Journaliste chez Next, Jean-Marc Manach revient sur la déferlante de faux sites d’information générés par IA, qu’il a débusqués en ligne, et sur les enjeux de ces pratiques.
Jean-Marc Manach, voix off : Je suis journaliste d’investigation sur Internet depuis la fin des années 90. Je n’ai pas fait d’école de journalisme, j’ai découvert Internet comme une sorte de Far West, c’était juste hallucinant, avant j’étais en cinéma expérimental, rien à voir. Quand j’ai découvert Internet, j’ai découvert que c’était une mine d’or en termes d’informations, puisque j’ai eu la chance, en 1998, d’être recruté dans une rédaction qui avait un accès à Internet à haut débit, alors qu’à l’époque on avait des Minitel + +. Quand j’ai découvert Internet avec un accès haut débit, c’était waouh, tout ce que je trouvais ! Et très, rapidement, je me suis retrouvé, presque par hasard, à faire du fact-checking et de l’investigation.
Mathilde Saliou : Pour ce dernier épisode avant l’été, je vous propose un format un peu particulier. Cette fois-ci, mon invité est aussi mon collègue, c’est un membre de la rédaction de Next. Vous venez de l’entendre se présenter, ce collègue c’est Jean-Marc Manach.
Si je voulais vous le faire écouter c’est parce que, depuis bientôt deux ans, il enquête, sans relâche, sur un phénomène qui pose autant de questions aux internautes qu’aux fabricants de l’information que nous sommes en tant que journalistes. Ce phénomène, c’est celui de l’information de faible qualité générée par IA.
Dans certains cas, il s’agit simplement de se faire passer pour un média numérique fiable afin de remonter dans les classements de Google.
Dans d’autres, il s’agit clairement de tromper, mais je le laisse vous raconter.
Comme il fait référence à plusieurs moments de l’actualité, je précise que nous avons enregistré le 9 juin 2026.
Jean-Marc Manach : Fin 2023, j’ai failli envoyer en rédaction un article qui se basait sur un article que je trouvais vachement bien, sauf que je ne connaissais pas le site. J’ai eu la curiosité de chercher qui était derrière et j’ai vu que la photo du bonhomme était générée par IA, que le bonhomme n’existait pas sur les réseaux sociaux et, en fait, que son article était une traduction en français d’un article de The Washington Post, chose qu’il ne précisait pas. J’avais donc face à moi un site d’information généré par IA, qui faisait du plagiat, qui mentait, qui prenait le lecteur pour un… J’ai donc commencé à le recenser dans un fichier texte, parce que je fais tout en fichiers textes.
Au printemps 2024, j’avais identifié un peu moins de 70 sites via des Google Alertes. En fait, quand je recevais des Google Alertes, avec des noms de domaine un peu exotiques que je ne connaissais pas, je vérifiais. J’ai profité d’un atelier dans une école de journalisme, avec des étudiants, pour qu’on crowdsource les vérifications. On a découvert que plus de 25 % faisaient du plagiat. J’ai continué à recenser les sites d’info générés par IA. En septembre ou en octobre, j’en avais 250. J’ai donc demandé de l’aide à CheckNews parce que j’estimais qu’à 250 sites je ne pourrais pas enquêter tout seul là-dessus.
Mathilde Saliou : CheckNews, c’est Libération.
Jean-Marc Manach : C’est le service de fact-checking de Libération.
En décembre, j’en avais 500 et quand on a enfin publié les premiers papiers, en février, j’en avais identifié 1000 et, aujourd’hui, un an et demi après, j’approche les 15 000, rien qu’en français.
Mathilde Saliou : Pendant tout cet entretien, on va essayer de déplier un peu tous les enjeux que ça pose.
Est-ce que tu peux décrire, plus précisément, la méthodologie qui te permet à la fois de les repérer et ensuite de les classer tel que tu les classes ?
Jean-Marc Manach : Dans mon travail de journaliste d’investigation, je n’ai pas fait les services de renseignement, mais je travaille beaucoup sur les services de renseignement et, dans les formations que je fais par ailleurs au fact-checking et à l’OSINT, l’Open Source INTelligence [1] le renseignement d’origine sources ouvertes, j’explique aux gens que je forme que je travaille probablement beaucoup plus comme les policiers de la police technique et scientifique, ou comme des analystes des services de renseignement, que comme un journaliste lambda. Quand ils se posent une question, la majeure partie des journalistes vont poser la question à quelqu’un qui sait. Moi, en règle générale, quand je pose la question à quelqu’un, j’ai déjà la réponse, je l’ai cherchée, je l’ai trouvée, je fais donc tout en renseignement d’origine sources ouvertes.
Or, comme les gens ne parlent pas en clair au téléphone ou dans un mail – rendez-vous place de la République à 14 heures pour livrer la cocaïne – les officiers de police judiciaire ou les analystes de renseignement, quand ils travaillent sur du narcotrafic ou sur du terrorisme, s’intéressent énormément aux métadonnées, moi c’est pareil. Je n’utilise aucun détecteur de contenu généré par IA, parce que je sais qu’il y a trop de faux positifs et de faux négatifs, donc je ne fais pas confiance, par contre, les métadonnées ne trahissent pas. Par exemple, un site a été blacklisté la semaine dernière sur MSN, jusqu’à l’année dernière, les rédactrices du site publiaient en moyenne cinq articles par jour ; depuis novembre, ce sont 500 articles par jour. Ce n’est pas possible, pour un être humain, de publier 500 articles par jour. Un des critères c’est le nombre d’articles, à quelle régularité. Il y a des sites qui vont publier un article à 8 heures, 9 heures, 10 heures, 11 heures, midi, 13 heures ! C’est n’importe quoi !
