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MES LECTURES

  • Thierry Metz - Poésies 1978-1997

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    Pierre Mainard, 2017

     

     

     

     

    Là est ma demeure :

    Un petit lit de paille

    Entre portes et fenêtres

    Et l'audience d'un chemin

    Sur les terrasses du jour.

     

    (...)

     

     

    Nue la petite sourcière

    La pluvieuse.

    Toujours active dans les gorges du poème –

    érosion éclairante

    Calcaire.

     

    Demeurer où elle passe

    Boire le caillé délicieux de ses pluies

    Et saisir dans sa chevelure

    La ronce qui harcèle le chemin.

    L'orage à sa source.

     

     

    (...)

     

     

    Maison où tu écris

    sous l'ardoise et la tuile

    à l'étage des sentiers

    (...)

    En sortir

    Quand l'aile se débat dans la pierre –

     

     

    (...)

     

     

    Et toujours il sait trouver l'amoureuse

    Qu'elle soit dans l'ici rouge du poème

    Ou dans l'ailleurs déflagrant de la terre

    Et toujours le visage habite la demeure.

     

    La demeure bâtie où rien ne peut demeurer.

     

    (...)

     

    Elle s'absente

    laissant son visage près du feu

    faisant du seuil

    une ascèse.

    (...)

    Se simplifier, dit-elle

     

    Frugale

    sa clarté fracture le livre.

     

     

    (...)

     

     

    Dire une clairière n'est possible

    que tôt le matin

    avant la fable

    quand le coq peut encore trier

    graines et hameçons.

     

     

    (...)

     

     

    Regarder un homme qui nourrit des oiseaux : ce n'est pas un

    spectacle, c'est surprendre un être en prière, c'est découvrir

    en lui un jardin. Un mystère.

     

     

    (...)

     

     

    Ce n'est que moi. Né d'une fougère.

    Promeneur sans bâton.

    Toujours lui, jamais le même. Une branche,

    peut-être de l’indiscernable.

     

     

    (...)

     

     

    J'écris maintenant par secousses

    retenu par la corde que m'a jetée

    le soleil

     

     

    (...)

     

     

    Je m'en vais.

    Sans rien.

    Avec un peu de sable.

    Et des fleurs.

     

     

    (...)

     

    Il y a peut-être un centre

    que chaque mot cherche à dire

    qui efface le pourquoi

    mais laisse entiers ses abords.

    Cette maison n'est habitée qu'un instant

    par celui qui n'est ni entré

    ni sorti.

     

     

    (...)

     

     

    Cela ce qui est écrit

    traversé par la main

    je le sors du jour

    mot après mot

    avec la fourche

    et la brouette

     

     

    (...)

     

     

    Plus trace

     

    de rien

     

    la nuit

    et l'échelle

     

    pour remonter

    ce mot.

     

     

     

     

     

     

  • marie-terre - Thérèse Jolly

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    Le Cercle d'Or, 1977

     

     

    Ce livre totalement improbable, trouvé dans une boite à livres, est un récit autobiographique qui m'a surprise par sa beauté en plus d'être un témoignage intéressant d'autant plus qu'il donne la part belle avant tout aux femmes. Ce récit nous amène dans les années d'avant-guerre jusqu'aux années 70 dans la ruralité vendéenne, très imprégnée de religion (aussi bien catholique que protestante) et partagée en trois pays très différents : le marais, la plaine et le bocage, à travers le vécu d'une petite fille, puis jeune fille, et c'est une femme et une mère ici qui raconte, une femme qui a défiée son temps et ses archaïsmes dont elle a perçu très jeune les incohérences. Et du coup, j'ai bien envie de découvrir le premier livre, celui qui l'a faite connaître.

     

    La quatrième de couverture :

    "Depuis son premier livre « Les Bergers » (le Cercle d’or, 1974), après son passage dans les émissions télévisées « Aujourd’hui, Madame », les « Dossiers de l’écran » et « Les gens heureux ont une histoire », Thérèse Jolly est sans nul doute la bergère la plus célèbre de France. Elle a puisé cette fois dans ses souvenirs d’enfance, pour écrire la bouleversante histoire de « Marie-Terre » (surnom qui fait chanter ensemble ses deux prénoms : Marie et Thérèse). En vérité, ce n’est pas tout à fait d’elle qu’il s’agit : nous voyons se nouer autour de Marie-terre la chaîne de toutes les Marie de la terre, effacées, simples et fortes, gaies et douloureuses, toujours accueillantes, dures à la tâche, jamais serviles. Ces modestes grandes dames de la terre, les Marie-Soleil et les Marie-jardin, les Marie-tendresse ou les Marie-des-amandiers, possédaient en commun un secret, le plus grand, non pas celui du bonheur, celui de la vie, et elles l’ont confié à la petite Marie qui, trente ans plus tard, se souvient. Mais ce livre n’est pas idyllique. Souvent le ton de la narratrice s’élève, il se fait plus vif, acide même. Le monde rural n’est pas le paradis sur terre. Il était cependant hier habité par ces « vivantes parmi les vivantes » que furent les Marie qui veillèrent, au fil de ses « années d’apprentissage », à l’éclosion de Marie-terre. Et Thérèse qui leur devait tout, a composé, en leur honneur, la dédiant à ses propres enfants, la plus émouvante galerie de portraits que ces « chevalières en sabots » aient inspirée, la plus authentique à coup sûr : en tout cas, pour nous, la plus surprenante."

