Ashraful Arefin - Rue du Caire

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Les grandes tragédies de l'histoire révèlent les grands hommes,
mais ce sont les minables qui provoquent toujours ces tragédies.
in Anthologie des discours de Thomas Sankara (2013)
"C'est le film (et livre) dont je suis le plus fière! "Escadrons de la mort, l'école française" est un documentaire de 52 minutes qui a été diffusé sur Canal+ en 2003 et ARTE en 2004. Il raconte comment la France a exporté vers l'Amérique du Sud et du Nord les méthodes de la "guerre antisubversive" qu'elle avait développées pendant les guerres coloniales d'Indochine, puis d'Algérie: quadrillage du territoire, torture systématique, pour obtenir du renseignement et disparitions forcées. Ces "techniques de la guerre moderne" ont été enseignées par les militaires français aux généraux argentins qui ont conduit l'une des dictatures militaires les plus sanglantes de 1976 à 1982. S'appuyant sur des archives inédites et sur les déclarations exclusives de nombreux anciens généraux — français, américains, argentins, chiliens - mon enquête a contribué à la réouverture des procès contre les militaires argentins, et j'ai été régulièrement citée comme témoin dans les tribunaux à la fin des années 2000. Dans mon livre éponyme, je raconte que j'ai réussi à interviewer quatre responsables de la junte argentine, en me faisant passer pour une historienne d'Extrême droite...
Le film a obtenu le Prix de l'Investigation au Festival international du grand reportage audiovisuel (FIGRA), le Award of Merit (Latin American Studies Association/ USA), et le Prix du meilleur documentaire politique ( Laurier du Sénat). Lors de la remise de ce dernier prix, Bernard Stasi a prononcé ces mots: "J'ai honte pour la France. J'espère que ce film contribuera à éclairer l'une des faces les plus sombres de son histoire".
La musique du film a été écrite par le compositeur et musicien chilien, Sergio Ortega, un réfugié politique qui était très ému de participer à ce film et qui nous a malheureusement quittés peu de temps après."
Marie-Monique Robin

Fermez les yeux. Songez une dernière fois
à mon profil de poète grec,
dans la plus pouilleuse île.
Je serai, à partir de ce jour, ciel, ciel et ciel.
Ciel au-delà de vos folies meurtrières.
Je serai ciel. Je serai éternel.
(...)
J’écris à partir d’un noyau de nuit.
J’écris à partir d’une tranchée noyée de boue.
J’écris corde au cou.
La trappe déjà tremble sous mes pieds.
Je longe le marbre froid qui donne le frisson
et chante une très étrange et vieille chanson,
qui dit qu’aujourd’hui et pour toujours
le ver est dans le fruit.


