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19/03/2015

Tailinh Agoyo - The Warrior Project: Indigenous Children Defend the Planet

Tailinh Agoyo Hannah, Cochiti Pueblo. Courtesy The Warrior Project, warriorchildren.com. .jpg

https://www.kickstarter.com/projects/2049080322/the-warri...

 

 

 

15/03/2015

Atahualpa Yupanqui - Preguntitas sobre Dios

  



 A mi abuelo pregunté yo
Abuelo que sabes de Dios
Mi abuelo se puso triste
Y nada me respondió
Mi abuelo murió en el campo
Sin rezo ni confesión
Y le enterraron los indios
Flauta de caña y tambor
Al tiempo pregunté yo
Padre que sabes de Dios
Mi padre se puso serio
Y nada me respondió
Mi padre murió en la mina
Sin doctor ni confesión
Color de sangre minera
Tiene el oro del patrón
Mi hermano vive en el monte
No conoce ni una flor
Sudor, malaria, serpientes
La vida del leñador
Y que nadie le pregunte
Si sabe algo de Dios
Por su casa no ha pasado
Tan importante señor
Yo canto cuando estoy libre
Y cuando estoy en prisión
Oigo la voz del pueblo
Que canta mejor que yo
Hay un asunto en la tierra
Más importante que Dios
Es que nadie escupa sangre
Para que otro viva mejor
Que Dios vele por los pobres
Tal vez sí, y tal vez no
Pero seguro que almuerza
A la mesa del patrón

 

 

 

 

 

QUELQUES QUESTIONS SUR DIEU

A mon grand-père j’ai demandé
Grand-père que sais-tu de Dieu
Mon grand-père tout à coup s’est tu
Et il a baissé les yeux
Mon grand-père est mort dans les champs
Les indiens l’enterrèrent au son
Du tambour et de la flûte de pan
Sans prière ni oraison
A mon père j’ai demandé
Père, que sais-tu de Dieu
Mon père n’a rien répondu
Et il a pris l’air sérieux
Mon père est mort à la mine
Sans docteur ni confession
C’est le sang d’ouvrier je devine
Qui colore l’or du patron
Mon frère n’a jamais vu de fleur
Dans la jungle, ne pousse rien de bon
Serpents, malaria, sueur
C’est la vie du bûcheron
Et que personne ne vienne lui demander
S’il sait quelque chose de Dieu
Par sa maison n’est jamais passé
Un si important monsieur
Moi, je chante quand je suis libre
Et quand je suis en prison
J’entends la voix du peuple qui vibre
Et chante mieux que moi cette chanson
Car il y a bien plus important
Que de savoir où est Dieu
C’est que personne ne crache le sang
Pour que d’autres vivent mieux
Que Dieu protège les pauvres gens
Peut-être que oui, peut-être que non
Mais c’est sûr qu’il mange du pain blanc
A la table du patron.

 

 

 

 

 

  

 

 

  

20:42 Publié dans RESONNANCE | Lien permanent | Commentaires (0)

14/03/2015

Céline Renoux

 

Souvent je voudrais échapper à l’enfant que j’étais
 mais il arrive toujours un moment où elle regagne le terrain perdu
 j’ai beau accélérer pour qu’elle s’essouffle,
 creuser la distance pour ne plus l’entendre,
 elle finit chaque fois par me rejoindre
 et moi par la reprendre
 sans doute parce-qu’elle n’est pas finie,
 que quelque chose très tôt s’est brisé,
 a freiné la courbe et l’élan.
 Je voudrais que le barrage cède
 je voudrais pleurer un bon coup
 j’écris simplement là où je voudrais pleurer.
 J’écris où le sang s’écoule,
 ruisselle le long des cuisses
 j’écris du fond de l’enfance
 et du creux de mon ventre
 j’écris pour me rapprocher du point de vertige
 J’écris sur l’ourlet brûlant de la bouche de l’enfant
 j’écris parce-que j’ai décidé de perdre la mémoire
 J’écris où il me faut sans cesse revenir
 J’écris avec toujours ce mouvement de la mer
 qui berce et gronde,
 monte et redescend,
 se jette pour mieux s’éloigner
 j’écris lorsque les vagues sont trop grandes
 j’écris pour être moins terrifiée
 j’écris parce-que tu ne m’as pas dévorée entièrement
 j’écris depuis l’intérieur du labyrinthe
 j’écris du fond de mes poches trouées
 par poignées de silence
 j’écris sur la trame usée du jean
 ou l’encre bleue pâlit.
 J’écris parce-que je suis mal faite
 qu’il y a des vices de forme
 un défaut d’origine

 

 Céline Renoux

 http://lafilledesastres.com/

 

 

11:43 Publié dans RESONNANCE | Lien permanent | Commentaires (1)

11/03/2015

Un excellent article de Don Juanito : ON A RETROUVÉ DON JUAN MATUS

Source : http://magick-instinct.blogspot.fr/2014/12/on-retrouve-do...

 

 

 

      Quelle commotion, n'est-ce pas ? Le très controversé Bert Hellinger, créateur de la méthode thérapeutique des constellations familiales, a retrouvé don Juan Matus, le maître mythique de Carlos Castaneda. Tata Cachora (ou Kachora), de son vrai nom Victor González Sandoval, est un yaqui originaire de Tecate, un guérisseur traditionnel qui, même avant d'avoir été identifié comme le don Juan de Castaneda, était fort respecté. C'est un herboriste remarquable, rivalisant avec nos meilleurs kallawaya, puisqu'il dit connaître 4000 plantes médicinales. "J'ai revêtu l'habit de don Juan Matus pour initier Carlos. Puis je l'ai ôté et ne l'ai plus jamais remis" assure-t-il.

      L'homme dit être né le 14 janvier 1914. Découvert dans sa 96ème année par Hellinger qui s'est de suite déclaré son disciple, le dynamique vieillard aura donc bientôt 101 ans. Entre-temps, dans le confusionnisme grandissant, les activités commerciales des deux parties ont fait un bond impressionnant au Mexique. Les constellations familiales ayant épousé le chamanisme, Bert Hellinger écrit des livres à succès, tirant profit de la gloire du Nagual. Des conférences sont organisées où le sorcier légendaire sert de figure publicitaire aux constellations familiales.

      Si don Juan Matus fait bien plus jeune que son âge canonique, c'est sans doute en vertu d'une histoire de pouvoir. Il faut dire que comme beaucoup d'indiens d'un certain âge, don Cachora n'avait pas de papiers, ce qui crée un intéressant flou artistique autour de sa date de naissance. On s'est aperçu de cette absence de documents d'identité trois semaines avant la sortie du Nagual du territoire mexicain, alors qu'il devait se rendre en Allemagne pour fêter les 85 ans de Bert Hellinger, qui est lui-même devenu depuis une vraie star au Mexique.

      Branle-bas de combat, tout le monde s'est mobilisé pour fournir un passeport à l'insigne Nagual, soudain transformé en patrimoine, en fierté nationale. Grâce à la sœur du président de la république, Tata Cachora a donc pu rapidement obtenir ses papiers et voyager vers l'Europe. "Il a fallu qu'un si grand maître voyage hors de son pays pour être enfin reconnu" s'étonne, oublieuse de l'indifférence à l'importance et à l'histoire personnelles, une dame dans la video.
 
      Malgré le grand âge du Nagual, le problème chronologique reste pourtant entier. Déjà très âgé lors de sa première rencontre avec le facétieux Carlos et plus vieux que don Genaro, don Juan Matus devrait plutôt avoir 120 ans, objectent les connaisseurs. Et Carlos n'avait-il pas écrit que le Nagual, tel Enoch, avait disparu dans la lumière en déjouant la mort ? Mais qu'à cela ne tienne, on y croit dur comme fer. Starisé, don Juan Matus est de retour.

      Et depuis, sans être avare de profondes banalités, Tata Cachora se laisse promener et rencontre les sages de la planète. Même le Dalaï-Lama l'aurait invité nous dit-on. En 2013, l'enterrement de son fils adoptif et héritier spirituel (Flecha Dorada), excellent danseur kumiai mort dans un accident de voiture, a été l'occasion de singulières rencontres œcuméniques. Le rite syncrétique mélangeant traditions locales, Nouvel Age et pratiques amérindiennes du nord, a permis au Nagual de faire connaissance, entre autres, avec un chef Dakota et un sheikh Nakshbandi, mandatés par l'ONU. Il faut dire que depuis que Flecha Dorada était entré dans la danse, les activités organisées autour de don Cachora avaient pris un tour singulièrement New Age, attirant une clientèle nouvelle, peu ou prou semblable à celle que connaît le renouveau chamanique français.
 
        Ce n'est pas la première fois que des personnages littéraires de Castaneda apparaissent soudain dans la vraie vie, dont on se demande d'ailleurs si elle n'est pas, la coquine, de plus en plus menteuse. On se souvient du coup d'éclat - pétard mouillé en vérité - de Dominique Aubier, qui prétendait être la fameuse Catalina, rencontrée par Carlos en 1962. Son envoyée spéciale, devenue la Carol du Feu du dedans, est spécialiste en diète alimentaire et journaliste à Paris-Match. Missionnée par Catalina Aubier, cette compagne de Demis Roussos, Veronique Skawinska, tentera en vain de convaincre Castaneda en lui livrant la carte de l'inconnu kabbalisée par Aubier. La bourgeoisie se spiritualise comme elle peut...
 
      Toutefois, c'est en faisant quelques recherches sur Tata Cachora que j'ai été mené à explorer, quoique trop superficiellement, le précieux enseignement du Sheikh Abdoul Rauf. Frappant contraste que cette nourriture très consistante. Rien de commun avec le commerce spirituel et ses stratégies marketing mensongères. Calife d'Amérique Latine vivant en Patagonie, Abdoul Raouf est disciple d'un maître pour lequel j'ai beaucoup de respect, le regretté Mawlana Sheikh Nazim. Mais cela n'empêche pas le Sheikh de se faire abuser comme les autres, tout émoustillé qu'il fut dans sa jeunesse par les récits de don Carlos.

      En écoutant le compte rendu de la visite du Sheikh à don Cachora, je réalise à quel point les indiens peuvent être méconnus, même de ceux qui vivent près d'eux en Patagonie. Ceci n'empêche pas de donner un avis autorisé sur ce qu'ils sont et ne sont pas, soulignant au passage le caractère viral des projections occidentales dont les indiens sont l'objet.

      Ainsi, le Sheikh Abdoul Rauf vit en Patagonie sans vraiment fréquenter les autochtones. Heureusement il les découvre. Il les rencontre en voyageant au Mexique, au Pérou, au Panama, dans un contexte souvent plus néo-chamanique que traditionnel. D'après lui, un grand nombre de rites de certaines ethnies proviennent de l'islam et seraient dus à la venue d'explorateurs musulmans bien avant Colomb. Chacun tire la couverture à soi, c'est peut-être de bonne guerre. On a beau aimer l'indien, notre approche, invasive ou captatrice, tend à l'instrumentaliser. N'a-t-on pas vu récemment le faux roi français d'Araucanie défiler à Paris contre le "mariage pour tous", au nom des valeurs mapuche, qui, comme chacun sait, sont parfaitement catholiques, hétérosexuelles et françaises ? Mais l'appropriation de l'indigène et de son image n'empêche pas celui-ci de défiler dans les rues de Santiago au coté des lesbiennes.

