Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Gaston Miron (1928-1996) - L'homme rapaillé

R150104267-3868309820.jpg

 

Première édition parue en 1970

aux Presses de l'Université de Montréal

Gallimard éd., 1999

 

 

 

CHANSON



Cortège des semaines

les voix qui chantent faux

le jargon de nos peines

les amours mécanos

(...)





PETITE SUITE EN LEST



Jadis

enfant

mon poing révolté

a bondi dans l'espace

il a sifflé dans les arc-en-ciel



aérolithe

l'ai retrouvé ce matin

ne sais plus dans quelle plaine

(...)





CE MONDE SANS ISSUE



Pleure un peu, pleure ta tête, ta tête de vie

dans le feu des épées de vent dans tes cheveux

parmi les éclats sourds de béton sur tes parois

(...)

que je meure ici au cœur de la cible

au cœur des hommes et des horaires

car il n'y a plus un seul endroit

de la chair de solitude qui ne soit meurtri

même les mots que j'invente

ont leur petite aigrette de chair bleuie

(...)



 

DÉCLARATION



(...)

je n'ai pas eu de chance dans la baraque de ma vie

je n'ai connu que de faux aveux de biais le pire

je veux abdiquer jusqu'à la corde usée de l'âme

je veux perdre la mémoire à fond d'écrou

(...)





LA ROUTE QUE NOUS SUIVONS



(...)

au nord du monde nous pensions être à l'abri

loin des carnages de peuples

de ces malheurs de partout qui font la chronique

de ces choses ailleurs qui n'arrivent qu'aux autres

(...)

nous ne serons plus jamais des hommes

si nos yeux se vident de leur mémoire

(...)

venez tous ceux qui oscillent à l'ancre des soirs

levons nos visages de terre cuite et nos mains

de cuir repoussé burinés d'histoire et de travaux



nous avançons nous avançons le front comme un delta

(...)

et à force d'avoir pris en haine toutes les servitudes

nous serons devenus des bêtes féroces de l'espoir





PLUS BELLE QUE LES LARMES



Jeune fille plus belle que les larmes

qui ont coulé plus qu'averses d'avril

beaux yeux aux ondes de martin-pêcheur

où passaient les longs-courriers de mes désirs

mémoire, ô colombe dans l'espace du cœur

mes mains sont au fuseau des songes éteints

je me souviens de sa hanche de navire

je me souviens de ses épis de frissons

et sur mes fêtes et mes désastres

je te salue toi la plus belle

et je chante





LA MARCHE À L'AMOUR



Tu as les yeux pers des champs de rosées

tu as des yeux d'aventures et d'années-lumière

la douceur du fond des brises au mois de mai

(...)

tu viendras tout ensoleillée d'existence

la bouche envahie par la fraîcheur des herbes

le corps mûri par les jardins oubliés

où tes seins sont devenus des envoûtements

tu te lèves, tu es l'aube dans mes bras

où tu changes comme les saisons

je te prendrai marcheur d'un pays d'haleine

à bout de misères et à bout de démesures

(...)

et contre tout ce qui me rend absent et douloureux

par le mince regard qui me reste au fond du froid

j'affirme ô mon amour que tu existes

je corrige notre vie

(...)

nous n'irons plus mourir de langueur

à des milles de distance dans nos rêves bourrasques

des filets de sang dans la soif craquelée de nos lèvres

les épaules baignées de vol de mouettes

non

j'irai te chercher nous vivrons sur la terre

la détresse n'est pas incurable qui fait de moi

une épave de dérision, un ballon d'indécence

un pitre aux larmes d'étincelles et de lésions

profondes

frappe l'air et le feu de mes soifs

coule-moi dans tes mains de ciel de soie

la tête la première pour ne plus revenir

si ce n'est pour remonter debout à ton flanc

nouveau venu de l'amour du monde

constelle-moi de ton corps de voie lactée

même si j'ai fait de ma vie dans un plongeon

une sorte de marais, une espèce de rage noire

(...)

toi tu as la tête d'abîme douce n'est-ce-pas

la nuit de saule dans tes cheveux

un visage enneigé de hasards et de fruits

un regard entretenu de sources cachées

et mille chants d'insectes dans tes veines

et mille pluie de pétales dans tes caresses

(...)

puis les années m'emportent sens dessus dessous

je m'en vais en délabre au bout de mon rouleau

(...)

je marche à toi, je titube à toi, je meurs de toi

lentement je m'affale de tout mon long dans l'âme

je marche à toi, je titube à toi, je bois

à la gourde vide du sens de la vie





LE DAMNED CANUCK



Nous sommes nombreux silencieux raboteux rabotés

dans les brouillards de chagrins crus

à la peine à piquer du nez dans la souche des misères

(...)

