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MES LECTURES

  • Angèle Vannier - Poèmes choisis 1947-1978

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    Rougerie Ed., 1990

     

     

     

    Je pris le temps
    Je ne sais plus
    en marge
    ou de travers.
    Je pris la nuit comme un bateau la mer.

     

    (...)

    Emportez-moi dans la charrette pauvre et nue
    Avec le grand vieillard et la femme et l'enfant
    Emmenez-moi crever l'oraison des étangs
    Des étangs noirs, pétris du charme des ciguës.

     

    in Les songes de la lumière et de la brume, Ed. Savel 1947

     

     

    (...)

    De ma vie je n'ai jamais vu
    Plus beau visage que sa voix
    Plus beau visage mis à nu
    Par le silence de mes doigts.

    in L'arbre à feu, Ed. Le Goéland, 1950

     

     

    (...)

    Moi j'enfante la clé des mondes inconnus
    Qui travaille mon sang depuis que je suis folle.

    La paix soit avec moi je lève l'interdit
    Je lève l'interdit je passe la frontière
    Je fais échec au mal cet arbre sans racine
    (...)
    Le verbe se fait chair et transpose l'étable
    Les loups viennent lécher la neige sur nos doigts
    Et l'ange et le berger mangent à notre table.

     

    (...)

    Je sais que l’œil du lynx éventre la ténèbre
    Que j'ai subi l'affront de vivre sans vertèbres
    Que j'ai sept noms cachés dans un de mes regards
    Que mon corps glorieux n'attend que mon audace
    Pour marcher simplement dans un champ de blé noir.

     

    in À hauteur d'ange, Ed. La Maison du Poète, 1955

     

     

    Ce château m'appartient ce soir jusqu'à la gorge
    Mon cri nourrit la nuit tournante des couloirs
    Et les grands escaliers que mes pas interrogent
    Et l'ombre d'un passé qui voûte le miroir

    J'ai refermé sans bruit les ailes des horloges
    Et décousu tout un réseau de portes vierges
    De mémoire

     

    (...)

    Je cherche sur mes mains quelques taches de sang
    pour me prouver que j'aimais bien cueillir des roses
    et sculpter des baisers dans la pulpe des nuits.
    (...)
    Aliénée
    Je circule en vain dans un pays
    où l'on rêve parfois où l'on parle peut-être
    d'un silence taillé dans l'épaisseur du bruit.

     

    (...)
    Le rouet du plaisir tourne à faux tourne à blanc
    car le pacte est rompu de l'ange avec la bête

     

    in Le sang des nuits, Ed. Seghers, 1966

     


    L'ange muet je veux le mordre au cou
    afin qu'il crie et qu'il me nomme
    à la face ouverte du vent.
    Quelqu'un m'a retirée malgré moi de mon sang
    Pour donner ma parole en pâture à ses fauves
    Mais le temps brisera ses os dans le miroir
    (...)
    Et le silence a fait blêmir nos entretiens sur ton visage
    Et je n'ai plus que mon fantôme entre les dents pour tout bagage

     

    (...)

    Ne m'importune plus
    Je suis assise dans le feu
    J'écoute
    L'obstacle est une veine ouverte
    un soir
    dans l'eau
    pour une fugue inachevée
    pauvre petite chanson rouge
    qui persiste

    Et le silence nidifie
    dans l'arbre absent

     

    (...)

    Elle décide de poursuivre son voyage

    Tête coupée

    C'est advenu

    Tête coupée dans ses deux mains

    Mais le front haut.

     

    in Théâtre blanc, Ed. Rougerie, 1970

     

     

    Dormir
    Les joues rouillées par les larmes

     

    in Le rouge cloître, Ed. Rougerie, 1972

     

     


    Les Parques sont assises 
    à ma table
    mangeant des œufs

     

    (...)

    Faudrait-il s'ouvrir la mémoire
    comme une veine sous la mer
    Chercher à tâtons dans les cendres
    le point vulnérable du feu
    Et dans la mort
    Dans la mort
    fermera t-on la porte de la grange
    qui bat
    qui bat
    depuis que
    Depuis que cet orage a découpé tout vif
    le phrasé des lilas le soir
    qui balançaient
    qui balançaient

     

    in Ordination de la mémoire, Ed. Rougerie, 1976

     

     


    N'enviez pas mon sang d'artisane qui file
    à la veillée – des mots – en tisonnant
    (...)
    N'enviez pas mon corps de sibylle aveuglée
    je l'ai payé trop cher à la foire aux statues
    dans la chapelle – ventre inquiet – de ma mère
    et dans les yeux de ma grand-mère
    le feu brûlait sans cesse un loup

     

    in L'écharpe rouge et les chiens bleus, extraits de L'immédiate, 1977

     

     

    Voulez-vous détacher la barque
    je suis au terme du voyage

    Il faut ouvrir la porte au vent

     

    in Brocéliande, que veux-tu ? Ed. Rougerie, 1978

     

     

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    Angèle Vannier (1917-1980) passe sa petite enfance à Bazouges-la-Pérouse chez sa grand-mère, avant de rejoindre ses parents à Rennes à 8 ans, ville où elle fait ses études. En 1938, alors qu'elle est étudiante en pharmacie, à 22 ans, elle perd la vue à la suite de la formation d'un glaucome et revient vivre à Bazouges-la-Pérouse. Elle n'a alors de cesse de soigner son mal par les mots. Le 2 décembre 1980, au jour de la sainte Viviane, pour elle nom magique, Angèle Vannier est tombée, foudroyée, alors qu'elle travaillait à cette anthologie. De son œuvre poétique, elle avait elle-même tracé les fils conducteurs, aidant le regard de son lecteur à scruter les images au fond de leur puits sans fond et sans fin

     

     

     

  • Thierry Metz - Le Grainetier

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    Ed. Pierre Mainard, 2019

     

    " (...) Nos noces de tout corps, et de l'âme que cette craie d'amour fait crisser sous ma langue. Je te consacre en cette parole, un poème que l'homme m'enseigne par cette bouche que je t'envoie. Elle nous unit pour notre livre où respirer les mots s'appellera lecture. (...)
    Ces paroles m'incendiaient, source puis ressac, une fécondation. Puis dedans moi, la bouche, seulement elle, sans visage mais visage à elle seule. Dans le silence de ma petite pièce, elle était beauté : elle me dédiait cet espace d'amour que le grainetier venait de dire : l'écriture, son baiser. Et ce baiser questionnait ma bouche, soudain propice à l'audience d'un non nuptial qui venait habiter ma voix.
    Je lui parlai :
    « Bouche chaude comme deux plumes serrées. Bouche où repose l'oiseau monacal qui m'apportera graines et insectes. En toi, je suis celui qui va être dit. »
    Ce que je voyais, entendais n'était pas labyrinthe mais montait, simple, comme une pâte à pain.

