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CATHY GARCIA-CANALES - Page 328

  • Féministe en paix

    Je partage ici un mail que je viens d'envoyer parce que je me dis que ça pourrait être utile actuellement. Pour ma revue, j'ai toujours reçu plus de propositions (de textes rarement de sexe bien que ce soit arrivé aussi) venant d'hommes, ça m'a interrogée, si bien que j'avais faIt un numéro avec que des femmes comme un évènement, alors que ceux avec que des hommes étaient habituels (d'ailleurs des hommes ont tiqué sur le 100 % féminin, mouarf), et puis j'ai noté depuis quelques temps et avec joie que non seulement je reçois plus de propositions de femmes mais aussi et surtout que leur parole semble se libérer, qu'elles écrivent avec leurs ovaires en quelque sorte, on n'était pas beaucoup à le faire (oui, oui je me compte dans le nombre), et là je reçois soudain des textes de plus en plus féministes en colère, alors j'ai toujours beaucoup aimé cette citation de Rebecca West "Je n'ai jamais réussi à définir le féminisme, tout ce que je sais, c'est qu'on me traite de féministe chaque fois que mon comportement ne permet plus de me confondre avec un paillasson." Elle date de 1913 . Mais je me considère humaine, humaniste et j'ai plus envie de trouver et encourager ce qui nous unit que ce qui nous sépare, alors je copie colle ici le contenu de mon mail et merci à la personne qui m'a donné cette occasion de m'exprimer :

    *
    "Je suis très très touchée par tout ce qui est de votre vécu, ceci dit j'ai dans l'idée aujourd'hui que nous n'irons nulle part si nous ne sortons pas du clivage, de l'opposition, de la colère aussi légitime soit-elle et elle l'est, tellement même que la violence qu'elle pourrait légitimer serait vraiment énorme, je pense que l'issue à cette guerre, car c'en est une et de plusieurs millénaires, cela ne peut pas être qu'une révolte de femmes qui rajoute de la violence à la violence et qui est épuisante, nous coupe de nos vrais désirs qui sont d'un autre ordre et de notre véritable puissance qui est aussi d'un autre ordre (je parle là sur le plan de l'idée générale, après nous avons chacune hélas à nous défendre quand il le faut et c'est un problème général, un problème de société sur lequel il faut travailler sans relâche). Je suis cependant donc persuadée que cela ne peut passer que par une transformation radicale et intérieure des hommes et que plutôt que donc les agresser en les mettant tous dans le même sac, s'appuyer au contraire (et leur permettre surtout de s'appuyer sur nous) sur tous les hommes conscients, en voie de transformation ou déjà bien avancés sur ce chemin de reconnexion avec leur féminin intérieur.

    Tout ça pour dire que d'une part dans la revue, je publie toujours un auteur avec plusieurs textes, mais donc que celui-là que vous m'avez envoyé, je le prendrais plus facilement (pour un Soliflore, la publication en ligne où là c'est un auteur, un texte) s'il était comme il l'est en grande partie de l'ordre du témoignage personnel sans référence à l'histoire de Cantat par exemple dont on a trop parlé à mon goût et pas assez de toutes les histoires dramatiques de femmes inconnues (74 assassinées cette année à ce jour je crois, en France). Je trouve beaucoup plus intéressant qu'une multitude d'histoires personnelles sans généralisation, car c'est cette multitude même qui montre à quel point c'est général (comme ce qui s'est passé pour metoo), fasse soudain prendre conscience de la réalité de ce qui se passe, ce qui s'est passé et se passera encore si les hommes ne changent pas (mais à vrai dire pas que les hommes, ce changement nous concerne en tant qu'humanité, c'est une histoire aussi d'éducation, quand je vois comment des femmes séparées pourtant, élèvent leur fils, je vois bien qu'on n'en a pas fini). Personnellement j'ai parfaitement conscience que pour les plus jeunes des hommes (les autres sont encore dans la répétition du père qui lui même avait répété son père etc et pourquoi auraient ils changé puisque cela leur octroie un pouvoir avantageux, même si beaucoup ont été écrasés, broyés par un pouvoir dont au fond ils ne voulaient pas), C'est très compliqué car les femmes elles-mêmes ne sont pas toutes au clair avec ça, je fais partie de la génération qui a tout voulu, la liberté, des rapports d'égalité, le respect, voire l'admiration même, être aimée, choyée, mais aussi des hommes qui assurent en tout, j'ai appris à accepter les faiblesses des hommes mais ça a pris du temps, mais je connais tant de femmes qui cultivent le fantasme de l'homme fort tout en voulant les dominer. Les hommes sont perdus, certains osent montrer toute leur sensibilité, ce sont ceux là qui morflent le plus, d'autres se réfugient dans le cliché masculin le plus pathétique et le plus dangereux, il me semble qu'il y a un retour inquiétant vers ça en ce moment, mais qui vient aussi du mélange et du choc des cultures, et puis pour être des êtres complets, il nous faut harmoniser nos deux pôles (féminin, masculin) et surtout s'ancrer dans ce qui les transcende (l'androgyne sacré dans d'innombrables cultures anciennes), Sexe a pour origine étymologique "sectionner", bref, je pense que nous n'irons nulle part si nous ne sortons pas des extrêmes, et la femme en colère peut être tout aussi aveugle et injuste que les hommes sûrs et imbus de ce qu'ils pensent être leur droits, notre colère est légitime, mais la dualité ne fait que nous faire basculer encore et encore d'une extrême à l'autre. La génération de ma fille est en train de refuser d'être coincée dans un genre, ils sont en train de tout exploser, et c'est intéressant, mais là encore beaucoup de résistance et de jugement de la part des générations qui précèdent.

