Pete Monaghan



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Homme, libre penseur ! te crois-tu seul pensant
Dans ce monde où la vie éclate en toute chose ?
Des forces que tu tiens ta liberté dispose,
Mais de tous tes conseils l'univers est absent.
Respecte dans la bête un esprit agissant :
Chaque fleur est une âme à la Nature éclose ;
Un mystère d'amour dans le métal repose ;
« Tout est sensible ! » Et tout sur ton être est puissant.
Crains, dans le mur aveugle, un regard qui t'épie :
À la matière même un verbe est attaché...
Ne le fais pas servir à quelque usage impie !
Souvent dans l'être obscur habite un Dieu caché ;
Et comme un œil naissant couvert par ses paupières,
Un pur esprit s'accroît sous l'écorce des pierres !
Vers dorés in Les chimères
planté à l'automne 2024
après les deux bocaux en lactofermentation et pas mal de dégustation directe,
raisins blancs d'une vieille vigne, juteux et sucré,
le reste pour les oiseaux qui s'en donnent à cœur joie

Avancer dans le brouillard
sans trop comprendre
ce qui est là
ce qui n'y est pas
des amas
des constructions
des vestiges
et cet étouffement
qui nous déchire
perdu.es
nous sommes
égaré.es
nous sommes
au carrefour du néant
où sifflent les douleurs