     

    (...)

    Je me réveillai comme au sortir d'un bain, entrant dans cette journée comme dans une étable chaude. Après mon bol de café, je m'assis devant mon poème et lui parlai :
    « Tu es poème, quelque chose d'infatigable, de robuste, un appui toujours en sève, un arbre. Ce que je mets dans ta voix, je le porte dans ma chair. Je suis l'homme que tu fais quand tu m'écris, quand se bouclent nos deux ombres. (...) »
    Je lui posai un sourire dans sa paume et sortis.

     

    (...)

    – Bien-sûr, fit le grainetier en souriant. La pierre a sa racine en elle-même ; la plante dans la terre et l'insecte dans son sol. Mais ces dernières n'ont-elles pas aussi leurs racines en elles-mêmes ?

    (...)

    La bruine nous pouffait à la face sa jeunesse malicieuse, fraîche comme un mufle sauvage. (...) La lumière naissait à chaque instant des greffons de la pluie, là éparpillant ses grains, ici crevant comme un piment trop mûr. Même les couleurs désobéissaient, mouillant et tachant leurs robes sur l"humus détrempé.
    (...) Les odeurs faisaient des nids.

     

    (...)

     

    « Le feu est destruction, dis-je, et purification dans l'offrande de la cendre. Il est silence de la graine. Et l'eau aussi est destruction dans son abondance mais fertilisation. Elle est parole de la graine. »

     

    *

     

    « Le Grainetier fut publié, de façon confidentielle, par épisodes dans les numéros 12 à 18 (hiver 79-hiver 82) de la revue Résurrection de Jean Cussat-Blanc. Le texte se présente sans étiquette, ni roman, ni conte, ni poème. Il s’agit d’un récit symbolique qui s’affirme lui-même comme un récit d’ “initiation”. Il rappelle les classiques récits initiatiques des traditions alchimiques et maçonniques ; en particulier le texte majeur de La Bible des Rose-Croix : Les Noces chimiques de Christian Rose-Croix, en 1459. Comme dans toute initiation, le narrateur subit une série d’épreuves dont la plus importante est le passage par la mort qui lui permettra de re-naître. Ici, il est mis au tombeau, moitié dans un socle blanc, moitié dans le gisant noir creux. Au terme du parcours initiatique, le narrateur sera devenu à son tour grainetier, c’est-à-dire poète, celui qui fait germer les mots et les poèmes dans l’esprit des lecteurs. La quête présente dans Le Grainetier alimentera toute son œuvre. »

    Extrait de la préface d’Isabelle Lévesque

     

    *

     

    Thierry Metz (1956-1997) est né à Paris. Prix Froissard pour Dolmen (Cahiers Froissard, 1988) et prix Voronca pour Sur la table inventée (Jacques Brémond, 1989), il vécut dans le Lot-et-Garonne à Saint-Romain-le-Noble, fut manœuvre, maçon puis ouvrier agricole. Jean Cussat-Blanc, premier à le publier dans sa revue Résurrection, favorisa son entrée chez Gallimard qui publia en 1990 Le Journal d’un manœuvre et Lettres à la bien-aimée (1995), qui atteindront un cercle de lecteurs ne demandant qu’à s’élargir. Paraîtront ensuite Terre et L’Homme qui penche (1997) et, enfin en 2017, à nos éditions, Poésies 1978-1997. Avec Le Grainetier et la réédition de Terre, Pierre Mainard poursuit son projet de donner à lire un fonds d’écrits devenus introuvables.
    Dans l’œuvre de Thierry Metz, souligne Isabelle Lévesque, « Tout ce qui s’écrit s’entend, le blanc autour du poème – le silence. (…) La syntaxe simple, la volonté de n’être jamais dans l’excès portent une poésie où tout se réduit dans la lumière. »

    Ressources : « Thierry Metz » émission radiophonique réalisée par Christian Saint-Paul (après l’intro, l’hommage reprend à 18ème minutes) Radio Occitanie, fév. 2022
    « À voix comme à mains nues, Thierry Metz » par Pierre Dhainaut, dossier préparé par Lionel Mazari, Revue Phœnix, n° 32, été 2019

     

  • Jan Bardeau - Journal

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    Urtica, 2019

    excellente édition, livre épuisé 

     

     

    18 septembre 2018, seconde entrée

    Notre compréhension n'appréhende pas depuis quand autant se contente de moissonner les déchets de si peu, quelques docteur ès science infuse nous martèlent le crâne de leurs certitudes, pour les y enfouir, mais nonobstant ces mauvais plaisants, rien de ce que les strates sédimentaires nous enseignent ne permet de dater l'inauguration des sociétés inégalitaires. (...)

     

     

    19 septembre 2018, seconde entrée

    La moindre miette leur appartient, et nous grattons chaque résidu pour le leur confier, dans l'espérance qu'ils partageront quelques microns des trésors que nous érigeons. Bien enseignés à respecter l'autorité, bien taillés dans les manufactures où ils nous façonnent, bien apeurés par tous les camps qui dressent leur misère en avertissement, bien calfeutrés avec les possessions qui glissent entre nos mains gourdes de tâches insensées, nos organismes même subissent la métamorphose des conditions qu'ils nous octroient. Mon dos de prolétaire, mon bide de prolétaire, mes genoux de prolétaire, mes esgourdes de prolétaire, la lourdeur de mon pas, le port de mon chef, la lenteur de mon train d'humains de bât, tout dévoile mon rang dans la hiérarchie qui me jauge et m'adjuge  subséquemment les mérites qu'elle consent à chacun des degrés qu'elle invente. Livré à eux, à eux dont je ne possède seulement pas le nom, j'observe les pans de mon autonomie se réduire : j'achète ma nourriture, j'achète mon logement, j'achète mon énergie, impuissant à aménager, par mon habileté, mon foyer, mes victuailles et mon feu.

