qui se mêlent à une intrigue, l'esprit des origines, ici Choctaw, étouffé par la colonisation mais que certains personnages cultivent précieusement à l'abri des regards, cette essentielle question de l'identité perdue, la beauté et la puissance de la nature versus la noirceur de l'âme humaine. La mort et les ombres qui cherchent leurs os et toujours le poids de la guerre du Vietnam qui a rendu fous tant de vétérans, et particulièrement les autochtones amérindiens qu'on envoyait devant....
Louis Owens, né le 18 juillet 1948 à Lompoc, en Californie, aux États-Unis, et mort le 25 juillet 2002 à Albuquerque, au Nouveau-Mexique, est un écrivain américain. Il est d’ascendance Chactas par son père et Cherokee, irlandaise et Cajun par sa mère. Après avoir travaillé comme garde forestier et pompier pour le service forestier américain, il fait des études à l'université de Californie à Santa Barbara, puis enseigne la littérature américaine à l'université de Californie à Santa Cruz, à l'Université d'État de Californie à Northridge et à l'université du Nouveau-Mexique.
"La chair est triste hélas", avait inauguré la collection "Fauteuse de trouble"
de l'éditrice Vanessa Springora chez Julliard en 2023
« Ovidie livre un texte électrisant, intime et corrosif, dans lequel elle raconte la trajectoire qui l’a amenée à s’extraire de la sexualité hétérosexuelle. »
Causette
"Ce livre est la confession intime d’une femme qui a décidé de ne plus avoir de relations sexuelles. Au fil des pages, écrites dans un souffle, et dont chaque ligne porte le poids d’une colère longtemps contenue, elle raconte ce jour où elle n’a plus été capable de partager son lit avec qui que ce soit. Entre lassitude face à la répétition des mêmes scénarios érotiques et refus général de céder aux injonctions faites aux femmes, la narratrice s’octroie alors le droit de se tenir désormais éloignée de la sexualité. Une étape qui l’amène à revisiter certaines anecdotes marquantes de son existence, bouleversant le regard qu’elle porte aujourd’hui sur son parcours de femme, mais aussi sur les relations sociales formatées par une culture hétérocentrée. Un texte sans concession, toujours sincère et poignant, qui n’épargne ni les hommes ni les femmes, ni l’autrice elle-même, et ne laisse personne indifférent."
Autrice, réalisatrice et documentariste, Ovidie, de son vrai nom Eloïse Delsart, est spécialiste de l’intime et du rapport au corps. Elle retrace ici la trajectoire qui l'a conduite à quatre années de grève du sexe. Elle a notamment réalisé Là où les putains n’existent pas (2018), Tu enfanteras dans la douleur (2019), la série Libres sur Arte, adaptée de sa BD éponyme publiée avec Diglee, et a remporté un Emmy Award pour sa série Des gens bien ordinaires (2022).