      Le Sheikh Abdoul Raouf s'étonne de ce que les amérindiens possèdent naturellement les qualités indispensables à la voie, qualités que nous autres occidentaux devons cultiver avec de grands efforts pour pouvoir les obtenir. Selon lui, les indiens au sud du Mexique sont des musulmans qui s'ignorent et se montrent curieux des croyances de l'autre. Il suffit de leur dire qu'ils sont musulmans sans le savoir pour qu'ils se convertissent. Car le but affirmé du Sheikh est bien entendu de convertir les indiens, et même don Cachora.

      Nous retrouvons-là un trait caractéristique du colonialisme et du monothéisme. Il ne vient pas à l'idée du Sheikh que les indiens n'ont pas besoin de devenir musulmans, puisqu'ils disposent déjà d'une spiritualité. Je me suis déjà exprimé sur cette tendance de la pensée chu'lla et n'y reviendrai donc pas. Notre universalisme devant être imposé comme exclusif et inévitable, nous exploitons souvent, pour le ramener à nos vues et changer l'autre, l'inclusivisme indigène. C'est un trait occidental commun non seulement aux grandes religions monothéistes, mais aussi au néo-chamanisme ou au New Age, tel que celui produit par Michael Harner.
      L'une des particularités de l'influence New Age est la tendance à construire des structures adoptant une forme d'entreprise plutôt que celle d'un groupe spirituel. La totalité de l'activité consiste à organiser des séminaires, proposer des formations, donner des conférences, organiser des voyages, vendre des livres, des DVD. On peut appeler ces structures "école", "méthode", "fondation", "ONG", "académie" "cercle" ou "faculté", l'esprit qui les anime reste celui de la boutique.

      On fait la promotion d'une ère nouvelle et d'une nouvelle conscience, mais l'on fonctionne sous le mode de l'ancienne. Loin de représenter une alternative réelle au monde de la marchandise, le New Age en est plutôt la représentation, le produit final qui introduit capital et marketing au Royaume des Cieux. Bientôt coté en bourse, l'être fait vendre. La corruption cerne l'essentiel au plus près pour mieux le parodier.

      Danièle Hervieu-Léger décrit fort bien ces nouveaux trusts religieux. Il s'agit de proposer des services symboliques à des consommateurs, sur un marché du "bien-être" devenu diversifié et très concurrentiel. Le consommateur peut passer de l'un à l'autre de ces produits "sans engagement" de sa part. Le mode d'emploi doit être facile et le produit rapide à consommer. L'individualisme étant poussé au paroxysme, la demande du consommateur exerce une influence déterminante sur les biens symboliques proposés et leur conception. On ne s'adapte pas à la voie, c'est la voie qui s'adapte. Autrement dit, l'épicier de l'esprit ne va pas chercher à satisfaire les besoins réels du client mais uniquement sa demande, son caprice, son rêve. Le client est roi et les boutiquiers construisent et étudient le discours pour le séduire. Il n'est pas possible à l'entreprise de dire, par exemple, que tout le monde n'est pas fait pour être "chamane". Cela équivaudrait pour elle à un suicide commercial. Pour gagner des parts de marché, il lui faut donc construire un produit qui fasse illusion et s'adresser à un public aussi large que possible.

      L'état modifié de conscience, l'extase, devient donc un simple état de méditation et de relaxation. La vision devient une visualisation et l'on part à la recherche de son animal de pouvoir grâce à la méditation guidée au son du tambour, ou pourquoi pas, du CD fourni avec la méthode. Rien n'est plus facile que cette proposition considérablement appauvrie. Le long apprentissage est remplacé par des séminaires d'un week-end. A l'engagement de toute une vie se substitue l'abonnement à l'année. Si l'on ajoute à ceci l'atrophie du chuyma que nous avons étudiée le mois dernier, on ne saurait douter du fort nivellement qu'induisent ces stratégies.

      Il est évident qu'un livre comme La Voie du Chamane de Michael Harner repose entièrement sur ces opérations de substitution. Dès sa conception, il s'agit d'un produit destiné à un vaste marché, conçu spécialement pour des consommateurs pressés. Il suit donc scrupuleusement les règles du marketing spirituel énoncées par Danièle Hervieu-Léger, ainsi que le montre ce mémoire de Constantin Lupascu. Peu importe que le fonds de commerce repose sur des thèses douteuses, puisqu'on ne lui demande pas d'être vrai mais de le paraître.

      A ce jour d'ailleurs, le néo-chamanisme ne se distingue plus du New Age. Il en est l'une des branches les plus populaires et de nombreux anthropologues étudiant le phénomène soulignent l'identité du néo-chamanisme et du New Age. Les ONG et autres fondations qui prétendent œuvrer à la sauvegarde et la préservation du soi-disant "chamanisme", tout en faisant la promotion du néo-chamanisme, sont en pleine dissonance cognitive. Elles contribuent grandement à la destruction des traditions locales, leur substituant peu à peu une forme occidentalisée de spiritualité, véritable soupe mondiale marchandisée. Les projets d'écotourisme, le tourisme spirituel et même l'alphabétisation, entraînent une occidentalisation des valeurs locales. Faire croire qu'il n'en est rien et que par de telles initiatives on protège une culture, c'est mentir. On détruit forcément d'un coté ce que l'on tente de sauver de l'autre. C'est une situation très inconfortable qui mériterait d'être reconnue plutôt que niée. Car il n'est pas possible de réfléchir sur un problème que l'on refuse de voir en face.

      Les acteurs de la destruction du mal nommé "chamanisme" ont souvent recours au sophisme pour ne pas reconnaître l'évidence de cette dissonance. Comme le suggère l'anthropologue Roberte Hamayon, le "chamanisme" n'a jamais été statique et constitue un ensemble mouvant, susceptible d'évolutions notables, de recevoir des influences. J'ajouterai en revanche qu'existent des seuils et des proportions au-delà desquelles l'effondrement est total. Pourtant cet argument suffit souvent aux néo-chamanes pour ne plus prendre de précautions, imposant partout l'étalon de leur occidentalité. S'engouffrant dans la brèche de la plasticité chamanique, ils refusent de reconnaître ce que produit mondialement la promotion de ces pratiques déculturées inconsistantes.

      Malgré les maigres avantages qu'y trouverait la ménagère de cinquante ans, l'effet est manifeste : une perte irréparable de profondeur et de diversité. L'indien yaqui se met à chanter comme un amérindien du nord, frappant sur un tambour identique à celui des "chamanes" celtiques, sibériens, lakotas, etc. Le "chamanisme" devient partout le même, là où il variait autrefois fortement d'une communauté à l'autre, à quelques kilomètres de distance seulement. Aussi Michael Harner n'a-t-il pas décrit un "chamanisme universel" : il l'a fabriqué.

      Une autre échappatoire pour ne pas mesurer les méfaits de l'entreprise consiste à minimiser les objections académiques. Pour reprendre l'exemple de Michael Harner, celui-ci est plébiscité en francophonie comme étant un homme courageux ayant fait l'objet d'attaques d'anthropologues concurrents. C'est une information édulcorée qui n'est jamais documentée. On ne nous dit pas en quoi consistent ces objections académiques, ni si elles proviennent d'observations de terrain irréfutables. Non seulement on reste aussi vague que possible, mais on discrédite le milieu qui formule ces réserves en évoquant une jalousie d'anthropologues. Rien ne saurait être plus caricatural car il existe des arguments très sérieux contre le travail de Harner, notamment du fait qu'il repose sur des hypothèses de Mircea Eliade - très largement réfutées depuis le milieu des années 80 - ou qu'il crédite la délicieuse imposture de Castaneda.

      Ce qui me semble encore plus douteux, c'est qu'à aucun moment n'est mentionnée la parole autochtone. C'est un indice très fort de l'attitude colonialiste. On prend bien soin de ne pas écrire que les autochtones eux-mêmes produisent une critique virulente du travail de Michael Harner, se plaignant d'être traités par sa Fondation avec beaucoup d'arrogance. Or, c'est tout de même leurs arguments à eux, qui devraient être écoutés en premier.

      La raison peut donc trouver des justifications à tout, même à l'injustifiable. Et tant qu'il s'agira de produire un discours permettant seulement d'avoir raison ou de pérenniser un marché, plutôt que d'ouvrir les yeux sur un problème bien réel, il est clair qu'aucune approche saine des spiritualités indiennes ne pourra voir le jour, au-delà de cet esprit boutiquier.

      Par petites touches, ce blog devenu très fréquenté et dont les visiteurs quotidiens ont doublé depuis le mois de mai 2014, tente d'explorer une autre manière de voir. C'est un très modeste début de piste qui certes, pose plus de questions qu'il n'en résout.

      Au début, je me disais que le lecteur n'allait guère apprécier le point de vue critique que j'y exprime. J'étais certain de le perdre peu à peu, mais c'est le contraire qui s'est produit, signe que nous ne sommes peut-être pas des cas aussi désespérés et pouvons accepter de ne pas être toujours caressés dans le sens du poil.

      En revanche la fréquentation du blog est honteuse, c'est-à-dire que malgré son nombre important de visiteurs, peu de gens le placent en lien sur leur site ou leur blog. On le consulte en secret et en catimini. Cet ostracisme est très compréhensible et n'empêche pas l'information de circuler. Au fond, ce blog joue le rôle qui est le sien, un rôle qui n'attend pas d'être reconnu mais qui est utile. Déjà à l'époque du site Magick-instinct, la fréquentation pouvait atteindre 2000 visiteurs par jour alors que le site n'était relayé que par peu de personnes et que je m'interdisais d'en faire la publicité ou de le promouvoir. De l'anti-marketing, en quelque sorte. Un travail, s'il sert à quelque chose, n'a pas besoin d'être claironné. On ne fait pas de publicité pour les clés USB parce que tout le monde sait à quoi ça sert. Mais on en fait pour Coca-Cola.

      Alors certes, la fréquentation de ce lieu virtuel est plus modeste que celle de Magick-Instinct en 2001. Mais elle est presque équivalente à celle des deux sites réunis d'une célèbre ONG qui fait la promotion du néo-chamanisme en Amazonie et bénéficie de nombreux liens sur les sites professionnels de néo-chamanes occidentaux. Je suis donc très satisfait et fier de ce résultat et j'en remercie vivement mes lecteurs.

