Thomas Sankara
Il faut choisir entre le champagne pour quelques-uns et l’eau potable pour tous.
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Il faut choisir entre le champagne pour quelques-uns et l’eau potable pour tous.
Pierres
On voudrait dormir
comme on prend l’eau
de toute part
brasse couler dans l’eau de la nuit
mais le plafonnier soudain aveuglant
et l’aiguille dans la peau
On voudrait écrire la lumière
ou la nuit ou encore les pierres
mais pas cette lumière-là
qui sourd de cette nuit-là
et pas cette pierre de plomb
organique et toxique
On voudrait écrire ce qui ne pèse pas
Poème d'une amie poète, le cancer, elle connait, elle repart en résistance contre la récidive du dernier. Force de vie, une battante comme on dit, un bon cœur, moi je dis. Le cancer, maladie du siècle (et d'une bonne moité de celui d'avant), maladie du système, qui nous dit tous les jours "tu meurs", cancer qui abime et rafle les un.e.s et enrichit les autres.
En ce jour une pensée pour toustes celleux qui...
Je me réveille
le cœur comme un sac plastique
gonflé / vide / collé au visage
y’a des oiseaux qui chantent plus
juste du bruit de moteurs
et de climatiseurs qui crachent l’apocalypse
...
même dans les forêts
ça sent le neuf
le détergent
la mort
j’ai peur pour l’eau
j’ai peur pour l’air
j’ai peur pour le gosse qu’on fera peut-être pas
parce que le monde est trop chaud
trop cher
trop tard
c’est comme bouffer un fruit moisi
et dire merci
parce qu’y a plus rien d’autre
Ce temps repu d'angoisse
ressemble au passé
Un ruisseau de boue
sort des haillons d'une guerre
malade de son nom
la folie du poème
(...)
elle panse les plaies pauvrement
avec des mots de pluie
in Le silence du passé
J'ai besoin de ces voix qui s'éreintent à se taire; comme s'échoue le souffle ultime de la vague
J'ai besoin de ces voix qui s'offrent jusqu'à la fêlure; comme si le lendemain allait définitivement les éteindre
J'ai besoin de ces voix dont le fil défie le rasoir; quoiqu'elles sachent qu'il le coupera tôt ou tard.
J'ai besoin de ces voix que n’effraie pas l'erreur qui les fait balbutier; qui désobéissent à l'harmonie.
J'ai besoin de ces voix de rez-de-chaussée, car celles de étages parfois percent le plafond à en réjouir la pluie.
J'ai besoin de ces voix non affermies qui endossent au plus franc leur inconfort; leur précaire solide.
J'ai besoin de ces voix qui honorent le simple, n'en espérant ni prime ni ristourne.
J'ai besoin de ces voix soutenant l'ordinaire pour échapper aux règles de l'extra.
J'ai besoin de ces voix sans habit ni parure, qui ne se mêlent pas à celles trop vêtues.
J'ai besoin de ces voix que ne parviennent à apprivoiser ni l'instrument ni la note - mais qui ont néanmoins leur musique.
J'ai besoin de ces voix se voulant passerelles, mais avec lesquelles on coupe souvent les ponts.
J'ai besoin de ces voix qui ne s'abaissent pas à prouver; et dont les éclats vibrent sans rien démontrer. Voix que ne dompte aucun fouet de tutelle.
J'ai besoin de ces voix qui avouent carrément leurs trous et demandent poliment à celles qui en ont moins de les combler.
J'ai besoin de ces voix dont certains disent qu'elles n'ont pas de couleur - surtout quand elles sont blanches.
J'ai besoin de ces voix qui n'ont jamais appris à se poser - d'où qu'elles retiennent leur vol - et dont le cri rentré aspire à une étendue d'ombres.
J'ai besoin de ces voix ayant le sommeil angoissé et dont l'enrouement au lever est déjà chargé de ce qu'elles endureront.
J'ai besoin de ces voix qui se tiennent assises sur la langue de celle ou de celui qui vivent debout.
J'ai besoin de ces voix dont le timbre ne colle pas au pavillon des hauteurs - d'où qu'on les oblitère.
Nombreuses elles sont, ces voix; mais l'oreille ne s'y prête plus guère lorsqu'elles se libèrent.
Leurs inquiétudes, bien sûr, peinent à se marier à d'autres qu'aiguise la meule des heures qui ne sait pas d'usure.
Constance des heurts qui modifient les voix, précipitent la venue de la muance.
Ma voix comme celles au-dessus, en quelque lieu du temps, ne sait plus où parler. S'adresser; oui, s'adresser ! Y compris à un âge où l'on gouverne son fluide oral, s'adresser vous semble une montagne à gravir; tant vers vous déferlent les éléments que l'on presse et propose en substituts du langage.
J'ai besoin de ces voix tendues comme un bonjour, à quoi la mienne répond par une bonne poignée.
J'ai besoin de ces voix qui bafouillent, qui marmonnent, qui hésitent, qui fourchent l'intransitif; qui trébuchent, balbutient, se donnent au murmure et à l'involontaire spontané de la faute. J'en ai plus qu'assez de cet insécable discours enrubanné, des performances hurlées, chantées, formatées et code-barrées en quoi toise toujours un orgueil à trouer le ciel.
