Andrus Kivirähk - L'homme qui savait la langue des serpents

Mees, kes teadis ussisõnu, Estonie, 2007
Le Tripode 2015 (éd. 2023)
Ce récit à l'imaginaire foisonnant qui jamais ne flanche tout au long de ces 450 pages commence ainsi :
"Il n'y a plus personne dans la forêt. sauf des scarabées et autres petites bestioles, bien entendu. Eux, c'est comme si rien ne leur faisait de l'effet, ils persistent à bourdonner ou à striduler comme avant. Ils volent, ils mordent, ils sucent le sang, ils me grimpent toujours aussi absurdement sur la jambe quand je me trouve sur leur chemin, ils courent dans tous les sens jusqu'à ce que je les fasse tomber par terre ou que je les écrase. Leur monde est toujours le même – mais même cela, il n'y en a plus pour longtemps. Leur heure viendra ! Bien sûr, je ne serai plus là pour le voir, nul ne sera plus là. Mais leur heure viendra, j'en suis sûr et certain".
Drôle, caustique, triste, sage, truculente, merveilleuse, pessimiste, violente, cruelle, une ode délirante à la liberté impossible et une fable sur le temps qui passe en creusant des impasses où tout idéal quel qu'il soit vient se fourvoyer, livrant alors à une immense et écrasante tristesse tous les "derniers". Camouflée sous ses oripeaux de forêt d'une Estonie médiévale, une satire aussi qui passe le sort de l'humanité et son défilé d'illusions à la moulinette.
Merveilles et horreurs s'y côtoient, s'entremêlent comme les branches et les fourrés : serpents sages, ours qui aiment les femmes et femmes qui aiment des ours, du lait de louve à chevaucher, un couple anthropopithèque qui élève des poux aussi gentils que lui, un poisson barbu antédiluvien et une salamandre géante elle aussi qui dort cachée quelque part, un vieux sage fou et cruel, un vieux sage qui capture les vents, un ancien combattant désabusé qui se fond littéralement dans la forêt, un bois sacré qui ne l'a jamais été, des hommes de fer avec des moines dans leur conquérant sillage, des néo-villageois ambitieux et crédules, un vieux grand-père cul de jatte qui sculpte des coupes dans les crânes de ses ennemis et Leemet, le narrateur, l'homme qui savait la langue des serpents.
"Oui, moi aussi je pensais qu'il fallait juste te tirer d'ici. Maintenant tu peux regagner la forêt et oublier ce village."
"Non quand même pas". Et je lui parlais du petit Toomas : je lui dis qu'il me fallait lui enseigner la langue des serpents, afin qu'il y ait au moins une personne après moi pour la comprendre. Elle m'écouta et eut un soupir.
"Alors tu y crois encore. Tu sais, mon vieux Leemet, ne te vexe pas, mais je crois bien que ta race est épuisée. C'est triste et moche, mais c'est comme ça. Toi et ta famille, vous êtes des exceptions, et si tu arrives à apprendre notre langue à cet enfant, ce sera une autre exception, mais le reste de l'humanité, on dirait des mésanges qui se sont arraché les ailes et courent par terre dans tous les sens comme des souris emplumées."
Une phrase dans la postface de Jean-Pierre Minaudier, pourrait résumer très justement ce qui sous-tend ce livre : "Le message est que même si nous nous croyons fort traditionnels, nous sommes toujours les modernes de quelqu'un, car toute tradition a été un jour une innovation."
Bien que ce récit prenne racine dans les mémoires, réelle et imaginaire, du peuple estonien et le lien très fort qu'il entretient avec ses forêts, puisant au passage dans les sagas scandinaves, sa dimension a vraiment quelque chose d'universel, ainsi la postface se termine ainsi et je ne dirais pas mieux : "Mais face au temps qui passe et à un monde qui change à un rythme de plus en plus vertigineux, nous sommes tous (ou nous serons tous un jour) des Indiens, des Bretons, des Leemet : vivre en faisant le moins de dégâts possibles autour de soi, c'est accepter l'inévitable tristesse de tout cela, sans se vautrer dans le conformisme et la bêtise qui triompheront toujours, sans pour autant verser dans la haine, ni se réfugier dans l'idéalisation d'un passé fantasmé, qui est une autre forme de bêtise."
Et maintenant j'ai très envie de lire Les Groseilles de novembre !
CGC
Andrus Kivirähk est un écrivain estonien né en 1970 à Tallinn. Véritable phénomène littéraire dans son pays, romancier, journaliste et essayiste, il est l'auteur d'une œuvre importante qui suscite l'enthousiasme tant de la critique que d'un très large public, qui raffole de ses histoires. Andrus Kivirähk écrit des romans et des nouvelles, des pièces de théâtres, des textes et des scénarios de films d'animation pour enfants.


Anouar Benmalek est né à Casablanca en 1956. Auteur de nombreux romans, dont Les Amants désunis, Le Rapt, Ô Maria, Fils du Shéol et L’Amour au temps des scélérats, Grand Prix SGDL 2022 de fiction, traduit dans une dizaine de langues, le romancier franco-algérien Anouar Benmalek a été l’un des fondateurs du Comité algérien contre la torture. Enseignant-chercheur dans une université parisienne, parlant le russe, il a passé cinq ans dans l’ancienne URSS entre Kiev, Odessa, Moscou et Leningrad à préparer une thèse de doctorat en mathématiques, le thème de son dernier livre paru en août dernier chez Emmanuelle Collas éd. : Irina, un opéra russe.




Née en 1989 au bord des vagues, Léna Ghar doit ses plus grandes joies à ses amies, à ses frères, au soleil et au vent. Elle a déménagé à l’aube de ses 17 ans pour aller étudier dans une grande ville. Elle a suivi le Master de création littéraire à Paris-8 et travaille dans l'édition sonore. Tumeur ou tutu est son premier roman. Prix des Cordeliers 2024.
Alain Mascaro, né le 23 avril 1964, Professeur de Lettres (Vichy).
James Cañón est né et a grandi en Colombie. Après des études universitaires à Bogotá, il s'installe à New York pour apprendre l'anglais. Tout en prenant des cours à la New York University, il commence à écrire. Diplômé de l'université Columbia, il a reçu en 2001 le Henfield Prize for Excellence in Fiction, et ses nouvelles ont été publiées dans de nombreuses revues littéraires. James Cañón vit aujourd'hui à Barcelone.