     

    Moi qui me passionne de plus en plus pour ces témoignages anciens, vraiment un cadeau, car ils parlent de nous, ils me parlent de mon enfance, de ce que j'avais perçu sans comprendre de ces temps anciens qui s'imbriquaient encore dans le présent de façon plus ou moins agréable. Éduquée par une anglaise étrangère à ce pays et elle-même étrangère au sien d'une certaine façon, j'ai manqué de transmission, coupée de l'autre part de mon sang, sang immigré d'Espagnols du Sud, dont je n'ai pas reçu non plus la mémoire directe. Et moi la sans racine, les racines m'intéressent, les racines des plantes, des arbres, des êtres et de l'humanité toute entière et quand on s'intéresse aux racines, forcément on s'intéresse à la terre.

     

     

  • André Laude - Un temps à s'ouvrir les veines

     

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    Les éditeurs français réunis, 1979

     

     

    *

     

    dans un pays troué

    j'écris mes famines

     

     

    (...)

    j'ai vu l'homme couché dans son manteau de nuit

    j'ai vu la femme humiliée

    et l'enfant assis sur un tas d'ordures d'excréments

    j'ai vu flamber l'orient

    craquer les méridiens et tituber les aubes

    j'ai vu l'amante déchirer douloureusement sa robe

    j'ai vu le père se taire auprès des cendres du foyer

    j'ai vu l'amour bafoué l'espoir insulté l'avenir mis aux fers

    je n'ai jamais renoncé à la lumière

    au Feu sur la terre.

     

     

    (...)

    Un sommeil de plomb m'enlève chaque soir à la sordide misère des chambres malingres

    j'abandonne ma vieille peau. Je transhume vers quelques étoile de flamme et de mystère

    jusqu'à ce que l'aube me rende au noir verdict des fers

     

     

    (...)

    Amour

    un oiseau brûle dans le bocage des voix

    Amour

    un drap se froisse dans les veines des amants

     

    (...)

    j'ai croisé la folie

    une fleur sur les lèvres

    j'ai mesuré ma rage et ma tendresse

    dans la paille noire des étables

     

     

    (...)

    je n'ai pas confiance dans les mots

    Valets payés par l'ennemi

     

    qui se cache dans les lignes du papier peint

    dans l'angle de la chambre sordide et muette

     

    je vis les ongles enfoncés dans les yeux du temps

    avec la difficile respiration des neurasthéniques

     

     

    (...)

    je suis dans le paysage ignoble

    de l'absolu désespoir

    je suis le voyageur rejeté de miroir en miroir

     

    et qui hurle parce qu'il ne s'y retrouve pas

    et que l'horreur gonfle ses paupières

    et qu'il a tellement faim de lumière

    qu'il mangerait crus les petits enfants aux yeux de craie blanche

     

     

    (...)

    La terrible loi des seigneurs m'a brisé

    j'habite maintenant l'hiver

    je me couvre d'épluchures et de mots

    je m'enfièvre comme d'obscurs animaux

    j'ai peur

    (...)

    je suis un canyon éventré par les roues des convois militaires

    je suis une rose rouge sous la terreur fasciste

    je suis un poème en abîme

    (...)

    je suis une poussière d'étoile un sanglot de fée

    une espèce de mouton à cinq pattes

    je suis le fou qui se tait

    avec une violence de chaux vive

    (...)

    Depuis quarante et quelques années

    je déchire la ténèbre des chairs

    je fraie ma route Je suffoque

    Une fièvre bestiale me force

    Ongles et dents j'avance, nocturne

    avec un songe de plages neuves

    avec une faim de continents

    Je ne suis pas encore au monde

    quand j'ouvre la bouche là où je suis

    je mange de l'ordure et du sang

    de la poussière et du cri

    du Christ mort, de la centre d'Occident.

     

     

    (...)

    Mon mal est profond

    en vain je m'habille de mots

    En vain j'invente des empires turbulents

    avec des paroles bariolées comme des toucans

    En vain je fuis jusqu'aux lisières de la ville

    jusqu'aux chantiers sombres où les pelleteuses sous la lune de novembre

    ressemblent à d'étranges populations déplacées

    (...)

    Je casse mes ongles contre les murs des geôles où l'on torture nos songes de feu

    je n'ai jamais cessé de renier mon nom

    pour demeurer libre, capable d'envol, puissant

    et armé d'une douceur inviolable qui émeut les vagues de l'océan

     

    Mon mal est profond

    ma voix rauque s'enfonce dans les déserts à l'air raréfié

    Je dors sur un lit de couteaux de boucher

    je suis l'enfant d'une époque troublée

    et moi aussi

    (...)

    le langage change sans cesse de maître

    la réalité éclate en lambeaux d'ombre et de brouillard

     

     

     

    (...)

    Des taches de sang sur la lune

    l'enfant enferme les morts du soir

    dans des petites boîtes d'allumettes

    puis il chasse les poussières des malédictions noires

    et s'ouvre les veines avec l'éclat de verre

    de la chanson d'un ruisseau

     

     

    (...)

    Un cheval hurle : « Je descends – Arrêtez la planète ! »

     

     

    (...)

    d'un brin d'herbe j'écoute

    la cantate éblouie

     

     

    (...)

