Le souvenir de ce jeune manouche qui s’arrêtait chaque matin pour m’accompagner à l’école. « Bohémiens », « Manouches », « Gitans », « Romanichels » : tels étaient dans mon village les noms les plus courants pour qualifier les gens du voyage, des noms génériques et ignorants de leur confusion, des noms fourre-tout pour représenter la différence, les caravanes, les vêtements sales, les campements sauvages et les guitares autour du feu, les bouffeurs de hérissons et le rapt de poules, des noms pour signifier un mode de vie à part et la mythologie qui l’accompagne, prononcés le plus souvent avec mépris et un certain degré de crainte. Ma grand-mère – chez laquelle j’habitais – n’échappait pas à ces vocables, guère plus à leurs a priori, mais elle fit tout de suite confiance à ce garçon. C’est qu’il émanait de lui quelque chose de rassurant, une maturité étonnante pour un enfant de son âge ; il devait avoir une douzaine d’années, moi à peu près trois de moins. Je ne me souviens pas de son visage, de ses traits, à peine de sa morphologie, n’ayant fixé de lui aucune image précise. Le seul aspect physique dont je me souvienne est son regard noir, ses yeux de suie qui m’impressionnaient tant, mais sans jamais m’effrayer ; au contraire, je me sentais réconforté par leur profondeur, leur douceur, ce qu’ils dégageaient de bienveillance lorsqu’ils se posaient sur moi. Sa famille était installée dans le campement à l’entrée du village, et notre maison était située pour lui sur le chemin de l’école. L’habitude de me prendre au passage ne pouvait entièrement s’expliquer par la poignée de bonbons que ma grand-mère lui glissait chaque matin dans la poche ; je sentais bien, et ma grand-mère aussi, qu’il exerçait là comme un devoir. La mission qu’il s’était confiée, la protection qu’un plus grand se devait d’accorder à un plus petit, correspondait bien à son caractère, du moins ce que j’en percevais ; si je ne me souviens pas de son visage (ni d’ailleurs de son prénom), je me souviens parfaitement de sa présence, de ce qu’elle révélait de grandeur et de noblesse. Je me souviens de son calme, de la hauteur qu’il semblait prendre sur les choses tout en restant de son âge. Je me souviens de l’impression qu’il donnait de ne pas être comme les autres, impression forcément renforcée par ses signes distinctifs, ses vêtements élimés et la part de mystère qui entourait sa communauté. Il avait à mes yeux l’aura d’un personnage romanesque, je l’imaginais sans problème en chef de bande du club des cinq ou, mieux encore, en partenaire d’aventures de Zora la rousse – son lit fait de mousse et dormant à la belle étoile ! Il était de cette trempe, de cette épaisseur-là. Je ressentais pour lui une admiration profonde. Il était mon grand frère de Bohème, mon ange gardien crasseux, mon aîné protecteur. Lui que je connaissais pourtant si peu (il ne fut scolarisé qu’un seul hiver au village), j’étais fier qu’il m’accompagne ainsi sur le chemin de l’école. Fier de lui tenir la main et de marcher à ses côtés.