     

    Jan Bardeau (courte bio) : Né d'une mère Chihuahua à temps plein et d'un père pas trop marin. Folâtre dans les soirées mondaines de son patelin, où il fréquente le gratin en gloussant beaucoup et en postillonnant ses petits fours. En toutes choses, s'efforce de paraître mieux qu'il ne l'est, ce qui ne pose pas réellement de problème. Il vous embrasse tous très fort et vous serre contre sa poitrine velue. 

     

     

     

  • Laurent Bouisset - Matin clone

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     éd. Parole d'auteur, Toulon, 2023

     

     

     

     

    la lumière devant nous naissait

    ou du moins s'efforçait de naître

    les photons avaient pris du tramadol



    (...)



    le train s'appelle la bestia c'est un dos



    de métal angoissé

    sur lequel des humains

    s'agrippent à mort

    et mangent la faim

    sirotent la soif

    en priant dieu comme ils respirent

    pour éviter les narcos la flicaille

    gare aussi aux branches calmes des arbres

    pouvant crever un œil... SOUDAIN



    les femmes de la gare APPARAISSENT

    las patronas, on les appelle

    elles ont les bras tendus

    et leur filent au passage

    un sac plein d'bouffe en un centième

    ou le jettent au hasard sur le dos de la bête



    c'est un éclair seulement de générosité

    ces affamés de la bestia n'ont pour elle aucun nom

    aucun visage ému disant gracias



    (...)



    pis la physique quantique aux toilettes arrange pas ta nébuleuse

    t'as paumé maintenant le verbe paumer

    tu cherches autour le verbe chercher



    (...)



    l'immense est où ? L'immense, bon sang

    dans cette vie de tiroir, ce monde à plat

    où la seule altitude est celle des dos d'âne

    (...)

    peut-être est-il égaré dans l'infime

    et je n'ai pas de loupe

    (...)

    non, c'est bien lui... c'est bien

    son eau que j'entends remuer

    dans la conque d'un moment seul



    l'immense existe

    l'immense est là



    (...)

    la terre n'est pas le contraire de la mer

    dis-tu dans un mail envoyé au vent

    (...)

    l'eau bat les cartes

    et si l'as sort

    tu disparais ou tu t'enflammes



    (...)

    ta main se vêt d'écailles étranges

    torrent mixture excès fissures

    la lenteur d'un corbeau te berce

    autant qu'elle te chavire



    (...)



    poétique ? non, réel



    l'intérieur d'une baleine

    redevient sans éclat

    un parking souterrain



    chiottes pas lavées / machines à tickets /néons sales

    et les rivières de l'indicible sont des fumées

    d'échappements crachées

    à la gueule des humains

    allongés insomniaques sur le bitume



    un seul édredon : l'amertume

    (...)

    les plus fortunés ont calé

    sous leur crâne ensuqué

    un peu d'carton ;

    quelques-uns sont couchés

    à même le sol rugueux

    sans oreiller

    (...)

    tout pue la mort

    ici

    bien sûr / mais la main touche un corps



    et le regard ému

    d'un homme à terre

    pulvérise à lui seul

    un astre immense





    (...)



    le Big Bang est le responsable de ça

    le Big Bang a fait succéder atomes et matières aux seules particules

    avant lui pas de vaisselle à minuit

    pas d'engueulades l'après-midi non plus

    même pas de couples à priori

    ni même de nuit ou juste nuit?

    nuit était-elle avant son contraire

    éponge arrache encore des morceaux minuscules au plat

    dire que des planètes se formèrent à partir des résidus aussi nazes

    poussières errant de-ci de-là sans grille horaire



    (...)



    c'est plus ou moins l'heure ou l'infime et l'infini ont les joues proches



    (...)



    la splendeur dont tu parles

    qui te dit que les renards la voient pas ?

    bon, ces rouquins fabriquent pas d'art

    l'argument est de taille

    mais c'est peut-être qu'ils jugent la beauté

    suffisante

    autour d'eux

    ils se contentent de laper le monde

    nous, on sale l'horizon

    on sucre à mort

     

     

     

     

  • Samuel Martin Boche - La clef par la fenêtre

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    Les Lieux-Dits éditions, Cahiers du Loup bleu, 2025

     

     

     

     

    7.



    derrière les rideaux

    à l'intérieur des tiroirs

    sous les meubles

    le parfum d'enfance

    de la menthe sauvage

    qui poussait

    devant ta maison



     

    8.



    marche après marche

    ses dents se déchaussent

    avec l'hiver

    on entre et sort

    par les mêmes portes

    la langue se

    coince dans les tiroirs





    12.



    bocal

    on tourne

    en rond

    pluie

    aux carreaux

    les murs

    s'ébrouent





    13.



    dans le salon un tapis

    de crocus jaunes

    recouvre le plancher

    la forêt fait

    trois fois

    le tour de la maison

    se jette dans la rivière





    17.



    tous les matins

    à la même heure

    le bus numéro quatre

    remonte le salon

    renverse les verres

    fait tourner le lait

    avec l'eau des fleurs





    35.



    chacun y va

    de son côté

    de la barrière

    s'arc-boute

    la maison éternue

    ses cloisons

    château de cartes





    40.



    à ceux

    qui l'approchent

    nul chien méchant

    les clefs

    sur la porte

    enjamber l'escargot

    sur le tapis





    46.



    pour la dessiner

    dans le coin

    supérieur gauche

    de ma feuille

    je commence

    par l'oiseau



     

     

     

  • Mahamoud M'Saidie - L'odeur du coma

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    LGR, 2005

     

     

    Une vieille femme décousue aux seins morts au visage calciné me frotte le cœur avec des feuilles de cactus
    Elle n'est pas ma muse mais ma tempête celle qui bouscule mes veines et réclame les chants de mes fibres intimes

     

    (...)