      Aujourd'hui, j'aimerais bousculer de nouveau le visiteur en l'amenant à réfléchir sur certaines notions qui bouleversent les codes sémantiques habituels. Voyons par exemple ce qu'il en est des termes "chamane", "chamanisme", "extase" et "transe". De quelle manière pourrions-nous réajuster le contenu de ces termes pour y voir plus clair ?
Attractions touristiques à Iquitos. Photos C. Guislain
      Remarquons tout d'abord que le mot chamane ne veut plus rien dire du tout, tellement on en a abusé. On parle de chamanisme à propos de Jean de Patmos, d'Odin, de Socrate, du soufisme ou de soirées en boite bien arrosées. Il serait peut-être temps d'interroger ce terme, pour se rendre compte que le chamanisme n'est pas du tout une tradition vieille de milliers d'années, mais une invention occidentale du XXème siècle. A cette condition, le mot pourrait être honnêtement utilisé. Et dans ce sens, la distinction entre chamane et néo-chamane deviendrait presque superflue, puisqu'il n'y a de chamanisme que dans l'occident moderne et ses annexes touristiques. On sait que dès que surgit le mot, il s'agit d'une construction occidentale. On n'est plus dans un contexte proprement indigène mais dans celui d'une occidentalité s'appropriant un folklore, des "techniques", ou nommant l'autre par des termes qui lui sont étrangers.

      Il n'y a pas de chamane indien à proprement parler. Même en Sibérie le mot n'est pas utilisé ailleurs que dans un contexte occidentalisé, excepté chez les Evenks. Les amérindiens du nord dénoncent avec force le caractère colonial de cette appellation qu'ils détestent. Pourquoi ne tiendrions-nous pas compte, enfin, de leur avis ? Dans les milieux kallawaya, aymara et quechua que j'ai pu fréquenter, ce terme n'est jamais prononcé. Si je l'avais entendu, j'aurais immédiatement compris qu'une influence occidentale était à l'oeuvre et qu'il s'agissait en réalité de néo-chamanisme. En revanche, j'ai rencontré des paqos, des yatiris, des wachumeros, des amautas, tous très différents les uns des autres. Mais pas de "chamanes". C'est donc que le chamanisme est un concept de l'occident moderne, plutôt qu'une survivance archaïque.

      Les anthropologues modernes n'utilisent souvent le terme que par défaut, mais sont de plus en plus nombreux à en interroger la pertinence. Le spécialiste en religions comparées Daniel Noel y reconnaît un "phantasme, une fiction, une oeuvre de l'imagination". Michael Tausig parle d'une "projection de l'Ouest". L'historien Andy Letcher n'y voit qu'une "construction d'orientaliste". En 1903, Arnold van Gennep écrivait que parmi les mots " créés par les voyageurs, adoptés ensuite sans réflexion par les dilettantes de l’ethnopsychologie et employés à tort et à travers […], l’un des plus dangereux est celui de chamanisme ". Grand spécialiste des Evenks et sur les lieux mêmes où apparut le mot saman, Shirokogoroff écrit dès les années 30 que " Le 'chamanisme' comme création européenne est un échec total ". Il a été largement démontré que le chamanisme en tant que pratique archaïque ou catégorie universelle n'existait pas et n'était qu'une construction littéraire développée par Eliade. Le mot lui-même, appliqué à toutes les sauces et dans tous les contextes, continue de nous laisser croire que cette unité universelle du chamanisme existe, alors qu'elle n'est qu'une projection nous empêchant de réellement connaître les cultures et les êtres que nous désignons ainsi. Le regard de l'observateur extérieur sur ces cultures en altère dès le départ l'idiosyncrasie, la corrode, la soumet. Dans une étude intitulée Le Chamanisme aujourd'hui : construction et déconstruction d'une illusion scientifique, Håkan Rydving dénonce un piège épistémologique, là où je reconnais pour ma part une habitude culturelle de la pensée ch'ulla, autrement dit, de l'universalisme occidental :

      " Il est par trop tentant de croire qu’en décidant d’appeler « chamane » une personne dotée d’une fonction rituelle dans telle ou telle culture, on aura mieux compris le contenu particulier de sa fonction sociale. C’est en fait le contraire qui est le cas. La traduction de böö, noaidi, angakkoq, etc. par « chamane » cache plus qu’elle ne révèle, car elle laisse croire que nous « savons » ce qu’est un böö, un noaidi, un angakkoq, etc. Elle nous amène à nous concentrer sur les aspects qui correspondent à notre propre définition de « chamane », laissant de côté l’étude précise de la personne envisagée dans son contexte culturel et social et avec les variations qu’elle connaît. Par ailleurs, cela permet d’accepter des constructions théoriques larges, reposant sur une littérature de seconde main, ce qui ne répond pas aux critères d’un travail anthropologique de qualité constitués par une bonne connaissance des langues et d’autres compétences en matière d’études des civilisations."

      La dernière phrase semble être une allusion à la façon dont travaillait Mircea Eliade. Il faut bien comprendre qu'il ne s'agit pas simplement de chipoter sur des mots. L'usage des termes "chamane" et "chamanisme" a permis de construire la stratégie d'appropriation coloniale des savoirs indigènes, dont nous sommes témoins aujourd'hui. En même temps, il a détruit une diversité au profit d'une universalité uniformisante. C'est la tactique habituelle de la pensée ch'ulla. Il a fallu tout d'abord universaliser un concept, pour pouvoir s'approprier et effacer ensuite les singularités où il était projeté. Mais Mircea Eliade et Michael Harner se sont trompés sur un point : il n'y a pas de chamanisme universel proprement dit. Håkan Rydving poursuit :

" Beaucoup de collègues considèrent « chamane » et « chamanisme » comme des catégories générales et ils estiment que l’usage de ces termes est nécessaire, car il rend la comparaison possible. D’après moi, c’est tout le contraire. Si nous utilisons les catégories « chamane » et « chamanisme » pour comparer les traditions des Bouriates et des Inuit, par exemple, c’est qu’on a présupposé des similitudes entre elles. Au contraire, les études comparatives doivent se fonder sur les traditions et concepts locaux/autochtones. Sinon, la comparaison n’est pas valable puisqu’elle est en partie déjà implicite par le choix des catégories analytiques. D’un point de vue méthodologique, il est donc préférable de comparer un böö avec un angakkoq plutôt que comparer un « chamane » bouriate avec un « chamane » inuit. " 

      " Les concepts de « chamane » et de « chamanisme » ont créé une illusion d’homogénéité (régionale ou mondiale). Ils nous laissent croire que nous comprenons les phénomènes que nous prétendons étudier, alors qu’en réalité le risque est qu’ils nous empêchent de bien les comprendre. Concluons que le temps est venu d’abandonner ces termes comme concepts comparatifs."


      J'ai mis en caractères gras la phrase qui réfute l'hypothèse de travail de Mircea Eliade, reprise par Michael Harner pour élaborer son core-shamanism. C'est à raison que Mircea Eliade est considéré par bien des anthropologues comme le grand-père du néo-chamanisme, puisqu'il est l'inventeur de l'universalisation du concept de "chamanisme", tel que nous la connaissons aujourd'hui. On comprend sans difficultés les motifs pour lesquels l'auteur est adulé par les praticiens chamaniques occidentaux, sans que ceux-ci prennent la peine d'étudier les réfutations, désormais nombreuses, de l'oeuvre de l'intellectuel roumain.

      Mais cette tentative d'universalisation repose sur des bases trop fragiles. Sous prétexte qu'existent des prêtres dans presque toutes les religions, serait-il possible de regrouper celles-ci sous le concept unique de "prêtrisme" ? Et qu'aurions-nous dit de plus alors ? De même, si comme Harner nous tentions de regrouper sous un seul terme une poignée de techniques que nous croirions reconnaître dans les pratiques religieuses de toute la planète, ne pourrions-nous pas résumer en un seul terme l'ensemble des cultures pratiquant l'oraison ? Cela s'appellerait peut-être "religion". Et dans ce cas nous n'aurions finalement pas du tout avancé.

      La conclusion du travail de Håkan Rydving rejoint ce que j'ai exprimé plus haut :

      " Est-ce que cela signifie qu’il n’y a pas de contexte où les mots « chamane » et « chamanisme » pourraient être utilisés comme concepts au sens strict (sauf chez les Évenks) ? Bien sur qu’il y en a ! Avec le même point de départ que j’ai souligné pour les traditions indigènes (que l’analyse devrait être basée sur les concepts et terminologies vernaculaires) on peut maintenir que là où « chamane » et « chamanisme » sont utilisés comme auto-désignations, c’est-à-dire dans certains groupes du New Age inspirés par Eliade, Castaneda, Harner et autres, et pour les participants aux cours de développement personnel portant le label « chamanisme », ils sont appropriés comme concepts. Mais, c’est là – dans l’Occident et dans des contextes plus ou moins occidentalisés et mondialisés – et là seulement, que nous pouvons trouver un objet de recherche qu’on pourrait appeler « chamanisme » ".
Kallawaya : le maître et l'apprenti.
      Un autre point sémantique intéressant est celui de l'"extase" ou de la "transe" chamanique. En anthropologie, l'extase est un marqueur important de la catégorie "chamanisme". Depuis Eliade, la définition du chamane impose la "transe" comme moyen de communication entre le chamane et le sacré. Ceci pose néanmoins de nombreux problèmes méthodologiques et c'est pourquoi, au cours des vingt dernières années, les chercheurs ont de moins en moins utilisé la définition du chamane comme technicien de l'extase, lui préférant une acception plus large. Håkan Rydving en donne deux exemples :

      Pour Vladimir Basilov, les chamanes sont "les élus des esprits", tandis que le chamanisme est la "croyance en la nécessité d'intermédiaires particuliers entre la masse des hommes et les esprits (déités)". D'où l'inanité d'un concept tel que le "chamanisme démocratique" en anthropologie, puisque le chamanisme est, par définition, une élection des esprits.

      Pour Christian Malet, le chamane est " un homme sain de corps et d'esprit qui, ayant répondu à une vocation éprouvante, est devenu apte - au terme d'une initiation - à entrer en relation avec les puissances spirituelles auprès desquelles il intercède pour le bien des membres de sa communauté ".

      On note que dans ces deux définitions, l'extase ne sert plus de marqueur à la condition du chamane. D'autres part, les chercheurs insistent sur le rôle social et communautaire du chamane, ce qui correspond mieux à la réalité de terrain que les seules lectures neuro-psychologiques et individualistes. Mais quelles sont les raisons pour lesquelles l'extase et les états modifiés de conscience ne sont plus considérés comme le trait principal de ce qui a été qualifié de  "chamanisme" ?

      On constate aisément qu'existent de nombreuses disciplines (le tantrisme, le yoga, la magie...) travaillant sur ces aspects de la conscience, sans pour autant être qualifiées de chamaniques. De plus, à l'intérieur même de cette catégorie dite "chamanique", toutes sortes d'opérations sont exécutées sans nécessiter de transe ni d'états modifiés de conscience. Enfin, le concept d'état modifié de conscience est, nous le verrons, extrêmement flou. Eliade en vient même à le manipuler facilement, pour le soumettre à ses préjugés. Selon lui, il existe par exemple des transes licites et des transes illicites. Une transe de possession est considérée par Eliade comme une dégénérescence du chamanisme, tout comme la transe produite par l'usage de plantes hallucinogènes. C'est un a priori culturel évident.

