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  • Gérard de Nerval

     

    Homme, libre penseur ! te crois-tu seul pensant

    Dans ce monde où la vie éclate en toute chose ?

    Des forces que tu tiens ta liberté dispose,

    Mais de tous tes conseils l'univers est absent.



    Respecte dans la bête un esprit agissant :

    Chaque fleur est une âme à la Nature éclose ;

    Un mystère d'amour dans le métal repose ;

    « Tout est sensible ! » Et tout sur ton être est puissant.



    Crains, dans le mur aveugle, un regard qui t'épie :

    À la matière même un verbe est attaché...

    Ne le fais pas servir à quelque usage impie !



    Souvent dans l'être obscur habite un Dieu caché ;

    Et comme un œil naissant couvert par ses paupières,

    Un pur esprit s'accroît sous l'écorce des pierres !


     

    Vers dorés in Les chimères

     

     

     

     

  • Magdalena Jetelová

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    Avancer dans le brouillard

    sans trop comprendre

    ce qui est là

    ce qui n'y est pas

    des amas 

    des constructions

    des vestiges

    et cet étouffement

    qui nous déchire

    perdu.es

    nous sommes

    égaré.es

    nous sommes

    au carrefour du néant

    où sifflent les douleurs

     

     

     

     

  • Gaston Miron (1928-1996) - L'homme rapaillé

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    Première édition parue en 1970

    aux Presses de l'Université de Montréal

    Gallimard éd., 1999

     

     

     

    CHANSON



    Cortège des semaines

    les voix qui chantent faux

    le jargon de nos peines

    les amours mécanos

    (...)





    PETITE SUITE EN LEST



    Jadis

    enfant

    mon poing révolté

    a bondi dans l'espace

    il a sifflé dans les arc-en-ciel



    aérolithe

    l'ai retrouvé ce matin

    ne sais plus dans quelle plaine

    (...)





    CE MONDE SANS ISSUE



    Pleure un peu, pleure ta tête, ta tête de vie

    dans le feu des épées de vent dans tes cheveux

    parmi les éclats sourds de béton sur tes parois

    (...)

    que je meure ici au cœur de la cible

    au cœur des hommes et des horaires

    car il n'y a plus un seul endroit

    de la chair de solitude qui ne soit meurtri

    même les mots que j'invente

    ont leur petite aigrette de chair bleuie

    (...)



     

    DÉCLARATION



    (...)

    je n'ai pas eu de chance dans la baraque de ma vie

    je n'ai connu que de faux aveux de biais le pire

    je veux abdiquer jusqu'à la corde usée de l'âme

    je veux perdre la mémoire à fond d'écrou

    (...)





    LA ROUTE QUE NOUS SUIVONS



    (...)

    au nord du monde nous pensions être à l'abri

    loin des carnages de peuples

    de ces malheurs de partout qui font la chronique

    de ces choses ailleurs qui n'arrivent qu'aux autres

    (...)

    nous ne serons plus jamais des hommes

    si nos yeux se vident de leur mémoire

    (...)

    venez tous ceux qui oscillent à l'ancre des soirs

    levons nos visages de terre cuite et nos mains

    de cuir repoussé burinés d'histoire et de travaux



    nous avançons nous avançons le front comme un delta

    (...)

    et à force d'avoir pris en haine toutes les servitudes

    nous serons devenus des bêtes féroces de l'espoir





    PLUS BELLE QUE LES LARMES



    Jeune fille plus belle que les larmes

    qui ont coulé plus qu'averses d'avril

    beaux yeux aux ondes de martin-pêcheur

    où passaient les longs-courriers de mes désirs

    mémoire, ô colombe dans l'espace du cœur

    mes mains sont au fuseau des songes éteints

    je me souviens de sa hanche de navire

    je me souviens de ses épis de frissons

    et sur mes fêtes et mes désastres

    je te salue toi la plus belle

    et je chante





    LA MARCHE À L'AMOUR



    Tu as les yeux pers des champs de rosées

    tu as des yeux d'aventures et d'années-lumière

    la douceur du fond des brises au mois de mai

    (...)

    tu viendras tout ensoleillée d'existence

    la bouche envahie par la fraîcheur des herbes

    le corps mûri par les jardins oubliés

    où tes seins sont devenus des envoûtements

    tu te lèves, tu es l'aube dans mes bras

    où tu changes comme les saisons

    je te prendrai marcheur d'un pays d'haleine

    à bout de misères et à bout de démesures

    (...)

    et contre tout ce qui me rend absent et douloureux

    par le mince regard qui me reste au fond du froid

    j'affirme ô mon amour que tu existes

    je corrige notre vie

    (...)

    nous n'irons plus mourir de langueur

    à des milles de distance dans nos rêves bourrasques

    des filets de sang dans la soif craquelée de nos lèvres

    les épaules baignées de vol de mouettes

    non

    j'irai te chercher nous vivrons sur la terre

    la détresse n'est pas incurable qui fait de moi

    une épave de dérision, un ballon d'indécence

    un pitre aux larmes d'étincelles et de lésions

    profondes

    frappe l'air et le feu de mes soifs

    coule-moi dans tes mains de ciel de soie

    la tête la première pour ne plus revenir

    si ce n'est pour remonter debout à ton flanc

    nouveau venu de l'amour du monde

    constelle-moi de ton corps de voie lactée

    même si j'ai fait de ma vie dans un plongeon

    une sorte de marais, une espèce de rage noire

    (...)

    toi tu as la tête d'abîme douce n'est-ce-pas

    la nuit de saule dans tes cheveux

    un visage enneigé de hasards et de fruits

    un regard entretenu de sources cachées

    et mille chants d'insectes dans tes veines

    et mille pluie de pétales dans tes caresses

    (...)

    puis les années m'emportent sens dessus dessous

    je m'en vais en délabre au bout de mon rouleau

    (...)

    je marche à toi, je titube à toi, je meurs de toi

    lentement je m'affale de tout mon long dans l'âme

    je marche à toi, je titube à toi, je bois

    à la gourde vide du sens de la vie





    LE DAMNED CANUCK



    Nous sommes nombreux silencieux raboteux rabotés

    dans les brouillards de chagrins crus

    à la peine à piquer du nez dans la souche des misères

    (...)

