De très familières résonances dans ce livre de Catherine Andrieu que j'ai beaucoup apprécié, comme si nos mondes intérieurs puisaient à la même source, une mystique très ancrée, très animiste ou en tout cas à cet amour commun pour celles qu'on appelle "les bêtes" mais qu'on pourrait plus justement appeler les "sachantes". Nous avons tant à apprendre d'elles à propos de nous-mêmes. La poésie magnifie avec ses splendides fulgurances ce livre composé en deux parties : prose où Catherine Andrieu partage cette expérience d'amour incommensurable (on pourrait dire "essai philosophique" mais ce serait très réducteur car cela touche à l'essence même du vivant et non juste de simples idées), suivi de poèmes en écho. L'ensemble est nommé "Quand la terre respire" comme un deuxième titre qui se rajoute au premier "à l'écoute des bêtes quand la terre respire".

Sémaph(o)re, mai 2026
L'humain est la cicatrice du monde.
Il garde la mémoire de la séparation.
(...)
Le feu de la connaissance ne m'éblouit plus.
Je cherche la braise qui couve sous la cendre : celle du lien, de la lenteur. Je me tiens dans l'entre-deux, là où la parole hésite à naître, là où la pensée cesse d'expliquer pour commencer à respirer. C'est là que j'entends le chant ancien, celui que les rivières se murmurent depuis le commencement.
(...)
Alors, écrire n'est plus inventer.
C'est se souvenir.
(...)
La vérité s’effrite, la résonance demeure.
Elle est ce tremblement qui relie le visible à l'invisible, le mot au vent, la chair à la lumière.
(...)
L'art ne cherche pas l'exactitude, il cherche l'intensité.
(...)
Aimer, ici, ce n'est pas fusionner, ce n'est pas posséder, ce n'est même pas comprendre : c'est s'incliner. Mon chat là, contre moi, n'est pas une figure, il n'est pas une idée. Il est, pleinement, irréductiblement. Il respire, il dort, il vit, et cela suffit à m'enseigner.
(...)
Les animaux sont les premiers à savoir quand quelque chose ne tient plus.
Ils n'analysent pas.
Ils ressentent.
(...)
Les plus petits, eux, s'effacent sans trace.
Ils tenaient l'équilibre sans bruit.
Ils pollinisaient, décomposaient, reliaient.
Leur absence ne s'annonce pas par une catastrophe visible mais pas un glissement.
(...) présences vulnérables, engagées malgré elles dans nos choix cumulés.
Il ne s'agit pas de les sauver comme un réparerait un objet.
Il s'agit de rendre au monde une respiration habitable.
(...)
Car les animaux n'ont pas besoin de notre pitié.
Ils ont besoin de notre retenue.
De notre capacité à ne pas saturer chaque espace.
À laisser des marges, des silences, des zones de continuité.
(...)
Les philosophes ont longtemps nié la sensibilité des animaux, puis ils l'ont admise à reculons, dans le cadre d'un discours utilitariste ou compassionnel. Mais l'expérience me dit autre chose : elle me dit que Lune sait. Elle sait sans les mots. Elle sait comme savent les pierres, les arbres, le vent. Mais avec une attention, un soin, une acuité qui relève de l'amour. Oui, de l'amour – non pas tel que nous le romantisons, mais tel qu'il se vit, dans le partage quotidien d'un même souffle.
(...)
Je comprenais alors ce que l'on tait, ce que l'on esquive : la mort d'un animal ouvre en nous un abîme où l'enfance, l'amour, le deuil, la solitude se mêlent. Ce n'est pas un petit chagrin, ce n'est pas un caprice attendri. C'est un séisme.
(...)
Tu étais le cœur vivant de ma solitude, la flamme posée là pour que je n'aie pas froid.
(...)
C'est qu'il y a des êtres donc l'existence tient sans le souffle que fait le silence quand il s'ouvre.
(...)
Et moi, je suis restée là, en prise à la beauté, moitié vivante de souvenir, dans cet entre-deux où l'on sait que tout est vrai, même ce que l'on invente.
(...)
Depuis toujours une autre voix m'appelait. Elle venait du large. Du vent qui gifle les vitres. De la pluie qui tambourine au port. Elle venait du sable mouillé, du cri du goéland, du chat blotti contre moi quand tout s'effondrait. Elle n'avait pas de nom. Mais je savais qu'elle était Dieu.
Pas un Dieu assis sur les hauteurs, distant et sévère. Un Dieu fluide, vivant, mouvant. Un Dieu qui respirait avec moi, à travers moi, dans tout ce que je touchais. Il n'était pas à chercher mais à reconnaître. Il était l'eau, le feu dans le poêle. Le froid du métal. Il était le regard des bêtes, la vibration des choses inertes. Ce n'était pas une croyance. C'était une évidence sensorielle. Une fidélité souterraine.
(...)
Je vis avec les chats. Ils dorment contre mon flanc comme des morceaux de Dieu. Ils ne croient pas. Ils savent. Leur silence est une prière plus ancienne que toutes les prières. J'ai appris d'eux le calme, la confiance, l'immobilité pleine. Quand je les regarde, je retrouve en moi la même lumière que celle qui danse sur l'eau.
(...)
Je n'ai pas de religion. Mais j'ai une foi. Une foi charnelle, tremblante, pleine de cicatrices. Une foi qui doute, qui se cabre, qui s'effondre parfois. Mais qui revient. Comme la mer. Comme la lumière du matin.
I
(...)
Là, sur l'épaule du désert
la lumière cogne
jusqu'à faire pleurer les pierres
le silence y est rouge
et le rouge,
une prière à genoux.
II
(...)
Des enfants aux paumes ouvertes
rattrapent des soleils tombés
des toits de l'aube,
leurs rires volent plus haut que les vautours.
Une femme aux yeux de pollen
trace des signes dans l'air
avec la pulpe des doigts :
elle écrit le nom d'un pays
qui n'existe que quand on le rêve.
III
(...)
La lumière s'est fendue dans ma gorge
comme un os.
(...)
IV
Je suis née d'un pelage.
Pas d'un ventre, non.
D'un pelage ruisselant de lumière et de pluie.
Il faisait nuit dans les branches.
Le ciel n'était qu'un souffle noir entre les bois.
Et c'est là, sous la langue d'une louve de feu, que
j'ai ouvert les yeux.
J'ai vu la terre.
J'ai vu la terre vivante, sans nom, sans route, sans clôture.
(...)
Et j'ai su que ce n'était pas un monde.
C'était un corps.
(...)
Je ne suis pas un être humain.
Je suis une terre debout.
(...)
Ils viennent.
Ils avancent,
ces corps que la mémoire humaine a désertés,
ces âmes couvertes de fourrures et de poussière,
ces muscles taillés dans l'orage.
VIII
La nuit frotte ses écailles contre mes flancs.
Je suis ronce et feu roux,
je suis faille,
cicatrisée d'étoiles.
XIII
(...)
Ils sont là,
sous la buée,
sous la cendre,
sous le chant sourd de l'écorce.
Ils rient sans lèvres.
Ils pleurent sans yeux.
Ils passent en moi
comme passent les comètes
dans les songes des montagnes.
Je tends l'oreille :
ce n'est pas un son
c'est une fracture.
Ce n'est pas un cri
c'est une mue