Un matin, alors qu’il avait neigé durant la nuit en abondance, une bataille de boules de neige éclata à la récré. C’était l’école entière contre les bohémiens ! Pas moins cruelle que les autres, mon âme d’enfant se trouva néanmoins contrariée par cette injustice, cette cohésion féroce de tous les mômes du village contre un si petit groupe ; que mon protecteur en fasse partie avait évidemment compté. Je me suis spontanément rangé du côté des assaillis. Six ou sept contre une trentaine ; ce qu’on a pu prendre dans la gueule ! On en a bouffé de la neige, par la bouche, par le nez, les oreilles, un vrai bombardement, ça tombait de partout, des obus de glace explosaient à nos pieds, des balles froides et humides sifflaient à nos oreilles, on nous attaquait de face et par derrière, le champ de bataille résonnait de nos cris de vaincus, c’était sauve-qui-peut dans la cour, Gravelotte à la récré, Fort Alamo version tzigane ; je suis retourné en classe frigorifié et trempé. Mais ce n’était rien par rapport aux moqueries que j’ai dû endurer le restant de la journée, rien par rapport aux récriminations venimeuses et continues à propos du camp que je m’étais choisi : « Alors comme ça tu défends les bohères ! T’es devenu un bohémien peut-être ? Tu serais pas un peu des leurs ? Petit gros, va ! Salaud ! Dégueulasse ! » C’était ce genre de trucs qu’il m’avait fallu supporter toute la journée, puis encore le soir sur le trajet du retour, puis encore le lendemain dès mon arrivée à l’école. Douloureux de me sentir ainsi accusé, bousculé par les copains du village, rejeté de toutes parts, stigmatisé à mon tour. De quoi faire vaciller ma petite conscience encore mal assurée. Alors, quand les combats ont repris à la récré du matin, dès les premières salves je me suis rangé du côté de la majorité. Débordant d’ardeur et de cruauté pour bien montrer que j’avais retenu la leçon, décidé à me racheter aux yeux de mes contempteurs, je montais à l’assaut avec rage, serrant mes boules au maximum pour qu’elles soient bien dures, qu’elles fassent bien mal à l’impact, attaquant sauvagement, bondissant dans tous les sens, hurlant, courant, dégainant à une cadence telle que mes bras m’en faisaient mal, exécutant mes basses œuvres avec une frénésie coupable, ne laissant aucun répit à mes cibles, montrant les crocs pour faire la preuve de mon ralliement, surjouant ma rédemption, canardant cette fois mes copains de la veille – mon protecteur compris.

A compter de ce jour, il cessa définitivement de m’accompagner ; comme de m’adresser la parole. Je n’oublierai jamais la façon dont il me regarda sur le chemin du retour, plantant ses beaux yeux noirs dans les miens pour prononcer le dernier mot qu’il consentit à mon égard : « méchant ». Un méchant susurré, prononcé d’une voix calme, presque douce, sans haine. Un méchant délicat mais sans appel, asséné tranquillement. Ce méchant-là résonna un certain temps dans ma tête… Étonnée de ne plus le voir s’arrêter, ma grand-mère me réclama bien une explication ; je fus incapable de lui faire l’aveu de ma traîtrise. Incapable de lui dire combien je me sentais minable, humilié en profondeur. Il me paraissait si noble, et j’avais été si peu romanesque ! C’était là pour moi une épreuve, une leçon de vie comme j’en recevrai encore beaucoup par la suite (et comme j’en reçois toujours) ; une de ces leçons incomparables qui vous élèvent et vous enseignent en vous mettant face à vous-même. Une sensation inédite et déplaisante surpassait ma tristesse. Le sentiment de la honte ne m’était plus inconnu. C’était la première fois que j’en faisais à ce point l’expérience. La première fois que je me retrouvais en tête à tête avec ma lâcheté.

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Lorsque je parle à quelqu’un de ma façon d’être « écrivant », de ma manière de vivre l’écriture – écriture à la marge, impulsive, non forcée, non quotidienne, attentive à son désir (donc possibilité d’abandon de l’écriture pendant des jours, des semaines, des mois…), distance vis-à-vis de la publication, du volontarisme visant la multiplication des lecteurs, redéfinition des critères de la réussite et de l’échec, question de la reconnaissance reléguée à l’arrière-plan, non revendication de la qualité d’artiste ou d’écrivain… – je me sens raffermi par la conscience de faire les choses sans plus me demander si cela correspond aux normes établies, aux idées dominantes, en circulation, à propos de l’écriture et des auteurs. Ce sentiment d’émancipation personnelle m’accrédite et me renforce. En même temps – et indépendamment des réactions parfois sceptiques de mes interlocuteurs – je ressens comme un doute, l’expression d’une fragilité, comme si quelque chose venait contester mes aptitudes, ma légitimité à agir ainsi, librement, en dehors du cadre. Comme si j’éprouvais une sorte de peur à l’idée de ne pas être conforme.

