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Henri Michaux - Misérable miracle - La mescaline

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Gallimard 1972

édition de 1990

 

 

Chaque mot devenant dense, trop dense pour être désormais prononcé, mot plein en lui-même, mot dans un nid, tandis que le bruit du feu de bois dans la cheminée devient la seule présence, devient importante, préoccupante et étranges ses mouvements... Dans l'attente, dans une attente qui devient chaque minute plus chargée, plus écouteuse, plus indicible, plus douloureuse à porter... Et jusqu'où va t-on pouvoir la porter ?



(...)



Et « Blanc » sort. Blanc absolu. Blanc par-dessus toute blancheur. Blanc de l'avènement du blanc. Blanc sans compromis, par exclusion, par totale éradication du non-blanc. Blanc fou, exaspéré, criant de blancheur. Fanatique, furieux, cribleur de rétine. Blanc électrique atroce, implacable, assassin. Blanc à rafales de blanc. Dieu du « blanc ». Non, pas un dieu, un singe hurleur. (pourvu que mes cellules n'éclatent pas.)

Arrêt du blanc. Je sens que le blanc va longtemps garder pour moi quelque chose d'outrancier.



(...)



Le rose m'assiégeait, me léchait, me voulait confondu avec lui. Mais je ne marchais pas. J'aurais eu honte.

(...)



De petite mort en petite mort, des heures durant, de naufrages en sauvetages, on va, succombant sans inquiétude toutes les trois ou quatre minutes pour ressusciter doucement, merveilleusement. Seul un long soupir qui en dit long à ceux qui savent, annonce les nouveaux sauvetages, mais la traversée continue, une nouvelle mort se prépare dont on va sortir pareillement.



(...)



Ce fut aussi la fois de la fracture, béante et pour longtemps peut être béante, ainsi qu'il arrive avec une femme possédée, mais de qui on restait indépendant, lorsqu'un jour par une sorte d’inattention ou d'attendrissement plus grave que l'amour, vous vous abandonnez et elle entre en vous à une vitesse de torrent et pour n'en plus sortir.

Ainsi ce jour-là fut celui de la grande ouverture. Oubliant les images de pacotille qui du reste disparurent, cessant de lutter, je me laissais traverser par le fluide qui, pénétrant par le sillon, paraissant venir du bout du monde. Moi-même j'étais torrent, j'étais noyé, j'étais navigation.

(...) J'étais seul, tumultueusement secoué comme un fil crasseux dans une lessive énergique. Je brillais, je me brisais, je criais jusqu'au bout du monde. Je frissonnais, mon frissonnement était un aboiement. J'avançais, je dévalais, je plongeais dans la transparence, je vivais cristallinement.

Parfois un escalier de verre, un escalier en échelle de Jacob, un escalier de plus de marches que je n'en pourrais gravir en trois vies entières, un escalier aux dix millions de degrés, un escalier sans paliers, un escalier jusqu'au ciel, l'entreprise la plus formidable, la plus insensée depuis la tour de Babel, montait dans l'absolu. Tout à coup, je le voyais plus. L'escalier qui allait jusqu'au ciel avait disparu comme bulles de champagne, et je continuais ma navigation précipitée, luttant pour ne pas rouler, luttant contre des succions et des tiraillements, contre des infiniment petits qui tressautaient, contre des toiles tendues et des pattes arquées. (...)

Le ruissellement qui en ce jour extraordinaire passa par moi était quelque chose de si immense, inoubliable, unique que je pensais, que je ne cessais de penser : «une montagne malgré son inintelligence, une montagne avec ses cascades, ses ravins, ses pentes de ruissellements serait dans l'état où je me trouve, plus capable de me comprendre qu'un homme... ».



(...)



Cependant, je dû me lever pour mettre une bûche dans le feu. Le bruit m'en paru si formidable que je m'excusai auprès de mes compagnons du tremblement de terre provoqué. Ils rirent d'une façon si spontané et entendue que je compris aussitôt que leur ouïe sensibilisée par la Mescaline avait connu le même vacarme insolite que la mienne.



(...)



Au plus fort de son action la Mescaline apporte des images aveuglantes ou cerné par la foudre, des tranchées de feu, ainsi que des hommes lointains ou lilliputiennement petits, animés d'un mouvement rapide, plus proche de celui des pistons d'un moteur que d'aucun geste d'homme.

Énormément de cristaux et tout finit tôt pu tard en cristaux.



(...)



Un infime permanent séisme y règne, qui fait songer à un processus ruiniforme, sans que rien, malgré les lézardes incessantes, ne tombe en ruine.