    La nuit la ville la solitude

    Il pleur des pierres précieuses

    les vitrines ont des lueurs de guillotine

    les assassins tranquillement assassinent

     

     

    (...)

    j'ai et je n'ai pas

    j'ai l'ongle la dent dure le froid

    j'ai le cri entre les épaules

    la faucille du vent sous les paupières

     

    j'ai le tigre et l'épine et le pétrole

    de l'angoisse dans les poumons

    j'ai la terre battue où dormir un sommeil de plomb

    j'ai l'étrange figure du pendu au son de la carmagnole

     

     

     

    TEMPS D'ABSENCE

     

     

    Nous sommes d'une nuit indéchiffrable

    nous sommes d'une quête sans fin

    (...)

    Nous sommes d'un futur qui n'a aucune chance

    (...)

    Nous sommes préface d'absence Poignante odeur

    de pourriture

     

     

    (...)

     

    Je n'habite pas J'erre

    Je ne fonde pas Je m'efface

    Je ne règne pas Je laisse place

    aux furieux scribes du Grand Mystère

     

    Je ne bâtis pas Je creuse

    des tunnels de frayeur

    Je ne me nomme pas J'appartiens

    à des peuples d'ombres

     

    Je dure Je suis fragile

    J'ouvre la bouche et je rêve

    Je me tais et me confonds

    au silence des pierres levées

     

     

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    Un livre difficile à trouver maintenant publié en 1979, André Laude, né en 36, un écorché de la vie, écrivain, poète, journaliste, militant, mort dans la misère, l'oubli et la crasse en 1995, étoile de tous les éclopés poétiques, ami d'un vieil ami poète disparu lui aussi, on a dit de lui qu'il était le "soleil noir de la poésie".

     

     

  • Alain Marc Guillaume - Je vais jamais au cinéma

     

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    édition de la dernière colline, 2022

     

     

    tu vois ce que j'aime

     

    c'est ça

    ce ciel gris, bas, un peu incertain

    ces prés ce silence

    et puis les chevaux

     

     

    (...)

    ça résonne les mômes

    déroute toujours un peu

    surprend ce ressac de cris

    t'es pas habitué

    ou plus

    (...)

    ça bruisse palpite piaille comme des mouettes

    (...)

    continu fracas tout frais

    comme un torrent

    les cris d'enfants

    (...)

    voudraient y être de suite

    les gosses

    dans chaque seconde qui tombe

    au centre du jeu

    au centre du ciel

    pour en chiper des morceaux

     

     

    (...)

    aime traversée la parenthèse de ce terrain neutre

    son espace qui fait silence

    allée large et magnifique où le temps d'écrase

    surtout quand le soleil la met en joue

    (...)

    en se penchant bien on trouverait poèmes ici

    mille et cents

    qu'on bougerait du bout de la godasse

    défroisserait

    comme oiseaux morts qu'on ramasse

    oui mille et cents

    qui tous d'une manière ou d'une autre

    diraient à peu près ceci

     

    est-ce ainsi que les heures passent ?

     

     

    (...)

    les bruits de la ville

    toute cette épilepsie qui s'arc-boute

    tremble

    convulse

     

     

    (...)

    bonne heure pour les invisibles

    la propice aux discrets veilleurs

    qui enflamment leur cigarette

    au creux des nuits

    sur les rebords de fenêtre

    dans la grande chaîne éparse

    des sentinelles anonymes

     

     

    (...)

    alors dans mes phares

    avant les bientôt entrepôts

    les nouveaux buildings

    les navires de béton éclairés à l'ozone

    en périph de métropole

    qu'on tout écrasé des jardins ouvriers ou pas

    me dit

    demain je sais pas

    le sens pas

    demain

     

     

    (...)

    poteaux en bois qui tremblaient

    les jours de bourrasque

    avec leurs fils noir balancés au vent

    qui les soufflait à la danse

    poteaux de bois dont il était pas rare

    d'en trouver un

    couché d'ivresse dans le fossé

     

     

     

  • André Laude - Testament de Ravachol

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    suivi de Corps interdit et de Bannière de colère

    Illustrations de Corneille, Plasma éd., 1975

     

     

     

    Dans le vent de mes os
    Il y a l'aile de l’abîme

     

    (...)

    je connais l'imbécile heureux
    il a du sang plein la tête
    le sang des autres des inconnus
    sa voix de papier journal 
    résonne en lugubres sentences
    ses mains sculptent dans l'air
    le château des lieux-communs

     

    (...)

    L'alcool dans ma tête crache mille minuscules soleils
    qui vont se perdre du côté des zones obscures
    Une araignée grignote l'ampoule du plafond
    Un rat aux yeux amicaux cherche sa place

     

    (...)

    Nous n'habitons nulle part nous ne brisons de nos mains rouges de ressentiment que des squelettes de vent nous tournoyons dans un désert d'images diffusées par les invisibles ingénieurs du monde de la séparation permanente retranchés dans les organismes planétaires planificateurs infatigables du spectacle

    nous ne sommes rien nous ne sommes qu'absence une brûlure qui ne cesse pas nous n'embrassons nulle bouche vraie nous parlons une langue de cendres nous touchons une réalité d'opérette

    nous n'avons jamais rendez-vous avec nous-mêmes nous nous tâtons encore et toujours

    nous errons dans un magma de signes froids nous traversons notre peau de fantôme

     

    (...)

