Delphine Évano - L'autre virtuel

avec des photographies de l'autrice,
éditions Le Citron Gare, janvier 2026
https://lecitrongareeditions.blogspot.com/
Plutôt que faire de longues notes de lectures comme j'ai eu beaucoup fait, je préfère recopier des extraits d'un ouvrage qui me parle, qui résonne en moi. Vous trouverez donc, ci-dessous, de nombreux échos de ce recueil qui parvient, sans y perdre sa langue poétique, à faire miroir au miroir aux alouettes des écrans qui se sont imposés dans nos vies. Il faut lire et relire L'autre virtuel, un appel à une déconnexion salutaire avant l'oubli total, la perte de soi définitive. La judicieuse sélection de photos qui accompagne le recueil renforce encore le vertige et la solitude du vortex virtuel.
cgc
En ligne
dé-
connecté de sa propre terre
i.l flotte
Joker potentiel en tout lieu,
IL se croit Dieu.
Intégré à de froides plateformes sans
conscience,
il est un démiurge hameçonné à la culotte
devant
l'éternel rire cynique.
Vitesse de la lumière.
Délitement.
Cerveau fracas.
(...)
Il+ est une exfiltration de désirs, une
infiltration potentielle de gens qu'il aime,
qui l'aiment, le like,
le love, le kiss, l'overkiss, l'over over kissss.
(...)
Au
rythme
martial
de
l'actualité composite,
le fouettage de la pâte à crêpes neuronale.
(...)
Dans la saturation humide du soir, eLLE
absorbe à grandes goulées la phosphorescence
numérique, nouvelle kryptonite des heures
noctambules.
en haut débit de synergies collectives,
mondiales et locales, elle s'abreuve jusqu'à plus
soif,
imbibant sa chair en toute immersion assumée
de malbouffe informationelle.
Elle/ aspire goulûment, tandis qu'on lui mange
le temps et le cerveau.
(...)
Il scrolle, zappe, follows. Son cerveau
intègre le déversoir d'autres soi transmutés
en paraboles chimériques.
(...)
Cou crispé, focales fixes, dos dans la
gangue et tressaillement des doigts qui
cliquent.
Sa peau laisse voir en transparence ses
circuits intérieurs,
ornières phosphorescentes de nuit comme
de jour.
(...)
Il délègue le choix des mots, l'agencement des
phrases aux écritures prédictives.
(...)
Ébloui par l'immédiateté du mouvement,
il sourit à la fluidité de l'exécution.
La réponse est instantanée, l'expression
optimisée, possible en plusieurs versions.
L'élan des désirs emprunte la voix de l'I.A.
(...)
Les trompe-l’œil factices aux élucubrations
de rien du tout l'embarquent, fesses, seins,
sexe moche, vide serein et planétaire : dont
il se dégoûte sans pouvoir s'en défaire,
englué.
(...)
Soumise aux diktats masculo-numériques,
Elle est la grande parfaite.
(...)
elle renvoie dans l'écran le visage des contes
et des bistouris informatiques.
(...)
Quelle identité de secteur porte-t-il dans ce
magma de solitudes ? Son empreinte
est-elle celle de l'infini sans texture,
sans terre, ni odeurs d'ici ?
Que deviennent ses aïeux, le récit de leur
vie ? Que laisse-t-il à ses aînés,
à ses jeunes ?
Un rétrécissement, une agonie.
(...)
Des traces de stimuli verbaux et sonores
se rassemblent par feuillets dématérialisés.
La masse répond crescendo à la masse en une
esplanade furieuse d'obsessions, de fantasmes
montés en épingle,
formes illusoires, spectrales.
(...)
Les pixels la dé-
gou-
pillent. Elle fond comme neige au soleil,
la conscience en chagrin.
ce flux virtuel est une usure. Besoin de
silence et de nuit noire
pour réfléchir, pour ne
rien
faire.
Déconnecter.
(...)
L'emprise numérique bat le rappel des masses.
La rythmique des offrandes et des consom-
mations s'accélère autour du feu magnétique
dévoreur de regards.
Elle oblitère dans l'instantané et l'oubli les
dangers des grandes influences et la martiale
mathématique des surveillances à grande
échelle,
à l'aise depuis les belvédères
fascistes.
Quelles libertés restantes ?
Quand viendra l'estocade.
(...)
Respirer sans clics, sans l'éclatement continuel de soi.
Détox.
(...)
Rechute.
Tête basse, phalanges en alerte.
Tous les claviers l'appellent et claironnent
la résurrection des poupées
emboîtées.
(...)
Sa vie est un immense couloir de frappe aux
claviers lisses sans accroche.
Curseurs et poudre aux yeux couvrent
les solstices.
(...)
Chimpanzé agile, il saisit encore ces perches
qu'on lui tend, descendant, grimpant les
barreaux publicitaires, gymnaste de haut vol.
Barreau après barreau, l'échelle des besoins
inutiles croît.
(...) Ses mots, ses photos, depuis le
pavé numérique, s'exilent et lui survivent au
carré, rejoignent les marmites chaudes qui
font pleurer les glaciers.
(...)
Choix de la lenteur, ineptie et vice des temps modernes,
un lieu où s'ancrer, un plancher fiable de vaches au pré.
Plus de rythme internaute, de plateformes virtuelles,
Plus ces images qui tabassent, qui enfoncent le globe dans
l'orbite.
Delphine Évano publie la nouvelle Bagatelle en 2013, contribue à la création du blog poétique Lorient-Galway en 2015, fait éditer chez Jacques André les recueils de poésie Peau de mère (2016) et des Des rives humaines (2022) avec lequel elle reçoit le prix de l'Appf. Ses textes paraissent régulièrement en revues papier et numériques (L'Intranquille, Recours au poème, Nouveaux Délits, Traversées, Cabaret, Ouste...).
Commentaires
Superbes vers analytiques en forme de bistouri. Une grande dissection de notre monde fondu de connexions liberticides.
en 6ème paragraphe, un "trasmutés" improbable