    Il y a des femmes en guenilles plates et légères comme les sauterelles
    Elles font hypothéquer leurs dents leurs cheveux pour des quignons de pain

     

    (...)

    Une maigre rosée sur l'épaule d'une pelouse ébouriffée est plus gaie que lui
    Les mauvais temps venant des gouffres amer des pays sans fraîcheur sifflent et soufflent dans son ventre

     

    (...)

    C'est depuis un demi-siècle que les fumées des chars brûlent la peau du ciel
    Les anges qui jouent dans les cours des maisons ont les sourires opaques la prunelle rouillée

     

    (...)

    Elle a ramassé un soleil qui dormait torse nu dans la forêt de l'aube
    Elle l'a glissé dans le soleil de son bas-ventre
    Puis elle l'a habillé de mots d'amour doux comme la peau des rêves

     

    (...)

    La vieille sorcière des hautes plaines raconte qu'elle a vu hier une mer folle à lier
    Elle l'a vue emballer ses bagages et s'armer de ses draps d'eau de ses forêts internes de ses bidons vieillis par les siècles de pourritures bien versées sur sa vertèbre
    La douleur de ses eaux fait du bruit comme le claquement des balles
    (...)
    La vieille sorcière des hautes plaines raconte qu'elle a vu la mer s'en aller à pas d'ouragan dans les villes avec ses plaies et sa gorge serrée
    Elle l'a vue forcer les portes des ennemis

     

     

     

  • Charles Juliet - L'autre chemin

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    Arfuyen éd., 1991

     

     

    cela
    qui me tient 
    en exil
    qui m'embrase
    brûle mon sang
    d'une telle avidité
    cela
    comment le nommer
    le traduire
    comment répandre 
    son feu dans mes mots

     

    (...)

    Le temps ne porte plus

    Les mots gisent à terre
    et la lumière 
    des premiers matins
    mutile la mémoire

    la faim
    dévore
    la faim


    l’œil scrute
    un jour
    vide

     

    (...)

    sourd aux appels innombrables
    aveugle à ce qui d'ordinaire
    enchaîne l’œil
    saisi par ce silence
    où s'effondre le temps
    tu laisses ta soif
    te pousser sur le seuil

     

    (...)

    lenteur
    silence
    solitude

    la vie affleure
    afflue

    le ruisselet enfle
    devient fleuve
    et le soleil du soir
    fait flamber ses eaux

     

     

     

     

  • Odile Fix - De quel côté des murs

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    éditions du 6 rue Gryphe (Vincent Courtois), mars 2021

    Illustration en couverture de l'auteur : Murs, 2020

     

     

    Aussi confidentielles que précieuses ces publications de l'auteur/éditeur Vincent Courtois, ici un bijou brut, terreux, âpre, qui m'a fait découvrir avec grand bonheur le travail poétique et artistique d'Odile Fix, travail qui me parle beaucoup sous toutes ses formes, dépouillé, qui va à l'essentiel, ce dont on a tant besoin aujourd'hui. 

    cgc

     

     

     

     

    soir

    des ombres montent du fond
    des fossés marécageux
    qui partagent les champs

    se glissent entre les pierre

    tournent la meule
    silencieusement
    aiguisent leurs doigts

     

    (...)

     

    il passera la porte
    sous un linteau de basalte

    chuchotant il    appelle
    guidé par
    la chaleur des bêtes

    ses pas furtifs
    ont tinté contre le seuil :

    carillon de source claire
    mémoire d'eau 
    – ce qui a disparu –

     

    (...)

     

    une eau
    que quelqu'un avait
    remontée de terre
    jusqu'aux     abreuvoirs des bêtes

    sa vapeur tremble
    sur la faucille du froid

    torsion des    fumées
    – l'invisible combustion
    des herbes rances –

    danses des brumes pâles

    c'est    ce que la nuit tresse
    défaisant les écheveaux
    des respirations

     

    (...)

     

    ce qui    recouvrait les restes
    déchets et
    multiplication des moisissures

    au fond de    la cour
    gît le tas
    monticule d'aigre obscurité

    prendre à pleines mains

    – une fourche est restée
    fichée    au noir –

    quelqu'un criait
    contre le lisier    des corps

     

    (...)

     

    un seau est renversé
    métallique
    roulé
    au bas de    la pente :

    il manque une bouche
    au cercle de la table

    (...)

    il écoute :

    suintement d'une langue obscure
    le sol acide de l'étable
    l'herbe moisie

     

    (...)

     

    le vent fait osciller
    les récipients suspendus
    aux clous de bois
    plantés entre    les pierres

    anses qui grincent

     

     

    Site de l'auteur : https://odile-fix.jimdofree.com/

     

     

  • Louis Guillaume - Agenda 1966

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    Subervie, Collection du Miroir, 1970

     

     

     

     

    1



    (...)

    Soudain le vent se lève,

    La mer s'enfle, le ciel

    Se fane



    2



    (...)

    Musique. Vagues venues de loin

    Toujours jeunes. Éclairs en surface,

    Échos noir

    En profondeur. Musique

    Ancienne et proche,

    Lissant l'abîme par le dedans,

    Éclatant soudain

    vers le ciel.



    3

     

    (...)

    De vous à moi, ces pensées

    Que je n'avoue pas

    Pour ne pas me faire peur,

    Qui commandent sans lèvres

    Et prennent leur revanche

    Dans l'arène des rêves.



    6



    (...)

    Vierge de regards, la mer

    Encore appuyée à la nuit

    Couve sa propre clarté

    (...)

    Les toits gardent le sommeil

    Sous leurs écailles fraîches



    7



    (...)

    Voici que tu plonges

    Ailes ouvertes

    Dans le soleil immobile des eaux.



    10



    (...)

    Les rochers avancent

    Dans leur rêve. Le sable

    Prend la forme du silence

    Grain à grain. Le sang

    Explore à peine son désert.

    Pistes, veines du vide.



    13



    (...)

    Colliers noirs du varech

    Où brille un os de seiche

    Pour le bec du vent.



    26



    (...)

    Trous des étoiles. Clous

    Des étoiles. Main

    Tendue de l'abîme.



    27



    (...)

    Silex poli en mer,

    Hache à millénaires.

