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MES LECTURES

  • Saghi Farahmandpour - Débris du destin

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    Quelque part dans l’apesanteur entre la vie et la mort
    En cherchant le vieux mirage des regrets entrelacés
    Je porte sur mes épaules
    Jusqu’à la fin du matin
    Le pesant fardeau de l’illusion d’un temps de paix.

     

     

    Version bilingue

    Poèmes traduits du persan par l'autrice

    Préface de Dana Shishmanian

    Ed du Cygne, février 2026

     

     

    Extraits :

     

     


    (...)

    Elle sait qu'il creusera précocement avec ivresse
    La fosse de la mort
    Qu'il effeuillera
    La lumière tremblante restante dans son regard sombre.

     

    (...)

    Le spectre géant et dégoûtant de la guerre
    Vole
    Dans le ciel sombre de la ville
    L'enfant
    Mange une poignée de terre
    (...)
    L'enfant sans-abri de la ville
    Enterre
    Son corps fragile
    Sous les décombres d'une maison inconnue.

     

    (...)

    Ouvrent leurs yeux
    Et rampent
    À travers les lézardes profondes et raboteuses du
    silence
    Aux murs poudreux des foyers
    Dans les corps insomniaques
    (...)
    Brûlent 
    Toutes les nuits
    Dans le feu sans flamme et sans fin de l'oppression

     

    (...)

    Les hommes haineux et aux aguets
    Leurs yeux fermés, leurs oreilles sourdes
    Se promènent un gros bâton d'oppression et de joug à 
    la main, dans les rues, sur les toits
    À l'entour de la nuit

     

    (...)

    En regardant les blessures béantes et profondes sur le corps
    On ne peut encore
    Oublier un petit peu

     

    (...)

    Les tortures et les chaînes de peur
    Rivées aux mains et aux pieds cassés
    Ces cris étouffés dans la gorge
    Ces gémissements sourds
    (...)
    Les larmes éternisées
    dans les rides des visages inconnus
    (...)
    Les fleuves de sang
    Et toutes les tombes

     

    (...)

    J'écoutai
    La voix agréable des flocons de neige délicats qui
    tombaient
    Sur la plaine blanche de l'imagination
    Puis
    Je pris
    Une gorgée amère
    Avec l'instant humide de l'aube.

     

    (...)

    Je n'ai rien fait depuis longtemps
    Je suis égarée et errante

     

    (...)

    J'attends un jour insolite
    Une fontaine tumultueuse de passion
    Un récit inconnu
    Et un bosquet touffu et mélodieux
    N'importe où très loin
    Rempli des myosotis aux fleurs bleues

     

    (...)

    Elle lavait 
    Chaque jour
    Lorsque la lune s'obscurcissait
    La sanie de ses blessures, l'une après l'autre
    Confiait ses souffrances une à une
    À la poussière noire de l'aube

     

    (...)

    Mon cri réprimé dans la gorge nouée
    Moi, cachée en moi-même

     

    (...)

    Le temps est lourd d'indignité

     

    (...)

    La voie de la libération est fermée depuis des années
    Il semble qu'il n'y ait jamais eu d'issue et il n'y en aura plus !

     

    (...)

    Les lèvres gercées sans sourire
    Les regards en colère restés éteints pendant des années
    Le cri des cœurs affolés
    Et pris au piège ardent de la haine
    Ne se guérissent guère
    Hélas !
    (...)
    Personne ne sème les graines de la vie
    L'arbre ne porte pas de nouvelles branches
    Personne ne voit quelque signe d'eau
    Et ne plante le jeune arbre du désir !

     

    (...)

    Je suis fatiguée de toute cette répétition
    Taciturne et remplie de supplice
    Mon visage
    Se flétrit doucement
    Comme une branche de fleurs, défraîchie
    En un vieux vase à long col et étroite embouchure

     

    (...)

    Toi, tristesse douloureuse et muette
    Ne vagabonde pas
    Sur les ruines du chagrin
    Viens t'asseoir
    Auprès de mon cœur fatigué
    Laisse-moi dans ce bourbier de la vie
    Te parler
    De la tombe étroite des émotions
    N'aie pas peur
    Et vois
    Où est
    La source de cette douleur constante ?
    Qui tient
    La corde ignifugée et sinueuse du trouble ?


    (...)

    Matin

    Un matin 
    Il est parti
    ...
    Il  est parti pour toujours
    sans que la clarté délicate du soleil
    Caresse son beau visage.

     

    *

     

    Saghi Farahmandpour est née en février 1981 à Téhéran, en Iran. Tout son parcours universitaire a été en langue et littérature française et elle a un doctorat ès lettres françaises. Elle a fait des recherches au cours de sa maîtrise sur la réalité dans la diégèse. Sa thèse de doctorat porte sur l’interprétation des poèmes d’Alfred De Vigny basée sur l’herméneutique phénoménologique de Heidegger. Elle écrit de la poésie en persan et en français ; elle fait également de la traduction, de l’interprétation littéraire et de la peinture. 

     

     

     

  • Peter Heller- La Pommeraie

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    The Orchard, Usa, 2019

    Actes Sud 2025

     

     

    J'ai aimé ce roman à quelques détails près, qui m'a plus d'une fois émue aux larmes et dans lequel je me suis retrouvée, aussi bien chez Hayley, la mère que Frith, la fille. Un roman sur la perte, sur les joies dérobées aux vies difficiles, sur l'amitié véritable, sur le besoin d'authenticité et de simplicité, sur la liberté et le courage. Un roman tissé autour d'une relation mère-fille, très fusionnelle, dans une cabane au cœur du Vermont, d'une mélancolie délicate comme une peinture avec des personnages pleins de vie et de force. Et puis avec un écho permanent à la poésie chinoise ancienne, dont la mère est ici la traductrice, tout particulièrement de Li Xue, une poétesse de la dynastie Tang qui aurait été contemporaine de Li Po et qui fait penser fortement à Xue Tao, poétesse dans la vie de laquelle Hayley trouve une forte résonance. Ainsi poèmes d'un passé et ailleurs lointains se mêlent au présent de la vie dans la nature du Vermont.