      Il faut rappeler que le livre d'Eliade qui a défini le champ d'étude du chamanisme pendant plus de 50 ans fut écrit par un homme qui n'était ni ethnologue ni anthropologue. Eliade n'a jamais rencontré de chamane, n'a pas vécu au sein de peuplades pratiquant les rites qu'il décrit. Tout ce qu'il consigne dans son livre est composé à partir d'ouvrages rédigés par d'autres et à ceci s'ajoute le fait que les sources bibliographiques russes les plus importantes et donc, les plus directes, restèrent inaccessibles jusqu'à la fin de la guerre froide, moment à partir duquel son oeuvre commença d'ailleurs à être sérieusement mise en doute.

      Eliade ne retient de ses sources que des détails lui permettant de confirmer son opinion préconçue. A telle enseigne que Marjorie Mandelstam Balzer finit par déclarer qu'Eliade est : " remarquablement inexact sur le chamanisme sibérien ". Ignorant les faits qui ne correspondent pas à ses théories, Eliade finit par faire des affirmations générales complètement fausses. Il considère que les chamanes sont principalement caractérisés par l'extase, le vol de l'âme, l'ascension céleste, le voyage hors du corps vers le royaume de l'esprit. Mais il dévalorise tout ce qui ne correspond pas à cette description. Or, pour Anna-Leena Sikala, l'interaction avec les esprits se fait en Sibérie selon trois modes : le voyage, la possession et la convocation. Aucun de ces procédés n'est dévalorisé, ni même hiérarchisé. Les trois interviennent souvent dans une même cérémonie.

    L'ouvrage de Mircea Eliade sur le chamanisme est rempli de références au ciel, à l'ascension, à la verticale plutôt que l'horizontale. Le sacré est réduit à ce plan axial transcendant, au centre plutôt que la périphérie ou le contour des choses. C'est au centre, au pôle de la tente, de la montagne, de l'axe du monde, que le chamane communique avec le ciel, monte à travers l'ouverture centrale, ou vers la montagne sacrée, vers le paradis. L'influence du symboliste René Guénon pèse trop lourdement sur cette production, en faisant un livre d'ésotérisme plutôt qu'une oeuvre scientifique. Eliade est toujours disposé à dénigrer comme décadent ou aberrant tout chamanisme dans lequel l'ascension vers le ciel jouerait un rôle insuffisamment important. Le chamanisme toungouse d'aujourd'hui, dit-il - c'est-à-dire celui des années 1930, lorsque Shirokogoroff produit ses études les plus importantes - ne peut pas être considéré comme le chamanisme dans sa forme classique, à cause, entre autres choses, du "rôle mineur qu'y joue l'ascension vers le ciel." Ne tenant aucun compte des aspects sombres et ambigus de cette discipline, c'est cette même vision morale et chrétienne du chamanisme que nous retrouvons aujourd'hui dans le néo-chamanisme New Age.

      En accordant une importance disproportionnée au "voyage chamanique", Eliade néglige les autres formes de relation aux esprits, les diabolise même. Non seulement cette différentiation obéit à un a priori religieux personnel, mais en définissant le chamanisme comme le seul produit d'une technique, Eliade réduit l'expérience du sacré à un domaine purement cérébral et physiologique, connu désormais sous le nom de modèle neuro-psychologique. L'oeuvre de Michael Harner suit la même inclination et s'avère plus étroite encore, puisqu'elle limite le champ du chamanisme au seul soin thérapeutique individualiste. Or, celui-ci est autrement plus étendu.

      Pour ne m'en tenir qu'au domaine scientifique, autrement dit en m'abstenant d'entrer dans des considérations spirituelles, ce modèle neuro-psychologique a fait l'objet de critiques remarquées. Dans un texte devenu célèbre intitulé Pour en finir avec la "transe" et l'"extase" dans l'étude du chamanisme, Roberte Hamayon note tout d'abord l'imprécision des catégories employées. Les descriptions de "l'état chamanique" sombrent souvent dans la contradiction : " il est difficile de savoir s’il est vraiment en transe ou s'il fait seulement semblant ", " la transe peut être aussi efficace quand elle n’est que simulée ", " le rituel n’opère pas forcément même si la ‘transe’ est authentique ". Ou inversement : " le rituel peut opérer même en l’absence de ‘transe’ manifeste ". Nous sommes ici face à une catégorie aussi imprécise que la fameuse "gnose" de la chaos-magick, dont j'ai tantôt souligné le manque de précision, tant théorique que pratique.

      Quand on songe que sont utilisés parfois des termes aussi opposés entre eux que "transe" et "extase" pour désigner les mêmes "états modifiés de conscience", on ne saurait douter de l'inutilité de ces outils analytiques, tout au moins en l'état. Mais ce qui retient surtout l'attention de Roberte-Hamayon, c'est l'absence complète de notions semblables dans le discours des peuples chamanistes traditionnels :

      " À ma grande surprise, ce terme, courant dans les travaux occidentaux sur le chamanisme, surtout depuis la publication du livre d’Eliade, ne m’était apparu d’aucune utilité tout au long de mon travail de thèse sur les formes sibériennes de chamanisme. Il n’était la traduction d’aucun terme autochtone utilisé dans le discours chamanique.[...]"

      " Ainsi les peuples sibériens (comme beaucoup d’autres peuples chamanistes) qualifient l’épisode rituel que les auteurs appellent transe en termes d’actions en rapport avec des esprits (mouvement du chamane vers eux ou mouvement de ceux-ci vers le chamane). Leur discours évoque l’idée d’une rencontre ou d’un contact qui est à la fois le moyen et la preuve de l’exercice de la fonction de chamane."

      Il est tout de même curieux qu'aucune des sociétés supposées utiliser le processus de la transe chamanique ne dispose de termes spécifiques pour désigner l'état de conscience altérée, l'extase (passive) ou la transe (active). Plus encore, lorsqu'on questionne les principaux acteurs de la transe, ceux-ci ne comprennent pas du tout les questions qui leur sont posées et répondent à coté des attentes, se référant essentiellement à des données cosmologiques. C'est donc que nous errons peut-être quant à l'approche.

      Il n'est d'ailleurs pas nécessaire d'être dans un état modifié de conscience pour percevoir différemment ou pour "voir" ce qui normalement est invisible. Je pourrais sur ce sujet apporter différents témoignages personnels, ou constatés chez mes amis indiens, mais je suis peu prolixe quant aux récits intimes relevant de phénomènes paranormaux, surtout lorsqu'il s'agit de le faire par écrit. Dans ma tradition, certaines choses - et notamment les pratiques et les expériences de ce type - ne se communiquent jamais qu'oralement et en confrérie. Quoi qu'il en soit, la possibilité de percevoir à l'état de veille des choses que l'on estime ne pouvoir devenir sensibles qu'en état altéré de conscience, constitue un élément de nuance qu'il me semble très important de noter.

      Rétrospectivement, nous pouvons remarquer maintenant que le tableau du renü Aukanaw que j'ai commenté le mois dernier est en effet influencé par les conceptions occidentales de Eliade et de Harner. Il induit la pensée que pour percevoir autrement, il faut être obligatoirement dans un autre état que l'état de veille. Or, non seulement ce n'est pas toujours le cas, mais la lecture des phénomènes de vision subtile en fonction du seul modèle neuro-psychologique entretient nombre de préjugés coloniaux. Puisque toute vision peut être interprétée en termes de conscience altérée, on en déduit facilement qu'il s'agit d'hallucinations et que le pauvre "primitif" ne sait pas distinguer la réalité de l'illusion. C'est en général ce que produit l'analyse neuro-psychologique d'un phénomène de ce type, lorsqu'on l'isole du contexte cosmologique et sociétal qui en explique la pertinence.

      D'autre part, concernant la pratique, les paradigmes influencent la perception. En interprétant la visite des esprits en termes de changement d'état de conscience, nous passons du domaine mystique de l'échange au domaine pseudo-scientifique de l'individu s'auto-interprétant ; nous allons d'un symbolisme chaud vers un symbolisme froid et rationalisé, technicien et sans âme. Le mythe cosmologique a une charge, un poids, une chaleur, une force, une grâce et un pouvoir communautaire importants. Le vocabulaire scientifique est dépourvu de cette propriété dynamique et amoureuse qui donne à la pratique son élan, son énergie visionnaire. "La science remplace nos mythologies passées. C'est une mythologie bien triste", écrivait Jorge Luis Borges parlant de la psychanalyse. Dans une approche concrète de la pratique visionnaire, le modèle neuro-psychologique représente bien le même type d'appauvrissement.

       L'anthropologue mexicain Roberto Martínez González met particulièrement bien en relief l'inconvénient du modèle neuro-psychologique, notamment dans son article Lo que el chamanismo nos dejó, cién años de estudios chamánicos en México y Mesoamérica, ou encore dans El chamanismo y la corporalización del chamán : argumentos para la deconstrucción de una falsa categoría antropológica. Pour R. M. González, la diffusion du modèle neuro-psychologique, en accordant trop d'importance aux états modifiés de conscience, centrant l'investigation sur le seul cerveau du chamane, a entretenu la " représentation de l'autre comme incapable de distinguer entre la croyance et la réalité ". L'idée que l'autre croit uniquement parce qu'il l'a expérimenté au cours d'états de conscience altérée est un argument dévalorisant les croyances autochtones, utilisé depuis au moins le XVIème siècle. C'est aussi devenu l'argument décisif des sceptiques. Pourquoi entrer dans ce jeu et continuer d'y recourir alors qu'existent des perspectives plus pertinentes ?

      R. M. González cite plusieurs chroniqueurs espagnols, ainsi que des extraits du Repertorium Inquisitorum, pour montrer que les religieux utilisaient déjà ces failles du modèle neuro-psychologique afin de dénigrer l'expérience religieuse des païens européens (les sorcières) et des amérindiens : " Et nul ne doit devenir idiot au point [nec debet aliquis in tentam venire stultitam] de croire que s'est produit corporellement ce que l'on a seulement rêvé ". Dans la mesure où elle n'est pas relative à l'état de veille et objective, l'autre réalité n'est plus qu'une hallucination sans valeur, inspirée par le démon de la confusion.

      La réduction de la perception de l'autre à une hallucination continue d'être, à mon sens, le gros inconvénient de la seule lecture neuro-psychologique des spiritualités visionnaires. Or, même Harner n'en sort pas. Du vol de la sorcière à l'apparition du faune, de la vision de la Vierge Marie au voyage dans l'Autre Monde, de la transformation en jaguar à la vue à distance, tout est désormais réduit par ce modèle explicatif à l'hallucination, ce pour quoi il apparaît nécessaire de le compléter par le contexte de la cosmovision elle-même, favorisant ainsi la compréhension non plus seulement psychologique, mais sociale, politique, écologique, symbolique, imaginale, spirituelle et communautaire de ces phénomènes et de leur portée sapientielle.