    Tenir dans la main

    Des siècles de secondes

    Le temps d'un éclair.

    Du roc au sable,

    Voyage d'un galet.



    62



    (...)

    Le soir prend dans ses filets

    Les saumons attentifs

    Au chant des hulottes.

    Chute des pommes mûres

    Sur le vieux chaume.

    Le chien ne sait pas

    Que va éclater la guerre

     

     

    68



    (...) Main

    De bois et de cuir,

    de terre et de naseaux.

    Caresse de corne



    71



    La forêt fond sur la langue

    Dans le parfum d'une mûre.

    Faucille d'une fougère

    Sur la mousse où s'enchâsse

    Un carabe. Un chêne voyage,

    Centenaire, à bord d'un gland.

    Biches secrètes,

    Le cœur aux écoutes, l’œil

    Pareil aux baies d'automne.

    Pirogue d'un tronc

    Dans la clairière

    Près d'une bauge

    Cuirassée d'épines.



    72



    (...)

    Le dos de la ville

    Luit comme un squale.

    Étoiles en cage,

    Coffre-forts muselés,

    Veilleuse sous grillage.

    (...)

    Fuite des feux-rouges

    Biffant la nuit. Partout

    Des pièges où nul amour

    Ne se prend. (...)



    78



    (...) Où les pins

    Fixaient le sable des siècles,

    L'homme couche les troncs,

    Sème du béton

    Éphémère. Déchets

    où l'ajonc

    Ardait. Cirque pour esclaves,

    Un chien fou tourne en rond.



    84



    (...)

    Un enfant dans une cour

    Regarde la bétonneuse

    Mâcher des rêves de pierre.

    Un bloc aux veines de fer

    Sevré de sève expose

    À la hauteur des nids

    Des pots de fleurs, des cages.



    92



    (...)

    De plus en plus tendu

    Ce lien avec la vie,

    De plus en plus cassant.



    93



    (...)

    Des fougères. Échappée

    Soudaine sur la vallée

    Où tout clocher épingle un village



    104



    (...)

    Bouchons de bruit,

    Lumières qui empêchent d'être.

    Attendre la nuit pour voir,

    Le silence pour écouter.

    Basse continue du sang.

    Les voix se lèvent en images

    Sur l'écran des yeux fermés.

    (...)

    Voici venir les sabots

    De l'ombre. Le sable craque

    Sous les pas du souvenir.





    113



    (...)

    L'épée était si petite

    Qu'on aurait dit une épingle :

    Celle qui la ramassa

    La piqua dans ses cheveux

    Sans savoir qu'elle était reine.





    161



    Une aile, coup de scalpel

    Dans l'eau sans poids de l'aube

    Et les lèvres de la plaie

    Se referment dans un cri

    Que boit vite le silence

    (...)

    Il est possible qu'un fou

    Emporté par son élan

    Crève cette pellicule

    Plus blessante qu'une armure

    Et vienne tomber saignant

    Dans les bras de la lumière.





    167



    (...)

    Et ceux qui tuent les forêts,

    Ceux qui ne croient plus

    Qu'à leur moteur,

    Ne voit pas le dernier couchant

    Appareiller.

     

     

     

  • Nikos Kazantzaki - Le Christ recrucifié

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    Pocket 1977 (rééed. 1998)

     

     

    J'ai vu enfant le célèbre Zorba le Grec en film, mais je ne connaissais pas l'auteur du livre et encore moins ses autres livres. Je découvre donc une écriture flamboyante, 460 pages d'une police minuscule, un beau et dense roman que Nikos Kazantzaki a écrit en 1948, à Antibes et dans lequel je ne me suis pas ennuyée une seconde. Satyre à la fois grave et cocasse, un réquisitoire contre l'ignominie de l'homme contre l'homme, inspiré par la foi de l'auteur que n'aurait pas reniée la théologie de la libération, un christianisme exalté au plus près de ses racines : fraternité, solidarité, hospitalité, amour du prochain. Si bien, qu'on finit par les traiter de bolcheviks ici.

    C'est donc une revisitation de la passion du Christ qui de représentation traditionnelle théâtralisée qui a lieu tous les sept ans devient réalité. Nous sommes en 1922, à Lycovrissi, petit village grec en Anatolie sous dominance turque mais ce n'est pas cette domination qui est ici le seul fléau. Tous les dits péchés capitaux jusqu'au meurtre collectif, mais aussi et surtout la lâcheté, le mensonge et l'hypocrisie sont ici personnifiés par des habitants, pope en tête, du village et par l'agha turc qui adore les côtes de porc (que sa vieille servante roumie  ‒ grecque ‒ et bossue doit appeler "côtes de chameau"), un violent mais pas "méchant homme" pourvu qu'on ne l'oblige pas à quitter son divan, son raki et son chibouk qui doit être allumé par un jeune et joli turc à la peau douce. Mais parmi les habitants, il y a aussi ceux qui viennent d'être appelés à figurer lors de la prochaine représentation du drame mystique, les quatre principaux apôtres et le Christ lui-même pour lequel a été choisi le jeune berger Manolios, ancien novice d'un monastère. Une très jeune et belle veuve sera naturellement la Marie-Madeleine, elle qui obsède jour et nuit Panayotis, une grande brute et occasionnellement un de ses amants bien qu'il soit marié et qui lui a été désigné, très contre son gré, comme le Judas de l'année. Tout aurait sans doute suivi un cours à peu près tranquille si un autre village n'avait pas été brûlé et saccagé par les Turcs, obligeant les survivants à errer, cherchant refuge et hospitalité, guidé par une autre pope, le père Photis, jusqu'à Lycovrissi...

    « Les autorités voient en ces réfugiés des intrus, des gêneurs, alors que les acteurs de la Passion, et particulièrement le personnage qui assume le rôle du Christ, imprégné de l'esprit évangélique, se comportent charitablement. »

     

     

  • Fernando Pessoa -  Poésie d'Alberto Caeiro - Poèmes désassemblés

    Il ne suffit pas d'ouvrir la fenêtre
    pour voir les champs et la rivière.
    Il ne suffit pas de n'être pas aveugle
    pour voir les arbres et les fleurs.
    Il faut également n'avoir aucune philosophie.
    Avec la philosophie il n'y a pas d'arbres : il n'y a que des idées
    Il n'y a que chacun d'entre nous, telle une cave.
    Il n'y a qu'une fenêtre fermée, et tout l'univers à l'extérieur ;
    et le rêve de ce qu'on pourrait voir si la fenêtre s'ouvrait
    et qui n'est jamais ce qu'on voit quand la fenêtre s'ouvre.