    Là seule chose qui m'a vraiment gêné dans ce livre, comme une fausse note, c'est une brève référence caricaturale au féminisme lors d'un entretien autour du travail de traductrice de Hayley qui m'a paru surtout peu crédible et encore moins nécessaire dans le contexte et cela m'a rappelé que l'auteur était un homme et j'ai trouvé ça dommage dans une histoire de femmes libres et fortes. 

     

    Sur le site de l'éditeur : "Frith a six ans quand sa mère Hayley, professeure et traductrice de poésie chinoise, décide de plaquer sa carrière universitaire pour venir s’installer dans une cabane rustique au pied des montagnes du Vermont et s’inventer une vie libre et belle. Ce retour à la terre est rude, mais toutes deux subsistent grâce à la pommeraie qui flanque leur terrain et au sirop d’érable qu’elles produisent. Scolarisée à domicile, l’intrépide Frith s’imagine reine de leur paradis sauvage, ignorant tout des peines et des regrets qui ont poussé Hayley à se réfugier ici. Saison après saison, mère et fille vivent en autarcie, affrontant “le monde et ses déceptions main dans la main”, jusqu’au jour où Rose, une artiste locale, frappe à leur porte et bouleverse leur existence.
    Près de trente ans plus tard, Frith se remémore les jours heureux d’avant les tragédies et revisite sa relation fusionnelle avec Hayley à travers les sublimes poèmes qu’elle lui a légués.
    L’auteur de "La Rivière" signe un roman tout en pudeur et délicatesse, nimbé d’une mélancolie tchékhovienne, sur les pertes de l’enfance, les amitiés indéfectibles et la force inébranlable de l’amour entre mère et fille."

     

     

  • Alexandre Jollien - Vivre sans pourquoi

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    Seuil 2015, Points 2017

     

    Trouvé aussi dans une boîte à livres. J'avais apprécié plus d'une fois d'entendre Alexandre Jollien à la radio et dans quelques vidéos vues sur le net, mais je ne l'avais jamais lu. J'ai apprécié la sincérité de ce témoignage, la quête d'un homme tel qu'il est, ses questionnements, ses découragements.

     

    "Dans Vivre sans pourquoi, j'ai essayé de retracer les hauts et les bas de ma vie en Corée du Sud. Avec ma femme et mes trois enfants, j'ai eu la chance de faire mes valises pour me mettre à l'école d'un maître. Approfondir le chemin du oui, pratiquer à fond le zen et me familiariser aux Évangiles."

     

     

     

    Pour connaitre le parcours d'Alexandre Jollien et + : 

    https://www.alexandre-jollien.ch/parcours/

     

     

  • Vieille SF américaine

    Cet hiver, je me suis remise à la vieille SF américaine, comme pour me reposer la tête de la dystopie actuelle, après Le dieu venu du Centaure (1964) :

     

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    et La loterie solaire de Philip K. Dick (1955) :

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    je viens de finir Le temps des changements de Robert Silverberg (1971,

    auteur que je n'avais pas lu depuis mes 15 ans.

     

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    Vive les boites à livres !

     

     

  • Andrus Kivirähk - Les groseilles de novembre

     

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    Le Tripode, 2014

     

     

    J'avais tellement adoré "L'homme qui savait la langue des serpents"* que j'ai moins apprécié celui-ci considéré pourtant comme son meilleur en Estonie. C'est surtout l'histoire en elle-même qui est plus classique et m'a moins emportée mais l'univers de ce conte très noir reste bien foisonnant et complètement barré, puisant au folklore populaire toutes sortes de créatures plus ou moins inquiétantes et loufoques, comme les kratts, les suce-lait, le Vieux-Païen, diables, sorcières, loups-garous, fantômes et lutins à gourdins, j'en oublie. Avidité, convoitise, bêtise, ruse et superstitions, il reste peu de place pour l'amour dans cet univers très rural d'un petit village estonien au Moyen-Âge, perdu au milieu des forêts et où même les maladies telle que la peste, sont personnifiées.

    C'est très riche et je me suis régalée de cet imaginaire galopant, c'est donc plus l'histoire en elle-même qui m'a le moins accrochée mais je garde le livre, signe que c'est quand même un livre qui mérite amplement le détour.

     

    *Voir : http://cathygarcia.hautetfort.com/archive/2026/01/13/andrus-kivirahk-l-homme-qui-savait-la-langue-des-serpents-6578963.html

     

     

  • Imre Kertész - Être sans destin

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    Sorstalanság,, 1975

    Actes Sud, 1997

    10/18 2005

     

     

    Être sans destin (en hongrois : Sorstalanság, littéralement « absence de destin ») est un roman autobiographique écrit par Imre Kertész, écrivain juif hongrois né à Budapest en 1929. Déporté en 1944 à Auschwitz, puis Buchenwald, libéré en 1945. 

     

    Encore un que j'ai trouvé dans une boite à livre et une lecture vraiment étonnante, difficile "naturellement", terme que l'auteur ne cesse de répéter dans son récit, mais atypique aussi pour un sujet qui a tant fait et fait encore, heureusement, écrire. L'auteur raconte pas à pas tout ce qui s'est passé avant, pendant et juste après la déportation et ce pas à pas est important, vital. On comprendra mieux à la fin pourquoi mais vraiment c'est un livre beaucoup plus fort, plus puissant qu'il peut paraître au premier abord, qui s'en tient aux faits, au récit pas à pas, un livre d'une intelligence rare, détaché de toute volonté de faire effet, de sensationnalisme, d'une intelligence hors norme peut-être, qui questionne au-delà de ce qui est convenu comme questionnable, qui questionne l'humanité de tout un chacun, et cette capacité à naturellement laisser faire ou perpétrer l'horreur, et plus on avance en lecture et plus c'est fort et la fin est à mon sens exceptionnelle dans ce qu'elle bouscule, elle peut sembler en apparence provocante et incompréhensible et pourtant quelle justesse.

