Francopolis : Ziad Medoukh - Les enfants de Gaza

Les enfants de Gaza portent l’espoir et la vie.
Poèmes et témoignages.
par Ziad Medoukh, professeur de français à Gaza, poète francophone
ici :
http://www.francopolis.net/vues2/Z.Medoukh-2025-4.html
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Les enfants de Gaza portent l’espoir et la vie.
Poèmes et témoignages.
par Ziad Medoukh, professeur de français à Gaza, poète francophone
ici :
http://www.francopolis.net/vues2/Z.Medoukh-2025-4.html

« Hydros – L’eau, cycle de la vie » est né du souhait de répondre à deux questions. Comment porter sur la place publique les enjeux qui nous concernent et comment s’approprier ces enjeux et la complexité des défis qui se présentent à nous ?
La préoccupation du cycle de l’eau nous amène à nous projeter dans l’avenir avec l’idée que nous partageons avec l’ensemble des êtres vivants « un destin commun ». À ce titre, Laurent Roy nous rappelle, au début du film, le statut de l’eau en France : « L’eau est un bien commun de la nation ».
Le documentaire « Hydros – L’eau, cycle de la vie » enquête sur notre relation à l’eau au travers de nos usages, de notre conception du partage de cette ressource indispensable à la vie, des solutions mises en œuvre pour préserver et même restaurer un cycle de l’eau plus que jamais menacé par les activités humaines. Se sont pas moins de 34 personnes qui témoignent.
Nous avons les savoirs et savoirs faire pour engager des « actions sans regret » en faveur de la ressource en eau pour les humains comme pour l’ensemble du vivant. Le sujet du documentaire est d’explorer ces pistes de transformations.
Le film est projeté lors de ciné-débat qui nous permettent cette appropriation des problématiques liées à l’eau.
Les projections-débats sont au cœur de notre action. Tout le monde peut en organiser.
Acteurs de la société civile, associations, entreprises, collectivité territoriales, ministères, …
L’enjeu est de permettre à un large public de s’approprier les enjeux liés au cycle de l’eau et aux solutions pour le restaurer. Ces événements sont une occasion de créer une rencontre entre citoyens et acteurs de l’eau.
Les projections peuvent se faire dans des cinémas ou dans tout lieu permettant la diffusion d’un film et la tenue d’un débat.
Vous souhaitez avoir des informations pour l’organisation des projections-débats : Le mode d’emploi
Vous pouvez aussi nous joindre :
Courriel : contact@idetorial.fr
Tél. +33 (0)6 144 20 531
Association loi 1901
61 chemin des Ramonettes 46300 Payrignac
SIRET : 800 930 471 00027 / APE : 5911B
www.idetorial.fr

Un compagnon d’armes du poète, photographe et soldat Maksym Kryvtsov, en Ukraine, en 2023.
les photos sont extraites de son recueil « Poèmes de la brèche ».
Il a déménagé à Boutcha à la mi-mars 2021
a pris un petit appartement en sous-sol et un chat
dont la fourrure avait la couleur du glaçage sur les éclairs.
Il est allé aux cours d’anglais, à la salle de sport et à confesse
il aimait regarder la neige tomber
et la rue disparaître dans la brume.
Il écoutait Radiohead, les vieux albums d’Okean Elzy, la pluie, l’orage et les battements du cœur d’une fille
avec laquelle il s’endormait dans son appartement en sous-sol
et se réveillait dans son appartement en sous-sol
il embrassait son visage chaud
se serrait contre son corps collant
plongeait avec sa paume dans la vague de ses cheveux
et se débattait dedans comme une mouche prise dans une toile.
À l’automne, elle l’a quitté
comme les oiseaux quittent les bois
comme les ingénieurs quittent l’usine à la fin de leur journée
et elle est partie en Pologne
pour y rester.
Il a pris le chat qui ressemble à une pâtisserie
et a dit : chat, on doit partir
comme un matin
comme la vie
comme la maladie
il nous est arrivé
froide comme la glace
une guerre
la leçon qui s’intitule "vie tranquille" est finie.
Dans la brume disparaît la rue
tombe la pluie
on ne l’écoute absolument pas
le chat s’est enfui dans le champ et il a pour nom le vent.