ô nous pris de gel et d'extrême lassitude

(...)

au monde la poignée de porte arrachée





SÉQUENCES



(...)

je traverse des jours de miettes de pain

la nuit couleur de vin dans les caves

je traverse le cercle de l'ennui perroquet

dans la ville il faut les yeux des chiens malades

(...)

Les bulles du délire les couleurs débraillées

le mutisme des bêtes dans les nœuds du bois

du chiendent d'histoire depuis deux siècles

et me voici

sortant des craques des fentes des soupiraux

(...)

j'ai mal à la mémoire car je n'ai pas de mémoire

dans la pâleur de vivre et la moire des neiges

je radote à l'envers je chambranle dans les portes

je fais peur avec ma voix les moignons de ma voix

(...)





HÉRITAGE DE LA TRISTESSE



(...)

il attend, prostré, il ne sait plus quelle rédemption

parmi les paysages qui marchent en son immobilité

parmi ses haillons de silence aux iris de mourant

il a toujours ce sourire échoué du pauvre avenir avili

il est toujours à sabrer avec les pagaies de l'ombre

l'horizon devant lui recule en avalanches de promesses



démuni, il ne connaît qu'un espoir de terrain vague

qu'un froid de jonc parlant avec le froid de ses os

le malaise de la rouille, l'à-vif, les nerfs, le nu

dans son large dos pâle les coups de couteaux cuits

il vous regarde, exploité, du fond des carrières

(...)

n'en pouvant plus y perd à jamais la mémoire d'homme

(...)





LA BRAISE ET L'HUMUS



(...)

je suis malheureux plein ma carrure, je saccage

la rage que je suis, l'amertume que je suis

avec ce bœuf de douleurs qui souffle dans mes côtes

(...)



MONOLOGUES DE L’ALIÉNATION DÉLIRANTE



(...)

salut à la saumure d'homme



à partir de la blanche agonie de père en fils

à la consigne de la chair et des âmes

à tous je me lie

jusqu'à l'état de détritus s'il le faut

dans la résistance

à l'amère décomposition viscérale et ethnique

de la mort des peuples drainés

où la mort n'est n'est même plus la mort de quelqu'un





LES ANNÉES DE DÉRÉLICTION

recours didactique



(...)

je vais parmi des avalanches de fantômes

je suis mon hors-de-moi et mon envers

nous sommes cernés par les hululements proches

des déraisons, des maléfices et des homicides



je vais, quelques-uns sont toujours réels

lucides comme la grande aile brûlante de l'horizon

faisant sonner leur amour tocsin dans le malheur

une souffrance concrète, une interrogation totale





L'AMOUR ET LE MILITANT



Chaque jour je m'enfonce dans ton corps

et le soleil vient bruire dans mes veines

mes bras enlacent ta nudité sans rivages

où je déferle pareil à l'espace sans bords

(...)

amour, sauvage amour de mon sang dans l'ombre

mouvant visage du vent dans les broussailles

femme, il me faut t'aimer femme de mon âge

comme le temps précieux et blond du sablier





ALIÉNATION DÉLIRANTE

recours didactique



(...) alors tout finit par chambranler autour de toi puis c'est la grande rasade la grande débarque la grande galope la grande toupie la grande tombée dans les pâmes de l’irrationnel tu marches tu vires (...)

(...) et tu vois l'Homme et tu vois la Personne Humaine et tu vois ses Attributs universels et tu vois la Culture indépendamment des accidents ethniques géographiques ou religieux (...)





NOTES SUR LE NON-POÈME ET LE POÈME



(...) Et c'est ainsi depuis des générations que me désintègre en ombelles soufflées dans la vacuité de mon esprit, tandis qu'un soleil blanc de neige vient tournoyer dans mes yeux de blanche nuit.



 

APRÈS ET PLUS TARD



(...)

toute la pluie se rassemble sur mes épaules

la tristesse du monde luit lasse et très basse

mais toi passion des hautes flammes dans mes genoux

tu me ravages comme les tourmentes des forêts rageuses

et parfois je me traîne et parfois je rafale...

(...)





L'OMBRE DE L'OMBRE



(...)

la mort la mort acétylène en fanaux de nuit

un matin d'obus lilas

une fraîcheur d'éclair et de truite mouchetée

la mort au cri de girouette dans la gorge

la mort elle ne pèse que l'ombre de l'ombre





FRAGMENT DE LA VALLÉE



(...)

diamantaire clarté

les échos comme des oiseaux cachés



sur tes pentes hirsutes

la courbure séculaire des hommes

contre la face empierrée des printemps montagneux



je me défais à leur encontre

de la longue lente prostration des pères

(...)



 

LE VIEIL OSSIAN



(...)

il fait nuit dans la neige même

les maisons voyagent chacune pour soi

 

 

Les commentaires sont fermés.