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Manifeste uppercut, sincère, intime, courageux, subjectif et honnêtement assumé comme tel, qui n'engage que l'autrice dans cette recherche d'une plus authentique et heureuse version d’elle-même et qui peut engager toutes celles qui s'y reconnaitront et c'est là que le défi est lancé : je parie qu'elles sont et seront très nombreuses pour peu qu'elles se soient vraiment questionnées au-delà de ce qui est communément admis. Questionnement, il me semble, essentiel pour sortir la relation hétérosexuelle de l'impasse patriarcale, développer d'autres formes plus épanouissantes de relations entre les hommes et les femmes. Pour ma part, j'ai été stupéfaite de l'effet miroir à cette lecture, ce constat auquel je suis arrivée moi-même, par phases : rapidement et très jeune pour ce qui est du diktat du paraître « baisable », mais beaucoup, beaucoup plus lentement sur comment je suis passée à côté de moi-même. Exactement comme Ovidie, c'est grâce à ce que m'a apporté et m'apporte encore l'expérience dont il est question ici. Plus qu'expérience, c'est une nécessité, une sorte de longue convalescence et pour en être sortie un moment, je n'ai pu que constater et cette fois enfin de façon hyperlucide, la triste impasse et l'impossibilité pour moi de vivre ce mode de relation, tout comme Ovidie, avec les mêmes interrogations et pas de côté. Même si j'ai moins la rage, qui pour moi fait encore partie de l'aliénation à ce que je ne veux plus et ne veux pas cultiver une colère, même justifiée — j'ai conscience que chacun, femme ou homme, n'a pas forcément eu le recul pour réaliser comment son genre assigné le modèle, le cantonne, le dirige, l'enferme et qu'il est toujours plus facile de ne pas se poser de questions quand le rôle attribué est privilégié — j'ai été impressionnée. Ovidie, dont j'apprécie déjà le travail et le courage de dire, est venue mettre des mots sur les conclusions auxquelles je suis moi-même — hélas ! — arrivée. Je suis pourtant je pense très différente d'elle donc ça n’a rien à voir avec le fait d’être un type particulier de femme. Conclusions donc mais aussi totale remise en question profonde de ce que j'ai cru devoir faire et être depuis l'âge d'être "baisée", voire avant, en tant que petite fille façonnée de l'extérieur par les codes, normes, éducation, médias etc. et avec cette sensation vertigineuse d'avoir été volée d'une certaine façon de ma vie. Alors, La chair est triste hélas, un livre qui peut faire du bien à beaucoup de femmes, un peu comme vomir soulage la nausée et éclairer le chemin des jeunes femmes pour qu'elles perdent moins de temps, peut-être, à ne pas être qui elles sont vraiment et qui elles ont envie d'être mais qui devrait aussi être lu par bon nombre d'hommes prêts à laisser de côté leurs arsenaux de réactions critiques, prêts, eux aussi, à se questionner sincèrement en profondeur, à accepter d'entendre la colère, la douleur, la révolte d'une femme qui se cherche avec une profonde intelligence.
« Ce texte n’est ni un essai, ni un manifeste. Il n’est en rien une leçon de féminisme ni un projet de société. (…) Je l’ai pensé comme une série d’uppercuts dans le vide, une gesticulation vaine, les babines retroussées d’un animal blessé qu’on n’ose aider à se redresser. Il est un vernis qui craquelle si on le gratte trop fort et qui laisse apparaître ma laideur et celle des autres, celle qu’on ne peut pas voir. Il est tout ce que je ne peux dire, tout ce que je m’interdis de verbaliser de peur que mes mots dépassent ma pensée. »
"Quand Harley voyait son père, Calvin Wind Soldier, et son frère Duane dans ses rêves, ils portaient des couronnes de verre. Des filets de sang coulaient sur leur front, se transformaient en perles sur leurs cils noirs et glissaient jusqu'aux commissures des lèvres. Quatre semaines avant sa naissance, son père et son frère aîné avaient été victimes d'un accident de la route."
Ainsi s'ouvre ce remarquable premier roman d'une jeune Sioux originaire de la réserve de Standing Rock (Dakota du Nord) qui, à trente-deux ans, fait une entrée fracassante en littérature. Publié aux États-Unis en 1994, son Danseur d'Herbe est déjà traduit dans une dizaine de langues. À travers le destin d'Harley Wind Soldier, un jeune Sioux d'aujourd'hui, s'élabore une étonnante fresque familiale où, de personnage en personnage, d'une génération à l'autre, secrets et drames se répercutent jusqu'à nos jours. Le bien et le mal, l'esprit et la matière sont des notions bien dépassées dans cet univers où se côtoient magique, merveilleux et irrationnel, où les esprits des ancêtres prédestinent les vivants."
Susan Power est née à Chicago. Sa mère est affiliée aux Sioux de la réserve de Standing Rock, dans le Dakota du nord. Elle est diplômée en psychologie et en droit de l'université de Harvard. Alors qu'elle se fait opérer de l'appendicite, elle a une vision et décide d'abandonner sa carrière juridique pour l'écriture. Son premier roman, Grass dancer, a reçu un accueil triomphal aux États-Unis et a été traduit dans une dizaine de langues.