    Il ne fait pas assez nuit sur la terre
    de cette nuit où la terre monte telle un cœur aux lèvres de la femme-oracle

     

    (...) 

    Un jour j'aurais mon Jour les grands sphinx de larmes se coucheront
    à jamais rendus aux ordres du silence les épées parleront la langue des oiseaux
    l'haleine des pommiers touchera mes lèvres en signe de connivence
    (...)
    mes doigts tambourinent la mort une musique douce presque émouvante sur le pelage d'octobre je sais qu'il me reste peu de lampes et quels périls circulent dans les ruelles mal famées de l'air

     

     

    CORPS INTERDIT

     

    (...)
    je dessine sur les carreaux du vertige
    les foules d'un exode sans terminaison

     

    (...)

    Tout le monde ignore qu'il n'y a pas de chauffeur dans la locomotive. Quand quelqu'un a la migraine, on lui administre un dépliant publicitaire et tout rentre dans l'ordre.

     

     

  • Roger Caillois - Trois leçons des Ténèbres

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    Fata Morgana, 2018

    Illustrations de Pierre Albuisson.

     

    Quelle aubaine pour les vivants qu’une planète terraquée ! Composée d’eau pour leur soif et d’humus à plantes vivrières, à racines et à fruits, sans compter l’air qu’ils respirent, mais du même coup, et plus spécialement pour l’homme, fournie de bassins, de fleuves navigables et d’un sol spacieux, solide, pour y bâtir de simples abris comme des édifices sophistiqués à l’extrême, propres à y conserver, à y développer presque indéfiniment le savoir, la puissance ou la beauté. Des hangars ouverts à toutes les richesses et qui en multiplient le présage.

    Trois nouvelles réunies par l'auteur qui ont pour point commun le minéral : D’après Saturne, Arc-en-ciel pour la Melencolia et La sécheresse et qui annoncent en quelque sorte le livre absolument splendide sorti en 1987 chez Flammarion : L'écriture des pierres (Flamarion, 1987).

    Voir :  http://cathygarcia.hautetfort.com/archive/2023/12/08/roger-caillois-l-ecriture-des-pierres-6474816.html

     

     

     

     

  • La renouée des oiseaux - Paola Pigani

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    La Boucherie Littéraire, 2019

     

     

     

    Dans la buanderie il y a
    un brouillard d'âme
    ça monte des lessiveuses
    on nous donne des remords de savon
    il faut faire avec
    j'entends les brosses
    arracher les souvenirs de peau

     

    (...)

     

    Parfois il neige dans ma mémoire
    Il neige du sel sur ma langue
    quand je crie dans la nuit

     

    (...)

    On me donne des barbituriques
    pour oublier le petit corps d'os et de ténèbres

     

    (...)

    Mon cœur me lance
    les murmures qui me viennent 
    sous la peau
    ça tourne en fièvre

     

    (...)

     

    Dans la galerie des femmes
    je marche à pas de louve tarie
    mes épaules sous le poids
    de la joie défaite

     

    (...)

    Les cris laissent des traces
    sur les poignets
    là où la corde a serré

     


    Les jours de cris 
    la peau est à vif
    rouge d'effroi
    ma soif aussi
    à vif

     

    (...)

    Les jours de lessive
    mon corps s'égoutte
    pendant des heures

     

    (...)

     

    C'est l'heure des vêpres
    à l'office des femmes

    Il y a leurs dos courbés
    leurs prières en bouche

    La faim toujours
    le jour
    à genoux

     

    (...)

    Maintenant
    dans ma bouche
    un silence d'argile

    Je me suis fait terre

     

     

  • Angèle Vannier - Poèmes choisis 1947-1978

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    Rougerie Ed., 1990

     

     

     

    Je pris le temps
    Je ne sais plus
    en marge
    ou de travers.
    Je pris la nuit comme un bateau la mer.

     

    (...)

    Emportez-moi dans la charrette pauvre et nue
    Avec le grand vieillard et la femme et l'enfant
    Emmenez-moi crever l'oraison des étangs
    Des étangs noirs, pétris du charme des ciguës.

     

    in Les songes de la lumière et de la brume, Ed. Savel 1947

     

     

    (...)

    De ma vie je n'ai jamais vu
    Plus beau visage que sa voix
    Plus beau visage mis à nu
    Par le silence de mes doigts.

    in L'arbre à feu, Ed. Le Goéland, 1950

     

     

    (...)

    Moi j'enfante la clé des mondes inconnus
    Qui travaille mon sang depuis que je suis folle.

    La paix soit avec moi je lève l'interdit
    Je lève l'interdit je passe la frontière
    Je fais échec au mal cet arbre sans racine
    (...)
    Le verbe se fait chair et transpose l'étable
    Les loups viennent lécher la neige sur nos doigts
    Et l'ange et le berger mangent à notre table.

     

    (...)

    Je sais que l’œil du lynx éventre la ténèbre
    Que j'ai subi l'affront de vivre sans vertèbres
    Que j'ai sept noms cachés dans un de mes regards
    Que mon corps glorieux n'attend que mon audace
    Pour marcher simplement dans un champ de blé noir.

     

    in À hauteur d'ange, Ed. La Maison du Poète, 1955

     

     

    Ce château m'appartient ce soir jusqu'à la gorge
    Mon cri nourrit la nuit tournante des couloirs
    Et les grands escaliers que mes pas interrogent
    Et l'ombre d'un passé qui voûte le miroir

    J'ai refermé sans bruit les ailes des horloges
    Et décousu tout un réseau de portes vierges
    De mémoire

     

    (...)