     

    " "Et malgré la réflexion, la raison, le discernement, le bon sens, je ne pouvais pas méconnaître la voix d'une espèce de désir sourd, qui s'était faufilée en moi, comme honteuse d'être si insensée, et pourtant de plus en plus obstinée : je voudrais vivre encore un peu dans ce beau camp de concentration."

    De son arrestation, à Budapest, à la libération du camp, un adolescent a vécu le cauchemar d'un temps arrêté et répétitif, victime tant de l'horreur concentrationnaire que de l'instinct de survie qui lui fit composer avec l'inacceptable. Parole inaudible avant que ce livre ne la vienne proférer dans toute sa force et ne pose la question de savoir ce qu'il advient, quand il est privé de tout destin, de l'humanité de l'homme.

    Imre Kertész ne veut ni témoigner ni "penser" son expérience mais recréer le monde des camps, au fil d'une impitoyable reconstitution immédiate dont la fiction pouvait seule supporter le poids de douleur.

    Cette œuvre dont l'élaboration a requis un inimaginable travail de distanciation et de mémoire dérangera tout autant ceux qui refusent encore de voir en face le fonctionnement du totalitarisme que ceux qui entretiennent le mythe d'un univers concentrationnaire manichéen. Mis au ban de la Hongrie communiste, ignoré par le milieu littéraire à sa parution en 1975, Être sans destin renaît après la chute du mur. Enfin reconnu, Imre Kertész a, depuis, reçu plusieurs prix prestigieux tant en Hongrie qu'en Allemagne."

     

     

     

  • Ashaninkas

    J'avais 18 ans quand j'ai lu Chaveta de Jéromine Pasteur, à sa sortie donc en 1988, puis Selva sauvage l'année suivante, et j'ai été immédiatement fascinée par cette femme française qui réalisait mon rêve d'alors de quasi encore adolescente : disparaître de la dite civilisation, aller vivre avec des Indiens au fin de la forêt. L'Amazonie m'attirait depuis toute petite et ma vie me paraissait si étroite. Lire ses livres, ce fut un peu comme partir, puis le temps a passé et je n'ai pas continué à suivre et à lire Jéronime Pasteur, sans doute ne voulais-je pas être déçue et puis surtout j'ai continué à explorer le monde avec d'autres lectures, écrites par des auteurs natifs plus impliqués encore, j'ai très longtemps soutenu (et appris beaucoup grâce entre autre à) Survival International, aussi longtemps que mes moyens me l'ont permis, car le sort des peuples autochtones m'était et encore à ce jour, cause essentielle. Je ne sais pas vraiment pourquoi mais c'est là, profond.

    Et puis j'ai réalisé mon propre rêve de voyage, pas du tout comme une aventurière mais pour travailler, les rêves itinérants d'un collectif d'artistes, membre de cette compagnie de "spectacles de rue" et cela m'a permis de voir un peu et de comprendre mieux le monde dans sa globalité et faire surtout la part du rêve et de la réalité. Jamais nous ne sommes allés au Pérou car pendant ce temps le Pérou, comme trop d'autres pays, était lacéré de l'intérieur.

    Et puis il y a quelques temps, j'ai trouvé un livre de Jéronime Pasteur dans une boite à livres, de 1993, année où je devenais devenue intermittente du spectacle justement et où ma vie d'alors changea totalement. Ashaninkas, paru trois ans après Selva sauvage. 

    Je viens de le lire et c'était bien la réalité qui avait rattrapé le rêve de l'auteur elle-même, ce n'est plus un récit mais un roman qui raconte, tente de raconter. Pour les Ashaninkas, même repliés au fin fond de la forêt, la réalité s'était transformée en piège dans ces années si sanguinaires, si féroces, si atroces. Et depuis, cela n'a jamais vraiment cessé, même si le Pérou a retrouvé pour un temps une certaine paix intérieure, mais une violence est si vite remplacée par une autre, en particulier pour les peuples autochtones et ce partout dans le monde.

    Dans ce pays, en septembre dernier, des organisations autochtones dénonçaient encore une “campagne d'extermination” contre des peuples non contactés...

     

    J'ai donc lu Ashaninkas, retour dans le passé, si triste. 

     

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    Ed. Fixot, 1993

     

    "Après des années passées auprès des Ashaninkas, dans la forêt péruvienne, Jéromine Pasteur a dû les quitter en 1989 : le Pérou vacillait sous le coup de la guerre civile, les Indiens étaient décimés, torturés ou forcés à prendre les armes. En 1994, Jéromine est repartie. Aujourd’hui, elle retrace dans ce roman-vérité le destin de ce pays qu’elle aime, qui vit dans la peur et le chaos, mais qui veut retrouver l’espoir. Notomi, jeune Indien Ashaninka, et sa petite soeur Orianiki fuient leur village anéanti par la barbarie. Hors du paradis de la Selva, la tourmente. Les paysans pour survivre cultivent la coca et subissent la loi des narco-trafiquants ; les sacrifices humains perpétrés au nom de la révolution par le Sentier Lumineux se comptent par milliers ; l’armée venge ses morts : tout le Pérou chancelle. C’est « la sale guerre ». De la Selva à la sierra, des bords du fleuve Ené aux contreforts des Andes, des cabanes de colons jusqu’à Lima – où survit, encerclé par la misère, un tiers du peuple péruvien -, les deux enfants découvrent leur pays. Un pays violenté où ils croiseront des hommes avilis à jamais, d’autres enfants qui n’ont pu être nourris que de haine, et des êtres lumineux qui tentent encore d’exister et d’aimer. Notomi et Orianiki ne courberont pas la tête, ils portent en eux toute la mémoire de leur peuple et l’univers de la forêt. Ils sont Ashaninkas – celui qui est homme."