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Pas toujours facile de suivre sa pente, d’assumer ses choix, son indépendance. Mais qui a dit que ça devait être simple ? J’ai longtemps cru que l’écriture, la création se vivaient dans un équilibre fragile, incertain. Avant de découvrir, par l’expérience et la pratique, qu’au lieu d’un équilibre fragile il s’agit plutôt d’un déséquilibre constant. Et qu’il n’y a, dans le fond, aucune raison de s’en plaindre.

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De Colette, dans La vagabonde : « Écrire ! Verser avec rage toute la sincérité de soi sur le papier tentateur, si vite, si vite que parfois la main lutte et renâcle, surmenée par le dieu impatient qui la guide… et retrouver, le lendemain, à la place du rameau d’or, miraculeusement éclos en une heure flamboyante, une ronce sèche, une fleur avortée…»

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Ce slogan des promoteurs du « Non » au référendum grec de juillet dernier : « Nous préférons les eaux inconnues aux marécages cartographiés. » Là pour le coup oui, évidemment oui. « NAI » sur toute la ligne ! (Et le principe déborde le politique : on peut préférer les eaux inconnues à la tourbe de l’élévation sociale, au fossé de la carrière, au bourbier du conforme, au marigot de l’étroit…) La coque de la souveraineté racle, la quille de la liberté talonne. De bord à bord on touche le fond. Trop de mépris dans ces marécages-là. Même s’il ne reste plus qu’un rafiot, il mérite mieux que naviguer dans un crachat.

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Ébahi par la facilité avec laquelle certains hommes ou certaines femmes se déclarent publiquement « libres ». Médusé par leur culot, leur assurance, et ce qui m’apparaît le plus souvent comme de l’indigence. Il faut un certain degré de vanité – ou de détachement par rapport à ce que l’on dit – pour pouvoir tonitruer : « je suis un homme libre ! » Moi aussi, il m’arrive de m’appliquer à l’examen sur cette question. Et s’il en ressort que je suis incapable de me définir comme un homme libre, j’ai la conscience profonde que la liberté est une nécessité, que me priver de ma liberté c’est me priver de ma substance, et que son souffle qui me soulève de l’intérieur, me tient debout, me met en mouvement – lui-même soutenu et gonflé par l’infini du désir –, recouvre aussi la fermeté d’une exigence.

Pas besoin de la gueuler comme un soldat son matricule ! C’est le rapport qu’on entretient à sa liberté, la perception qu’on en a, la manière qu’on a de la vivre qui comptent avant tout. Cette exigence de liberté, je fais tout ce que je peux pour la satisfaire, dans les limites de mes moyens. Elle ne cesse de les contester.

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« Il faut aller jusqu’au bout, même pour ne pas vaincre. » (Reverdy)

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Angoisse. Boule au ventre et gamberge. Peur de tout. Du vide, de la mort. De l’abandon, de l’amour traître, du temps qui passe. De la maladie. Boutons, rougeurs, douleurs : panique ! Vois des signes partout. Vis constamment dans la détresse. Malgré la conscience de ce qui m’arrive : nervosité me ronge. Essaie de me raisonner mais raison fuit, anxiété m’étouffe. Pas moyen de me concentrer sur autre chose. Pensées m’échappent, me dévorent. Tension maximale. Crise XXL et dérapages. Obsession, délire, folie. Angoisse.

(Puis passe. Puis revient.)

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Parfois ça vient du fond, loin, très loin, puis ça remonte à la surface. D’autres fois ça vient juste de la tête.

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Ces gens qui ont le sentiment de se rehausser en mettant en avant leur petit grain de folie : « Oh moi, tu sais, dans le fond je suis un peu fou ! » Démences de conversation, égarements de bazar ! Bien sûr, ce sont souvent les plus sages, les plus rangés, les plus conventionnels – oser arriver en retard au bureau ou prendre deux fois des coquillettes : tu parles de déglingués ! – qui s’appliquent à mettre de la sorte en relief leur folie de pacotille, leur extravagance en toc. Ce n’est d’ailleurs pas réellement de folie dont il s’agit, mais d’une excentricité qu’ils aimeraient pouvoir s’attribuer et qu’ils revendiquent ainsi par le discours. Tentative ridicule de se démarquer, en affirmant l’originalité qui manifestement leur fait défaut. Alors que leur propos est en réalité des plus banals, tant la folie fait partie intégrante de la condition humaine, potentiellement présente en chacun de nous.