Sur la croix comme sur une carte d’identité, il est écrit :
Ci-gît le numéro 234 souvenir éternel.
Elle rêvait d’un voyage en Patagonie
d’une histoire avec un chanteur de rock
d’une réincarnation en tsarine ou en poisson.
Elle prévoyait d’écrire un livre
sur la mémoire,
fragile comme la croûte d’une crème brûlée
délicate comme l’amour
qui s’écoule tel du sable entre les doigts
et disparaît
elle n’est plus.
Elle aimait son vélo
la glace au lait concentré sucré
collectionnait les feuilles d’automne
comme des timbres
aimait observer les nuages
éparpillés comme le pop-corn
d’un gosse débraillé au cinéma.
Elle partait seule en montagne
pour inhaler un grand bol d’air et d’aiguilles de pin
cueillait de la menthe et de l’épilobe en épi
cueillait des étoiles, les rangeait dans sa mémoire comme dans un album photo.
Son père était mort en deux mille quatorze
elle avait quatorze ans quand sa mère était partie en Italie
pour y rester.
Elle évitait les relations, parce qu’elle attendait le chanteur de rock.
Quand l’hiver avait décidé de s’installer
au minimum jusqu’à l’automne suivant
le signifiant avec douleur et fracas
et que ça sentait dans la rue
le silence horrifiant
le feu et la terre
les corbeaux s’envolèrent.
Alors elle garda la tête froide
attrapa sur l’étagère du haut une petite boîte
d’épilobe en épi et de thym séchés
infusa les feuilles
versa dans un thermos
et l’apporta au poste
aux gars de la défense territoriale.
Sur la croix, comme un tatouage il est tracé :
Ci-gît le numéro 457 souvenir éternel.
Elle vivait près du parc
dans un petit immeuble
nourrissait les écureuils
nourrissait les chiens
nourrissait les ivrognes
elle était la gardienne de l’automne
et la gardienne des souvenirs
éparpillés comme du sucre en poudre.
Elle avait 54 ans
elle travaillait dans une entreprise de service public
portait un bleu de travail du magasin Épicentre
et circulait en vélo.
Elle se peignait les ongles en pourpre
se peignait les lèvres en pourpre
et chaque nuit elle faisait des rêves pourpres.
Elle regardait l’émission "L’Ukraine parle"
essuyait ses larmes avec un mouchoir blanc
se rappelait l’enfance
la chaleur du soleil d’alors
elle lisait un livre de Kokotioukha avant de dormir
et plongeait tel un scaphandrier dans ses rêves
pourpres comme ses ongles
pourpres comme ses lèvres.
Elle attendait samedi
pour ôter la poussière dans chaque pièce
laver les vêtements
préparer un gâteau aux pommes
et penser au passé.
Elle fut tuée le cinq mars
en arrivant au coin de sa rue
en vélo
tuée comme la nuit tue le jour
comme l’automne tue l’été
crucifiée par une rafale de mitrailleuse de char.
Sur la croix comme sur un panneau d’affichage, on lit :
Ci-gît le numéro 451 souvenir éternel.
Dans les rues et dans les champs
ont surgi de nouveaux calvaires
mais leurs clous sont des balles
mais leurs lances sont des canons.
On voulait
compter les jours jusqu’à l’été
compter les chatons
compter les enfants
compter les étoiles
compter jusqu’à cent, et s’endormir.
Ci-gît le numéro 176 souvenir éternel
Ci-gît le numéro 201 souvenir éternel
Ci-gît le numéro 163 souvenir éternel
Ci-gît le numéro 308 souvenir éternel.
Traduit de l’ukrainien par Nastasia Dahuron

Merci au Hasard de connivences
https://auhasarddeconnivences.eklablog.com
Deux autres recueils de poètes ukrainiens viennent de sortir publiés en français :
« C’est ainsi que nous demeurons libres » (Dasein oborona prysutnosti), d’Yaryna Chornohuz, traduit de l’ukrainien par Ella Yevtouchenko et Frédéric Martin, Le Tripode, 128 p., 16 €.
« Nous étions là » (Tut buly my), d’Artur Dron, traduit de l’ukrainien par Nikol Dziub, Bleu et jaune, 128 p., 18 €, numérique 12 €.
*
GUERRES : STOP !