    Je cherche sur mes mains quelques taches de sang
    pour me prouver que j'aimais bien cueillir des roses
    et sculpter des baisers dans la pulpe des nuits.
    (...)
    Aliénée
    Je circule en vain dans un pays
    où l'on rêve parfois où l'on parle peut-être
    d'un silence taillé dans l'épaisseur du bruit.

     

    (...)
    Le rouet du plaisir tourne à faux tourne à blanc
    car le pacte est rompu de l'ange avec la bête

     

    in Le sang des nuits, Ed. Seghers, 1966

     


    L'ange muet je veux le mordre au cou
    afin qu'il crie et qu'il me nomme
    à la face ouverte du vent.
    Quelqu'un m'a retirée malgré moi de mon sang
    Pour donner ma parole en pâture à ses fauves
    Mais le temps brisera ses os dans le miroir
    (...)
    Et le silence a fait blêmir nos entretiens sur ton visage
    Et je n'ai plus que mon fantôme entre les dents pour tout bagage

     

    (...)

    Ne m'importune plus
    Je suis assise dans le feu
    J'écoute
    L'obstacle est une veine ouverte
    un soir
    dans l'eau
    pour une fugue inachevée
    pauvre petite chanson rouge
    qui persiste

    Et le silence nidifie
    dans l'arbre absent

     

    (...)

    Elle décide de poursuivre son voyage

    Tête coupée

    C'est advenu

    Tête coupée dans ses deux mains

    Mais le front haut.

     

    in Théâtre blanc, Ed. Rougerie, 1970

     

     

    Dormir
    Les joues rouillées par les larmes

     

    in Le rouge cloître, Ed. Rougerie, 1972

     

     


    Les Parques sont assises 
    à ma table
    mangeant des œufs

     

    (...)

    Faudrait-il s'ouvrir la mémoire
    comme une veine sous la mer
    Chercher à tâtons dans les cendres
    le point vulnérable du feu
    Et dans la mort
    Dans la mort
    fermera t-on la porte de la grange
    qui bat
    qui bat
    depuis que
    Depuis que cet orage a découpé tout vif
    le phrasé des lilas le soir
    qui balançaient
    qui balançaient

     

    in Ordination de la mémoire, Ed. Rougerie, 1976

     

     


    N'enviez pas mon sang d'artisane qui file
    à la veillée – des mots – en tisonnant
    (...)
    N'enviez pas mon corps de sibylle aveuglée
    je l'ai payé trop cher à la foire aux statues
    dans la chapelle – ventre inquiet – de ma mère
    et dans les yeux de ma grand-mère
    le feu brûlait sans cesse un loup

     

    in L'écharpe rouge et les chiens bleus, extraits de L'immédiate, 1977

     

     

    Voulez-vous détacher la barque
    je suis au terme du voyage

    Il faut ouvrir la porte au vent

     

    in Brocéliande, que veux-tu ? Ed. Rougerie, 1978

     

     

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    Angèle Vannier (1917-1980) passe sa petite enfance à Bazouges-la-Pérouse chez sa grand-mère, avant de rejoindre ses parents à Rennes à 8 ans, ville où elle fait ses études. En 1938, alors qu'elle est étudiante en pharmacie, à 22 ans, elle perd la vue à la suite de la formation d'un glaucome et revient vivre à Bazouges-la-Pérouse. Elle n'a alors de cesse de soigner son mal par les mots. Le 2 décembre 1980, au jour de la sainte Viviane, pour elle nom magique, Angèle Vannier est tombée, foudroyée, alors qu'elle travaillait à cette anthologie. De son œuvre poétique, elle avait elle-même tracé les fils conducteurs, aidant le regard de son lecteur à scruter les images au fond de leur puits sans fond et sans fin

     

     

     

  • Thierry Metz - Le Grainetier

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    Ed. Pierre Mainard, 2019

     

    " (...) Nos noces de tout corps, et de l'âme que cette craie d'amour fait crisser sous ma langue. Je te consacre en cette parole, un poème que l'homme m'enseigne par cette bouche que je t'envoie. Elle nous unit pour notre livre où respirer les mots s'appellera lecture. (...)
    Ces paroles m'incendiaient, source puis ressac, une fécondation. Puis dedans moi, la bouche, seulement elle, sans visage mais visage à elle seule. Dans le silence de ma petite pièce, elle était beauté : elle me dédiait cet espace d'amour que le grainetier venait de dire : l'écriture, son baiser. Et ce baiser questionnait ma bouche, soudain propice à l'audience d'un non nuptial qui venait habiter ma voix.
    Je lui parlai :
    « Bouche chaude comme deux plumes serrées. Bouche où repose l'oiseau monacal qui m'apportera graines et insectes. En toi, je suis celui qui va être dit. »
    Ce que je voyais, entendais n'était pas labyrinthe mais montait, simple, comme une pâte à pain.

     

    (...)

    Je me réveillai comme au sortir d'un bain, entrant dans cette journée comme dans une étable chaude. Après mon bol de café, je m'assis devant mon poème et lui parlai :
    « Tu es poème, quelque chose d'infatigable, de robuste, un appui toujours en sève, un arbre. Ce que je mets dans ta voix, je le porte dans ma chair. Je suis l'homme que tu fais quand tu m'écris, quand se bouclent nos deux ombres. (...) »
    Je lui posai un sourire dans sa paume et sortis.