    ô nous pris de gel et d'extrême lassitude

    (...)

    au monde la poignée de porte arrachée





    SÉQUENCES



    (...)

    je traverse des jours de miettes de pain

    la nuit couleur de vin dans les caves

    je traverse le cercle de l'ennui perroquet

    dans la ville il faut les yeux des chiens malades

    (...)

    Les bulles du délire les couleurs débraillées

    le mutisme des bêtes dans les nœuds du bois

    du chiendent d'histoire depuis deux siècles

    et me voici

    sortant des craques des fentes des soupiraux

    (...)

    j'ai mal à la mémoire car je n'ai pas de mémoire

    dans la pâleur de vivre et la moire des neiges

    je radote à l'envers je chambranle dans les portes

    je fais peur avec ma voix les moignons de ma voix

    (...)





    HÉRITAGE DE LA TRISTESSE



    (...)

    il attend, prostré, il ne sait plus quelle rédemption

    parmi les paysages qui marchent en son immobilité

    parmi ses haillons de silence aux iris de mourant

    il a toujours ce sourire échoué du pauvre avenir avili

    il est toujours à sabrer avec les pagaies de l'ombre

    l'horizon devant lui recule en avalanches de promesses



    démuni, il ne connaît qu'un espoir de terrain vague

    qu'un froid de jonc parlant avec le froid de ses os

    le malaise de la rouille, l'à-vif, les nerfs, le nu

    dans son large dos pâle les coups de couteaux cuits

    il vous regarde, exploité, du fond des carrières

    (...)

    n'en pouvant plus y perd à jamais la mémoire d'homme

    (...)





    LA BRAISE ET L'HUMUS



    (...)

    je suis malheureux plein ma carrure, je saccage

    la rage que je suis, l'amertume que je suis

    avec ce bœuf de douleurs qui souffle dans mes côtes

    (...)



    MONOLOGUES DE L’ALIÉNATION DÉLIRANTE



    (...)

    salut à la saumure d'homme



    à partir de la blanche agonie de père en fils

    à la consigne de la chair et des âmes

    à tous je me lie

    jusqu'à l'état de détritus s'il le faut

    dans la résistance

    à l'amère décomposition viscérale et ethnique

    de la mort des peuples drainés

    où la mort n'est n'est même plus la mort de quelqu'un





    LES ANNÉES DE DÉRÉLICTION

    recours didactique



    (...)

    je vais parmi des avalanches de fantômes

    je suis mon hors-de-moi et mon envers

    nous sommes cernés par les hululements proches

    des déraisons, des maléfices et des homicides



    je vais, quelques-uns sont toujours réels

    lucides comme la grande aile brûlante de l'horizon

    faisant sonner leur amour tocsin dans le malheur

    une souffrance concrète, une interrogation totale





    L'AMOUR ET LE MILITANT



    Chaque jour je m'enfonce dans ton corps

    et le soleil vient bruire dans mes veines

    mes bras enlacent ta nudité sans rivages

    où je déferle pareil à l'espace sans bords

    (...)

    amour, sauvage amour de mon sang dans l'ombre

    mouvant visage du vent dans les broussailles

    femme, il me faut t'aimer femme de mon âge

    comme le temps précieux et blond du sablier





    ALIÉNATION DÉLIRANTE

    recours didactique



    (...) alors tout finit par chambranler autour de toi puis c'est la grande rasade la grande débarque la grande galope la grande toupie la grande tombée dans les pâmes de l’irrationnel tu marches tu vires (...)

    (...) et tu vois l'Homme et tu vois la Personne Humaine et tu vois ses Attributs universels et tu vois la Culture indépendamment des accidents ethniques géographiques ou religieux (...)





    NOTES SUR LE NON-POÈME ET LE POÈME



    (...) Et c'est ainsi depuis des générations que me désintègre en ombelles soufflées dans la vacuité de mon esprit, tandis qu'un soleil blanc de neige vient tournoyer dans mes yeux de blanche nuit.



     

    APRÈS ET PLUS TARD



    (...)

    toute la pluie se rassemble sur mes épaules

    la tristesse du monde luit lasse et très basse

    mais toi passion des hautes flammes dans mes genoux

    tu me ravages comme les tourmentes des forêts rageuses

    et parfois je me traîne et parfois je rafale...

    (...)





    L'OMBRE DE L'OMBRE



    (...)

    la mort la mort acétylène en fanaux de nuit

    un matin d'obus lilas

    une fraîcheur d'éclair et de truite mouchetée

    la mort au cri de girouette dans la gorge

    la mort elle ne pèse que l'ombre de l'ombre





    FRAGMENT DE LA VALLÉE



    (...)

    diamantaire clarté

    les échos comme des oiseaux cachés



    sur tes pentes hirsutes

    la courbure séculaire des hommes

    contre la face empierrée des printemps montagneux



    je me défais à leur encontre

    de la longue lente prostration des pères

    (...)



     

    LE VIEIL OSSIAN



    (...)

    il fait nuit dans la neige même

    les maisons voyagent chacune pour soi