Maître de l'invisible et du secret, le dieu-hibou s'abrite sous le corps arc-en-ciel du dieu-félin bicéphale. Notez les spirales doubles en symétrie inverse sur le centre thoracique (céramique mochica)

 

 

 

13/02/2015

Colette Magny - Antonin Artaud -Les nouvelles révélations de l'être

 

 

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30/01/2015

David Aniñir, poete mapuche

 

 Mapurbe*

 

Somos mapuche de hormigón
Debajo del asfalto duerme nuestra madre
Explotada por un cabrón.
Nacimos en la mierdopolis por culpa del buitre cantor
Nacimos en panaderías para que nos coma la maldición
Somos hijos de lavanderas, panaderos, feriantes y ambulantes
Somos de los que quedamos en pocas partes
El mercado de la mano de obra
Obra nuestras vidas
Y nos cobra
Madre, vieja mapuche, exiliada de la historia
Hija de mi pueblo amable
Desde el sur llegaste a parirnos
Un circuito eléctrico rajó tu vientre
Y así nacimos gritándoles a los miserables
Marri chi weu!!!!
en lenguaje lactante.
Padre, escondiendo tu pena de tierra tras el licor
Caminaste las mañanas heladas enfriándote el sudor
Somos hijos de los hijos de los hijos
Somos los nietos de Lautaro tomando la micro
Para servirle a los ricos
Somos parientes del sol y del trueno
Lloviendo sobre la tierra apuñalada..

 

De nombreux Mapuche vivent en Patagonie, tout au sud du Chili, dans la ville de Bariloche. Les jeunes y ont créé un mouvement punk d'un genre particulier, le 'mapurbe', qui veut dire à la fois 'mapuche' et 'urbain'.

 

 

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09/01/2015

Cyril Sarot - L’AD XIX / Le partage du sans cible

Extraits

 

*

Je ne me sens ni poète ni écrivain ni artiste. On me le reproche parfois. Comme si cette distance me venait d’un sentiment d’illégitimité, d’une retenue futile et frileuse vis-à-vis de ces termes, alors qu’ils ne me paraissent pas obligatoirement séduisants ou enviables – pas plus d’ailleurs honteux. Il y a plusieurs explications à mes réticences, qui proviennent en priorité du rapport profond que j’entretiens à ce que je fais. Mais ces réticences, j’ai souvent du mal à les expliquer. Je me lance parfois dans des explications sans fin, alors que l’argument le plus direct et le plus simple serait sûrement le suivant : lorsque je fais descendre ces mots en moi, lorsque je les questionne en les confrontant à ma sensibilité, à mon intériorité consciente, il ne se passe rien. Pas d’adhésion, pas de résonance, pas d’écho. Pas de réaction, pas d’émotion, pas le début d’un frisson. Rien !

 

*

La culture populaire est le plus souvent perçue comme une culture pour le peuple, accessible et ouverte, ayant pour vocation de s’adresser au plus grand nombre plutôt qu’au cénacle (à l’inverse par exemple d’une certaine forme de poésie contemporaine, où des spécialistes du langage s’adressent à d’autres spécialistes du langage, avec pour conséquence une dissolution du fond dans une sorte de recherche formelle glaciale et sans grâce). Mais la culture populaire peut aussi être perçue comme une culture par le peuple, où la question du statut et de la place occupée par l’œuvre – et celui qui la fait – est secondaire. Dans une courte vidéo sur Youtube, Valérie de Saint-Do rappelle que pour bon nombre de peuples « primitifs » ou « premiers », l’idée d’avoir accès à l’art ou à la culture est une aberration, car l’art est l’expression d’une symbolique et d’un imaginaire partagés ; ce que Jacques Rancière définit comme « le partage du sensible dans la communauté ». On ne se pose pas la question d’avoir accès à une peinture, à une sculpture ou à une musique : on la partage. La culture populaire est alors ce qui naît de ce partage, une culture pour ainsi dire qui va de soi, gratuite, désintéressée, sans buts ni objectifs assignés – un partage du sans cible –, prise dans le flux de la vie et de ses échanges ; une émergence commune et qui existe, pour les œuvres aussi bien que pour leurs auteurs, en dehors et au-delà de tout statut.

 

*

Il m’est arrivé deux ou trois fois, alors que plusieurs de mes textes venaient d’être chantés, de me retrouver sur scène afin de saluer le public. Je connais trop ma timidité pour lui retirer la part du malaise qui est le mien dans ce genre de circonstances. Mais son origine est également ailleurs, dans le sentiment de ne pas être à ma place, de monter sur la scène alors qu’au fond de moi, dans mon cœur et dans mon esprit, je sais que ce n’est pas de là que j’écris.

Il m’est arrivé aussi de saluer de ma place, sans bouger de mon siège. Dans ce cas la situation est différente : quelqu’un de la salle, au milieu du public, se lève et dit : c’est moi qui ai fait ça ! Cette fois j’ai l’impression d’être raccord. La symbolique me convient mieux. Elle est en phase avec ce que je fais, et la façon dont je vis ce que je fais.

 

(...)

 

*

Je sais bien qu’il y a un prix à payer à ce genre de positionnement, qu’il faudrait être capable de se mettre en avant, de se revendiquer pour espérer une plus grande part de crédibilité – et un peu de cette reconnaissance qui passe si souvent par des postures (je serais hypocrite si j’affirmais ne pas céder quelques fois à la tentation d’en adopter). J’ai pourtant la sensation de faire les choses telles que je dois les faire, en étant à-peu-près là où je dois être – ce qui n’a pas toujours été le cas, et ne le sera sûrement pas toujours. D’où des moments d’exaltation et de grâce, de joie et de plaisir intense qui me sont procurés par l’écriture. D’où également des moments de doute, de découragement et de solitude, liés à la confidentialité de mon travail, au sentiment de mes limites et à la conscience aigüe de ma médiocrité.

 

*

 

Un retour sur la formule de Rancière : « le partage du sensible dans la communauté ». Mais n’est-ce pas exactement ce qu’on doit attendre d’un artiste ? Et n’est-ce pas précisément ce dont il s’agit dans ce blog ? Poète, écrivain, artiste : j’ai sûrement moins un problème avec ces termes qu’avec ce qu’on en fait, la façon dont on les évide, l’indigence de leur usage répétitif et machinal, jusqu’à les priver de leur sens. Et je crois puissamment à l’importance et à la force de ce partage, à la mise au pot commun la plus désintéressée possible du sensible, quand ce partage est perçu et vécu pour ce qu’il est : un moyen de projection dans le monde, d’affirmation de soi, de désir de l’autre et d’engagement pour préserver la vie, là où la vie est en danger.

 

(...)

 

 

 

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17/12/2014

Mille Lieux

DSCF9610.jpgMille Lieux c'est le blog de Laurent Deheppe, poète

auteur des carottes fraîches (Polder 157  Décharge / Gros Textes)

 

Sur Mille Lieux on trouve de la beauté à la pelle placée dans différents seaux : 

• Glanage

"Encore un de sauvé. De la poussière, de l'humidité, des piles de polars... TOUT CELA, de François de Cornière, co-édité en 1992 par Le dé bleu, Les écrits des forges, L'arbre à paroles (quelle francophonie !) Aucun effet de manche dans tout ça. De l'amour, de la vie, sur fond de paysages, et point barre.

        LE SABLE DANS LA MAIN


        On le sentira toujours couler
        le sable dans la main:
        poing fermé
        mince filet
        petit tas.

        Ce geste machinal
        où file avec le sable
        quoi d'autre d'exactement
        il est toujours le même.

        Sauf qu'aujourd'hui j'y pense
        laissant couler du sable
        de mon poing sur le sable
        le plus lentement possible
        avant d'ouvrir les doigts."

 

• Jouer avec son ombre :

DSCF0102.jpg

(photo de L. D.)

 

• Kabine d'essayage  :

"S'ils ont le nez rouge, c'est qu'ils le trempent dans la peinture.

Dans leur manteau, il y a toujours de la place pour deux.

Les clowns savent (presque) tout faire mais ne s'en vantent pas.

Ils n'aiment pas les coups de pied au cul, mais c'est leur métier.

C'est bien connu, les clowns aiment les cuillères.

Lorsqu'ils sont tristes, les clowns jouent de la musique, même et surtout s'il n'y a personne.
On dit que le rire est le propre de l'homme, ce qui sous-entendrait que tout le reste est sale (citation d'un clown).

Les clowns portent exclusivement des caleçons à fleurs, au cas où ils auraient un accident.

Le jour de leurs quatre-vingts ans, les clown remontent le réveil (et ça les fait bien rire).

Il n'y a pas de bons ou de mauvais clowns, il n'y a que des tentatives d'évasion."

 

• La pierre et le bois  :

DSCF0436.jpg

(photo de L.D)

 

• La tête en vrac

          Rain song (J. Prévert)

          Rain rain rain

          il pleut des cats
          il pleut des dogs
          il pleut des boys et des girls
          il pleut des reines et des putains
          des chiens savants
          des chats rouquins

          Rain rain rain rain
          green green green green
          green frog frog green
          It's raining napalm
          bombs and baïonnettes
          It's raining
          blood and death
          Il flotte il flotte
          tout time tout l'temps

          Rain rain rain rain
          et pluie et pluie
          et puis et puis...
          Et puis love dream
          smile et sunshine
          de time en temps.


Pourquoi reprendre sur un blog un poème archi connu (tellement connu, tellement vu qu'on ne le voit plus) et chanté plus d'une fois – et tellement bien par Catherine Ribeiro – ? On a tous au fond du cœur quelques poèmes chéris, de ceux qui nous ont un jour donné l'envie d'écrire et qui sont sans qu'on y pense les vraies fondations de notre propre projet. Alors oui, je prends plaisir à recopier celui-là (je l'avais déjà fait dans un carnet où je garde manuscrit ce qui me touche le plus).
Rain song, c'est la désespérance dans les bras de l'humour. C'est l'universalité de l'anglais pour dire des choses universelles. C'est le vert de l'Irlande vu par les bombes de Belfast. C'est la tranchée boueuse, la "petite fille en flammes" (Nougaro), le micro de Martin Luther King, la kalachnikov qui tire dans le tas, le soleil amer sur la Yougoslavie en larmes... Ce sont les chats pénards qui se prélassent lorsque dehors il pleut très gris, et qui se fichent pas mal de savoir si la bourse est en baisse ou en bien hausse. Et ce sont tous nos amours, inuits corps contre corps, avec nos mains qui savent y faire, nos infidélités aussi parfois – mais tout plutôt que blood and death – et c'est bien sûr un beau sourire dont parfois on ne revient pas.
Sous cette pluie presque indigente, la poésie nous fait tenir: it's a flower sur un dunghill.