La Fabrique éditions, 17 octobre 2025, 200 pages
https://lafabrique.fr/soixante-dix-fantomes/
Qu’est-ce qu’une expérience fasciste ordinaire ? Qu’est-ce qu’un flash fasciste dans une vie normale ? Un détail, un mot, un geste, dont vous avez brutalement la certitude que c’est ça, que, cette fois-ci, vous n’interprétez pas, ce n’est pas de la parano, c’est pour de bon, pour de vrai. Vous voilà saisi·e. C’est ce saisissement, et ce qui l’a provoqué, que décrivent les courts textes de Soixante-dix fantômes. Parfois, une sortie possible s’ouvre…
Nathalie Quintane publie chez P.O.L, des livres sans indication générique. À La fabrique, elle est l’autrice d’Un hamster à l’école, Ultra-Proust et Les années 10.
Ces enfants, bondissant, partaient, contents de plaire
Au devoir, à l’honneur, à l’immense atmosphère,
Aux grands signaux humains brûlant sur les sommets.
Ils dorment, à présent, saccagés dans la terre
Qui fera jaillir d’eux ses rêveurs mois de mai…
— Songeons, le front baissé, au glacial mystère
Que la Patrie en pleurs, mais stoïque, permet.
Ils avaient vingt ans, l’âge où l’on ne meurt jamais…
in La jeunesse des morts

Le monde est plein de bruits et de fureur
Il fait froid
Trop paresseux pour me lever
Les pensées en désordre
J’ouvre mon vieux livre de poèmes
Je pense à l’endroit où personne ne vient
Je pense aux arbres, aux nuages et aux rochers
Je pense à l’odeur des herbes
Je pense aux corbeaux de la montagne
Je pense au jardin de Lo Yang
Je pense aux deux grues qui savent danser
Chaque matin, se lever et nourrir les chèvres, travailler aux champs et au jardin. Participer. Insérer les grains entre les lèvres tièdes de la terre. Refermer avec la paume. Sentir les lèvres de la terre jouir un instant de la semence.
in Marguerite Porète
Au fond du jardin, derrière les hautes herbes qui
raccommodent l’illusoire, la cabane de planches
repeinte de lumière grince dans son ombre apeurée.
Son toit de tôle presque aveugle sous les flatteries
du lierre où carillonnent les scènes d’oiseaux résiste
encore. Les abeilles affairées y tressent une parole de miel.
La porte ne ferme plus sur les féroces odeurs de chiotte qui
roucoulaient là jadis. Les intempéries de la rouille l’ont poussé
dans un sommeil d’orties.
La lumière paresse là parmi ces outils encore tout crottés de
leurs souvenirs de terre.

éditions Wild project/Les Liens qui libèrent, septembre 2025
https://wildproject.org/livres/desertons
« C’est à quel sujet ? La désertion. La désertion de qui, de quoi. La désertion comme acte politique, philosophique, poétique, pratique ? Déserter, c’est quitter quelque chose. C’est pas juste quitter, c’est refuser. »
Refuser de nuire, refuser de dominer, refuser la guerre. Partant du phénomène de désertion des jeunes diplômé·es d’écoles d’ingénieurs dont elle est elle-même une protagoniste, l’autrice nous invite ensuite à conjuguer déserter à plusieurs personnes, plusieurs temps, plusieurs échelles : « Pouvons-nous déserter collectivement de la trajectoire sociale meurtrière et catastrophique dans laquelle nous sommes lancé·es ? »
Dans ce récit intime et engagé, Jeanne Mermet interroge le rôle des sciences et des techniques ainsi que celui des personnes qui les font, et propose des pistes pour prendre soin et refuser de nuire collectivement.
L’autrice
Jeanne Mermet est diplômée de l’École Polytechnique et de l’Université Technique du Danemark en 2019. Elle choisit ensuite de ne pas exercer le métier d’ingénieur, et adopte pendant quelques années un mode de vie nomade en rencontrant les luttes écologistes et les milieux alternatifs, pour explorer diverses manières de mettre en lumière et en débat les enjeux de la gestion de l’énergie, et la place des sciences et des techniques dans les crises en cours.