Elle est également l'auteur de plusieurs autres romans, non traduits à ce jour en français. Elle enseigne à l'université de Hamline, dans le Minnesota.
Je suis en train de le terminer, c'est un roman superbe, à la construction particulière, comme une rivière qui retournerait à sa source. Une voix de femme sioux, très belle voix, atypique, qui va fouiller en profondeur dans les racines de son peuple mais aussi de la terre et de la puissance féminine universelle. Magie noire, magie blanche, magie rouge, quelque chose d'universel qui parle des blessures et de leurs conséquences.
Les yeux de l’homme étaient des lacs de lumière sans pupille
et ils regardaient au-delà de toute chose.
Une très belle écriture enracinée dans le paysage, quelques fulgurances de beauté, de dignité persistent dans un monde où la cupidité accélère la chute, des arbres et des hommes et nous sommes au dernier acte d'une longue entreprise de destruction déjà. L'ancien monde pas tout à fait encore disparu, souffle à travers les craquelures du réel désenchanté, la lutte est vaine mais finit par être l'ultime recours contre l'ensevelissement. Contre la disparition. L'homme est un homme pour l'homme. Un tueur.
Quand nous, les Indiens, on vivait ici il y a longtemps, avant l’arrivée des Blancs, y avait pas de réserve naturelle et pas d’animaux sauvages. Y avait que des montagnes, la rivières, les deux-pattes, les quatre-pattes, le peuple de sous la surface de l’eau et tout le reste. Il a fallu l’arrivée des Blancs pour rendre ce pays naturel et ces animaux sauvages. Et maintenant, il faut qu’ils votent une loi pour proclamer que la région est naturelle et la protéger contre eux-mêmes.
(co-auteur Richard Erdoes, 1995), Livre de Poche, 1997
C'est la suite de "Lakota Woman", Marie Brave Bird-Crow Dog se livre, ombres et lumière, dans un témoignage souvent douloureux de femme sioux envers et contre tout. Violences, injustices, désespoir, résistance, force de la spiritualité et du partage, difficultés à être Sioux dans un monde volé et contrôlé par les blancs mais plus difficile encore d'être une femme sioux dans un monde d'hommes, les uns violents et racistes, les autres désespérés, noyés dans l'alcool et donc violents. Comme dans le premier de ses livres, je suis stupéfaite de tout ce qui me relie à cette femme, des similitudes de certains de nos vécus qui n'ont pourtant rien à voir au premier abord et cela me questionne en profondeur et surtout met en relief l'universalité de la souffrance des femmes qui veulent être libres et des ruades pour s'en arracher, où que l'on soit. Après, il y a toute l'histoire tragique des peuples autochtones amérindiens qui me touche et me bouleverse depuis l'enfance sans que je puisse expliquer pourquoi si ce n'est l'évidente empathie qu'elle devrait déclencher chez tout le monde. Je suis née wasishu et respecte trop la douleur de ces peuples pour jouer les wanabee, j'ai juste très conscience que la lutte de ces peuples pour leur droit à exister dans la dignité et la sécurité, est toujours malheureusement encore et toujours en cours et dans un silence assourdissant. Les injustices auxquelles ils continuent à être confrontés, un génocide qui n'a jamais dit son nom, sont innombrables, je dirais même qu'elles sont l'ADN de l'Amérique...
"Résistance spirituelle, mais aussi résistance active d'une Indienne et de son peuple face aux dangers qui menacent les réserves dans l'Amérique d'aujourd'hui. Reprenant le récit de sa vie au moment des événements de Wounded Knee, Mary Brave Bird-Crow Dog raconte son militantisme au sein de l'American Indian Movement, son action en faveur de la tradition et son combat en tant que femme, mère et indienne. Elle retrace également la période de sa vie partagée avec Leonard Crow Dog, homme-médecine et traditionaliste lakota. Avec franchise, elle conte les jours heureux et les périodes difficiles d'une existence mouvementée. Mais avant tout, c'est le destin d'un peuple à la conquête de ses droits qu'elle nous dépeint ---- et plus encore, les constantes difficultés des femmes indiennes à se faire reconnaître. Par l'hommage qu'elle rend au courage et à la volonté de celles-ci, par sa dignité et sa force de conviction inébranlable, Mary Brave Bird-Crow Dog confirme qu'elle est porteuse d'une voix unique et majeure dans la littérature indienne."