    C'est un sujet qui me passionne tout ça, car en tant que femme j'en ai vécu beaucoup, et ma colère est toujours là, en arrière-plan, mais elle ne vise plus les hommes en général mais tout un système (où des femmes sont toutes aussi responsables que des hommes en agissant exactement de la même façon qu'eux dès qu'elles ont du pouvoir) et des individus en particulier, mais je sais aussi que ma colère, ma révolte nie ma puissance, je ne sais pas si je me fais bien comprendre, mais pourquoi est-ce qu'on se lie avec des hommes qui nous veulent du mal ou veulent nous posséder, nous dominer, nous objétiser, là est la grande question ? Les femmes doivent accepter d'être seules plutôt que mal accompagnées, et là il y a un combat à livrer qui est sociétal pour parvenir à un équilibre : femmes puissantes et sensibles, sages de par leur connexion naturelle aux cycles du vivant et hommes sensibles, qui n'ont rien à prouver de leur masculin, conscient de tous les bienfaits qu'ils peuvent apporter avec cette force naturelle qui est la leur, dans toute sa diversité... Homme, femme, chacun des deux sachant être seul et aimant pour eux-mêmes, sans attente vis à vis de l'Autre.... Alors la rencontre peut avoir lieu et la magie du lien opère. J'imagine.... car je suis une de ces femmes qui sait être seule plutôt que mal accompagnée"

     

     

     

  • Carol Nelson

    carol nelson 0.jpg

     

     

    nous invoquerons

    le serpent sorcier

    son sillage envoûtant

    sur les parois des canyons

    des torches entre les paumes

    pour éclairer ses entrailles

    poudre de suif baroque

    le frisson sur la nuque

    et des visions dans le ventre

    nous poursuivrons le vertige

    entre les cendres du rêve

     

    cg in Aujourd'hui est habitable, Cardère 2018

     

     

     

  • Antony Gormley - De la série "Connection"

     

    Antony Gormley - De la série Connection - Aniline dye (2).jpg

    HORIZONS INTÉRIEURS

      

    Il y a des mots qui plaisent.

    Chamane, homme chat ?

    Un esprit qui sommeille

    tout au fond de moi

     

    Toucher à la source même

    des miroirs

    et ne pas se méprendre

    sur le sens du mot

    « Pouvoir ».

     

    Dans le sang ça se traîne

    et ça nous parle.

    Tout se rejoint au centre

    du pain ou du divin

    c'est la même chose

     

    J'y ai mis les doigts

    Pourquoi moi ?

     

    Nous savons tout

    depuis le commencement.

    Enfants magiques

    nous avons oublié

    perdu les clés

    mais elles sont là

    juste sous notre nez

     

    Il n'y a qu'à tendre la main

    Faire résonner la corde humaine

    La juste note

    Laisser le souffle

    Chevaucher.

     

    1996



     

     

  • Nâzim Hikmet - La plus drôle des créatures - 1948

     

    Comme le scorpion, mon frère,
    tu es comme le scorpion
    dans une nuit d’épouvante.

    Comme le moineau, mon frère,
    tu es comme le moineau
    dans ses menues inquiétudes.

    Comme la moule, mon frère,
    tu es comme la moule
    enfermée et tranquille.

    Tu es terrible, mon frère,
    comme la bouche d’un volcan éteint.

    Et tu n’es pas un, hélas,
    tu n’es pas cinq,
    tu es des millions.