C’est toujours les mêmes histoires, les mêmes saletés, la méchanceté n’a aucune imagination sous son air hâbleur et conquérant, elle radote piteusement, recyclant sans fin ses vieilles trouvailles, et le pire, c’est que ça marche, il se trouve constamment des novices pour se laisser séduire, et prendre goût au jeu.
in À la table des hommes
« La proportion de sondés déclarant souffrir de la compagnie des autres est revenue à son niveau d’avant crise. […] À ce jour, les trois millions de Français tombés dans la solitude chronique n’ont pas retrouvé une vie affective normale. […] Tout se passe donc comme si le confinement a constitué une parenthèse où il était acceptable de se sentir seul, parenthèse qui est maintenant révolue. »
Baromètre « Les Français et la solitude », Ifop, 2022.
Il y a des moments où seul, ça veut dire abandonné. Il y a des abandons même au milieu des foules, et ils sont d’autant plus glacés.
Quand je dis je vis seul, certains entendent abandonné. Détaché et flottant à la dérive, naufragé. Mais je ne parle pas de ce vertige froid, de ce radeau médusé.
Je suis île. Je vis dans des archipels. Je respire dans la ligne d’horizon dégagée et mon cœur bat dans la courbure de la terre.
Quand je dis je vis seul, je parle de vivre depuis un havre, sortant et venant dans le monde puis revenant refleurir dans un lieu où les mouvements qui sont les miens sont uniques à troubler l’air, où je peux me déployer sans me cogner contre un regard, contre une présence.
Où je peux me rassembler aussi, trier mes pièces, les nettoyer, réfléchir à leurs emboîtages. Mon corps et ma tête sont comme un appartement où vivent les gens, j’ai besoin de l’aérer de présence. J’ai besoin de toi.
Dans le regard de l’autre il y a une piscine nocturne, ou peut-être une mer ou un océan. J’en sens l’odeur. Je n’y vais pas. L’eau me lèche les pieds. Je détourne les yeux. Si je plonge, je me perdrai dans les profondeurs. Mais j’entends toujours les vagues. J’entends le ronflement de l’eau derrière les mots. J’écoute.
« Tu as beaucoup de sensibilité face aux émotions des autres », on me dit. Mais ce n’est pas vrai. Je vois les abysses, mais je ne me tiens qu’au bord. Je refuse d’entrer dans la mer. J’ai mes propres précipices. Je refuse d’y aller aussi. La pente est étroite. Nous vivons toustes, peut-être, au seuil de quelque chose. Parfois de la pourriture, et parfois du printemps. D’un côté comme de l’autre du seuil, tu m’attends.
Je mets un pied devant l’autre. J’avance dans tes paysages. Tu m’offres les forêts où j’oublie la parole. Les heures où l’on pourrait tout oublier. Quand je lis, quand je marche, je bois à ta source.
On voit ce à quoi je renonce pour toi. On ne voit pas quand on renonce à toi. Cet espace que tu étends à l’intérieur.
Dans Nous sommes la poussière [1], Plume Serves parle de personnes qui vivent avec de particules tout autour d’elles, qui les fatiguent, et qui font barrage devant les gens. C’est un peu comme le contraire pour moi : ce sont les autres qui sont pleins de particules que j’aspire auprès d’eux, et qui me fatiguent. Même si l’interaction se passe bien et qu’il s’agit de gens que j’aime.
Quand je vis seul, quand je reviens dans mon appartement vide, c’est comme un bruit de fond incessant, qu’on ne remarquait pas forcément, qui s’éteint d’un coup. Comme un radiateur chaud contre lequel, en collant son dos, on se rend compte avoir eu froid. Une seconde de soulagement immédiat. J’imagine qu’on peut vivre cela en rentrant chez soi trouver la personne avec qui on vit. Je vis avec toi.
Je me souviens avoir demandé à une amie ce qu’elle avait fait une fin de semaine, et elle m’avait répondu : « J’étais avec M. » Être en compagnie de quelqu’un, pour elle, c’était déjà une action en soi. De même, vivre avec toi, c’est déjà une action en soi. Cette action, si on lui donne un nom, ou plutôt un verbe, ce serait ce que Giorgio Agamben, citant Benveniste, appelle un « verbe moyen ». Comme naître, mourir ou souffrir, les verbes moyens sont à la fois actifs et passifs, sujets et objets, et ceci par leur action même. Des verbes où le sujet effectue en s’affectant : « en agissant, en effectuant une action, il va en être affecté lui-même ».