 

• Presse-papier


Le sieur Lesieur demande aux abonnés de faire un peu la promotion de sa revue, et ce, selon les moyens de chacun. Alors la voilà ici toute fraîche en son numéro 60, avec son lot de 45 poètes et son prix à l'unité (3 euros) imbattable.
Comme en Po, c'est un marché couvert où l'on sait trouver de tout. On s'y balade son panier sous le bras, on soupèse, on tâte, on choisit; il y en a pour tous les goûts et l'on y découvre assez souvent des saveurs nouvelles.
Comme en Po n'est pas une revue que l'on qualifierait de techniquement parfaite; mais elle confirme l'idée chère aux consommateurs de conserves, qui stipule que le contenu est plus important que la boîte.
J'ai toujours plaisir à en être. Comme chaque fois chez la bouteille d'huile, ici c'est avec une certaine légèreté – on ne lit quand même pas Mallarmé chaque jour que Dieu fait.
Pour finir, et saluant ainsi la bonne conscience des artisans bouchers, je vous mets un os à moelle, pour le chien...

 

 • Rembobinages 

 

Qu'aurai-je vu aujourd'hui
qui ne soit pas violence
angle vif ou désir puéril

Les moineaux près du banc
qui d'un œil égyptien
lorgnaient sur mon kébab

Le ciel
bien au dessus des rues
inutile et pourtant toujours là

La façade en lambeaux
d'un ancien cinéma

             L.D. – Les carottes fraîches

 

Mille Lieux c'est encore  • Une photo une musique

et du


• Vagabondage

"Cela raconte beaucoup de choses, une rivière, pour peu que l'on sache l'écouter. Mais les gens n'écoutent jamais ce que leur racontent les rivières, ce que leur racontent les forêts, les bêtes, les arbres, le ciel, les rochers des montagnes, les autres hommes. Il faut pourtant un temps pour dire, et un temps pour écouter." Philippe Claudel


des • Y'a pas d'sots métiers 

et des


• Zigotages

DRESSEUR DE RAPACES

DSCF3813.jpg

(photo de L.D.)

 

Mille Lieux c'est là : http://laurentdeheppe.blogspot.fr/

 

 

 

 

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05/06/2014

Cyril C. Sarot - L’AD XVI / Ces traces laissées dans le sable

 

Une suite d’informations, d’observations ou de faits glanés au fil de mes lectures, de la vie et de ses hasards. Je les propose de manière brute, sans commentaires, car les choses me semblent parfois parler d’elles-mêmes, ou par les résonances et les échos provenant de leur simple mise en miroir.

Selon une étude de l’ONG Oxfam, les 67 personnes les plus riches de la planète détiendraient autant que les 3,5 milliards les plus pauvres.

Aux États-Unis, depuis le début de la crise, 95 % du peu de croissance créée a été accaparé par les 1 % les plus riches.

Lorsqu’ils collent un mot sur le rideau de fer du magasin afin d’expliquer une fermeture exceptionnelle, les propriétaires du petit bazar en bas de chez moi, qui ne sont que deux (mari et femme) prennent toujours le soin de signer « La direction ».

Vue à la télé, une adolescente expliquant que son seul rêve dans la vie serait de pouvoir dépenser sans compter.

Le traité de libre-échange transatlantique, en cours de discussion dans le plus grand secret entre les États-Unis et l’Union Européenne, prévoit la possibilité pour les investisseurs d’attaquer en justice les États qui prendraient des décisions nuisibles à leurs intérêts et à leurs profits (normes sanitaires trop lourdes, droit du travail trop contraignant, nouvelle législation environnementale, instauration d’un salaire minimum…).

Une enquête interne menée au début des années 2000 au sein de la Commission européenne aurait permis de déceler des traces de cocaïne dans 59 des 61 toilettes examinées.

Des logiciels malveillants introduits par la NSA dans des millions d’ordinateurs lui auraient permis d’en contrôler les caméras et les micros, sans que rien n’en témoigne, afin d’écouter les conversations et de prendre des photos dans la pièce où ils se trouvent.

Dès l’après-guerre, certains constructeurs automobiles américains ont travaillé le bruit de fermeture des portières afin qu’il soit « rassurant ».

Aux États-Unis, il existe des plages réservées à la pêche, surveillées par la police de la pêche, où le seul fait de s’asseoir sans pêcher constitue un délit.

Depuis 2011, en Allemagne, une loi protège le droit des enfants à faire du bruit, des crèches ayant dû fermer suite à la plainte de citoyens pour lesquels les cris des enfants créaient une souffrance, qui avait pour conséquence de déprécier leur bien immobilier.

En Belgique, une centaine de prisonniers volontaires (n’ayant commis aucun délit) a accepté de passer un week-end derrière les barreaux pour tester la nouvelle prison de Beveren.

Dans la rue, croisé un punk fumant une cigarette électronique.

*

Cette brève pensée d’Eric Chevillard : « Misérable, éphémère, de passage, bien peu de chose certainement ; je constate néanmoins qu’il faut tout un océan pour effacer la trace de mon pied sur le sable. »

*

Tout un océan, oui. Encore faut-il qu’il y ait la possibilité d’une trace. Encore faut-il qu’on puisse se projeter dans le monde pour y laisser son empreinte. Tant de gens semblent coupés d’eux-mêmes qu’elle paraît incertaine. Impossible, interdite, comme effacée d’avance. Il ne peut y avoir de projection dans le monde sans appartenance à soi : aucun moyen d’échapper à ce préalable. Rien ne peut être envisagé hors de ce regain d’être. Pour pouvoir être au monde, il faut d’abord être à soi.

*

Je relis rarement L’Autrement Dit. Non seulement parce que l’expérience m’est généralement peu agréable, mais surtout pour éviter de tomber dans certains pièges ; comme celui de vouloir sembler à tout prix cohérent. Si je me relisais trop souvent, je m’appuierais certainement sur les idées déjà formulées, m’en servant comme de jalons, incité à rester dans leurs sillons, privilégiant celles susceptibles de rester dans la ligne (il m’est déjà arrivé plusieurs fois de me censurer moi-même, sur le mode du « je ne peux tout de même pas dire ça après avoir écrit ça »), alors qu’il faut savoir lâcher la bride à la pensée et à ses éventuelles contradictions. Elles sont les reflets fidèles du tumulte intérieur dont elles sont aussi l’expression. L’écriture permet (entre bien d’autres choses) d’organiser la pensée, d’essayer, par la recherche du mot juste, d’être au plus près de ce que l’on pense. Mais la consistance qu’on cherche à lui donner ne doit pas masquer la part d’hésitations et de doutes dont elle est également constituée (il me faut passer par tant d’échecs et de tâtonnements avant de pouvoir accoucher d’une idée qui tienne un tant soit peu la route !). Ce que l’on pense n’est jamais absolument et définitivement ce que l’on pense ; la tentation d’une parfaite cohérence peut écarter de la discontinuité naturelle de la pensée, et de l’instabilité intérieure dont elle témoigne.

*

Ne pas se relire peut donc mener à se contredire, mais également à son contraire : se répéter. Cette redondance n’est d’ailleurs pas forcément un défaut : il peut m’arriver de me répéter volontairement, de manière à préciser ou à approfondir les choses ; sans compter les clous que l’envie me vient d’enfoncer. Ainsi l’ai-je déjà dit : l’emploi disparaît. Toujours sous l’effet des gains de productivité, des délocalisations et de la recherche de profits, de plus en plus en raison de la robotisation et du développement de l’économie de l’immatériel (une étude réalisée par deux chercheurs de l’université d’Oxford aboutit à la conclusion que lors des vingt prochaines années, 47 % des emplois actuels seront remplacés par des ordinateurs). On peut soit le regretter – voire s’en effrayer, réaction jusqu’à présent la plus commune – soit en profiter pour voir les choses autrement, se décidant enfin à prendre en compte les mutations en cours et les perspectives nouvelles que celles-ci pourraient offrir (nouveaux modes d’existence, plus grande appartenance à soi, revenus découplés du travail, temps libéré, esprit libéré, vie libérée…). Quoi qu’il en soit et en vertu de ce contexte, exiger des demandeurs d’emploi qu’ils trouvent à tout prix un travail semble garder peu de sens ; tout comme d’ailleurs exiger des entreprises qu’elles en créent.

*

Ce slogan relevé sur le site d’Yves Pagès : « Work in regress / Dream in progress », en écho à ce propos d’André Gorz : « Une perspective nouvelle s’ouvre ainsi à nous : la construction d’une civilisation du temps libéré. Mais, au lieu d’y voir une tâche exaltante, nos sociétés tournent le dos à cette perspective et présentent la libération du temps comme une calamité. Au lieu de se demander comment faire pour qu’à l’avenir tout le monde puisse travailler beaucoup moins, beaucoup mieux, tout en recevant sa part des richesses socialement produites, les dirigeants, dans leur immense majorité, se demandent comment faire pour que le système consomme davantage de travail – comment faire pour que les immenses quantités de travail économisées dans la production puissent être gaspillées dans des petits boulots dont la principale fonction est d’occuper les gens. »

*

Les occuper pourquoi ? Pour les distraire de quoi ? Les contraindre au néant qui les entoure ? Les contenir dans les filets du grand bizness globalisé ? Les conserver laborieux dans leur formol ? Je crois moins à une vaste opération de contrôle planifiée qu’à un enfermement de l’esprit généralisé, chez les dirigeants comme chez les dirigés. Tout le monde trempe dans le même bain. Chacun se noie dans un océan qui recouvre tout : plus d’ailleurs, plus d’issue, plus de rêve ; plus de sable, plus de plage, plus de grève. Ce ne sont plus les traces laissées sur le sable que cet océan-là efface, mais la possibilité même d’y laisser une trace. Le non-être plonge ses racines dans les eaux troublées du non-sens. Au point où l’on en est, penser, rêver, vivre, aimer paraît un engagement.

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De Flaubert : « Mais ne lisez pas comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre. »

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Il suffit d’un beau vers, d’une belle phrase, d’une belle image pour que les larmes me viennent. Parfois d’un élément de pensée, saisissant et lumineux. J’ai alors l’impression que c’est le monde entier qui m’est offert. J’ai le sentiment aigu de ce qui m’est donné et j’en suis bouleversé. Mais ce sentiment dépasse de loin la simple volupté : il naît de la rencontre entre ce que je viens de lire ou d’entendre et quelque chose qui le dépasse. Comme si la beauté reçue était un écho à l’harmonie du monde. Comme si sa perception m’élevait à mon tour à sa hauteur. Tout à coup le présent s’élargit et je me sens transporté au cœur des choses. L’émotion est la conséquence et le moyen de ce transport ; je la sens qui se diffuse en moi, elle se déploie, s’écoule et se répand comme le jus d’un fruit dans lequel on vient de mordre. Je suis touché au plus profond et au plus précieux de ma sensibilité. Une multitude de choses entrent alors en résonance. Mes yeux s’embuent et l’émotion me serre la gorge. J’ai le cœur léger et lourd à la fois. Il m’arrive d’éclater en sanglots, sans plus savoir si c’est de tristesse ou de joie.