Les éditeurs français réunis, 1979
*
dans un pays troué
j'écris mes famines
(...)
j'ai vu l'homme couché dans son manteau de nuit
j'ai vu la femme humiliée
et l'enfant assis sur un tas d'ordures d'excréments
j'ai vu flamber l'orient
craquer les méridiens et tituber les aubes
j'ai vu l'amante déchirer douloureusement sa robe
j'ai vu le père se taire auprès des cendres du foyer
j'ai vu l'amour bafoué l'espoir insulté l'avenir mis aux fers
je n'ai jamais renoncé à la lumière
au Feu sur la terre.
(...)
Un sommeil de plomb m'enlève chaque soir à la sordide misère des chambres malingres
j'abandonne ma vieille peau. Je transhume vers quelques étoile de flamme et de mystère
jusqu'à ce que l'aube me rende au noir verdict des fers
(...)
Amour
un oiseau brûle dans le bocage des voix
Amour
un drap se froisse dans les veines des amants
(...)
j'ai croisé la folie
une fleur sur les lèvres
j'ai mesuré ma rage et ma tendresse
dans la paille noire des étables
(...)
je n'ai pas confiance dans les mots
Valets payés par l'ennemi
qui se cache dans les lignes du papier peint
dans l'angle de la chambre sordide et muette
je vis les ongles enfoncés dans les yeux du temps
avec la difficile respiration des neurasthéniques
(...)
je suis dans le paysage ignoble
de l'absolu désespoir
je suis le voyageur rejeté de miroir en miroir
et qui hurle parce qu'il ne s'y retrouve pas
et que l'horreur gonfle ses paupières
et qu'il a tellement faim de lumière
qu'il mangerait crus les petits enfants aux yeux de craie blanche
(...)
La terrible loi des seigneurs m'a brisé
j'habite maintenant l'hiver
je me couvre d'épluchures et de mots
je m'enfièvre comme d'obscurs animaux
j'ai peur
(...)
je suis un canyon éventré par les roues des convois militaires
je suis une rose rouge sous la terreur fasciste
je suis un poème en abîme
(...)
je suis une poussière d'étoile un sanglot de fée
une espèce de mouton à cinq pattes
je suis le fou qui se tait
avec une violence de chaux vive
(...)
Depuis quarante et quelques années
je déchire la ténèbre des chairs
je fraie ma route Je suffoque
Une fièvre bestiale me force
Ongles et dents j'avance, nocturne
avec un songe de plages neuves
avec une faim de continents
Je ne suis pas encore au monde
quand j'ouvre la bouche là où je suis
je mange de l'ordure et du sang
de la poussière et du cri
du Christ mort, de la centre d'Occident.
(...)
Mon mal est profond
en vain je m'habille de mots
En vain j'invente des empires turbulents
avec des paroles bariolées comme des toucans
En vain je fuis jusqu'aux lisières de la ville
jusqu'aux chantiers sombres où les pelleteuses sous la lune de novembre
ressemblent à d'étranges populations déplacées
(...)
Je casse mes ongles contre les murs des geôles où l'on torture nos songes de feu
je n'ai jamais cessé de renier mon nom
pour demeurer libre, capable d'envol, puissant
et armé d'une douceur inviolable qui émeut les vagues de l'océan
Mon mal est profond
ma voix rauque s'enfonce dans les déserts à l'air raréfié
Je dors sur un lit de couteaux de boucher
je suis l'enfant d'une époque troublée
et moi aussi
(...)
le langage change sans cesse de maître
la réalité éclate en lambeaux d'ombre et de brouillard
(...)
Des taches de sang sur la lune
l'enfant enferme les morts du soir
dans des petites boîtes d'allumettes
puis il chasse les poussières des malédictions noires
et s'ouvre les veines avec l'éclat de verre
de la chanson d'un ruisseau
(...)
Un cheval hurle : « Je descends – Arrêtez la planète ! »
(...)
d'un brin d'herbe j'écoute
la cantate éblouie
(...)
La nuit la ville la solitude
Il pleur des pierres précieuses
les vitrines ont des lueurs de guillotine
les assassins tranquillement assassinent
(...)
j'ai et je n'ai pas
j'ai l'ongle la dent dure le froid
j'ai le cri entre les épaules
la faucille du vent sous les paupières
j'ai le tigre et l'épine et le pétrole
de l'angoisse dans les poumons
j'ai la terre battue où dormir un sommeil de plomb
j'ai l'étrange figure du pendu au son de la carmagnole
TEMPS D'ABSENCE
Nous sommes d'une nuit indéchiffrable
nous sommes d'une quête sans fin
(...)
Nous sommes d'un futur qui n'a aucune chance
(...)
Nous sommes préface d'absence Poignante odeur
de pourriture
(...)
Je n'habite pas J'erre
Je ne fonde pas Je m'efface
Je ne règne pas Je laisse place
aux furieux scribes du Grand Mystère
Je ne bâtis pas Je creuse
des tunnels de frayeur
Je ne me nomme pas J'appartiens
à des peuples d'ombres
Je dure Je suis fragile
J'ouvre la bouche et je rêve
Je me tais et me confonds
au silence des pierres levées

Un livre difficile à trouver maintenant publié en 1979, André Laude, né en 36, un écorché de la vie, écrivain, poète, journaliste, militant, mort dans la misère, l'oubli et la crasse en 1995, étoile de tous les éclopés poétiques, ami d'un vieil ami poète disparu lui aussi, on a dit de lui qu'il était le "soleil noir de la poésie".


édition de la dernière colline, 2022
tu vois ce que j'aime
c'est ça
ce ciel gris, bas, un peu incertain
ces prés ce silence
et puis les chevaux
(...)
ça résonne les mômes
déroute toujours un peu
surprend ce ressac de cris
t'es pas habitué
ou plus
(...)
ça bruisse palpite piaille comme des mouettes
(...)
continu fracas tout frais
comme un torrent
les cris d'enfants
(...)
voudraient y être de suite
les gosses
dans chaque seconde qui tombe
au centre du jeu
au centre du ciel
pour en chiper des morceaux
(...)
aime traversée la parenthèse de ce terrain neutre
son espace qui fait silence
allée large et magnifique où le temps d'écrase
surtout quand le soleil la met en joue
(...)
en se penchant bien on trouverait poèmes ici
mille et cents
qu'on bougerait du bout de la godasse
défroisserait
comme oiseaux morts qu'on ramasse
oui mille et cents
qui tous d'une manière ou d'une autre
diraient à peu près ceci
est-ce ainsi que les heures passent ?
(...)
les bruits de la ville
toute cette épilepsie qui s'arc-boute
tremble
convulse
(...)
bonne heure pour les invisibles
la propice aux discrets veilleurs
qui enflamment leur cigarette
au creux des nuits
sur les rebords de fenêtre
dans la grande chaîne éparse
des sentinelles anonymes
(...)
alors dans mes phares
avant les bientôt entrepôts
les nouveaux buildings
les navires de béton éclairés à l'ozone
en périph de métropole
qu'on tout écrasé des jardins ouvriers ou pas
me dit
demain je sais pas
le sens pas
demain
(...)
poteaux en bois qui tremblaient
les jours de bourrasque
avec leurs fils noir balancés au vent
qui les soufflait à la danse
poteaux de bois dont il était pas rare
d'en trouver un
couché d'ivresse dans le fossé