Publiée chez Hystériques et associées en 2014 (épuisée), puis en 2019.
Version française de la version modifiée et corrigée par l'auteur
pour les 20 ans de la sortie de son livre, version dédiée à CeCe McDonald.
(la première version de Stone Butch Blues est sortie aux États-Unis en 1993).
"Stone Butch Blues raconte l’histoire de Jess, né·e aux États-Unis dans les années 1950 au sein d’une famille juive et prolétaire. De son enfance rythmée par les interrogations des passant·e·s sur son genre (« c’est un garçon ou c’est une fille ? ») à son adolescence et sa découverte des bars de nuit où se côtoient lesbiennes, drag queens et travailleuses du sexe, de ses premières embauches en usine avec d’autres butchs à sa transition, jusqu’à sa rencontre avec le mouvement LGBT naissant, son parcours traverse les décennies et nous parle d’amour, d’amitié, de politique, d’identité. Par dessus tout, Stone Butch Blues est un hommage à la solidarité et à la construction de ces communautés qui nous permettent de tenir ensemble et de survivre à la violence de ce monde."
Un livre lourd et puissant, violent comme les systèmes de domination et doux comme toustes celleux qui aiment et donnent. Un morceau d'histoire loin d'être terminée, de luttes toujours à renouveler car hélas... la haine est dure et coriace. Et sale...
Pour en savoir plus sur ce livre qui est dispo gratuitement dans sa version numérique selon les souhaits de l'auteur.e : https://hysteriquesetassociees.org/sbb/
Leslie Feinberg est une autrice américaine lesbienne butch transgenre. Née dans une famille juive, elle grandit en tant que lesbienne butch. Elle commence à travailler à 14 ans pour subvenir à ses besoins, et découvre à cette époque la culture des bars gays de Buffalo, dans l'État de New York. Elle quittera à l’adolescence sa famille biologique qui était hostile à son orientation sexuelle. Feinberg se dit transgenre car assignée femme à la naissance mais perçue comme un homme en raison de son expression de genre. En 1996, elle affirme avoir eu recours à deux reprises à la chirurgie et aux hormones. Elle se décrit également comme communiste et antiraciste. Elle a été membre du Parti du monde des travailleurs et écrivait pour son journal officiel, "Workers World". Elle publie plusieurs essais sur le mouvement transgenre, et deux romans : "Stone Butch Blues" (1993) et "Drag King Dreams" (2006). "Stone Butch Blues", un roman, partiellement inspiré de sa propre expérience en tant qu'ouvrière et lesbienne butch, a gagné en 1994 le Stonewall Book Award, dans la catégorie littérature. Elle vit avec l'essayiste et poétesse lesbienne Minnie Bruce Pratt (1946), sa partenaire pendant 22 ans, et épouse à partir de 2011. Leslie Feinberg décède de complications liées à la maladie de Lyme, dont elle souffrait depuis les années 1970.
Cité aussi dans le dernier n° de ma revue : Tal Madesta nous fait vivre et comprendre la violence de sa disparition et la puissance de sa renaissance et toute la difficulté de ce parcours qui pourrait être évité si nous n'étions pas enlisé-e-s dans les ornières d'un système autoritairement binaire, cishétéro, patriarcal etc. qui s'est imposé comme une norme alors que c'est une construction avec une histoire et des buts avérés. Tal Madesta témoigne pour toute la communauté des personnes trans et il est essentiel que cette parole soit entendue, essentiel de tisser des ponts et d'arrêter surtout de parler à leur place.