*

Ces lignes d’Andreï Tarkovshi, extraites de son livre Le temps scellé : « Je ne parviens pas à croire qu’un artiste puisse créer uniquement pour « l’expression de soi ». Cette idée d’une expression qui ne tienne pas compte de l’autre est absurde. Chercher un rapport spirituel avec les autres est un acte éprouvant, non rentable, qui exige le sacrifice. Et tant d’efforts en vaudraient-ils la peine si ce n’était que pour entendre son propre écho ? »

*

Pour la première fois depuis bien longtemps, cette année, j’ai apprécié les décorations de Noël. Non qu’elles aient été fondamentalement différentes des années précédentes, mais cette fois, au moins, je me suis autorisé à les apprécier. C’est que, jusqu’ici, au nom de ce que représente cette période de fièvre mercantile, je refusais les sensations que me procuraient ces jeux de lumières et leurs couleurs. En vertu d’une lucidité glaciale et vaniteuse, je m’interdisais de retrouver un peu de l’émerveillement qui était le mien lorsque j’étais enfant. Quelle connerie de se mutiler ainsi ! Quelle plaie d’être à ce point dogmatique vis-à-vis de soi-même !

*

Faire preuve de lucidité : ok. Sonder les choses et ne pas se satisfaire des apparences : bien sûr. Mais le faire sans négliger son intériorité, sans la censurer, sans repousser l’équivoque au profit d’une conscience trop sûre d’elle et placée au-dessus de tout. Désolant de faire de sa raison la gardienne policière de ses émotions. En soi aussi, se méfier des instances supérieures.

*

Le portrait type du parfait progressiste : prôner la tolérance, manger bio, être pour le mariage pour tous, ne pas croire en Dieu, détester Zemmour.

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Si je vous dis « j’ai compris votre douleur » et que je continue de vous appliquer les sévices qui sont à l’origine de cette douleur : je suis un menteur, un imbécile ou un pervers. Si je vous dis « j’ai compris votre message » et que je continue d’appliquer les programmes qui sont à l’origine de ce message : je suis un homme politique.

*

Une lectrice m’écrit pour me dire que mes textes, trop longs, lui parlent peu, qu’elle aimerait plus de concision, qu’elle s’y sent souvent perdue, qu’elle a du mal à voir où je veux en venir, qu’elle peine à me suivre dans la succession des thèmes qui y sont abordés, bref, que tout cela ne lui convient guère (point de vue oh combien respectable !), même si, m’écrit-elle, « politiquement nous sommes du même bord ». Elle semble par là me signifier qu’elle et moi sommes de gauche, ce qui pourrait compenser, du moins en partie, l’ennui qu’elle ressent à me lire et l’obscurité de mes textes. Mais est-elle si sûre de ce qu’elle avance ? Mes convictions politiques apparaissent-elles si nettement entre ces lignes incertaines et absconses ? S’il y a une chose dont je me fiche ici de témoigner, c’est bien de mon « bord » politique ! Qu’importe si vous et moi penchons du même côté, puisqu’il s’agit ici de nous rencontrer et non de piloter un side-car ? J’admets volontiers apprécier la plume d’auteurs estampillés de droite, comme Léon Bloy ou Bernanos, leur langue à vif, la tension de leurs textes, leur verve pamphlétaire née de leur détestation des valeurs établies, du conformisme, de la bien-pensance consensuelle et de la tiédeur des débats qui en découle. Ces lectures suspectes suffisent-elles à me faire changer de bord ? Remettent-elles en question mes tropismes de gauche ? D’ailleurs, de quelle gauche s’agit-il ? Celle du pacte de responsabilité ? Du maintient du cap ? Du gouvernement de combat ? Être de gauche, après tout pourquoi pas. Mais s’il me faut être de gauche, alors c’est d’une autre gauche, informelle et bien à moi. Parce que moi, ma gauche, c’est celle de mon pote Laurent, paysan, qui pratique une agriculture naturelle et dont la façon de travailler semble en adéquation totale avec la façon de penser ; celle de mon pote Nico, qui un jour a quitté son boulot et vendu sa voiture pour s’acheter un appareil photo et nous délivrer sa vision talentueuse et singulière du monde ; celle de Juliette, riche de son attention aux autres et des amitiés nombreuses qu’elle sait faire vivre et perdurer ; celle de Christelle, vibrante de sa faculté à mettre du jeu entre le monde et elle et toujours prête à lâcher la bride à son imaginaire ; celle de Virlo, dont la présence et la parole sont si pleines d’images et de poésie ; celle de Nicole, dont les difficultés de la vie n’ont en rien altéré la fraîcheur ; celle de Camille, à la finesse d’esprit si pétillante ; celle de Luc, dont la conversation vous rend plus riche de son amour de la littérature et de la langue ; celle de Max, à l’intelligence contagieuse, qui ose la pensée et le partage de son questionnement du sens ; celle de tous les autres, que je ne cite pas ici, mais qui par leur présence et leur façon d’être au monde me le rendent plus beau et plus vivable. La voilà ma gauche ! Une gauche sans parti, libre et sauvage. Une gauche « vécue », qui évolue et se construit d’elle-même. Une gauche faite de rencontres, d’amitié et de confiance, à côté de laquelle l’autre, l’officielle, l’institutionnelle, n’est rien.

*

Ce genre de gauche, chacun porte la sienne. Elle est unique et intime. Qu’on l’appelle gauche ou non a d’ailleurs peu d’importance. Ce qui importe, c’est qu’on s’y reconnaît par l’intensité des liens qui la composent, et non par son appartenance au clan. Ce qui compte, c’est la force de ses liens et la densité de ses échanges. Des communautés se forment dans le cœur de chacun, qui le plus souvent s’ignorent. Elles se croisent et se rencontrent, mais sans avoir conscience d’elles-mêmes. Pourtant elles sont là, fertiles, changeantes, vivantes, faites d’expériences sensibles et de présences au monde. C’est là qu’il se passe réellement quelque chose, sans qu’on puisse définir exactement quoi. Et c’est dans cet indéfinissable, dans cet impalpable, dans ce qui s’échange en dehors de toute organisation ou structure – tout cela qui n’est pas directement évaluable et observable – que réside leur plus grande force.

*

De Georges Picard, extrait de son Journal ironique d’une rivalité amoureuse : « Je pense parfois à tout ce qui se trame ici et ailleurs, aux innombrables histoires qui se nouent – d’amour, de haine, d’intérêt – et même aux combinaisons aléatoires de la vie. Cela doit former un complexe infini de relations, désirées ou subies, dans l’hyper-réseau du monde. Pourtant, je suis prêt à croire que chaque événement influence mystérieusement l’équilibre général comme entrent en résonance les échos des galaxies les plus éloignées. Si c’est le cas, chacun assume avec sa propre histoire un peu de la finalité globale : personne ne peut se prétendre entièrement détaché des autres. Drôle de pensée qui me rend attentif autant à moi-même qu’à ce qui m’entoure. »

*

États d’être et résonances dans l’écheveau des relations. Cela compte et cela pèse. Précieuses sont les traces ainsi laissées dans le sable. Il y a dans l’informel bien plus de potentialités qu’on croit.

 

Allez en découvrir plus dans l'Autrement dit, le blog de Cyril C. Sarot qui se présente ainsi :

« Je ne me considère pas écrivain. Ni poète ni penseur ni artiste. Ce serait futile et arrogant. Comme l’a écrit Van Gogh dans une lettre à son frère Théo : « Je ne suis pas un artiste, comme c’est grossier – même de le penser de soi-même. » Ce qui ne m’empêche pas d’avoir une activité de création, d’écrire et de le faire avec exigence. D’exprimer des éléments de pensée par l’écriture, versifiée ou non. Sans, je le répète, jamais me prendre pour un poète, un penseur ou un écrivain.

Donc ni penseur ni écrivain ni poète ni artiste. Ce qui ne m’empêche ni de penser ni d’écrire. Résolument et dans la conscience de mes limites. Lexicales, culturelles, intellectuelles.

Je fais avec mes pauvres moyens. Mais avec mes pauvres moyens, je fais. »

 

Ici : https://lautrementdit.wordpress.com/

 

 

 

 

 

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01/05/2014

l’œil & la plume : bien sûr, tu peux me poser une question personnelle

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diane burns  1957-2006

 

 

- Bonjour, vous allez bien?

Non, je ne suis pas chinoise
Non, pas Espagnole.
Non, je suis Peau rou... euh
Indienne d'Amérique

Non, je ne viens pas d'Inde.
Non, pas Apache.
Non, pas Navajo.
Non, pas Sioux.
Non, nous ne sommes pas une race disparue.
Oui, Indienne.

 

- Oh ?
Alors, c'est donc ça tes pommettes saillantes?
Ton arrière-grand-mère, hein?
Une princesse indienne, hein?
Cheveux jusque-là?
Laisse-moi deviner, Cherokee?

 

Ah bon, tu as eu un ami indien?
Si intime que ça?

Ah bon, tu as eu une amante indienne?
Si étroite que ça?

Ah bon, tu as eu une domestique indienne?
Si chère que ça?

 

Oui, c'est horrible ce que vous autres nous avez fait.
C'est chouette de ta part de faire des excuses.

Non, je ne sais pas où tu peux
te procurer du peyotl.
Non, je ne sais pas où tu peux te procurer des tapis Navajo très bon marché.
Non, je ne l'ai pas fait. Je l'ai acheté à Bloomingdales.


Merci, j'admire tes cheveux à toi aussi.
Je ne sais pas si quelqu'un pourrait certifier que Cher est une vraie indienne.
Non, ce n'est pas moi qui ai fait pleuvoir ce soir.  

 

Ouais. Bien sûr. La spiritualité.
Bien sûr. Ouais. La spiritualité. Bien sûr.
Mère Nature. Ouais. Bien sûr. La spiritualité.

Non, je n'ai pas fait des études de tir à l'arc.

Ouais, beaucoup d'entre nous boivent trop.
D'autres n'arrivent pas à boire assez.

 

Non, c'est pas une gueule stoïque.

C'est mon visage.

 

 

Sure You Can Ask Me A Personal Question

How do you do?
No, I am not Chinese.
No, not Spanish.
No, I am American Indian, Native American.

No, not from India.
No, not Apache
No, not Navajo.
No, not Sioux.
No, we are not extinct.
Yes, Indian.

Oh?
So that's where you got those high cheekbones.
Your great grandmother, huh?
An Indian Princess, huh?
Hair down to there?
Let me guess. Cherokee?

Oh, so you've had an Indian friend?
That close?

Oh, so you've had an Indian lover?
That tight?

Oh, so you've had an Indian servant?
That much?

Yeah, it was awful what you guys did to us.
It's real decent of you to apologize.
No, I don't know where you can get peyote.
No, I don't know where you can get Navajo rugs real cheap.
No, I didn't make this. I bought it at Bloomingdales.

Thank you. I like your hair too.
I don't know if anyone knows whether or not Cher
is really Indian.
No, I didn't make it rain tonight.

Yeah. Uh-huh. Spirituality.
Uh-huh. Yeah. Spirituality. Uh-huh. Mother
Earth. Yeah. Uh-huh. Uh-huh. Spirituality.

No, I didn't major in archery.
Yeah, a lot of us drink too much.
Some of us can't drink enough.

This ain't no stoic look.
This is my face.