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Witold Gombrowicz, dans Ferdydurke : « Quand Mientus eut refermé derrière moi la porte en m’enlevant le dernier rayon lumineux, quand je passai à l’action et commençai à parcourir en cachette la maison endormie, je compris l’absurdité de mon entreprise et la folie de mon dessein : m’enfoncer dans les ténèbres pour enlever un valet de ferme. Est-ce seulement l’action qui fait sortir toute la folie de la folie ? Je mettais lentement un pied devant l’autre, le parquet craquait parfois, les rats courraient et culbutaient dans les combles. J’avais derrière moi, dans notre chambre, Mientus devenu rustique ; sous moi, au rez-de-chaussée, mon oncle, ma tante, Stan et Sophie, vers le domestique desquels je marchais pieds nus, sans bruit ; et devant moi, dans les communs, ledit domestique, objet de toute cette manœuvre. Je devais être très prudent. Si quelqu’un m’avait découvert ici au milieu de ce couloir, dans l’obscurité, aurais-je pu lui faire comprendre mon escapade ? Par quelles voies tombe-t-on dans ces voies anormales et tortueuses ? La normalité n’est qu’une corde de funambule au-dessus des abîmes de l’anormal. Quelle dose de folie se cache dans l’ordre habituel ! Vous ne pouvez jamais deviner quand ni comment le cours des événements vous conduira à enlever un valet de ferme et à fuir en pleine campagne. »

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Jamais le monde ne s’est autant réclamé de la rationalité qu’aujourd’hui ; et pourtant jamais il n’a paru aussi dément.

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Pratique, la folie. Andréas Lubitz : fou. Abdelhakim Dekhar : fou. Richard Durn : fou. Ted Kaczynski : fou. Pierre Rivière : fou. Ou malade, ou dépressif, ou déséquilibré (ou terroriste, appellation d’origine mal contrôlée, niveau maximum de rationalité que la pensée dominante, « dénomminante », accepte d’accorder à des actes d’une telle nature). Mais peut-on imaginer que ces actes disent également autre chose ? Qu’ils éclairent comme un malaise ? Une impossibilité de vivre ? Un vide existentiel ? Peut-on concevoir un instant qu’ils en sont l’irruption dramatique ? L’expression désespérée ? L’acmé douloureuse ? La bouffée délirante ? Peut-on enfin considérer que l’essentiel de leur message nous concerne également ? Tragique de prendre si faiblement en compte l’hypothèse alarmante de ces prises de parole. On confond (à dessein ?) acte fou et folie, négligeant qu’un tel acte puisse aussi s’expliquer autrement – humiliation, colère, épuisement, désespoir (mesure-t-on bien l’ampleur du vide, l’étendue du néant qui nous creuse lorsque la seule alternative spirituelle et existentielle qui semble nous être offerte réside dans le choix de sa complémentaire retraite ou de la taille de son écran plat ?)… En convoquant si facilement, si bruyamment la folie, on vide l’acte de sa substance. On le neutralise, le désarme, le prive de l’éventail de ses significations, au bénéfice d’une explication qui à force de répétitions finit par paraître univoque. Conséquence du dévidage : on privilégie la remise en cause individuelle à la remise en question collective. On exonère la communauté, en ciblant la personne et négligeant la société.