     

     

  • Fernando Pessoa - Le Gardeur de Troupeaux d'Alberto Caeiro (extraits)

    I

     

    (...)
    Je n'ai ni ambitions ni désirs.
    Poète n'est pas une ambition que j'aie,
    c'est ma manière à moi d'être seul.

     


    IV

     

    L'orage ce soir s'est abattu,
    dévalant les pentes du ciel
    ainsi qu'une énorme avalanche
    (...)
    du ciel la pluie descendait
    au point de noircir les chemins...

     


    V

     

    (...)
    Mais si Dieu est les fleurs et les arbres
    et les monts et le soleil et le clair de lune,
    alors je crois en lui,
    alors je crois en lui à toute heure,
    et ma vie est toute oraison et toute messe
    et une communion par les yeux et par l'ouïe.

    Mais si Dieu est les fleurs et les arbres
    et les montagnes et le clair de lune et le soleil
    pourquoi est-ce que je l'appelle Dieu ?

     

     

    VI 

     


    Penser à Dieu c'est désobéir à Dieu 
    car Dieu a voulu que nous ne le connaissions pas,
    aussi à nous ne s'est-il pas montré....

     


    VII

     

    (...)
    Dans les villes, la vie est plus petite
    qu'ici dans ma maison à la crête de cette colline.
    Dans les villes les immeubles verrouillent la vue,
    cachent l'horizon, repoussent nos regards bien loin de tout le ciel, 
    nous rapetissent parce qu'ils nous ôtent ce que nos yeux peuvent nous donner

     

    VIII

     

    (...)
    il me fait voir comme les pierres sont jolies
    alors qu'on les tient dans la main
    et qu'on les regarde doucement.

    Il me dit beaucoup de mal de Dieu.
    Il dit que c'est un vieillard stupide et malade,
    toujours en train de cracher par terre
    et de dire des grossièretés.
    La Vierge Marie passe les veillées de l'éternité à tricoter des bas
    et le Saint Esprit se gratte du bec, 
    perché sur les fauteuils qu'il laisse empouacrés.

    (...)

    Il habite avec moi dans ma maison à mi-coteau.
    Il est l'Enfant Éternel, le Dieu qui nous faisait défaut.
    Il est l'humain qui est naturel.
    Il est le divin qui sourit et qui joue.

    (...)

    Et l'enfant à ce point humain qu'il en est dieu,
    c'est cette vie quotidienne de poète que je mène
    et c'est parce que toujours il m'accompagne que je suis
    toujours poète

    (...)

    Quand vient le soir nous jouons aux osselets
    sur la marche du seuil de la maison,
    graves, ainsi qu'il convient à un dieu et à un poète,
    et comme si chaque pierre
    était tout un univers
    et comme s'il y avait de ce fait un grand danger pour elle
    à la laisser choir sur le sol.

    Ensuite je lui conte des choses uniquement humaines
    et il sourit, parce que tout est incroyable.
    Il rit des rois et de ceux qui ne sont pas rois,
    il se désole d'entendre parler des guerres,
    et du négoce, et des navires
    qui ne laissent que fumée dans l'air des hautes mers
    parce qu'il sait que tout cela pèche contre cette vérité
    qu'a la fleur lorsqu'elle fleurit
    et qui accompagne la lumière du soleil
    lorsqu'elle diversifie les monts et les vallées
    et fait mal aux yeux à force de chaux sur les murs.

    (...)

    Il dort alors dans mon âme
    et parfois il s'éveille la nuit
    et il joue avec mes songes

     


    IX

     

    Je suis un gardeur de troupeaux.
    Le troupeaux ce sont mes pensées
    et mes pensées sont toutes des sensations.
    Je pense avec les yeux et avec les oreilles
    et avec les mains et avec les pieds
    et avec le nez et avec la bouche.

    Penser une fleur c'est la voir et la respirer
    et manger un fruit c'est en savoir le sens.

    C'est pourquoi lorsque par un jour de chaleur
    je me sens triste d'en jouir à ce point,
    et couche de tout mon long dans l'herbe,
    et ferme mes yeux brûlants,
    je sens tout mon corps couché dans la réalité,
    je sais la vérité et je suis heureux.

     

     

    X

     

    (...)
    « Tu n'as jamais ouï passer le vent.
    Le vent ne parle que du vent.
    Ce que tu lui as entendu dire était mensonge
    et le mensonge se trouve en toi. »

     

    XI 

     

    Cette dame a un piano
    qui est agréable mais qui n'est pas le cours des fleuves
    ni le murmure que font les arbres...

     

     

    XIII

     

    Léger, léger, très léger,
    un vent très léger passe
    et s'en va, toujours très léger ;
    je ne sais, moi, ce que je pense
    ni ne cherche à le savoir.

     


    XVII

     

    (...)

    Mes sœurs les plantes,
    les compagnes des sources, les saintes
    que nul ne prie...

     

    XX

     

    (...)
    Le Tage descend d'Espagne
    et le Tage se jette dans la mer au Portugal.
    Tout le monde sait ça.
    Mais bien peu savent quelle est la rivière de mon village
    et où elle va
    et d'où elle vient.
    Et par là même, parce qu'elle appartient à moins de monde,
    elle est plus libre et plus grande, la rivière de mon village (...)

     

    XXIV

     

    (...)
    L'essentiel c'est qu'on sache voir,
    qu'on sache voir sans se mettre à penser,
    qu'on sache voir lorsque l'on voit

     

    XLIX

     

    (...)
    sentir la vie couler en moi comme un fleuve en son lit,
    et au-dehors un grand silence ainsi qu'un dieu qui dort.



    Traduction : Armand Guibert

     

  • Samuel Martin-Boche - La ballade Ridgeway Street

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    Polder n°186, 2020

    parfait à lire pendant la canicule,

    immersion irlandaise authentique.