     

    Et puis, curieuse de ce qu'était devenu cette femme qui m'avait tant marquée, je suis tombée sur ce documentaire, réalisé par l'auteur en 2006, images témoignant d'un peuple qui résiste et qui résiste aujourd'hui encore, protège ses terres, au Pérou, au Brésil, dans l'état d'Acre notamment, plante des arbres... Survit.

     

     

     

  • Andrus Kivirähk - L'homme qui savait la langue des serpents

     

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    Mees, kes teadis ussisõnu, Estonie, 2007

    Le Tripode 2015 (éd. 2023)

     

     

    Ce récit à l'imaginaire foisonnant qui jamais ne flanche tout au long de ces 450 pages commence ainsi : 

    "Il n'y a plus personne dans la forêt. sauf des scarabées et autres petites bestioles, bien entendu. Eux, c'est comme si rien ne leur faisait de l'effet, ils persistent à bourdonner ou à striduler comme avant. Ils volent, ils mordent, ils sucent le sang, ils me grimpent toujours aussi absurdement sur la jambe quand je me trouve sur leur chemin, ils courent dans tous les sens jusqu'à ce que je les fasse tomber par terre ou que je les écrase. Leur monde est toujours le même – mais même cela, il n'y en a plus pour longtemps. Leur heure viendra ! Bien sûr, je ne serai plus là pour le voir, nul ne sera plus là. Mais leur heure viendra, j'en suis sûr et certain".

    Drôle, caustique, triste, sage, truculente, merveilleuse, pessimiste, violente, cruelle, une ode délirante à la liberté impossible et une fable sur le temps qui passe en creusant des impasses où tout idéal quel qu'il soit vient se fourvoyer, livrant alors à une immense et écrasante tristesse tous les "derniers". Camouflée sous ses oripeaux de forêt d'une Estonie médiévale, une satire aussi qui passe le sort de l'humanité et son défilé d'illusions à la moulinette. 

    Merveilles et horreurs s'y côtoient, s'entremêlent comme les branches et les fourrés : serpents sages, ours qui aiment les femmes et femmes qui aiment des ours, du lait de louve à chevaucher, un couple anthropopithèque qui élève des poux aussi gentils que lui, un poisson barbu antédiluvien et une salamandre géante elle aussi qui dort cachée quelque part, un vieux sage fou et cruel, un vieux sage qui capture les vents, un ancien combattant désabusé qui se fond littéralement dans la forêt, un bois sacré qui ne l'a jamais été, des hommes de fer avec des moines dans leur conquérant sillage, des néo-villageois ambitieux et crédules, un vieux grand-père cul de jatte qui sculpte des coupes dans les crânes de ses ennemis et Leemet, le narrateur, l'homme qui savait la langue des serpents.

    "Oui, moi aussi je pensais qu'il fallait juste te tirer d'ici. Maintenant tu peux regagner la forêt et oublier ce village."
    "Non quand même pas". Et je lui parlais du petit Toomas : je lui dis qu'il me fallait lui enseigner la langue des serpents, afin qu'il y ait au moins une personne après moi pour la comprendre. Elle m'écouta et eut un soupir.
    "Alors tu y crois encore. Tu sais, mon vieux Leemet, ne te vexe pas, mais je crois bien que ta race est épuisée. C'est triste et moche, mais c'est comme ça. Toi et ta famille, vous êtes des exceptions, et si tu arrives à apprendre notre langue à cet enfant, ce sera une autre exception, mais le reste de l'humanité, on dirait des mésanges qui se sont arraché les ailes et courent par terre dans tous les sens comme des souris emplumées."

    Une phrase dans la postface de Jean-Pierre Minaudier, pourrait résumer très justement ce qui sous-tend ce livre : "Le message est que même si nous nous croyons fort traditionnels, nous sommes toujours les modernes de quelqu'un, car toute tradition a été un jour une innovation."

    Bien que ce récit prenne racine dans les mémoires, réelle et imaginaire, du peuple estonien et le lien très fort qu'il entretient avec ses forêts, puisant au passage dans les sagas scandinaves, sa dimension a vraiment quelque chose d'universel, ainsi la postface se termine ainsi et je ne dirais pas mieux : "Mais face au temps qui passe et à un monde qui change à un rythme de plus en plus vertigineux, nous sommes tous (ou nous serons tous un jour) des Indiens, des Bretons, des Leemet : vivre en faisant le moins de dégâts possibles autour de soi, c'est accepter l'inévitable tristesse de tout cela, sans se vautrer dans le conformisme et la bêtise qui triompheront toujours, sans pour autant verser dans la haine, ni se réfugier dans l'idéalisation d'un passé fantasmé, qui est une autre forme de bêtise."

     

    Et maintenant j'ai très envie de lire Les Groseilles de novembre

     

    CGC

     

    Andrus Kivirähk est un écrivain estonien né en 1970 à Tallinn. Véritable phénomène littéraire dans son pays, romancier, journaliste et essayiste, il est l'auteur d'une œuvre importante qui suscite l'enthousiasme tant de la critique que d'un très large public, qui raffole de ses histoires. Andrus Kivirähk écrit des romans et des nouvelles, des pièces de théâtres, des textes et des scénarios de films d'animation pour enfants.

     

     

  • Thierry Metz - Dans les branches

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    Le Ballet Royal éd. 2021
    Postface de Jean Maison "Je t'attendrais en mai"
    Gravures de couverture : Kurt Mair

     

    Premier livre lu cette année (j'ai un K. Dick en cours), Dans les branches a été publié pour la première fois aux éditions Opales en 1995.

     

     

     

    (...)

    Je n'aurai pour t'approcher

    que ma voix marchant sur cette braise.

     

    (...)

     

    où aller sans ruisseau

    nu comme une aile

    offert à ce mot

    parmi l'étreinte des feuilles

    dans un jour dépecé.

     

    (...)

    Ainsi chaque jour un travail

    perché sur mon épaule

    la terre en vue retournée

    par la mort

    un instant

    de ce qui brille

    les yeux fermés.