Vous voyez dans les romans d’amour déchirants quand les amoureuxses se revoient après une longue séparation et qu’on ne peut plus les décoller, qu’iels se boivent et se respirent. Iels se manquent. Iels se retrouvent. Tu me manques. Je me retrouve.
Je suis absent de moi quand je suis avec des autres, et pour quelques heures cela n’a pas d’impact mais trois jours raclent et une semaine déchire. Et par cette déchirure se heurtent les fatigues, cauchemars et les rivières de monstres.
Comment peut-on être ailleurs quand on est là ? Le moi qui vit avec les autres et le moi absent que je veux retrouver ne sont pas deux entités distinctes. Mais quand je suis avec les autres, je les accueille sous ma peau, et il n’y a plus assez de place, et je vide un peu de lest de moi. Grain par grain, un bourdonnement constant à l’oreille qui recouvre la musique sous ma peau, et je suis exsangue, à un moment. Et j’ai besoin de me reremplir de moi. J’ai besoin de toi. De ton espace.
Quand je rentre de voyage, ce qui coïncide souvent avec une période où j’ai été en permanence avec d’autres pendant plusieurs jours, je dois avaler et laver (manger, me doucher), pour me réancrer sur le sol, faire prendre fin au voyage, m’arrimer. Faire le tour de la pièce-moi pour balayer, ranger, remettre au début, remettre les lieux dans l’état où ils étaient avant qu’on les trouve. Aérer. Reprendre conscience de mon corps. La pièce n’est plus tout à fait la même, les autres nous changent, laissent des traces sur nous, déposent des fleurs ou des pierres. Il faut trouver comment les nouveaux éléments vont prendre leur place. Comment faire avec ce que les autres, volontairement ou non, nous ont laissé.
Il m’est arrivé de garder mes bottes pleines de terre pendant des jours, des mois. C’était la terre d’un autre pays d’où je venais. Qui pourtant n’était pas le mien, plus le mien. Je l’avais quitté. Je veux toujours quitter le monde extérieur, quitter les autres, les vivants et les fantômes. Et cette terre était pleine de fantômes. Quelque part, je n’osais pas la nettoyer. Je n’osais pas les effacer. Les ancêtres au siphon. Quand je l’ai fait, je me suis senti vide et léger. Détaché des vésicules de limon des racines. Il y en a qui n’arrivent pas à jeter, qui accumulent tous les bouts de ficelles. Jeter, vider, effacer. Détruire. Purger les fantômes incrustés. Il y a quelque chose de la tache sur la clé de Barbe Bleue. Est-ce la personne que j’aurais dû être que j’essaye de récurer ?
La légèreté est aussi celle de l’oubli, de la corbeille vide, de l’instant de la chute. De la possibilité du regret. C’est un pas vers un autre seuil. Faire la trace. Une trace que personne d’autre n’empruntera. Un instant l’eau emplit mes empreintes dans le sable rocailleux, vite bues par le rivage. On ne vit pas pour les générations futures. On ne se bat pas pour les générations futures. On se bat déjà pour vivre rien que sa vie à soi. Hors case, pour créer un lieu où être là.
Marcher une heure pour prendre le train, seul avec le soleil qui se lève, après quatre jours en famille : enfin s’entendre penser. Réaliser l’arrêt du brouhaha incessant qu’on n’a pas entendu arriver, comme une hotte de ventilation pour un bouillon de 96 heures. Ce n’est pas : récupérer une capacité de réflexion. C’est : récupérer une part de soi, ré-aborder ses contours, se ré-installer dans sa tête, maintenant que n’y traînent plus les valises et les cartons et les vélos que les autres y avaient garé.
Reprendre possession entière.
C’est là que viennent les mots. Que les pensées assemblent calmement leurs maillons. Que mon champ de vision s’éclaircit. Comme une plante désaltérée qui relève ses tiges et étire ses feuilles ; la lumière dorée qui nimbe la crête des arbres peut enfin atteindre mon regard, y déposer sa douceur. Tu me reviens.