Tal Madesta est journaliste indépendant spécialisé dans les luttes LGBT+. Il est l’auteur de Désirer à tout prix (Binge Audio Éditions, 2022). La Fin des monstres est son deuxième livre.
"Le Vin bourru était le premier vin que l'on goûtait, au début du mois de novembre. Il était différent d'une cave à l'autre. Il conservait un duvet, une bourre, quelque chose d'inachevé, de provisoire, comme si le vin nouveau-né se protégeait encore contre les agressions du monde."
Un récit sur le monde rural du côté du Mont Caroux, pour celles et ceux qui connaissent, un autrefois pas si lointain mais dont on a quasi tout perdu, l'auteur le premier, qui né dans une culture a vécu dans une autre avec un savoir inutile et pourtant tellement précieux. Et il lui a fallut une visite dans un écomusée alsacien pour le réaliser, visite qui est à l'origine de l'écriture de ce livre.
Pour moi, cela fait écho à ma propre enfance, où j'ai pu encore entrevoir les derniers vestiges de ces savoirs, de ce mode de vie, chez d'autres issus de familles de paysans ou encore en activité et j'ai pu mesurer le grand écart et le gouffre qui s'est formé entre les générations, entre les milieux ruraux et urbains, tout un mode de vie ingénieux, autonome, sans gaspillage, englouti dedans. Mode de vie lentement élaboré au cours des siècles, à la dure souvent mais qui avait donc déjà des solutions aux problèmes d'aujourd'hui et très certainement de demain. La mémoire devrait nous permettre d'avancer en gardant non pas tout de façon obstinément passéiste, surtout pas, mais juste le meilleur, garder ce qui a fait ses preuves, garder ce qui est bon pour nous et la planète sans pour autant nous mortifier mais hélas non, on croit qu'on avance mais en réalité on recule, on gesticule et quand on fonce, c'est dans le mur.
"Je suis capable d'établir des relations individuelles avec les Blancs ; certains d'entre eux sont d'ailleurs devenus des amis. Mais en tant que groupe, c'est différent. Les Wasichus ont fait de moi un être au rabais. Leur mode de vie m'a rendu tellement malade qu'n plus de l'école buissonnière, j'ai dû faire la "vie buissonnière", c'est à dire fuir le type d'existence qu'ils m'imposaient pour sauvegarder mes propres valeurs spirituelles. Les Blancs m'ont coupé en deux. Et maintenant que je suis vieux, j'essaie de recoller les moitiés car, bien que sang-pur, je dois vivre dans leur monde, dans cet univers où il est indispensable d'avoir constamment à portée de la main un avocat, un policier, un juge, un psychiatre, des somnifères et beaucoup d'argent."
"Cette saga familiale couvre quatre générations. Elle commence avec le premier Crow Dog né vers 1830, un contemporain de Sitting Bull et Crazy Horse, qui prend une part active à la danse des Esprits, laquelle donne lieu au massacre de Wounded Knee en décembre 1890. Elle s'achève avec son arrière-petit-fils, Leonard, né en 1942 sur la réserve de Rosebud (Dakota du Sud). C'est lui qui ressuscitera la danse des Esprits à Wounded Knee en 1973, lors de l'occupation du site par les militants de l'American Indian Movement. En effet, parce qu'aux yeux des siens il est doté de pouvoirs, Leonard est initié, dès son plus jeune âge, à la religion lakota, aux cérémonies et rites sacrés. A treize ans, il devient wichasha wakan, homme-médecine. Dans les années 60 et 70, il joue un rôle majeur dans la "renaissance" indienne. Conseiller spirituel de l'American Indian Movement, il est harcelé par le FBI. Jugé de façon douteuse, il est condamné au quartier de haute sécurité. Pendant près de trois ans, il est transféré d'une prison à l'autre, à travers les États-Unis. II faudra une forte mobilisation pour faire réviser ses procès et obtenir sa libération. Ainsi ses mémoires sont aussi un livre de combat pour la survie d'une culture, d'une spiritualité et d'une certaine vision du monde. "