     

    (...)

    et comme un enchantement

    d'avoir volé son cri au marteau.

     

    (...)

    Dérisoire pourtant grave

    ce qu'est un pas

    au petit jour

    et de le ramener.

     

    (...)

     

    Paupière une écriture

    si fine frissonne de recueillement

    dans les branches

    d'un oiseau gavé de lumière

    comme un fruit.

     

    (...)

     

    Je ne serai jamais ailleurs qu'ici

    dans une poussière de voix de possessions

    parlant d'une vie qui est à mourir

    et malgré tout

    d'une abeille ou d'une ombre.

     

     

     

     

  • Anouar Benmalek - L'enfant du peuple ancien

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    Pauvert 2020

     

     

    "Queensland, nord-est de l'Australie, décembre 1918. Une odeur de printemps salé.. Kader, bouleversé regarde le corps défait de sa femme Lislei, mourante. D'étranges dieux ont présidé à leur rencontre. En 1870, Lislei, l'Alsacienne, est emportée dans la tourmente sanglante de la Commune tandis que Kader, l'Algérien, est fait prisonnier au cours de la révolte des tribus sahariennes contre les colons français. Tous deux sont déportés en Nouvelle-Calédonie et réussissent à s'évader sur le même rafiot se dirigeant vers l'Australie. A son bord, ligoté, gémit un drôle de petit garçon : Tridarir. Dernier représentant des aborigènes de Tasmanie décimés par les colons australiens, l'orphelin courageux tente de retrouver les mythiques Sentiers des Rêves de son peuple

    Roman d'aventures et d'amour à couper le souffle, L'Enfant du peuple ancien entraîne le lecteur aux confins d'une humanité très lointaine, nourrie de rêves magiques et fondateurs ... Ce voyage initiatique, conjugué à une traversée délicieusement romanesque de l'Histoire, confirme l'humanisme désarmant d'Anouar Benmalek."

     

    Romanesque mais cru sur la violence coloniale, la violence du plus fort, la violence de l'idéologie conquérante, la violence du sentiment de supériorité, du racisme, la violence de l'homme et qui évoque le génocide le plus oublié sans doute et le plus radical aussi qui a abouti à la disparition de toute la population autochtone tasmanienne non-métissée, et qui dit métissage, dit viol, femmes et enfants, un génocide qui m'avait déjà fortement marquée notamment par le film Manganinnie de John Honey (1980), voir ici : http://cathygarcia.hautetfort.com/archive/2013/01/19/manganinnie-de-john-honey-1980.html

    C'est vraiment un arrache-cœur ce roman, très cinématographique par ailleurs, heureusement vient se poser comme un baume, ce qu'il y a de plus beau aussi dans la nature humaine : la tendresse, l'empathie, le courage et je dirais même la tendresse, l'empathie et le courage des femmes qu'elles font grandir par leur exemple dans le cœur des hommes.

     

    CGC

     

     

    OIP-990048223.jpgAnouar Benmalek est né à Casablanca en 1956. Auteur de nombreux romans, dont Les Amants désunis, Le Rapt, Ô Maria, Fils du Shéol et L’Amour au temps des scélérats, Grand Prix SGDL 2022 de fiction, traduit dans une dizaine de langues, le romancier franco-algérien Anouar Benmalek a été l’un des fondateurs du Comité algérien contre la torture. Enseignant-chercheur dans une université parisienne, parlant le russe, il a passé cinq ans dans l’ancienne URSS entre Kiev, Odessa, Moscou et Leningrad à préparer une thèse de doctorat en mathématiques, le thème de son dernier livre paru en août dernier chez Emmanuelle Collas éd. : Irina, un opéra russe.

     

     

  • Layli Long Soldier - Attendu que

     

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    traduit de l’anglais (américain) par Béatrice Machet
    Titre original : WHEREAS, publié aux États-Unis par Graywolf Press, 2017
    122 pages, 18 x 23 cm
    éditions Isabelle Sauvage, octobre 2020

     

    ATTENDU QUE est une réponse, point par point, mot après mot, à la résolution du Congrès d’avril 2009 qui formulait les excuses du gouvernement américain aux Indiens, qualifiée bien crânement de « réconciliation historique » mais passée inaperçue… et restée lettre morte.
    Layli Long Soldier interroge ici jusqu’à l’inanité même de la notion d’excuses : s’il est primordial que l’État fédéral reconnaisse ses actes envers les tribus indiennes, la « réparation » ne dépend pas, n’a jamais dépendu de lui, les Indiens n’ont pas besoin de réconciliation, ils sont peuples souverains, ont lutté et continuent de lutter pour leurs droits. D’ailleurs, ces excuses sont adressées en anglais et il n’existe pas de mot en langue indienne pour « excuse » ou « désolé », dit l’auteure… Et c’est bien la question de la langue qui est soulevée tout au long du livre : comment écrire dans la langue de l’occupant, parce que sa langue propre a été interdite, que de ce fait, « pauvre en langue », ne lui reste plus qu’à « secouer la morte ». Comment vivre aujourd’hui, de tout son être, en tant qu’Indienne, femme, mère — comment « les mots précis [de la résolution] enclenchent les vitesses du poème en marche ».
    Le livre est construit en deux parties. D’abord les « préoccupations », qui sont celles de Layli Long Soldier dans sa « langagitude », poèmes du quotidien qui impliquent tout du corps, traversé par la terre, la lumière, où elle dit l’enfance, l’amour, la maternité ou l’absence, l’Histoire au présent d’un peuple colonisé. Dans la seconde partie, Layli Long Soldier, calquant la résolution officielle, énonce ses propres déclarations préliminaires (toutes introduites par « ATTENDU QUE », citant et commentant régulièrement le texte original) et ses « résolutions » (le texte est ici intégralement repris mais de façon complètement détournée).
    Il en ressort une véritable dénonciation du texte de loi, ou précisément, comme le dit Layli Long Soldier, un « acte juridique à la première personne ». De façon incisive, littéralement frappante, la langue anglaise se retourne ainsi contre ce qu’elle représente par la force subversive de la poésie : « Attendu que met la table. La nappe. Les salières et les assiettes. […] je suis amenée à répondre, attendu que, j’ai appris à exister et ce sans votre formalité, salières, assiettes, nappe. »