Quand même l'écoute se penche rarement sur elles, je veux entendre savourer les voix humaines.
in Vers ce point à quoi ne suivra plus la ligne
un froissement d'épiderme
un long retournement d'ombre
le cri au loin des oiseaux de nuit
in Gaïa

Des femmes vinrent alors
essuyer leurs lèvres sur mon visage
femmes des rêves noirs et chauds
aux pans de chair fendus de terre humide
repartant d'un rire au milieu
des roulements de corps
sur le cuir tendu du sol
(...)
La mère est tout de suite lune
le père n'atteint son astre qu'en partant
(...)
Taches brunes la terre
broute la neige par dessous
pour que saigne la neige
(...)
Je sais pourquoi
autant se taire
Ne pas crier dans le désert
quand c'est chaque grain de sable qui souffre
ne pas parler aux vieux murs qui radotent
(...)
car on ne fait pas d'amulette
sans crever dieu
de préférence avec des serpents bien élevés
(...)
La mort me vient de derrière les étoiles
tapie dans l'ombre d'une terre jumelle
elle a lié mes jours au fagot des saisons
les a chargé sur des tombeaux
en procession que halent des haridelles
(...)
et les chevaux tressaillent laissant naître
d'autres mauvaises étoiles
du cliquetis des fers sur les galets
(...)
l'oiseau du jour
le serpent de la nuit
le coup de pied au cul de l'infini
(...)
Pour ne pas offenser le soleil
nous ne nous mouvons que la nuit
l'incandescence est notre ralliement
la fumée notre trace
(...)
Mains, fleuves, vallées
avec des orages de griffes...
Mains imaginaires gagnées au troc des ailes !
(...)
Il vient des bruits de l'entre-monde
c'est le cheptel des choses qui dorment
dans la cave où campent les cris
(...)
Un sycomore a largement déboutonné
le manteau de la cheminée éventrée
Un chêne a renversé la table sans colère
Un amandier a retourné le lit sans passion
(...)
Capricieuse chèvres, dit-on, j'ai tranché :
ce sera l'herbe
Et le linge.
Et l'herbe qui tache
la robe d'été au flanc du coteau.
Si la mienne a des reflets rouillés
si mon œil tient le diable en cabane,
c'est parce que c'est
celui qui me tue qui meurt.
Et je surgis, toujours du meilleur côté de la table,
ou dans un mur de pierre à la fenêtre,
drapé d'un vieux coin de ciel trop propre
que je mâche.
(...)
Tout un tas de chats lézarde
dans une ombre de pierre froide,
Dans un nid de serpents, une poule
a pris son tour de garde :
un lézard pétrifié s'acharne
à tenir tête au soleil,
tandis qu'une buse de son vol épuisant
nargue le sol et fait tourner le ciel,
comme un lait brûlant de pavot la tête.
Et c'est dans cette solitude
que j'ai pris la folle habitude
d'être plutôt différent qu'autre.
Ce que je raconte est bizarre,
je l'avoue ; parfois je m'égare
entre la cuisine et la chambre.
in Le jour prend l'eau
Ces épais traits oraux ressassés par des élus ayant pattes graissées sur perchoir; qui sollicitent la glu pour qu'ils s'y sauvegardent, et espèrent que nous y coulerons notre croire. La fragilité méfiante, discrète de notre croire. Et ils s'y entendent dans les édifices pour ne pas nous écouter. (...) Nous avons lâché les rênes, la charrette, seule, s'est fracassée sans guide contre la palissade d'un idéal meurtri.
in Tessons de vers après la casse, 2023
Bon voyage vers des dimensions meilleures mon ami, ta bonté, ta générosité qui n'ont d'égal que ta discrétion, ton humilité vont me manquer et ils manquent déjà à l'humanité. Je vais relayer tes mots encore et encore et tu seras dans Nouveaux Délits comme prévu, toi qui as soutenu sans faille ma petite revue depuis presque 20 ans !
Aujourd'hui, je suis bouleversée.
La force surprenante qui m’anime, c’est tout bêtement la volonté irréductible de refuser d’être complice du nouvel ordre autoritaire-marchand en cherchant à lui nuire joliment.
J'ai la mémoire des orages
du vol frénétiques des martinets aussi
cela peut emplir rassurer
comme rassurent
une épicerie d'un autre âge
ou une mercerie.
Le ciel tremblait comme un ciel de métal. On ne savait pas de quoi puisque tout était immobile, même le plus petit pompon d’osier. Ça n’était pas le vent. C’était tout simplement le ciel qui descendait jusqu’à toucher la terre, racler les plaines, frapper les montagnes et faire sonner les corridors des forêts. Après, il remontait au fond des hauteurs.
in Que ma joie demeure, 1935
Les grandes tragédies de l'histoire révèlent les grands hommes,
mais ce sont les minables qui provoquent toujours ces tragédies.
in Anthologie des discours de Thomas Sankara (2013)
Fermez les yeux. Songez une dernière fois
à mon profil de poète grec,
dans la plus pouilleuse île.
Je serai, à partir de ce jour, ciel, ciel et ciel.
Ciel au-delà de vos folies meurtrières.
Je serai ciel. Je serai éternel.
(...)
J’écris à partir d’un noyau de nuit.
J’écris à partir d’une tranchée noyée de boue.
J’écris corde au cou.
La trappe déjà tremble sous mes pieds.
Je longe le marbre froid qui donne le frisson
et chante une très étrange et vieille chanson,
qui dit qu’aujourd’hui et pour toujours
le ver est dans le fruit.