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J’avais 17 ans lorsque ma mère a montré les premiers signes de la dépression. Dix de plus lorsqu’il m’a fallu pour la première fois l’accompagner en Hôpital Psychiatrique. Ce séjour était rendu nécessaire par la dégradation progressive de son état – terrible aveu d’impuissance que d’en arriver là ! J’ai été marqué en découvrant les lieux par le mélange des malades, leur cohabitation obligée, la présence au même endroit des pathologies les plus diverses, des cas les plus légers à certains des plus lourds ; pour ma mère ce fut un choc ! Alors que nous patientions dans une salle d’attente avant de pouvoir remplir les formalités d’entrée, un homme s’est assis face à nous. Résident longue durée, de corpulence forte, largement débraillé, le visage lourd, épais, les joues vastes, flasques, tombantes, la tête ceinte et encombrée par ces deux montres molles, il nous fixa de son regard vide, éteint, la bouche entrouverte, la lèvre inférieure pendante et laissant s’échapper un mince filet de bave. C’est à ce moment-là, en voyant cet homme, son absence à lui-même, sa pathologie pesante, que ma mère a réellement compris où elle était. Je l’ai sentie se raidir, ébranlé moi aussi. Elle m’a pris la main, m’a d’abord regardé sans un mot, bouleversée, suppliante, puis m’a demandé dans un sanglot de la ramener chez elle. La ramener chez elle… mais je n’avais envie que de ça ! L’arracher à ce lieu, la sortir de là, la délivrer de sa détresse, trouver sur le champ l’antidote, l’incantation, la formule magique capable de lui redonner le goût du sourire et de la légèreté, lui offrir un état d’être et de cocagne où tout ne serait qu’apaisement, félicité et bonheur ; fuir avec elle cette réalité, sa réalité, notre réalité. Mais sa souffrance était si forte, son état si dégradé ! Les larmes me montaient, mon cœur, mes tripes, mon sang, tout me criait de la ramener – mais il fallait tenir, ne pas faire marche arrière. Lui montrer un visage ferme et rassurant. Surtout ne pas flancher. Lui paraître fort, convaincu. Faire face, résister. Tenir.

Ce séjour fut le premier d’une longue série, qui me valut alors bien des visites. Souvent je la voyais seule, parfois en compagnie d’autres personnes qu’elle avait rencontrées sur place, elles aussi dépressives, enfin pour la plupart (certaines étaient alcooliques, anorexiques, hyperactives adultes, phobiques sociales…). Les premiers jours à l’hôpital étaient les plus difficiles, la première semaine en particulier, surtout pour les visiteurs… J’y retrouvais ma mère allongée sur un lit, une perfusion dans le bras, immobile, livide, amarrée à son shoot, quasi incapable de lever les paupières ou d’articuler un mot – vision terrifiante ! Le traitement de choc consistait en l’injection de fortes doses d’antidépresseurs. Disque dur nettoyé, le patient pouvait alors revenir à la vie ; du moins en apparence. Arrêter les perfs, sortir peu à peu du coaltar, s’asseoir dans le lit puis dans le fauteuil à côté, se lever, marcher dans les couloirs, prendre ses repas en chambre avant d’être capable de se rendre au réfectoire et de manger avec les autres, les rencontrer, leur parler, se sociabiliser, participer à des ateliers (gym, yoga, respiration, chant choral…) : telles étaient les étapes de son retour progressif à elle-même. Et elle n’était pas la seule à devoir respecter ce genre de protocole : au gré de mes visites, je croisais beaucoup de patients égarés eux aussi dans leurs brumes, en phase post-reboot, cotonneux comme elle. Beaucoup de nouveaux arrivants installés à leur tour en salle d’attente, accablés par la détresse. Images fortes que celles de ces âmes en dérive, emprisonnées dans leur douleur. Fortes, et évocatrices. Même si les faiblesses personnelles, même si les drames de la vie, même si les traumatismes intimes, je ne pouvais pas me contenter de ça, ces naufragés témoignaient aussi d’autre chose, ces patients et leurs visages en vrac avaient une autre histoire à raconter, gueules cassées à leur manière, défigurées de l’intérieur, ils étaient les reflets, l’image des combats du dehors ; il régnait dans ces lieux comme un climat d’arrière front, une atmosphère d’hôpital de campagne impossible à négliger… Elle était là, la violence de la société. Là le vrai visage du Marché, de sa compétition exaltée, de son mépris de la vie. Dans les traitements de choc et leur chimie perfusée. Dans les ombres croisées et leurs teints de pâleur. Dans ces regards perdus, ces gestes lents, ces corps vaincus.