     

    Un livre puissant, d'une émotion dense et contenu, l'auteur use d'une précision froide et chirurgicale car il s'agit effectivement d'une sorte d'opération, dans le sens agir sur, pour allez à l'os du langage, parce qu'une langue a effacé une autre langue. Poésie pour désarticuler et autopsier la violence, celle de la suppression d'une identité, d'une histoire, la violence de l'appropriation des terres et l'éradication d'une culture et des corps même d'un peuple par un autre peuple. Corps étranger venu parasiter et dévorer cette terre-corps-langue-identité naturellement enracinée dans sa propre terre-chair-langue-histoire. Écrire de la poésie en anglais, la langue qui a tranché les racines de sa langue originelle quand on est une jeune Sioux Oglala, cela donne "attendu que" et cela désarçonne parce qu'il le faut et nous met face à. La poésie survit-elle au silence imposé à une langue ?  Comment écrire de la poésie dans celle qui a été forcée dans la bouche de nos origines sans d'abord la décortiquer et la mâcher longuement, langue amère qui a tant servi mensonge et tromperie ? La langue qui annihile, la langue génocidaire.

    CGC

     

     

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    Layli Long Soldier est une jeune poète et artiste sioux oglala, vivant aujourd’hui à Santa Fe (Nouveau-Mexique). WHEREAS, que nous traduisons aujourd’hui, est son premier livre. Il a reçu plusieurs prix, dont le National Book Critics Circle, et a été finaliste du très prestigieux National Book Award for Poetry à sa parution, en 2017.

    Layli Long Soldier est une jeune poète et artiste sioux oglala, vivant aujourd’hui à Santa Fe (Nouveau-Mexique). WHEREAS est son premier livre. Il a reçu plusieurs prix, dont le National Book Critics Circle, et a été finaliste du très prestigieux National Book Award for Poetry à sa parution, en 2017.

     

    https://editionsisabellesauvage.fr/layli-long-soldier/

     

     

     

     

    Layli Long Soldier est une jeune poète et artiste sioux oglala, vivant aujourd’hui à Santa Fe (Nouveau-Mexique). WHEREAS, que nous traduisons aujourd’hui, est son premier livre. Il a reçu plusieurs prix, dont le National Book Critics Circle, et a été finaliste du très prestigieux National Book Award for Poetry à sa parution, en 2017.
  • Simon Degrave - Une conférence à Berlin

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    Encres d'Anne Gracia

    PORTAPAROLE éd.

    Collection Orfeo
    10/05/2025

     

    Une conférence à Berlin retrace poétiquement le déroulé d’une table ronde où un jeune professeur a emmené ses élèves. Le thème de la rencontre : l’avenir de l’univers. Les langues — celle des scientifiques et celle des élèves — ainsi que les perspectives oscillent. Deux univers tantôt se heurtent et tantôt se rejoignent, formant la trame de ce récit poétique où nul ne l’emporte au final que l’étonnement face à la beauté du monde.

    "Le Soleil, commença-t-elle par nous rappeler, va s’éteindre, va démesurément gonfler, devenir une géante rouge, quelque chose d’immensément radieux."

     

    J'avais eu le grand plaisir de publier des extraits de ce recueil dans le numéro 80 de la revue Nouveaux Délits (janvier 2025) :

     

    (...)

    il paraît

    – toujours ce mot –

    que des nuages bleus

    il y a des milliards d’années

    peuplaient le ciel de mars,

    que la planète rouge

    autrefois

    connut la neige et la pluie,

    que l’eau s’y trouvait en abondance,

    assez

    pour que la vie pût éclore.

     

     

     

     

    tout de suite on se demande

    pourquoi

    mars aujourd’hui est si aride

    dévastée

    désolée

    rouge

     

     

    pourquoi ce globe

    n’est plus qu’un grand désert

    sillonné

    par d’incessantes

    tempêtes de poussières.

     

     

     

    ma première pensée

    naïve

    profane

    fut la suivante :

    la lumière du soleil

    devenant toujours plus

    funèbre

    menaçante

    destructrice,

    mars se brûla

    à mesure que le soleil se réchauffait

     

    mais les choses ne sont pas

    aussi simples,

    à proprement parler

    le soleil ne se réchauffe pas

    – n’en déplaise aux apparences,

    ironise la conférencière –

    quant à mars

    elle est plus éloignée du soleil

    que ne l’est

    la terre,

    ma théorie tombe donc à l’eau.

     

     

     

    cet oubli est dû

    au fait que mars est rouge

    au fait que notre monde

    assimile le rouge

    au chaud

    au feu

    aux déserts.

     

     

     

    en fait

    mars est glacial

    lorsqu’il fait nuit

    en moyenne

    -90 °C

    -130 °F

    pourtant sa terre est rouge.

     

     

    il paraît que le soleil

    tout de même

    n’est pas si innocent,

    que des vents solaires peu à peu

    auraient dépouillé mars

    de son atmosphère,

    ouvrant la voie à une cascade

    de catastrophes écologiques,

    de dioxyde de carbone

    d’azote et d’argon.

     

     

     

    il paraît

    – des scientifiques le prétendent –

    qu’un champ magnétique

    comme celui dont la terre peut aujourd’hui encore se targuer

    eût suffi à mars

    pour préserver ses eaux

    ses nuages

    ses neiges

    pour sauvegarder

    un peu de son oxygène.

     

    il paraît surtout

    que nous n’en savons rien,

    que les scientifiques connaissant le mieux ces problèmes

    sont aussi ceux

    qui savent le mieux

    la fragilité

    de toutes ces hypothèses,

    – les ravines martiennes

    par exemple

    ne seraient pas le vestige

    d’une présence aquatique

    mais les simples restes

    de la sublimation

    du dioxyde de carbone en hiver,

    et ainsi de toute hypothèse.

