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CITATIONS

  • Marcel Moreau (1933-2020)

    La toute-puissance des mots est toujours là, mais c'est une toute-puissance ayant fait la preuve que les mots lorsqu'ils perdent toute authenticité, donc leurs racines viscérales, peuvent devenir les instruments indifférents, ou radicaux, d'une déshumanisation bien réelle. Sous la dictature, nous savons ce qu'il en est du langage : resserré sur son mensonge, calibré pour emprisonner soit l'âme, soit le corps ou les deux. En démocratie, le langage est vidé de ses sens importants. Il est désincarné, réduit à une parlote donc l'efficacité n'a d'égale que la médiocrité de ceux qui en commercialisent ou en politisent l'usage. La démocratie nous donne l'impression que la parole s'y libère. En fait, la parole ne libère que des pensées dont l'aventure est déjà terminée, qu'elles s'appellent préjugés ou à priori, issues du grand bazar des concepts immuables, à vocation dogmatique.

     

    in La libération de la parole

    Lettres vives éd., Coll. Entre 4 yeux, novembre 2000

     

     

  • Fernando Pessoa

    Roule, grande boule, fourmilière de consciences, terre,
    roule, teintée d'aurore, chapée de crépuscule, d'aplomb
    sous les soleils, nocturne,
    roule dans l'espace abstrait, dans la nuit à peine éclairée,
    roule...

     

    in Poésie d'Alvaro de Campos 

     

     

  • Fernando Pessoa

     

    Pouvoir rire, rire, rire effrontément,
    rire comme un verre renversé,
    fou absolument du seul fait de sentir,
    rompu absolument de me frotter contre les choses,
    blessé à la bouche pour avoir mordu aux choses,
    les ongles en sang pour m'être cramponné aux choses,
    et qu'ensuite on me donne la cellule qu'on voudra 
    et j'aurai des souvenirs de la vie.

     

    in Poésie d'Alvaro de Campos

     

     

     

     

  • Fernando Pessoa

    Rumeurs trafic charrette train autos je sens soleil rue
    feuillards cageots trolley boutique rue vitrines jupe yeux 
    rapidement caniveaux charrettes cageots rue traverser rue
    promenade boutiquiers «pardon » rue
    rue en promenade à travers moi qui me promène à travers
    la rue en moi

     

    in Poésie d'Alvaro de Campos 

     

  • Fernando Pessoa

    (...)

    Si je meurs très jeune, écoutez ceci :
    je ne fus jamais qu'un enfant qui jouait.
    Je fus idolâtre comme le soleil et l'eau
    d'une religion ignorée des seuls humains.
    Je fus heureux parce que je ne demandais rien,
    non plus que je ne me livrai à aucune recherche ;
    de plus je ne trouvai qu'il y eût d'autres explication
    que le fait pour le mot explication d'être privé de tout sens.

    in Poésie d'Alberto Caeiro - Poèmes désassemblés

     

     

     

     

     

  • Edgar Morin (8 juillet 1921 - 29 mai 2026)

     

     

    Le merveilleux et l'horrible sont entre-accroupis dans le noyau de toutes choses... 

    *

    L'indifférence, ce gel de l'âme. 

    *

    Quand on a l'obsession de réfuter une idée, c'est contre soi qu'on veut la réfuter. Si on ne répond pas aux vrais arguments d'autrui, et qu'on en cherche seulement les défauts superficiels, c'est qu'on sent ces arguments terriblement valables.
    Certes, je suis conscient du fait que la polémique, qui ferme l'esprit, peut aussi l'aiguiser. La polémique est un aspect du jeu dialectique « de la vérité ». Je ne propose pas la mort de la polémique. Je pose plutôt la nécessité de l'auto-polémique. Ne sommes-nous pas à nous-mêmes notre meilleur ennemi ? Oui, il faut une pensée toujours en lutte, aiguisée, hors du fourreau, mais contre l'ennemi intérieur ; il faut concevoir ce qu'il y a de juste dans une objection, en même temps qu'on fonce pour découvrir ce qu'il y a de faux. 