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Georges Hyvernaud, dans La peau et les os : « On nous expliquait la folie par l’hérédité, les lésions cérébrales, des tas de notions rassurantes. Elle portait des noms bizarres dans des livres que personne ne lit. C’était une chose noire, inconcevable, qui ne nous concernait pas. Mais la folie est là à côté de nous. […] Elle est peut-être commencée depuis longtemps, la folie, pour nous et pour tout le monde. Quand on y regarde de près on se demande si, avant, c’était tellement différent. Ce que nous appelions notre liberté, ça consistait déjà à marcher en rond les uns derrière les autres. A mâchouiller les mêmes lieux communs. A exécuter un invariable va-et-vient entre des certitudes infranchissables. Elles n’étaient même pas à nous, ces certitudes. Ça venait des familles, des journaux. C’était comme cet air qu’on respire, et où il y a de tout, la fumée de toutes les pipes, les bacilles de tous les poumons, l’usure de toutes les pierres, l’odeur de toutes les peaux. Voilà longtemps que ça dure, la captivité. »

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Le socle principal de mes choix de vie, du pas de côté opéré il y a maintenant une douzaine d’années, a d’abord été le refus. Refus du non-sens, de l’insignifiance, de la négation de soi, refus du conformisme, refus de sacrifier le meilleur de moi-même pour satisfaire aux exigences du marché du travail, refus du simulacre, de la peur, refus d’appauvrir ma vie, de la rétrécir, refus de la domestication sociale, refus du bourbier existentiel dans lequel je commençais à m’enfoncer… Il m’a fallu surmonter bien des obstacles, dépasser bien des résistances, intérieures comme extérieures, bien des lâchetés de cour de récré pour réussir à m’en sortir. Puis, avec le temps, j’ai pu découvrir les moyens et les principes d’une existence nouvelle. Ce refus premier, originel, est alors devenu comme un seuil, un premier pas indispensable, le début d’un cheminement vers ce qui à l’époque m’était encore inconnu. De ce « Non » inaugural a alors pu surgir une adhésion, un acquiescement à un autre rapport au monde, une autre façon de le voir, de le comprendre, de l’habiter. Cette perspective d’une vie plus large et plus ouverte m’a permis de dépasser le stade premier du rejet, certes nécessaire par l’élan qu’il procure ; si la révolte est toujours là, aussi vive, aussi prégnante, elle n’est plus obnubilée par son objet, mais capable de s’en détacher pour aller nourrir autre chose, se détourner d’elle-même. Le résultat est l’ouverture d’une porte dérobée dans l’existence. Une adhésion à quelque chose dont je ne perçois pas exactement la nature, mais dont je comprends profondément le sens. Une disposition d’être où refus et acquiescement coexistent, se pénètrent, se nourrissent mutuellement.

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La rupture intérieure, intime, secrète, la vraie rupture opérée au fond de moi, celle dont les marques se voient à la surface mais qui se passe pour l’essentiel de la démonstration d’elle-même, de l’ostentatoire, la rupture en profondeur avec cette société de misère et de mort – de misère et de mort ! – avait besoin de cet acquiescement. L’avènement d’un « Oui » m’a permis de mieux cerner ce à quoi je disais « Non », de mieux comprendre l’étendue et les raisons de mon désaccord. Une présence renouvelée et renforcée à moi-même, une conscience aiguisée de la nécessité de questionner le monde à partir de soi, de la possibilité de le retrouver grâce aux ressources insoupçonnées du désir et de la solitude, a donné une autre ampleur à mon sentiment de révolte. Il en est ressorti plus consistant, plus « ancré ». La rupture qui en découle, jusque-là incomplète, n’en est alors que plus franche. En vérité, le « Non » inaugural n’exprimait rien qu’un désir de rupture ; rupture devenue pleine, effective, en disant « Oui » à autre chose.

 

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