 

 

Merci à JL

http://jlmi22.hautetfort.com/archive/2014/04/28/l-oeil-la...

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29/10/2013

Regard complice

PURE SELF

 

« Les amis sont le sel de la vie, les gens avec qui on peut se payer le luxe de perdre son temps »

 

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L’art de nourrir notre talent consiste, en partie, à nous entourer de gens ayant la générosité de nous refléter que nous sommes talentueux. La créativité s’épanouit dans un climat d’acceptation et de confiance. Savoir aimer sans ce fichu amour propre qui nous installe irrémédiablement sur le terrain de la comparaison et de la souffrance, constitue une prouesse amicale aussi rare qu’appréciable. Détaché, on aime mieux, plus librement.

L’ami complice a compris que la meilleure chose qu’il puisse faire pour nous n’est pas uniquement de partager ses richesses mais de nous montrer également les nôtres. Il se soucie avant tout de l‘usage que nous faisons de notre talent. Jamais complaisant, il sait que nous comptons sur lui et son objectivité. Souvent, nous avons été éduqués à prôner une fausse modestie. On nous a enseigné qu’il était préférable, et plus spirituel, de rester petit et surtout sans éclat. A ses yeux, notre véritable identité est notre grandeur intérieure, il veut nous voir prendre notre envol. Rien n’est trop beau pour être vrai aux yeux d’un ami solidaire. Quand la volonté s’érode devant la vanité de nos conquêtes quotidiennes, un regard complice procure de nouvelles ressources. Notre ami complice est avant tout un être qui croit fondamentalement en la bonté de la vie. Enthousiaste et encourageant, il croit à la méthode essais / erreurs. Il est tenace et réaliste. Il est sincèrement touché par nos difficultés occasionnelles, sincèrement exalté par nos succès. A son contact nous nous concentrons sur l’ensemble de nos qualités plutôt que sur l’image fragmentaire de notre petitesse, de nos fautes et de nos limitations. Conscient de l’importance du processus, il préfèrera bien souvent la patience au renoncement. Cette détermination renouvelée qui nous incite à « faire un pas de plus » est la résultante notoire de nos échanges complices.

Comment reconnaître un authentique complice ?

D’abord, nous éprouvons un sentiment d’excitation et de possibilité en sa compagnie. Lorsqu’il nous fait un commentaire positif qui nous touche, nous aimons nous le répéter. Dans ses mots, pas de cynisme, aucun message soulignant la folie de notre rêve. Dans sa voix, une note de sérénité et d’optimisme véritable. Son regard appuyé et enveloppant témoigne de sa pleine confiance et de son soutien. Il est d’ailleurs bon de se rappeler que les gens célèbres n’ont pas débuté avec la célébrité, mais qu’ils étaient avant tout des gens simplement talentueux et intéressants. Nous avons tous dans notre cercle d’amis des gens talentueux et intéressants. Un authentique ami complice est toujours généreux de nature. 

La créativité est un acte de foi. Un authentique complice nous incite à avoir foi en nous-mêmes. On retrouve chez ce précieux ami complice une certaine pureté, une capacité à percevoir cette étincelle divine qui nous habite au-delà des différences. Il ne croit pas en un monde capricieux et mesquin. Il croit au fruit du travail bien fait. Il dira « Tout ce que tu as accompli est magnifique, il est impossible que ça ne mène nulle part ». Il est loyal, a de la vision, apporte d’autres perspectives et agit avec dignité. Il ne s’arrête pas tant à la réussite, bien qu’il croie toujours que nous réussirons, un jour. Il est avant tout un ami entêté qui opte pour un regard ouvert sur l’avenir et refuse le découragement. Pour lui, un roman rejeté par un éditeur « est simplement en attente de croiser la bonne personne », un entretien d’embauche manqué « correspond à la nécessité d’attendre que le marché soit propice » …

Notre indéfectible complice a ce pouvoir de nous aider à nous retourner lorsque c’est nécessaire et d’apprécier le chemin parcouru. Très vite on admet avec soulagement que les choses vont bien mieux qu’on ne le pensait. Mettre l’accent sur l’aspect positif des choses fait partie de ses tâches. L’ami complice va même plus loin, il est notre meilleur avocat et tord le cou à notre critique intérieur bien souvent dépourvu d’arguments rationnels. Il nous aide à lâcher prise et nous ramène à une certaine forme de sobriété émotionnelle. Sans porter consciemment un masque, nous présentons un visage particulier devant chacun de nos amis. Un ami complice est celui avec qui on peut se permettre de réfléchir à voix haute… Dans son regard on prend la mesure de notre distorsion mentale et on abandonne nos réflexes de défense classiques pour donner à ce qui nous entoure la possibilité de nous toucher.

Enfin, l’amitié complice est un îlot de lumière et de sagesse, où on sait que l’on peut accourir avec ses découvertes, ses tourments et ses espoirs, et ce à tout moment du jour, sachant que l’on sera accueilli. Bien qu’elle se doive d’être une joie gratuite, ce que l’ami complice ignore, c’est à quel point il nous est précieux par sa présence. Issu d’une source des plus respectées, cet encouragement mutuel nous permet de nous renouveler et de nous vivifier. Lorsque nous lui exprimons notre gratitude, il nous répond bien souvent embarrassé : « Allons donc, ce n’est rien », … mais nous savons combien ceci est faux.

La vie met parfois sur notre chemin des êtres merveilleux qui nous rendent ce que nous sommes.

 

 

ART-icle expiré par Barbara pour Moodsto©k 

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10/03/2013

Eskhatos, un poème de Frédéric Ohlen

 

À Cathy Garcia

 

 

La faille


Cette trace en nous du Ciel
Toujours tu la ravives
Tu nous ouvres des estuaires



Et d'un mot
L'autre
Quelque chose
Passe


Un souffle
Qui sort des gouffres
Et remonte
Le fil


L'arborescence
Qui ne sait
Plus faire
Silence



Voix d'avant la mémoire
Habitante des veines


Avant même que les rocs se
Heurtent
S'agglutinent en planètes pour


Nous porter


Puisque qu'avant la chaleur et le chant
Puisqu'avant le désir

Tu étais

 

Frédéric Ohlen

 

 


Tiré d' Anima æterna, recueil paru à L'Herbier de feu, Nouméa, en 2011, dans une édition limitée à 35 exemplaires numérotés avec une lithographie de Sylvain Gaudenzi. 

Voir : http://vos-sens-en-eveils.over-blog.com/album-1287759.html


Ce livre rassemble en tout 11 textes assez longs dont 6 sont complètement inédits :
Eskhatos, Cantilène indienne, Devenir, Trastevere, Anima æterna, Are Nui - La Grande Vague.


 

Tous les hommes, on le sait, sont hantés par le Temps. Odi quod facit, sed facit quod sum, « Je hais ce qu'il fait, mais il fait ce que je suis », écrivait déjà Frédéric Ohlen dans la Peau qui marche (1999). Dans la ruée ou à mi-voix, de Vanuatu jusqu'à Rome, sur les collines de Sendai ou dans les rues de Raïatea, la Mort est là, en filigrane ou triomphante.

Les onze poèmes du livre se présentent comme le moyen ultime de la prédire, de la saisir, de la deviner puis de s'en défaire. Car le poète avance « un lotus dans les carotides ». On ne naît pas, on ne s'éveille pas par accident, assure-t-il. Nos vies ont un sens, en dépit des séismes. Une voix pour nous aider à retrouver toujours, loin des « pluies de colère » et du « pays scindé », « obscène dans le feu de son évidence, la beauté ».

12:22 Publié dans RESONNANCE | Lien permanent | Commentaires (0)

24/12/2012

La divine terrienne de Walter Ruhlmann

A Cathy G.

 

Bien sûr que je la vois! Dans la caverne, la grotte peut-être, une cave naturelle où les humains dessinaient des formes et des lignes en soufflant du carmin, de la poussière de charbon, de la poudre d'ailes de papillons, où les pollens restèrent collés et où ils suçaient quelques os de proies chassées toute la journée.

 

La poitrine de la déesse est lourde et son bassin large, elle a les pieds sur terre et dessinée ou modelée d'argile terrestre. Le mâle porte des cornes, cette silhouette un peu bestiale a aussi un pénis gigantesque.

 

Quelque part, sous un arbre, derrière un abri, où les gouttes de rosée s'attardent après la bruine de l'aube, je peux aussi voir une forme imprécise, comme si la femelle elle-même voulait se cacher du reste du groupe, comme timide, ou cachant quelque secret honteux dans les replis de sa mémoire. A-t-elle de longs cheveux? Peint-elle son corps avec les pigments offerts par cette terre splendide, cette terre de richesses, salie et dévastée par leurs descendants? Me verra-t-elle caché dans un coin, derrière un buisson, caché dans les arcanes de son cerveau, caché mais visible à quiconque voudrait me voir?

 

Qu'elle soit Mélusine, Lilith, Morgane ou Pele – peu importe – eau, terre, air, feu, les quatre éléments sont en elle.

Elle peut les tailler en artefacts, mots, oeuvres d'art, paroles de chansons, poèmes, cartes de voeux ou impressions, sans aucun artifices ou pétarades.

Elle les détient simplement quelque part dans les profondeurs de son cerveau reptilien, cette reine lézard qui ne porte rien que sa peau rose.

Elle a hérité du pouvoir de la déesse Minoéenne aux serpents et des Amazones: fille de la sorcellerie, sagesse incarnée, sage femme, soigneuse, nourrice et nouricière, attentive mère.

 

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(c)Cathy Garcia

 

 

The Divine Earthling

for Cathy G.

 

Why, yes! I can see her in the cavern, the cave maybe, a natural cellar where humans drew shapes and lines blowing carmine, coal dust, powder from the wings of the butterflies, where pollens stuck and where they sucked the bones of some prey they hunted all day.

 

The goddess has heavy breasts and a large womb, she has been drawn to earth, drawn or modelled with earthling clay. The male wears horns, the beast-like figure also has a gigantic penis.

 

Somewhere, under a tree, behind the shed, where dew drops linger after the dawn drizzle, I can also see some unclear shape, as if the female herself wanted to hide from the rest of the people, as if she was shy, or sheltered some shameful secrets within her. Has she got long hair? Does she paint her body with pigment offered by this land of beauty, land of plenty, stained and fouled by what their heirs will do? Will she see me hiding in a corner, behind a bush, hidden in the corner of her brain, hidden but visible to whoever wants to see me?

 

Whether she is Melusine, Lilith, Morgan or Pele – no matter – water, earth, air, fire – the four elements are hers.

She can carve them into artefacts, words, art, lyrics, craft, poems, cards or notes, not using artifices or fire-works.

She just has them somewhere deep in her reptile brain, lizard queen wearing nothing but pink skin.

She has the powers the Minoan Snake Goddess and the Amazons transmitted to her – daughter of witchcraft, wise woman, midwife, nurse, nurturing and catering, caring mother.

 

Walter Ruhlmann

 

22:54 Publié dans RESONNANCE | Lien permanent | Commentaires (0)