     

    (...)

    – Bien-sûr, fit le grainetier en souriant. La pierre a sa racine en elle-même ; la plante dans la terre et l'insecte dans son sol. Mais ces dernières n'ont-elles pas aussi leurs racines en elles-mêmes ?

    (...)

    La bruine nous pouffait à la face sa jeunesse malicieuse, fraîche comme un mufle sauvage. (...) La lumière naissait à chaque instant des greffons de la pluie, là éparpillant ses grains, ici crevant comme un piment trop mûr. Même les couleurs désobéissaient, mouillant et tachant leurs robes sur l"humus détrempé.
    (...) Les odeurs faisaient des nids.

     

    (...)

     

    « Le feu est destruction, dis-je, et purification dans l'offrande de la cendre. Il est silence de la graine. Et l'eau aussi est destruction dans son abondance mais fertilisation. Elle est parole de la graine. »

     

    *

     

    « Le Grainetier fut publié, de façon confidentielle, par épisodes dans les numéros 12 à 18 (hiver 79-hiver 82) de la revue Résurrection de Jean Cussat-Blanc. Le texte se présente sans étiquette, ni roman, ni conte, ni poème. Il s’agit d’un récit symbolique qui s’affirme lui-même comme un récit d’ “initiation”. Il rappelle les classiques récits initiatiques des traditions alchimiques et maçonniques ; en particulier le texte majeur de La Bible des Rose-Croix : Les Noces chimiques de Christian Rose-Croix, en 1459. Comme dans toute initiation, le narrateur subit une série d’épreuves dont la plus importante est le passage par la mort qui lui permettra de re-naître. Ici, il est mis au tombeau, moitié dans un socle blanc, moitié dans le gisant noir creux. Au terme du parcours initiatique, le narrateur sera devenu à son tour grainetier, c’est-à-dire poète, celui qui fait germer les mots et les poèmes dans l’esprit des lecteurs. La quête présente dans Le Grainetier alimentera toute son œuvre. »

    Extrait de la préface d’Isabelle Lévesque

     

    *

     

    Thierry Metz (1956-1997) est né à Paris. Prix Froissard pour Dolmen (Cahiers Froissard, 1988) et prix Voronca pour Sur la table inventée (Jacques Brémond, 1989), il vécut dans le Lot-et-Garonne à Saint-Romain-le-Noble, fut manœuvre, maçon puis ouvrier agricole. Jean Cussat-Blanc, premier à le publier dans sa revue Résurrection, favorisa son entrée chez Gallimard qui publia en 1990 Le Journal d’un manœuvre et Lettres à la bien-aimée (1995), qui atteindront un cercle de lecteurs ne demandant qu’à s’élargir. Paraîtront ensuite Terre et L’Homme qui penche (1997) et, enfin en 2017, à nos éditions, Poésies 1978-1997. Avec Le Grainetier et la réédition de Terre, Pierre Mainard poursuit son projet de donner à lire un fonds d’écrits devenus introuvables.
    Dans l’œuvre de Thierry Metz, souligne Isabelle Lévesque, « Tout ce qui s’écrit s’entend, le blanc autour du poème – le silence. (…) La syntaxe simple, la volonté de n’être jamais dans l’excès portent une poésie où tout se réduit dans la lumière. »

    Ressources : « Thierry Metz » émission radiophonique réalisée par Christian Saint-Paul (après l’intro, l’hommage reprend à 18ème minutes) Radio Occitanie, fév. 2022
    « À voix comme à mains nues, Thierry Metz » par Pierre Dhainaut, dossier préparé par Lionel Mazari, Revue Phœnix, n° 32, été 2019

     

  • Jan Bardeau - Journal

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    Urtica, 2019

    excellente édition, livre épuisé 

     

     

    18 septembre 2018, seconde entrée

    Notre compréhension n'appréhende pas depuis quand autant se contente de moissonner les déchets de si peu, quelques docteur ès science infuse nous martèlent le crâne de leurs certitudes, pour les y enfouir, mais nonobstant ces mauvais plaisants, rien de ce que les strates sédimentaires nous enseignent ne permet de dater l'inauguration des sociétés inégalitaires. (...)

     

     

    19 septembre 2018, seconde entrée

    La moindre miette leur appartient, et nous grattons chaque résidu pour le leur confier, dans l'espérance qu'ils partageront quelques microns des trésors que nous érigeons. Bien enseignés à respecter l'autorité, bien taillés dans les manufactures où ils nous façonnent, bien apeurés par tous les camps qui dressent leur misère en avertissement, bien calfeutrés avec les possessions qui glissent entre nos mains gourdes de tâches insensées, nos organismes même subissent la métamorphose des conditions qu'ils nous octroient. Mon dos de prolétaire, mon bide de prolétaire, mes genoux de prolétaire, mes esgourdes de prolétaire, la lourdeur de mon pas, le port de mon chef, la lenteur de mon train d'humains de bât, tout dévoile mon rang dans la hiérarchie qui me jauge et m'adjuge  subséquemment les mérites qu'elle consent à chacun des degrés qu'elle invente. Livré à eux, à eux dont je ne possède seulement pas le nom, j'observe les pans de mon autonomie se réduire : j'achète ma nourriture, j'achète mon logement, j'achète mon énergie, impuissant à aménager, par mon habileté, mon foyer, mes victuailles et mon feu.