     

    in Le vif du sujet

     

    *

     

    Chacun contient en lui des galaxies de rêves et de fantasmes, des élans inassouvis de désirs et d'amours, des abîmes de malheur, des immensités d'indifférence glacée, des embrasements d'astre en feu, des déferlements de haine, des égarements débiles, des éclairs de lucidité, des orages déments.... 

    *

    L'amour est poésie. Un amour naissant inonde le monde de poésie, un amour qui dure irrigue de poésie la vie quotidienne, la fin d'un amour nous rejette dans la prose. 


    in Les sept savoirs nécessaires à l'éducation du futur

     

    *

     

     

    L'excès de sagesse devient fou, la sagesse n'évite la folie qu'en se mêlant à la folie de la poésie et de l'amour. 

    *

    Amour et poésie, quand ils sont conçus comme fins et moyens du vivre, donnent plénitude de sens au « vivre pour vivre ». 


    in Amour, poésie, sagesse

     

    *

     

    Le tourbillon destructeur de l'histoire, en balayant à tous vents les cultures en miettes, disperse aussi des spores. 


    in Le paradigme perdu

     

    *

     


    Étant donné que nous avons des cellules qui sont les filles des premières cellules de la vie, nous avons en nous de façon singulière toute l'histoire de la vie... nous avons l'univers en nous.

     


    *

     


    Le problème n’est pas que vous n’ayez pas été éduqué.
    Le problème est que vous avez été éduqué juste assez pour croire ce qu’on vous a enseigné, mais pas assez pour remettre en cause tout ce qu’on vous a dit. 

     


    *

     


    L'ennemi, c'est la pensée cloisonnée, la tête coupée du reste, qui disjoint quand il faudrait unir les connaissances, les cœurs, les pierres, les pays, les végétaux et la flamme de l'amour à la lumière de la raison. 

     

    *

     

    Notre planète est une machine emballée sur laquelle nous n'avons plus prise, nous allons contre le mur en connaissance de cause.

     

    *

     

    Vous allez beaucoup manquer à l'humanité Monsieur Morin,

    bon retour à la maison des étoiles !

     

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  • Gesualdo Bufalino

     

    Gesulado Bufalino le semeur de peste georges stubbss.jpg

    Diceria dell'untore, 1981, Palerme

    10/18, 1989

     

     

    Tout commence aux premières lueurs de l'aube, et l'on entend à travers son sommeil, les chiens se lamenter dans les oliveraies. Puis le soleil jaillit des toits, jaune d’œuf ruisselant, horrible menstruation du ciel. Le souffle qui naît alors ne fait même pas transpirer, mais serre le cœur dans un poing, envoie les hirondelles se briser contre les éclats de lave, partout où miroite, trompeuse, une inexistante palpitation d'eau. une heure, deux heures. Maintenant murmure doucement et s'éteint la traînée de vent qui s'était levée de la mer, semant du sable africain dans tous les replis de la peau et du sol; à côté des puits, les seaux dans lesquels s'enfile la vipère sont vides; sur les seuils, pareils à des morts, les pauvres dorment, un chiffon noir posé sur leurs paupières.

     

    in Le semeur de peste

     

     

  • Colette

    Vous dirais-je encore, poursuivit Toby-Chien lancé, la musique du crapaud obscur, qui égoutte de seconde en seconde sa note liquide, perle de cristal qu'on peut ouïr rouler entre l'herbe et s'y figer ?... Car je ne puis croire à une autre origine de la rosée étincelante !... Esquisserais-je pour vous l'harmonie modeste de la bouilloire, grillonne tapie dans les cendres ardentes, petite sorcière ventrue, bienveillante, quoiqu'elle crache la vapeur par sa lèvre en lippe ?

     

    in Toby-Chien et la musique

    in Les vrilles de la vigne