     

     

     

    il paraît que

    etc. etc.

     

    (...)

     

    ... et c'est une grande joie toujours de voir des écritures aimées trouver maison d'accueil. Une conférence à Berlin est un très beau et original recueil en plus d'être instructif et merci à Simon Degrave qui a pensé à y remercier la revue, petite attention qui touche en profondeur.

     

    L'auteur : après des études en France, Simon Degrave a fini par emménager en Allemagne et y enseigne depuis la philosophie et le français. Passions : la poésie, les langues, le soleil et la neige. 

     

     

  • Alain Mascaro - Je suis la sterne et le renard

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    Flammarion, avril 2025

     

     
    " « Ma sœur, il est temps d’écouter Aam la brodeuse. Puisse cette histoire dénouer ce qui t’étouffe et t’ouvrir à l’immensité des landes. »

    Ainsi commence la saga du clan de l’Ormr. Barbra, Aana, Álfheidr et les autres forment une lignée de femmes sans père ni mari. À la fois brodeuses d’ histoires, guérisseuses, sages-femmes, chamanes, gardiennes des Hautes Terres et des forêts, elles sont en butte à la violence que les hommes exercent sur elles aussi bien que sur la nature. Aam raconte leurs destins, qui débutent quand l’esclave Barbra, quelque temps après avoir assisté à la naissance d’un volcan, est accusée d’avoir réveillé l’Ormr, le dragon de feu, et d’attendre son enfant.
    Mais qui est cette sœur à laquelle Aam adresse son récit depuis le réduit obscur d’une maison de tourbe ? Et ce qu’elle transmet n’est-il pas de tous les temps et de tous les lieux, tant il est vrai que les hommes ont crû et multiplié, asservissant les femmes et la Terre ?
    Grande saga islandaise traversée par des paysages somptueux et des landes ancestrales, ce roman, tissé de légendes et d’imaginaire, déploie une fable aux résonances contemporaines."
     
     
    Le premier roman d'Alain Mascaro que j'ai lu récemment m'avait tellement plu (voir ici :

    http://cathygarcia.hautetfort.com/archive/2025/11/24/alain-mascaro-avant-que-le-monde-ne-se-referme-6571708.html) que j'ai voulu en tenter un autre, et me voilà très loin d'être déçue, le sujet m'enchante bien évidemment et cette saga inspirée des mythes et imaginaire islandais en reprenant les rituels comme le Seidr et en brodant une histoire sur plusieurs générations de femmes comme origine du livre des runes et rituels magiques, le Galdrabók (un vrai grimoire datant des années 1600), est d'abord un superbe hommage à la nature islandaise.

    "J'ai vu couler les roches liquides comme une fonte de fer rouge sang, sang craché, sang épais, brûlant, presque noir à force d'être rouge."

    Et c'est aussi un envoûtant et puissant récit écoféministe. 

     

    "Lorsque Tóuskott eut fini de forger le monde, il regarda tout ce qu'il avait créé : il y avait l'eau, l'air, le feu, la terre ; il y avait le jour et la nuit, il y avait l'homme, les arbres, les plantes, les champignons et tout ce qui vivait sur terre. Comment faire pour que tout s'accorde et s'équilibre ? Comment laisser assez de place à chacun ? Il se dit que plutôt que séparer, il fallait réunir. Il demanda donc de l'aide à Bredan la brodeuse qui tissa les destinées ensemble dans un entrelacs magnifiquement composé et coloré, fils d'or et fils d'argent, pourpre et lapis, de manière à ce que le fil de chacun croise au moins une fois le fil des autres. Ainsi, chacun était allié à tous et tous dépendait de chacun. Elle acheva son ouvrage en faisant des nœuds sous la trame de laine. Le dernier à nouer était celui de l'homme, l'animal le plus turbulent de tous. Bredan, qui s'était fatigué les yeux et les doigts à broder durant des heures, ne le serra sans doute pas assez. À la longue, le fil se dénoua et se défit de la trame. Depuis, l'homme n'est relié à rien, c'est pourquoi il s'arroge de tirer sur le fil des autres, de le couper et de détisser l'ouvrage de Tóuskott et Bredan. Quand il en aura fini, il ne restera qu'un tas de fils informe et un canevas vide."

     

    *

     

    "Ce qu'il fallait, c'était ne pas perdre le fil, rester lié à la trame, transmettre à quelques âmes choisies, en attendant le jour où, peut-être, les gens prendraient conscience de la vie qu'ils menaient, tellement déliée de la vérité du monde, de sa chair intime, que c'était au-delà de la solitude, une sorte de déréliction vertigineuse dont il serait bien difficile de sortir."

     

     

  • Léna Ghar - Tumeur ou Tutu

     

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    Verticales & Gallimard 2023

    Folio 2024

     

     

    « Dans le noir, la monstre fait même peur aux loups enragés sous mon lit sauf que je ne peux pas m’enfuir de ma peau.
    Je veux que quelqu’un la tue mais personne ne la voit.
    Je veux qu’elle meure mais je ne sais pas comment elle s’appelle.
    Je cherche son nom partout. »

    La folie qui parcourt ce roman électrise par sa brutale justesse et la sauvagerie poétique de son regard sur le monde. 

     

    *

     

    C'est un livre abime pour moi, qui me résonne et me questionne là où... C'est un livre pétri de douleur innommée et innommable autour de laquelle on peut tourner toute une vie comme on tourne sa langue bien plus de sept fois dans une bouche qui résiste à mordre méchamment là où ça fait trop mal avant de la mâcher, mâcher sa propre langue et faire de ce jus, cette bouillie, écriture. Le trauma devient alors littérature mais littérature ne guérit pas, elle diffuse simplement et par cet effet de diffusion de la douleur, elle l'allège peu à peu. 