     

    Jan Bardeau (courte bio) : Né d'une mère Chihuahua à temps plein et d'un père pas trop marin. Folâtre dans les soirées mondaines de son patelin, où il fréquente le gratin en gloussant beaucoup et en postillonnant ses petits fours. En toutes choses, s'efforce de paraître mieux qu'il ne l'est, ce qui ne pose pas réellement de problème. Il vous embrasse tous très fort et vous serre contre sa poitrine velue. 

     

     

     

  • Laurent Bouisset - Matin clone

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     éd. Parole d'auteur, Toulon, 2023

     

     

     

     

    la lumière devant nous naissait

    ou du moins s'efforçait de naître

    les photons avaient pris du tramadol



    (...)



    le train s'appelle la bestia c'est un dos



    de métal angoissé

    sur lequel des humains

    s'agrippent à mort

    et mangent la faim

    sirotent la soif

    en priant dieu comme ils respirent

    pour éviter les narcos la flicaille

    gare aussi aux branches calmes des arbres

    pouvant crever un œil... SOUDAIN



    les femmes de la gare APPARAISSENT

    las patronas, on les appelle

    elles ont les bras tendus

    et leur filent au passage

    un sac plein d'bouffe en un centième

    ou le jettent au hasard sur le dos de la bête



    c'est un éclair seulement de générosité

    ces affamés de la bestia n'ont pour elle aucun nom

    aucun visage ému disant gracias



    (...)



    pis la physique quantique aux toilettes arrange pas ta nébuleuse

    t'as paumé maintenant le verbe paumer

    tu cherches autour le verbe chercher



    (...)



    l'immense est où ? L'immense, bon sang

    dans cette vie de tiroir, ce monde à plat

    où la seule altitude est celle des dos d'âne

    (...)

    peut-être est-il égaré dans l'infime

    et je n'ai pas de loupe

    (...)

    non, c'est bien lui... c'est bien

    son eau que j'entends remuer

    dans la conque d'un moment seul



    l'immense existe

    l'immense est là



    (...)

    la terre n'est pas le contraire de la mer

    dis-tu dans un mail envoyé au vent

    (...)

    l'eau bat les cartes

    et si l'as sort

    tu disparais ou tu t'enflammes



    (...)

    ta main se vêt d'écailles étranges

    torrent mixture excès fissures

    la lenteur d'un corbeau te berce

    autant qu'elle te chavire



    (...)



    poétique ? non, réel



    l'intérieur d'une baleine

    redevient sans éclat

    un parking souterrain



    chiottes pas lavées / machines à tickets /néons sales

    et les rivières de l'indicible sont des fumées

    d'échappements crachées

    à la gueule des humains

    allongés insomniaques sur le bitume



    un seul édredon : l'amertume

    (...)

    les plus fortunés ont calé

    sous leur crâne ensuqué

    un peu d'carton ;

    quelques-uns sont couchés

    à même le sol rugueux

    sans oreiller

    (...)

    tout pue la mort

    ici

    bien sûr / mais la main touche un corps



    et le regard ému

    d'un homme à terre

    pulvérise à lui seul

    un astre immense





    (...)



    le Big Bang est le responsable de ça

    le Big Bang a fait succéder atomes et matières aux seules particules

    avant lui pas de vaisselle à minuit

    pas d'engueulades l'après-midi non plus

    même pas de couples à priori

    ni même de nuit ou juste nuit?

    nuit était-elle avant son contraire

    éponge arrache encore des morceaux minuscules au plat

    dire que des planètes se formèrent à partir des résidus aussi nazes

    poussières errant de-ci de-là sans grille horaire



    (...)



    c'est plus ou moins l'heure ou l'infime et l'infini ont les joues proches



    (...)



    la splendeur dont tu parles

    qui te dit que les renards la voient pas ?

    bon, ces rouquins fabriquent pas d'art

    l'argument est de taille

    mais c'est peut-être qu'ils jugent la beauté

    suffisante

    autour d'eux

    ils se contentent de laper le monde

    nous, on sale l'horizon

    on sucre à mort

     

     

     

     

  • Samuel Martin Boche - La clef par la fenêtre

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    Les Lieux-Dits éditions, Cahiers du Loup bleu, 2025

     

     

     

     

    7.



    derrière les rideaux

    à l'intérieur des tiroirs

    sous les meubles

    le parfum d'enfance

    de la menthe sauvage

    qui poussait

    devant ta maison



     

    8.



    marche après marche

    ses dents se déchaussent

    avec l'hiver

    on entre et sort

    par les mêmes portes

    la langue se

    coince dans les tiroirs





    12.



    bocal

    on tourne

    en rond

    pluie

    aux carreaux

    les murs

    s'ébrouent





    13.



    dans le salon un tapis

    de crocus jaunes

    recouvre le plancher

    la forêt fait

    trois fois

    le tour de la maison

    se jette dans la rivière





    17.



    tous les matins

    à la même heure

    le bus numéro quatre

    remonte le salon

    renverse les verres

    fait tourner le lait

    avec l'eau des fleurs





    35.



    chacun y va

    de son côté

    de la barrière

    s'arc-boute

    la maison éternue

    ses cloisons

    château de cartes





    40.