Mathilde Saliou : C’est trop robotique pour être humain !
Jean-Marc Manach : Sept jours sur sept, 24 heures sur 24, le 1er mai, le 25 décembre. Il y a donc ça.
Les directeurs de publication. Normalement, un média a un directeur de publication, il y en a plein qui n’en ont pas ou il y en a plein qui ont des directeurs de publication fictifs.
Est-ce ce que le journaliste a un nom ? Souvent c’est un prénom, juste un prénom, il n’y a pas de photo ou la photo est générée par IA. Quand il y a un nom et un prénom, de temps en temps il y a un profil LinkedIn, sauf que le profil LinkedIn est faux. En fait, je m’aperçois que la majeure partie de ceux qui ont un nom et un prénom n’ont pas de compte sur LinkedIn, n’ont pas de compte sur les réseaux sociaux, n’ont pas de traces numériques, la seule trace numérique qu’ils ont c’est sur ce site-là en particulier.
Donc plein de choses, comme cela, qui sont incohérentes. J’ai donc développé toute une grille d’analyse, ce qui fait qu’en m’intéressant aux métadonnées, au contenant et pas au contenu, j’arrive à avoir un faisceau d’indices me permettant de savoir si oui ou non c’est généré par IA ou si c’est un être humain.
Il y a aussi le cas où ce sont des journalistes qui sont augmentés par IA. J’ai le cas d’un professionnel du SEO, Search Engine Optimization, les professionnels du référencement, les gens dont le métier, depuis des années, est de trouver des failles dans le système de Google et des autres moteurs de recherche pour arriver à faire remonter les résultats de leurs clients ou de leurs sites web dans ce qu’on appelle les SERP [search engine results page], c’est-à-dire les pages de recherche des moteurs de recherche. Là, depuis que l’IA générative est arrivée, c’est open bar. Avant, ils payaient des gens à Madagascar ou au Sénégal pour écrire des articles, ça leur coûtait cinq euros, il leur fallait trois jours pour avoir un article qui n’était pas forcément génial, alors qu’aujourd’hui, a fortiori depuis un an, ça leur coûte quelques centimes avec ChatGPT d’OpenAI, ou d’autres générateurs, de bien meilleure qualité, donc ils sont capables de produire des centaines voire des milliers d’articles par jour. J’ai vu certains professionnels du référencement qui sont capables de publier plusieurs milliers d’articles par jour et le mec travaille à mi-temps !
Il y a donc aussi l’hypothèse que ce sont rédacteurs ou des journalistes augmentés. J’ai le cas d’un journaliste, dont je tairai le nom, qui est capable de publier 50 articles par jour ! Le mec existe vraiment, il est connu sur la place. Ce n’est pas possible d’écrire 50 articles par jour, il n’aurait pas le temps de lire 50 informations, encore moins de les écrire, de faire des articles, c’est donc forcément généré par IA !
Il y a eu plusieurs vagues. La première vague c’était des professionnels du SEO qui ont découvert, par hasard, que Discover – l’algorithme de recommandation des contenus Google, que tu as sur Android, que tu as sur téléphone portable, qui fait que, quand tu lances la page de Google, tu as plein de contenus d’articles qui sont recommandés, aujourd’hui aussi des vidéos sur les réseaux sociaux, des posts – est devenu, depuis quelques années, la principale source de trafic de la presse. Donc toute la presse, notamment la PQR [presse quotidienne régionale], cherche impérativement à être recommandée par Discover. Pourquoi ? Parce que ça se traduit en dizaines de milliers voire centaines de milliers de visites par jour, c’est donc massif. Un jour, il y a trois/quatre ans, un professionnel du référencement a découvert un matin que l’un de ses articles avait eu des dizaines de milliers de pages vues, alors que, d’ordinaire, c’était quelques dizaines, voire quelques centaines par jour. C’est là qu’il a découvert Discover : il a gagné beaucoup d’argent avec ça, donc il a arrêté ce qu’il faisait jusqu’à présent pour améliorer son référencement dans Google, le moteur de recherche, pour essayer d’arriver à poper dans Discover, comme on dit, arriver à être recommandé par Discover. Il a gagné tellement d’argent qu’il a commencé à faire des formations pour ses copains professionnels du SEO, il en a formé des centaines, ce qui fait que nous avons été confrontés, à partir de 2023/2024, à une déferlante de nouveaux sites d’information, générés par IA, par des professionnels du SEO, qui voulaient gagner de l’argent sur Discover. Certains d’entre eux le qualifient de drogue. Pourquoi ? Parce que quand tu te réveilles le matin et que tu as déjà gagné 5 000 euros, que tu es auto-entrepreneur ou solo-entrepreneur, c’est un jack-pot ! Cinq mille euros, ce n’est rien pour un type de PQR ! Quand tu es tout seul, c’est énorme ! Ce type-là est devenu millionnaire, en trois mois, grâce à Discover. Il a évangélisé énormément de professionnels du SEO en France, c’est pourquoi la France est pionnière en la matière.
Cela a été la première salve qui s’est tarie, on va dire, en octobre.
(...)
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