Tu n’es pas l’absence, tu es un état propre et autonome. Le silence n’est que quelques instants l’absence de bruit ; ensuite il reprend sa texture, son volume, sa durée qui n’est pas l’attente jusqu’à l’irruption d’un nouveau bruit. On peut d’ailleurs l’écouter, l’apprécier. Clos le tourbillon des personnes, les choses peu à peu se remplissent de vie, lourdes et lustrées, attentives.
Stillness. Still life. En français on dit : natures mortes. Cela peut aussi être rangé en : vie quotidienne. Heidegger dit : seul l’humain existe. Les fleurs, les fruits, les choses sont, mais n’existent pas, car elles n’ont pas conscience de leur mortalité. Pourtant, les fleurs, les fruits, les choses sont aussi dans le temps, portent l’empreinte des jours. Nous avons conscience pour elles de leur finitude. Notre regard en fait des natures mortes de la vie quotidienne. Souvent « inintéressantes à regarder car il ne se passe rien ».
Il n’y a pas bouger d’un côté, et rien de l’autre. L’immobilité est une action. Les choses immobiles font quelque chose.
Wikipédia dit : « Une nature morte est un genre artistique, principalement pictural qui représente des éléments inanimés. » Inanimé, ça veut dire : qui ne bouge pas. Ça veut dire aussi : qui n’a pas d’âme. Nous avons si peur de l’immobilité. Nous avons si peur de la mort. Pour certains, tu apportes cette angoisse. Pour moi au contraire, tu permets d’entendre la vie lente des choses immobiles.
Être là. Dans la solitude c’est le seul endroit où je peux être là.
Dans l’éternelle attente des choses. Dans la lumière chargée de silence.
Dans les choses qui s’arrondissent sous le poids du silence.
Le vide n’est pas le rien. Le vide est même la seule chose qui compte.
Le ma c’est le séparateur qui relie, le seuil qui est aussi le centre, le vide qui donne sa forme au plein. Entre les notes, entre les mots, entre le fil de deux sabres dans un combat. Être là, dans
cet intervalle.
Espace sans objet, temps sans action, et pourtant, ce n’est pas que le ma n’est pas insignifiant, c’est qu’il est la seule chose qui existe vraiment. Le passé est passé et n’existe plus ; le futur n’est pas advenu et n’existe pas encore. Dès qu’une action se passe, dès qu’un objet est perçu par nos sens, ils appartiennent déjà au passé, et n’existent plus. Tout n’est que souvenirs ou rêves, sauf le ma. Le présent est la suspension entre le passé et le futur.
Avant d’être un état, la solitude est un lieu, un lieu où l’on est seul. Un désert. Un lieu déserté. Ou peut-être, un lieu d’où l’on déserte.
J’ai parlé de la désertion, du désœuvrement au sens actif : action qui désœuvre, qui rend inopérant quelque chose. Désœuvrer les œuvres : je désœuvre, tu désœuvres, nous désœuvrons. Action de soustraire nos actions à leur économie propre.
Comme le poème est un désœuvrement des mots. Le poème est formé des mêmes mots que le livre de cuisine ou le manuel de l’aspirateur, mais ces mots sont désactivés de leur fonction informationnelle. On fait un autre usage de ces mots. L’usage n’est pas aboli. C’est toujours un usage, mais autre. Cela ne veut pas rien dire.
(« inintéressantes à regarder car il ne se passe rien. »)
Tu t’y glisses. Ton envahissement est toujours à la fois soudain et délicat.
Les livres sont des lieux où l’on te puise. Les reflets dans l’eau qui bouge aussi, ces histoires-paniers sans début ni fin ni but ni progression ; mouvements jamais identiques mais jamais fondamentalement différents, jamais de toute façon atteignant à la solidité d’une forme. L’état liquide fuit toujours mais jamais ne se perd, flaques de pluies, fontaines, gouttelettes pressées de se séparer et de se rejoindre, identité plurielle rhizomatique et pourtant unique, non partitive. Tu es liquide comme moi. Avec toi j’affronte les océans des regards et les rivières de monstres.
Avec toi je suis là.
Je t’appellerai quiétude.
CÈDRE.
[1] Nous sommes la poussière, Plume D. Serves, les moutons électriques, 2023.
Source : https://www.trounoir.org/Etre-la - Mai 2024
avec l'autorisation de l'auteur, merci Cèdre (que l'on peut lire aussi dans la revue Nouveaux Délits n°81)