Walter Benjamin (1892-1940)
Que tout continue ainsi, voilà la véritable catastrophe.
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Que tout continue ainsi, voilà la véritable catastrophe.

Tant de cieux qui nous épargnent de ce qui rôde au-delà, météores furieux, rayons mortels, nuées de gaz, nous ne survivons que dans cette boîte, entre la Terre, sa gravité, son champ magnétique, et l'atmosphère.
(...)
Je lève les yeux, je pressens cette coquille de noix qui file courageusement dans le danger, je tremble pour l'étanchéité de ses parois.
in Journal, Urtica 2019
quand les routes furent construites
et les codes de l'ordre
enfoncés dans les crânes
ce qui fut écarté
devenant de plus en plus faible
de plus en plus fou
présent encore dans le cri des mouettes
dans le fracas des vagues
dans ces ombres, ces lumières
mais qui entend ? qui voit ?
qui sait dire ?
in atlantica
Je mens
cabrée dans l'arrogance
sans jamais dire combien
Jument s'obstine
rythme au creux du dos
jusqu'aux pieds ferrés
in Danse en résistance
Le poète
boit l'encre du silence
puis ivre
tend l'arc du dire
in À l'ordre de l'oubli
Tout se passait comme si, sur une route ne menant nulle part en particulier, on rencontrait successivement des groupes de voyageurs eux aussi ignorants de leur but et croisés seulement l'espace d'un clin d’œil. D'autres, au contraire, vous accompagnaient un petit bout de chemin, pour disparaître sans raison au prochain tournant, volatilisés comme des ombres. On ne comprenait pas pourquoi ces gens s'imposaient à vôtre esprit, occupaient votre imagination, parfois même vous dévoraient le cœur, avant de s'avouer pour ce qu'ils étaient : des fantômes. De leur côté, ils en pensaient peut-être autant de vous, à supposer qu'ils fussent de nature à penser quelque chose. Tout cela était de l'ordre de la fantasmagorie et du songe.
in Un homme obscur
La toute-puissance des mots est toujours là, mais c'est une toute-puissance ayant fait la preuve que les mots lorsqu'ils perdent toute authenticité, donc leurs racines viscérales, peuvent devenir les instruments indifférents, ou radicaux, d'une déshumanisation bien réelle. Sous la dictature, nous savons ce qu'il en est du langage : resserré sur son mensonge, calibré pour emprisonner soit l'âme, soit le corps ou les deux. En démocratie, le langage est vidé de ses sens importants. Il est désincarné, réduit à une parlote donc l'efficacité n'a d'égale que la médiocrité de ceux qui en commercialisent ou en politisent l'usage. La démocratie nous donne l'impression que la parole s'y libère. En fait, la parole ne libère que des pensées dont l'aventure est déjà terminée, qu'elles s'appellent préjugés ou à priori, issues du grand bazar des concepts immuables, à vocation dogmatique.
in La libération de la parole
Lettres vives éd., Coll. Entre 4 yeux, novembre 2000
Roule, grande boule, fourmilière de consciences, terre,
roule, teintée d'aurore, chapée de crépuscule, d'aplomb
sous les soleils, nocturne,
roule dans l'espace abstrait, dans la nuit à peine éclairée,
roule...
in Poésie d'Alvaro de Campos

Il reste à dévisager
le plâtre unique
où vient prendre la mort
Pouvoir rire, rire, rire effrontément,
rire comme un verre renversé,
fou absolument du seul fait de sentir,
rompu absolument de me frotter contre les choses,
blessé à la bouche pour avoir mordu aux choses,
les ongles en sang pour m'être cramponné aux choses,
et qu'ensuite on me donne la cellule qu'on voudra
et j'aurai des souvenirs de la vie.
in Poésie d'Alvaro de Campos
Rumeurs trafic charrette train autos je sens soleil rue
feuillards cageots trolley boutique rue vitrines jupe yeux
rapidement caniveaux charrettes cageots rue traverser rue
promenade boutiquiers «pardon » rue
rue en promenade à travers moi qui me promène à travers
la rue en moi
in Poésie d'Alvaro de Campos
(...)
Si je meurs très jeune, écoutez ceci :
je ne fus jamais qu'un enfant qui jouait.
Je fus idolâtre comme le soleil et l'eau
d'une religion ignorée des seuls humains.
Je fus heureux parce que je ne demandais rien,
non plus que je ne me livrai à aucune recherche ;
de plus je ne trouvai qu'il y eût d'autres explication
que le fait pour le mot explication d'être privé de tout sens.
in Poésie d'Alberto Caeiro - Poèmes désassemblés
La mer enfile ses bas bleus...
chuintements des châteaux de sable.
in La Foule Divinatoire des Rêves