    Tu es comme le mouton, mon frère,
    quand le bourreau habillé de ta peau,
    quand le bourreau lève son bâton
    tu te hâtes de rentrer dans le troupeau
    et tu vas à l’abattoir en courant, presque fier.

    Tu es la plus drôle des créatures, en somme,
    plus drôle que le poisson
    qui vit dans la mer sans savoir la mer.

    Et s’il y a tant de misère sur terre,
    c’est grâce à toi, mon frère.
    Si nous sommes affamés, épuisés,
    si nous sommes écorchés jusqu’au sang,
    pressés comme la grappe pour donner notre vin,
    irai-je jusqu’à dire que c’est de ta faute ? Non,
    mais tu y es pour beaucoup, mon frère.

     

    Traduit par Hasan Gureh

     

     

     

     

  • Karim Akouche - Lettre ouverte à un soldat d’Allah - Arrête de m’appeler « frère »!



    122179288_1542107332639177_7883627901685424794_o.jpgPrépare ta valise. Achète un billet. Change de pays. Cesse d’être schizophrène. Tu ne le regretteras pas. Ici, tu n’es pas en paix avec ton âme. Tu te racles tout le temps la gorge. L’Occident n’est pas fait pour toi. Ses valeurs t’agressent. Tu ne supportes pas la mixité. Ici, les filles sont libres. Elles ne cachent pas leurs cheveux. Elles portent des jupes. Elles se maquillent dans le métro. Elles courent dans les parcs. Elles boivent du whisky. Ici, on ne coupe pas la main au voleur. On ne lapide pas les femmes adultères. La polygamie est interdite. C’est la justice qui le dit. C’est la démocratie qui le fait. Ce sont les citoyens qui votent les lois. L’État est un navire que pilote le peuple. Ce n’est pas Allah qui en tient le gouvernail.

    Tu pries beaucoup. Tu tapes trop ta tête contre le tapis. C’est quoi cette tache noire que tu as sur le front ? Tu pousses la piété jusqu’au fanatisme. Des poils ont mangé ton menton. Tu fréquentes souvent la mosquée. Tu lis des livres dangereux. Tu regardes des vidéos suspectes. Il y a trop de violence dans ton regard. Il y a trop d’aigreur dans tes mots. Ton cœur est un caillou. Tu ne sens plus les choses. On t’a lessivé le cerveau. Ton visage est froid. Tes mâchoires sont acérées. Tes bras sont prêts à frapper. Calme-toi. La violence ne résout pas les problèmes.

    Je sais d’où tu viens. Tu habites trop dans le passé. Sors et affronte le présent. Accroche-toi à l’avenir. On ne vit qu’une fois. Pourquoi offrir sa jeunesse à la perdition? Pourquoi cracher sur le visage de la beauté?

    Je sais qui tu es. Tu es l’homme du ressentiment. La vérité est amère. Elle fait souvent gerber les imbéciles. Mais aujourd’hui j’ai envie de te la dire. Quitte à faire saigner tes yeux.

    Ouvre grand tes tympans. J’ai des choses à te raconter. Tu n’as rien inventé. Tu n’as rien édifié. Tu n’as rien apporté à la civilisation du monde. On t’a tout donné : lumière, papier, pantalon, avion, auto, ordinateur… C’est pour ça que tu es vexé. La rancœur te ronge les tripes.

    Gonfle tes poumons. Respire. La civilisation est une œuvre collective. Il n’y a pas de surhomme ni de sous-homme. Tous égaux devant les mystères de la vie. Tous misérables devant les catastrophes. On ne peut pas habiter la haine longtemps. Elle enfante des cadavres et du sang.

    Questionne les morts. Fouille dans les ruines. Décortique les manuscrits. Tu es en retard de plusieurs révolutions. Tu ne cesses d’évoquer l’âge d’or de l’islam. Tu parles du chiffre zéro que tes ancêtres auraient inventé. Tu parles des philosophes grecs qu’ils auraient traduits. Tu parles de l’astronomie et des maths qu’ils auraient révolutionnées. Tant de mythes fondés sur l’approximation. Arrête de berner le monde. Les mille et une nuits est une œuvre persane. L’histoire ne se lit pas avec les bons sentiments. Rends à Mani ce qui appartient à Mani et à Mohammed ce qui découle de Mohammed. Cesse de te glorifier. Cesse de te victimiser. Cesse de réclamer la repentance. Ceux qui ont tué tes grands-parents sont morts depuis bien longtemps. Leurs petits-enfants n’ont rien à voir avec le colonialisme. C’est injuste de leur demander des excuses pour des crimes qu’ils n’ont pas commis.