Première édition parue en 1970
aux Presses de l'Université de Montréal
Gallimard éd., 1999
CHANSON
Cortège des semaines
les voix qui chantent faux
le jargon de nos peines
les amours mécanos
(...)
PETITE SUITE EN LEST
Jadis
enfant
mon poing révolté
a bondi dans l'espace
il a sifflé dans les arc-en-ciel
aérolithe
l'ai retrouvé ce matin
ne sais plus dans quelle plaine
(...)
CE MONDE SANS ISSUE
Pleure un peu, pleure ta tête, ta tête de vie
dans le feu des épées de vent dans tes cheveux
parmi les éclats sourds de béton sur tes parois
(...)
que je meure ici au cœur de la cible
au cœur des hommes et des horaires
car il n'y a plus un seul endroit
de la chair de solitude qui ne soit meurtri
même les mots que j'invente
ont leur petite aigrette de chair bleuie
(...)
DÉCLARATION
(...)
je n'ai pas eu de chance dans la baraque de ma vie
je n'ai connu que de faux aveux de biais le pire
je veux abdiquer jusqu'à la corde usée de l'âme
je veux perdre la mémoire à fond d'écrou
(...)
LA ROUTE QUE NOUS SUIVONS
(...)
au nord du monde nous pensions être à l'abri
loin des carnages de peuples
de ces malheurs de partout qui font la chronique
de ces choses ailleurs qui n'arrivent qu'aux autres
(...)
nous ne serons plus jamais des hommes
si nos yeux se vident de leur mémoire
(...)
venez tous ceux qui oscillent à l'ancre des soirs
levons nos visages de terre cuite et nos mains
de cuir repoussé burinés d'histoire et de travaux
nous avançons nous avançons le front comme un delta
(...)
et à force d'avoir pris en haine toutes les servitudes
nous serons devenus des bêtes féroces de l'espoir
PLUS BELLE QUE LES LARMES
Jeune fille plus belle que les larmes
qui ont coulé plus qu'averses d'avril
beaux yeux aux ondes de martin-pêcheur
où passaient les longs-courriers de mes désirs
mémoire, ô colombe dans l'espace du cœur
mes mains sont au fuseau des songes éteints
je me souviens de sa hanche de navire
je me souviens de ses épis de frissons
et sur mes fêtes et mes désastres
je te salue toi la plus belle
et je chante
LA MARCHE À L'AMOUR
Tu as les yeux pers des champs de rosées
tu as des yeux d'aventures et d'années-lumière
la douceur du fond des brises au mois de mai
(...)
tu viendras tout ensoleillée d'existence
la bouche envahie par la fraîcheur des herbes
le corps mûri par les jardins oubliés
où tes seins sont devenus des envoûtements
tu te lèves, tu es l'aube dans mes bras
où tu changes comme les saisons
je te prendrai marcheur d'un pays d'haleine
à bout de misères et à bout de démesures
(...)
et contre tout ce qui me rend absent et douloureux
par le mince regard qui me reste au fond du froid
j'affirme ô mon amour que tu existes
je corrige notre vie
(...)
nous n'irons plus mourir de langueur
à des milles de distance dans nos rêves bourrasques
des filets de sang dans la soif craquelée de nos lèvres
les épaules baignées de vol de mouettes
non
j'irai te chercher nous vivrons sur la terre
la détresse n'est pas incurable qui fait de moi
une épave de dérision, un ballon d'indécence
un pitre aux larmes d'étincelles et de lésions
profondes
frappe l'air et le feu de mes soifs
coule-moi dans tes mains de ciel de soie
la tête la première pour ne plus revenir
si ce n'est pour remonter debout à ton flanc
nouveau venu de l'amour du monde
constelle-moi de ton corps de voie lactée
même si j'ai fait de ma vie dans un plongeon
une sorte de marais, une espèce de rage noire
(...)
toi tu as la tête d'abîme douce n'est-ce-pas
la nuit de saule dans tes cheveux
un visage enneigé de hasards et de fruits
un regard entretenu de sources cachées
et mille chants d'insectes dans tes veines
et mille pluie de pétales dans tes caresses
(...)
puis les années m'emportent sens dessus dessous
je m'en vais en délabre au bout de mon rouleau
(...)
je marche à toi, je titube à toi, je meurs de toi
lentement je m'affale de tout mon long dans l'âme
je marche à toi, je titube à toi, je bois
à la gourde vide du sens de la vie
LE DAMNED CANUCK
Nous sommes nombreux silencieux raboteux rabotés
dans les brouillards de chagrins crus
à la peine à piquer du nez dans la souche des misères
(...)
ô nous pris de gel et d'extrême lassitude
(...)
au monde la poignée de porte arrachée
SÉQUENCES
(...)
je traverse des jours de miettes de pain
la nuit couleur de vin dans les caves
je traverse le cercle de l'ennui perroquet
dans la ville il faut les yeux des chiens malades
(...)
Les bulles du délire les couleurs débraillées
le mutisme des bêtes dans les nœuds du bois
du chiendent d'histoire depuis deux siècles
et me voici
sortant des craques des fentes des soupiraux
(...)
j'ai mal à la mémoire car je n'ai pas de mémoire
dans la pâleur de vivre et la moire des neiges
je radote à l'envers je chambranle dans les portes
je fais peur avec ma voix les moignons de ma voix
(...)
HÉRITAGE DE LA TRISTESSE
(...)
il attend, prostré, il ne sait plus quelle rédemption
parmi les paysages qui marchent en son immobilité
parmi ses haillons de silence aux iris de mourant
il a toujours ce sourire échoué du pauvre avenir avili
il est toujours à sabrer avec les pagaies de l'ombre
l'horizon devant lui recule en avalanches de promesses
démuni, il ne connaît qu'un espoir de terrain vague
qu'un froid de jonc parlant avec le froid de ses os
le malaise de la rouille, l'à-vif, les nerfs, le nu
dans son large dos pâle les coups de couteaux cuits
il vous regarde, exploité, du fond des carrières
(...)
n'en pouvant plus y perd à jamais la mémoire d'homme
(...)
LA BRAISE ET L'HUMUS
(...)
je suis malheureux plein ma carrure, je saccage
la rage que je suis, l'amertume que je suis
avec ce bœuf de douleurs qui souffle dans mes côtes
(...)
MONOLOGUES DE L’ALIÉNATION DÉLIRANTE
(...)
salut à la saumure d'homme
à partir de la blanche agonie de père en fils
à la consigne de la chair et des âmes
à tous je me lie
jusqu'à l'état de détritus s'il le faut
dans la résistance
à l'amère décomposition viscérale et ethnique
de la mort des peuples drainés
où la mort n'est n'est même plus la mort de quelqu'un
LES ANNÉES DE DÉRÉLICTION
recours didactique
(...)
je vais parmi des avalanches de fantômes
je suis mon hors-de-moi et mon envers
nous sommes cernés par les hululements proches
des déraisons, des maléfices et des homicides
je vais, quelques-uns sont toujours réels
lucides comme la grande aile brûlante de l'horizon
faisant sonner leur amour tocsin dans le malheur
une souffrance concrète, une interrogation totale
L'AMOUR ET LE MILITANT
Chaque jour je m'enfonce dans ton corps
et le soleil vient bruire dans mes veines
mes bras enlacent ta nudité sans rivages
où je déferle pareil à l'espace sans bords
(...)
amour, sauvage amour de mon sang dans l'ombre
mouvant visage du vent dans les broussailles
femme, il me faut t'aimer femme de mon âge
comme le temps précieux et blond du sablier
ALIÉNATION DÉLIRANTE
recours didactique
(...) alors tout finit par chambranler autour de toi puis c'est la grande rasade la grande débarque la grande galope la grande toupie la grande tombée dans les pâmes de l’irrationnel tu marches tu vires (...)
(...) et tu vois l'Homme et tu vois la Personne Humaine et tu vois ses Attributs universels et tu vois la Culture indépendamment des accidents ethniques géographiques ou religieux (...)
NOTES SUR LE NON-POÈME ET LE POÈME
(...) Et c'est ainsi depuis des générations que me désintègre en ombelles soufflées dans la vacuité de mon esprit, tandis qu'un soleil blanc de neige vient tournoyer dans mes yeux de blanche nuit.
APRÈS ET PLUS TARD
(...)
toute la pluie se rassemble sur mes épaules
la tristesse du monde luit lasse et très basse
mais toi passion des hautes flammes dans mes genoux
tu me ravages comme les tourmentes des forêts rageuses
et parfois je me traîne et parfois je rafale...
(...)
L'OMBRE DE L'OMBRE
(...)
la mort la mort acétylène en fanaux de nuit
un matin d'obus lilas
une fraîcheur d'éclair et de truite mouchetée
la mort au cri de girouette dans la gorge
la mort elle ne pèse que l'ombre de l'ombre
FRAGMENT DE LA VALLÉE
(...)
diamantaire clarté
les échos comme des oiseaux cachés
sur tes pentes hirsutes
la courbure séculaire des hommes
contre la face empierrée des printemps montagneux
je me défais à leur encontre
de la longue lente prostration des pères
(...)
LE VIEIL OSSIAN
(...)
il fait nuit dans la neige même
les maisons voyagent chacune pour soi