    C'était le premier recueil de Samuel Martin-Boche, dans lequel sont rassemblés des souvenirs de sa vie d'étudiant à Belfast. Brique rouge, brouillard, ivresses, rues mouillées, spleen, paix fragile et des échappées sauvages.

     

     

     

    Fallait-il un cuir tanné

    pour endurer l'eau quotidienne

    du ciel la buée des lacs tout autour

    le ressac que roulent les montagnes

    essuyer les mille intempéries

    de la langue avec les rigueurs de l'accent

    boire sec par temps de détresse ou

    de fête garder le cap sous l'adversité des vents

    jusqu'au retour chez soi sans chavirer tourner

    en rond

    pour vivre sur une île il faut le pied marin



    (...)



    En ville la nuit commençait par glisser sur

    les toits puis

    le long des cheminées se faufilant sous

    la paupière des vitrines encore animées

    pendue

    un instant aux murs de brique un sang noir

    versé

    au passage des tessons et des barbelés

    pour avertissement

    des pans entiers retenus aux grilles des parcs

    puis

    qui déborde l'asphalte et les caniveaux telle

    que nappant les avenues obliques

    son règne comme un un linge en travers de

    l'arrière-cour

    des pubs ou au fond d'impasses sans voix enfin

    goutte

    à goutte à l'intérieur du cœur

    la nuit qui fond sur nous jusqu'où

    dévalera-t-elle ?

     

    (...)



    Au printemps bruyère aubépines et genêts

    sur la lande brune

    entonnent un hymne ancien

    derrière la voix du vent le long

    des murets de pierre sèche éboulés

    leurs paroles t'échappent

    elles s'éteignent sous les mousses

    ou dans les tourbières fragiles



    (...)



    Comment savoir si c'était la guerre

    ou la paix

    dont les slogans sur les façades

    en lettres capitales

    alternativement menaçaient

    les piétons à bout

    portant

    le temps de descendre la rue pas un mur peint

    qui ne t'ai couché en joue



    (...)



    Tresser des paniers en osier filer la laine

    et le temps à l'écart des villes

    en prévision de l'hiver transparent

    danser sur les falaises vivre de pêche et

    d'impossibles questions

    l'été parcourir l'étrangeté des champs

    féconds de pierres seules

    par suite des murs qu'on élevés

    contre le mugissement ininterrompu

    sur la lande chauve

     

     

  • Catherine Andrieu - À l'écoute des bêtes

     

    De très familières résonances dans ce livre de Catherine Andrieu que j'ai beaucoup apprécié, comme si nos mondes intérieurs puisaient à la même source, une mystique très ancrée, très animiste ou en tout cas à cet amour commun pour celles qu'on appelle "les bêtes" mais qu'on pourrait plus justement appeler les "sachantes". Nous avons tant à apprendre d'elles à propos de nous-mêmes. La poésie magnifie avec ses splendides fulgurances ce livre composé en deux parties : prose où Catherine Andrieu partage cette expérience d'amour incommensurable (on pourrait dire "essai philosophique" mais ce serait très réducteur car cela touche à l'essence même du vivant et non juste de simples idées), suivi de poèmes en écho. L'ensemble est nommé "Quand la terre respire" comme un deuxième titre qui se rajoute au premier "à l'écoute des bêtes quand la terre respire".

     

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    Sémaph(o)re, mai 2026

     

     

     

    L'humain est la cicatrice du monde.
    Il garde la mémoire de la séparation.

     

    (...)

    Le feu de la connaissance ne m'éblouit plus.
    Je cherche la braise qui couve sous la cendre : celle du lien, de la lenteur. Je me tiens dans l'entre-deux, là où la parole hésite à naître, là où la pensée cesse d'expliquer pour commencer à respirer. C'est là que j'entends le chant ancien, celui que les rivières se murmurent depuis le commencement.


    (...)
    Alors, écrire n'est plus inventer.
    C'est se souvenir.

     

    (...)
    La vérité s’effrite, la résonance demeure.
    Elle est ce tremblement qui relie le visible à l'invisible, le mot au vent, la chair à la lumière.

     

    (...)

    L'art ne cherche pas l'exactitude, il cherche l'intensité.

     

    (...)

    Aimer, ici, ce n'est pas fusionner, ce n'est pas posséder, ce n'est même pas comprendre : c'est s'incliner. Mon chat là, contre moi, n'est pas une figure, il n'est pas une idée. Il est, pleinement, irréductiblement. Il respire, il dort, il vit, et cela suffit à m'enseigner.

     

    (...)

    Les animaux sont les premiers à savoir quand quelque chose ne tient plus.
    Ils n'analysent pas.
    Ils ressentent.

     

    (...)

    Les plus petits, eux, s'effacent sans trace.
    Ils tenaient l'équilibre sans bruit.
    Ils pollinisaient, décomposaient, reliaient.
    Leur absence ne s'annonce pas par une catastrophe visible mais pas un glissement.

     

    (...) présences vulnérables, engagées malgré elles dans nos choix cumulés.

    Il ne s'agit pas de les sauver comme un réparerait un objet.
    Il s'agit de rendre au monde une respiration habitable.

     

    (...)

    Car les animaux n'ont pas besoin de notre pitié.
    Ils ont besoin de notre retenue.
    De notre capacité à ne pas saturer chaque espace.
    À laisser des marges, des silences, des zones de continuité.

     

    (...)

    Les philosophes ont longtemps nié la sensibilité des animaux, puis ils l'ont admise à reculons, dans le cadre d'un discours utilitariste ou compassionnel. Mais l'expérience me dit autre chose : elle me dit que Lune sait. Elle sait sans les mots. Elle sait comme savent les pierres, les arbres, le vent. Mais avec une attention, un soin, une acuité qui relève de l'amour. Oui, de l'amour – non pas tel que nous le romantisons, mais tel qu'il se vit, dans le partage quotidien d'un même souffle.

     

    (...)

    Je comprenais alors ce que l'on tait, ce que l'on esquive : la mort d'un animal ouvre en nous un abîme où l'enfance, l'amour, le deuil, la solitude se mêlent. Ce n'est pas un petit chagrin, ce n'est pas un caprice attendri. C'est un séisme.

