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André Laude - Un temps à s'ouvrir les veines

 

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Les éditeurs français réunis, 1979

 

 

*

 

dans un pays troué

j'écris mes famines

 

 

(...)

j'ai vu l'homme couché dans son manteau de nuit

j'ai vu la femme humiliée

et l'enfant assis sur un tas d'ordures d'excréments

j'ai vu flamber l'orient

craquer les méridiens et tituber les aubes

j'ai vu l'amante déchirer douloureusement sa robe

j'ai vu le père se taire auprès des cendres du foyer

j'ai vu l'amour bafoué l'espoir insulté l'avenir mis aux fers

je n'ai jamais renoncé à la lumière

au Feu sur la terre.

 

 

(...)

Un sommeil de plomb m'enlève chaque soir à la sordide misère des chambres malingres

j'abandonne ma vieille peau. Je transhume vers quelques étoile de flamme et de mystère

jusqu'à ce que l'aube me rende au noir verdict des fers

 

 

(...)

Amour

un oiseau brûle dans le bocage des voix

Amour

un drap se froisse dans les veines des amants

 

(...)

j'ai croisé la folie

une fleur sur les lèvres

j'ai mesuré ma rage et ma tendresse

dans la paille noire des étables

 

 

(...)

je n'ai pas confiance dans les mots

Valets payés par l'ennemi

 

qui se cache dans les lignes du papier peint

dans l'angle de la chambre sordide et muette

 

je vis les ongles enfoncés dans les yeux du temps

avec la difficile respiration des neurasthéniques

 

 

(...)

je suis dans le paysage ignoble

de l'absolu désespoir

je suis le voyageur rejeté de miroir en miroir

 

et qui hurle parce qu'il ne s'y retrouve pas

et que l'horreur gonfle ses paupières

et qu'il a tellement faim de lumière

qu'il mangerait crus les petits enfants aux yeux de craie blanche

 

 

(...)

La terrible loi des seigneurs m'a brisé

j'habite maintenant l'hiver

je me couvre d'épluchures et de mots

je m'enfièvre comme d'obscurs animaux

j'ai peur

(...)

je suis un canyon éventré par les roues des convois militaires

je suis une rose rouge sous la terreur fasciste

je suis un poème en abîme

(...)

je suis une poussière d'étoile un sanglot de fée

une espèce de mouton à cinq pattes

je suis le fou qui se tait

avec une violence de chaux vive

(...)

Depuis quarante et quelques années

je déchire la ténèbre des chairs

je fraie ma route Je suffoque

Une fièvre bestiale me force

Ongles et dents j'avance, nocturne

avec un songe de plages neuves

avec une faim de continents

Je ne suis pas encore au monde

quand j'ouvre la bouche là où je suis

je mange de l'ordure et du sang

de la poussière et du cri

du Christ mort, de la centre d'Occident.

 

 

(...)

Mon mal est profond

en vain je m'habille de mots

En vain j'invente des empires turbulents

avec des paroles bariolées comme des toucans

En vain je fuis jusqu'aux lisières de la ville

jusqu'aux chantiers sombres où les pelleteuses sous la lune de novembre

ressemblent à d'étranges populations déplacées

(...)

Je casse mes ongles contre les murs des geôles où l'on torture nos songes de feu

je n'ai jamais cessé de renier mon nom

pour demeurer libre, capable d'envol, puissant

et armé d'une douceur inviolable qui émeut les vagues de l'océan

 

Mon mal est profond

ma voix rauque s'enfonce dans les déserts à l'air raréfié

Je dors sur un lit de couteaux de boucher

je suis l'enfant d'une époque troublée

et moi aussi

(...)

le langage change sans cesse de maître

la réalité éclate en lambeaux d'ombre et de brouillard

 

 

 

(...)

Des taches de sang sur la lune

l'enfant enferme les morts du soir

dans des petites boîtes d'allumettes

puis il chasse les poussières des malédictions noires

et s'ouvre les veines avec l'éclat de verre

de la chanson d'un ruisseau

 

 

(...)

Un cheval hurle : « Je descends – Arrêtez la planète ! »

 

 

(...)

d'un brin d'herbe j'écoute

la cantate éblouie

 

 

(...)

La nuit la ville la solitude

Il pleur des pierres précieuses

les vitrines ont des lueurs de guillotine

les assassins tranquillement assassinent

 

 

(...)

j'ai et je n'ai pas

j'ai l'ongle la dent dure le froid

j'ai le cri entre les épaules

la faucille du vent sous les paupières

 

j'ai le tigre et l'épine et le pétrole

de l'angoisse dans les poumons

j'ai la terre battue où dormir un sommeil de plomb

j'ai l'étrange figure du pendu au son de la carmagnole

 

 

 

TEMPS D'ABSENCE

 

 

Nous sommes d'une nuit indéchiffrable

nous sommes d'une quête sans fin

(...)

Nous sommes d'un futur qui n'a aucune chance

(...)

Nous sommes préface d'absence Poignante odeur

de pourriture

 

 

(...)

 

Je n'habite pas J'erre

Je ne fonde pas Je m'efface

Je ne règne pas Je laisse place

aux furieux scribes du Grand Mystère

 

Je ne bâtis pas Je creuse

des tunnels de frayeur

Je ne me nomme pas J'appartiens

à des peuples d'ombres

 

Je dure Je suis fragile

J'ouvre la bouche et je rêve

Je me tais et me confonds

au silence des pierres levées

 

 

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Un livre difficile à trouver maintenant publié en 1979, André Laude, né en 36, un écorché de la vie, écrivain, poète, journaliste, militant, mort dans la misère, l'oubli et la crasse en 1995, étoile de tous les éclopés poétiques, ami d'un vieil ami poète disparu lui aussi, on a dit de lui qu'il était le "soleil noir de la poésie".

 

 

Commentaires

  • Tout Laude est à lire !!!

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