    à ceux

    qui l'approchent

    nul chien méchant

    les clefs

    sur la porte

    enjamber l'escargot

    sur le tapis





    46.



    pour la dessiner

    dans le coin

    supérieur gauche

    de ma feuille

    je commence

    par l'oiseau



     

     

     

  • Mahamoud M'Saidie - L'odeur du coma

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    LGR, 2005

     

     

    Une vieille femme décousue aux seins morts au visage calciné me frotte le cœur avec des feuilles de cactus
    Elle n'est pas ma muse mais ma tempête celle qui bouscule mes veines et réclame les chants de mes fibres intimes

     

    (...)

    Il y a des femmes en guenilles plates et légères comme les sauterelles
    Elles font hypothéquer leurs dents leurs cheveux pour des quignons de pain

     

    (...)

    Une maigre rosée sur l'épaule d'une pelouse ébouriffée est plus gaie que lui
    Les mauvais temps venant des gouffres amer des pays sans fraîcheur sifflent et soufflent dans son ventre

     

    (...)

    C'est depuis un demi-siècle que les fumées des chars brûlent la peau du ciel
    Les anges qui jouent dans les cours des maisons ont les sourires opaques la prunelle rouillée

     

    (...)

    Elle a ramassé un soleil qui dormait torse nu dans la forêt de l'aube
    Elle l'a glissé dans le soleil de son bas-ventre
    Puis elle l'a habillé de mots d'amour doux comme la peau des rêves

     

    (...)

    La vieille sorcière des hautes plaines raconte qu'elle a vu hier une mer folle à lier
    Elle l'a vue emballer ses bagages et s'armer de ses draps d'eau de ses forêts internes de ses bidons vieillis par les siècles de pourritures bien versées sur sa vertèbre
    La douleur de ses eaux fait du bruit comme le claquement des balles
    (...)
    La vieille sorcière des hautes plaines raconte qu'elle a vu la mer s'en aller à pas d'ouragan dans les villes avec ses plaies et sa gorge serrée
    Elle l'a vue forcer les portes des ennemis

     

     

     

  • Charles Juliet - L'autre chemin

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    Arfuyen éd., 1991

     

     

    cela
    qui me tient 
    en exil
    qui m'embrase
    brûle mon sang
    d'une telle avidité
    cela
    comment le nommer
    le traduire
    comment répandre 
    son feu dans mes mots

     

    (...)

    Le temps ne porte plus

    Les mots gisent à terre
    et la lumière 
    des premiers matins
    mutile la mémoire

    la faim
    dévore
    la faim


    l’œil scrute
    un jour
    vide

     

    (...)

    sourd aux appels innombrables
    aveugle à ce qui d'ordinaire
    enchaîne l’œil
    saisi par ce silence
    où s'effondre le temps
    tu laisses ta soif
    te pousser sur le seuil

     

    (...)

    lenteur
    silence
    solitude

    la vie affleure
    afflue

    le ruisselet enfle
    devient fleuve
    et le soleil du soir
    fait flamber ses eaux

     

     

     

     

  • Odile Fix - De quel côté des murs

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    éditions du 6 rue Gryphe (Vincent Courtois), mars 2021

    Illustration en couverture de l'auteur : Murs, 2020

     

     

    Aussi confidentielles que précieuses ces publications de l'auteur/éditeur Vincent Courtois, ici un bijou brut, terreux, âpre, qui m'a fait découvrir avec grand bonheur le travail poétique et artistique d'Odile Fix, travail qui me parle beaucoup sous toutes ses formes, dépouillé, qui va à l'essentiel, ce dont on a tant besoin aujourd'hui. 

    cgc

     

     

     

     

    soir

    des ombres montent du fond
    des fossés marécageux
    qui partagent les champs

    se glissent entre les pierre

    tournent la meule
    silencieusement
    aiguisent leurs doigts

     

    (...)

     

    il passera la porte
    sous un linteau de basalte

    chuchotant il    appelle
    guidé par
    la chaleur des bêtes

    ses pas furtifs
    ont tinté contre le seuil :

    carillon de source claire
    mémoire d'eau 
    – ce qui a disparu –

     

    (...)

     

    une eau
    que quelqu'un avait
    remontée de terre
    jusqu'aux     abreuvoirs des bêtes

    sa vapeur tremble
    sur la faucille du froid

    torsion des    fumées
    – l'invisible combustion
    des herbes rances –

    danses des brumes pâles

    c'est    ce que la nuit tresse
    défaisant les écheveaux
    des respirations

     

    (...)

     

    ce qui    recouvrait les restes
    déchets et
    multiplication des moisissures

    au fond de    la cour
    gît le tas
    monticule d'aigre obscurité

    prendre à pleines mains

    – une fourche est restée
    fichée    au noir –

    quelqu'un criait
    contre le lisier    des corps

     

    (...)

     

    un seau est renversé
    métallique
    roulé
    au bas de    la pente :

    il manque une bouche
    au cercle de la table

    (...)

    il écoute :

    suintement d'une langue obscure
    le sol acide de l'étable
    l'herbe moisie

     

    (...)

     

    le vent fait osciller
    les récipients suspendus
    aux clous de bois
    plantés entre    les pierres

    anses qui grincent

     

     

    Site de l'auteur : https://odile-fix.jimdofree.com/