    Tes ancêtres ont aussi conquis des peuples. Ils ont colonisé les Berbères, les Kurdes, les Ouzbeks, les Coptes, les Phéniciens, les Perses… Ils ont décapité des hommes et violé des femmes. C’est avec le sabre et le coran qu’ils ont exterminé des cultures. En Afrique, ils étaient esclavagistes bien avant l’île de Gorée.

    Pourquoi fais-tu cette tête ? Je ne fais que dérouler le fil tragique du récit. Tout est authentique. Tu n’as qu’à confronter les sources. La terre est ronde comme une toupie, même s’il y a un hadith où il est écrit qu’elle est plate. Tu aurais dû lire l’histoire de Galilée. Tu as beaucoup à apprendre de sa science. Tu préfères el-Qaradawi. Tu aimes Abul Ala Maududi. Tu écoutes Tarik Ramadan. Change un peu de routine. Il y a des œuvres plus puissantes que les religions.

    Essaie Dostoïevski. Ouvre Crime et châtiment. Joue Shakespeare. Ose Nietzche. Quand bien même avait-il annoncé la mort de Dieu, on a le droit de convier Allah au tribunal de la raison. Il jouera dans un vaudeville. Il fera du théâtre avec nous. On lui donnera un rôle à la hauteur de son message. Ses enfants sont fous. Ils commettent des carnages en son nom. On veut l’interroger. Il ne peut pas se dérober. Il doit apaiser ses textes.

    Tu trouves que j’exagère ? Mais je suis libre de penser comme tu es libre de prier. J’ai le droit de blasphémer comme tu as le droit de t’agenouiller. Chacun sa Mecque et chacun ses repères. Chacun son dieu et à chaque fidèle ses versets. Les prophètes se fustigent et la vérité n’est pas unique. Qui a raison et qui a tort ? Qui est sot et qui est lucide ? Le soleil est assez haut pour nous éclairer. La démocratie est assez vaste pour contenir nos folies.

    On n’est pas en Arabie saoudite ni au Yémen. Ici, la religion d’État, c’est la liberté. On peut dire ce qu’on pense et on peut rire du sacré comme du sacrilège. On doit laisser sa divinité sur le seuil de sa demeure. La croyance, c’est la foi et la foi est une flamme qu’on doit éteindre en public.

    Dans ton pays d’origine, les chrétiens et les juifs rasent les cloisons. Les athées y sont chassés. Les apostats y sont massacrés. Lorsque les soldats d’Allah ont tué les journalistes, tes frères ont explosé de joie. Ils ont brûlé des étendards et des bâtiments. Ils ont appelé au djihad. Ils ont promis à l’Occident des représailles. L’un d’eux a même prénommé son nouveau-né Kouachi.

    Je ne comprends pas tes frères. Il y a trop de contradictions dans leur tête. Il y a trop de balles dans leurs mitraillettes. Ils regardent La Mecque, mais ils rêvent de Hollywood. Ils conduisent des Chrysler. Ils chaussent des Nike. Ils ont des IPhone. Ils bouffent des hamburgers. Ils aiment les marques américaines. Ils combattent « l’empire », mais ils ont un faible pour ses produits.

    Et puis, arrête de m’appeler « frère ». On n’a ni la même mère, ni les mêmes repères. Tu t’es trop éloigné de moi. Tu as pris un chemin tordu. J’en ai assez de tes fourberies. J’ai trop enduré tes sottises. Nos liens se sont brisés. Je ne te fais plus confiance. Tu respires le chaos. Tu es un enfant de la vengeance. Tu es en mission. Tu travailles pour le royaume d’Allah. La vie d’ici-bas ne t’intéresse pas. Tu es quelqu’un d’autre. Tu es un monstre. Je ne te saisis pas. Tu m’échappes. Aujourd’hui tu es intégriste, demain tu seras terroriste. Tu iras grossir les rangs de l’État Islamique.

    Un jour, tu tueras des innocents. Un autre, tu seras un martyr. Puis tu seras en enfer. Les vierges ne viendront pas à ton chevet. Tu seras bouffé par les vers. Tu seras dévoré par les flammes. Tu seras noyé dans la rivière de vin qu’on t’a promise. Tu seras torturé par les démons de ta bêtise. Tu seras cendre. Tu seras poussière. Tu seras fiente. Tu seras salive. Tu seras honte. Tu seras chien. Tu seras rien. Tu seras misère.

    Extrait de Lettre à un soldat d’Allah - Chroniques d’un monde désorienté, Karim Akouche, éd. Écriture (Editions de l'Archipel), Paris, 2018 ; éd. Frantz Fanon, Boumerdès, 2018.