     

    (...)

    Tu étais le cœur vivant de ma solitude, la flamme posée là pour que je n'aie pas froid.

     

    (...)

    C'est qu'il y a des êtres donc l'existence tient sans le souffle que fait le silence quand il s'ouvre.

     

    (...)

    Et moi, je suis restée là, en prise à la beauté, moitié vivante de souvenir, dans cet entre-deux où l'on sait que tout est vrai, même ce que l'on invente.

     

    (...)

    Depuis toujours une autre voix m'appelait. Elle venait du large. Du vent qui gifle les vitres. De la pluie qui tambourine au port. Elle venait du sable mouillé, du cri du goéland, du chat blotti contre moi quand tout s'effondrait. Elle n'avait pas de nom. Mais je savais qu'elle était Dieu.
    Pas un Dieu assis sur les hauteurs, distant et sévère. Un Dieu fluide, vivant, mouvant. Un Dieu qui respirait avec moi, à travers moi, dans tout ce que je touchais. Il n'était pas à chercher mais à reconnaître. Il était l'eau, le feu dans le poêle. Le froid du métal. Il était le regard des bêtes, la vibration des choses inertes. Ce n'était pas une croyance. C'était une évidence sensorielle. Une fidélité souterraine.

     

    (...)

    Je vis avec les chats. Ils dorment contre mon flanc comme des morceaux de Dieu. Ils ne croient pas. Ils savent. Leur silence est une prière plus ancienne que toutes les prières. J'ai appris d'eux le calme, la confiance, l'immobilité pleine. Quand je les regarde, je retrouve en moi la même lumière que celle qui danse sur l'eau. 

     

    (...)

    Je n'ai pas de religion. Mais j'ai une foi. Une foi charnelle, tremblante, pleine de cicatrices. Une foi qui doute, qui se cabre, qui s'effondre parfois. Mais qui revient. Comme la mer. Comme la lumière du matin.

     

    I

    (...)

    Là, sur l'épaule du désert
    la lumière cogne
    jusqu'à faire pleurer les pierres
    le silence y est rouge
    et le rouge, 
    une prière à genoux.

     

    II

    (...)

    Des enfants aux paumes ouvertes
    rattrapent des soleils tombés
    des toits de l'aube,
    leurs rires volent plus haut que les vautours.
    Une femme aux yeux de pollen
    trace des signes dans l'air
    avec la pulpe des doigts :
    elle écrit le nom d'un pays 
    qui n'existe que quand on le rêve.

     

    III

    (...)

    La lumière s'est fendue dans ma gorge
    comme un os.

     

    (...)

    IV

    Je suis née d'un pelage.
    Pas d'un ventre, non.
    D'un pelage ruisselant de lumière et de pluie.
    Il faisait nuit dans les branches.
    Le ciel n'était qu'un souffle noir entre les bois.
    Et c'est là, sous la langue d'une louve de feu, que
    j'ai ouvert les yeux.

     

    J'ai vu la terre.
    J'ai vu la terre vivante, sans nom, sans route, sans clôture.
    (...)
    Et j'ai su que ce n'était pas un monde.
    C'était un corps.

     

    (...)
    Je ne suis pas un être humain.
    Je suis une terre debout.

    (...)

    Ils viennent.
    Ils avancent,
    ces corps que la mémoire humaine a désertés,
    ces âmes couvertes de fourrures et de poussière,
    ces muscles taillés dans l'orage.

     

    VIII

    La nuit frotte ses écailles contre mes flancs.

    Je suis ronce et feu roux,
    je suis faille,
    cicatrisée d'étoiles.

     

    XIII

    (...)

    Ils sont là,
    sous la buée,
    sous la cendre,
    sous le chant sourd de l'écorce.

    Ils rient sans lèvres.
    Ils pleurent sans yeux.

    Ils passent en moi
    comme passent les comètes
    dans les songes des montagnes.


    Je tends l'oreille :
    ce n'est pas un son
    c'est une fracture.

    Ce n'est pas un cri
    c'est une mue

     

     

  • Laurent Gaudé - Le soleil des Scorta

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    J'ai Lu, Actes Sud, 2004

     

     

    Ni l'air brûlant qu'il respirait. Ni les rocailles pointues sur lesquelles ses sabots s'abîmaient. Il avançait. Et son cavalier semblait une ombre condamnée à un châtiment antique.

     

    (...)

     

    " C'est de l'or, disait l'oncle, ceux qui disent que nous sommes pauvres n'ont jamais mangé un bout de pain baigné de l'huile de chez nous. C'est comme de croquer dans les collines d'ici. Ça sent la pierre et le soleil. Elle scintille. Elle est belle, épaisse, onctueuse. L'huile d'olive, c'est le sang de notre terre. Et ceux qui nous traitent de culs-terreux n'ont qu'à regarder le sang qui coule en nous. Il est doux et généreux. Parce que c'est ce que nous sommes : des culs-terreux au sang pur. De pauvres bougres à la face ravinée par le soleil, aux mains calleuses, mais au regard droit. Regarde la sécheresse de cette terre tout autour de nous, et savoure la richesse de cette huile. Entre les deux, il y a le travail des hommes. Et elle sent cela aussi, notre huile. La sueur de notre peuple. Les mains calleuses de nos femmes qui ont fait la cueillette. Oui. Et c'est noble. C'est pour cela qu'elle est bonne. Nous sommes peut-être des miséreux et des ignares, mais pour avoir fait de l'huile avec des caillasses, pour avoir fait tant avec si peu, nous serons sauvés.

     

    (...)

     

    Le goût de la liqueur avait changé, lui semblait-il. Ce n'était pas la pierre qu'on avait pressée, ce devait être plutôt des éclats de soleil. Le solleone, le "soleil lion", l'astre tyran des mois d'été. La liqueur sentait la sueur qui perle sur le dos des hommes lorsqu'ils travaillent aux champs. Elle sentait la terre qui s'ouvre et se craquelle en suppliant pour un peu d'eau. Le solleone et sa puissance de souverain inflexible, c'est cela qu'Elia avait en bouche.