(...)



Tout différent est son début, sa pleine puissance, son orage. Là tout théâtre désarticulé par les autres chocs, par les autres « prises » subies dans l'être entier, craque et ne veut plus rien dire. Le multiple et le chevauchant sont à l’œuvre en vous. (...)

Ainsi la drogue surexcitante frappe sur maintes touches dans ma tête, mais n'en sait pas jouer, ni ne sait m'en faire jouer.

Interminablement brisés, nos essais de composition ne laisse que cette constante... Très... C'est très... Tout y est très...



(...)



L'aliéné pensais-je, qui, grâce à sa folie connaît pareille course en éclair, voit sûrement avec pitié la simplification misérable des raisonnements autour de lui, si laborieux, tenus par des hommes normaux qui le veulent faire enfermer. Aussi accepte-t-il qu'on le mette à l'asile, quiproquo ajouté aux centaines de quiproquos dont il voit l'enfilade interminable s'allonger à l'horizon, décourageant en lui toute parole. Par sentiment d'infini, il se laisse faire.



(...)



Et tout homme est radoteur mais se retient de le montrer. Le vieillard, lui, ne peut se retenir et se trahit. L'enfant, lui, pourquoi se cacherait-il ? Son radotage est sa fête.

La Mescaline démontre à qui en prend, son radotage intérieur, celui-ci étant très augmenté grâce à la vitesse, ou grâce à la suppression du mécanisme de freinage. (...)

Soudainement quarante minutes après l'avoir absorbée, la vitesse des images est augmentée fantastiquement et le temps est bouleversé. Tout se modifie. Les idées sont plutôt des billes que des idées. L'invraisemblable irréalité de la réalité est patente, violente, les réflexions décapées et véloces circulent comme des corps astraux.



(...)



Dois-je ajouter ceci ? Je vois plus souvent des chats dans les branches hautes du jardin qu'il n'y en a réellement. Le plus souvent, il n'y a rien. Parfois des pigeons. Il m'a fallut plus d'une fois prendre les jumelles, tant ces pseudos-chats sont bien imités.



(...)



Je suis à nouveau devenu un trajet, trajet dans le temps. C'était donc ça le sillon, et le fluide dedans, absolument dépourvu de viscosité, c'était ce qui fait que je passe de la seconde 51 à la seconde 52, à la seconde 53, puis à la seconde 54 et ainsi de suite. C'est mon passage en avant.



(...)



Anesthésié au monde jouisseur de mon corps et à tout ce qui, il y a une heure encore, le remplissait continuellement, je ne sens plus que l'en-avant. Devenu proue.

De temps à autre, je rencontre un formidable carrefour d'évènements, terrasse aux insupportables vents de l'esprit, et je commence à écrire presque sans m'en douter, sans y réfléchir, occupé à la transmission, ces mots, pourtant bien significatifs, mais que je ne reconnais pas : « Trop ! Trop ! Vous m'en donnez trop ! » (...)

Et soudain, les vagues innombrables de l'océan mescalinien qui débouchaient sur moi me renversaient. Me renversaient, me renversaient, me renversaient, me renversaient, me renversaient. Ça n'allait plus finir, plus jamais. J'étais seul dans la vibration du ravage, sans périphérie, sans annexe, homme-cible qui n'arrive plus à rentrer dans ses bureaux. (...)

Ainsi, et toujours à cette incessante, inhumaine vitesse, j'étais assailli, percé par la taupe électrique forant son chemin dans le plus personnel de l'essence ma personne. (...)

L'horreur était surtout en ce que je n'étais qu'une ligne.



(..)



D'être devenu une ligne était catastrophique, mais c'était, si c'est possible encore plus inattendu, prodigieux. Tout moi devait passer par cette ligne. Et pas ses secousses épouvantables.

La métaphysique, saisi par la mécanique.

Par un même chemin, obligés de passer, moi, ma pensée et la vibration.

Moi uniquement une pensée, non la pensée devenue moi, ou se développant en moi, mais moi rétréci à elle.

Là-dessus arrivait la vibration désarticulatrice qui « refusait » la pensée et après quelques modulations, lesquelles étaient pour la pensée des déchiquetages, l'éliminait.

Les pensées luttaient furieusement, désespérément contre leur désintégration. Mais toujours elles étaient fichues. Ça ne tardait pas. Un bacille sous le rayonnement des sels de radium connaît cela, mais l'homme ne le connaît pas. Il en est préservé.



(...)

Absences.

J'ai des absences.

J'ai absence par

milliers

de perles grises

en moi secouées



 



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