     

    Voir un article à son sujet ici : https://blogs.mediapart.fr/floracitroen/blog/260923/mathematiques-de-l-existence-sur-tumeur-ou-tutu-de-lena-ghar

     

     

    Bandeua-tumeur-ou-tutu-3648386562.jpgNée en 1989 au bord des vagues, Léna Ghar doit ses plus grandes joies à ses amies, à ses frères, au soleil et au vent. Elle a déménagé à l’aube de ses 17 ans pour aller étudier dans une grande ville. Elle a suivi le Master de création littéraire à Paris-8 et travaille dans l'édition sonore. Tumeur ou tutu est son premier roman. Prix des Cordeliers 2024.

     

     

     

     

     

     

  • Alain Mascaro - Avant que le monde ne se referme

     

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    Flammarion 2021, J'ai Lu 2023

     

     

    Quatrième de couverture :

    "Anton Torvath est tzigane et dresseur de chevaux. Né au cœur de la steppe kirghize peu après la Première Guerre mondiale, il grandit au sein d’un cirque, entouré d’un clan bigarré de jongleurs, de trapézistes et de dompteurs. Ce  » fils du vent  » va traverser la première moitié du  » siècle des génocides « , devenant à la fois témoin de la folie des hommes et mémoire d’un peuple sans mémoire.

    Accompagné de Jag, l’homme au violon, de Simon, le médecin philosophe, ou de la mystérieuse Yadia, ex-officier de l’Armée rouge, Anton va voyager dans une Europe où le bruit des bottes écrase tout. Sauf le souffle du vent. A la fois épopée et récit intime, Avant que le monde ne se ferme est un premier roman à l’écriture ample et poétique. Alain Mascaro s’empare du folklore et de la sagesse tziganes comme pour mieux mettre à nu la barbarie du monde."

     

    Un premier roman qui a eu un grand succès mérité, c'est un livre à la fois fluide et profond, d'une grande beauté, la délicatesse, la simplicité et la poésie de l'écriture rend hommage au sujet lourd de tout son tragique, terrible, atroce et au trop souvent et trop longtemps occulté porajmos, l'engloutissement, le génocide tzigane. Et puis son côté romanesque et sensible garde le cœur au chaud car on a aussi besoin de continuer à rêver au meilleur de l'humain, à "la part sauvage". J'ai vraiment beaucoup aimé et en lisant le pourquoi de ce livre (voir plus bas) je ne comprends que mieux la résonance qu'il a eu en moi. 

    CGC

     

     

    "Que pouvait le violon de Jag, contre la longue nuit qui s'annonçait ?

    Et pourtant debout face au Danube, le vieil homme jouait un air lumineux qui déchirait l'encre du ciel comme un orage. Tristesse et colère mêlées, foudre et misère."

     

    "Je ne suis pas simplement un vieil homme qui regrette le monde d'hier. je sais très bien ce que valait le monde d'hier : pas mieux ! Non, je préfère ne pas savoir de quoi sera fait demain, ici. Le vieux Johann avait raison : ce monde-là tourne comme un manège qui s'en va vers le pire..."

     

    "Le monde jadis paysages et beauté, ressemblait maintenant à une nasse étranglée."

     

    "C'était cela qui ébranlait le plus le vieux médecin : ce qu'on faisait à l'homme ici, comment on l'effaçait peu à peu, comment on le réduisait à n'être plus qu'un inextricable nœud animal de faim, de froid, de soif et de douleur."

     

    "D'une seule traite essoufflée, elle raconta l'enfer de Stalingrad, cette bataille de six mois qui avait semblé durer des siècles, les combats urbains terribles, les ruines fumantes, les cadavres en décomposition, le bruit infernal, le froid glacial, la peur radicale, absolue, les hommes qu'on envoyait à abattoir par régiments entiers, qu'on jetait dans la fournaise des combats comme des pelletées de charbon dans la chaudière d'une locomotive."

     

    "Elle a mille fois raison, tu sais, il faut profaner le malheur. Le malheur ne mérite pas qu'on le respecte, souviens t-en..."

     

     

     

    Photo1.jpgAlain Mascaro, né le 23 avril 1964, Professeur de Lettres (Vichy).

    "En juillet 2019, ma compagne et moi avons largué les amarres pour 5 années. Après avoir parcouru le Kirghizstan, l’Ouzbékistan, le Turkménistan, l’Iran, le Népal, l’Inde, la Birmanie et le Cambodge, nous nous sommes retrouvés bloqués en Thaïlande par la pandémie. C’est en grande partie durant ce confinement thaïlandais que j’ai écrit mon premier roman « Avant que le monde ne se ferme ». Mon second roman « Je suis la sterne et le renard » a été écrit en Islande, Turquie, Grèce, France, Nouvelle-Zélande et Tasmanie (Australie)…"

     

    Pourquoi les Tziganes dans mon premier roman ?

    Les roulottes sont des cabanes à roues, des maisons sans fondation, sans terrain ni clôture ; des esquifs qui chaloupent en cahotant sur l’océan morcelé des campagnes. Elles ont pour équipage des pirates sans frontières, les gens du voyage…

                Mais en ce temps-là, j’ai quatre ou cinq ans, on ne dit pas encore gens du voyage, ni même tziganes. Ce sont les gitans, les romanos, parfois les bohémiens, cela dépend de qui profère les mots. Ils passent deux fois l’an devant la maison de Chignat avec leurs roulottes et leurs chevaux, sur la Nationale 89. Les femmes ont des robes bariolées et les hommes des pantalons sombres et des boléros élimés à fils dorés. Des chiens noirs courent devant eux. Le tableau est aussi coloré que les images d’Épinal qu’on reçoit à l’école au bout de dix bons points. Je me colle au carreau pour les regarder passer tandis que le père formule son désir de vivre comme les gitanos, mais ce ne sont que des paroles en l’air.

                « Ils ont la bonne vie ! »

                Sans doute sont-ce les derniers tziganes de cette espèce, viendra ensuite le temps des caravanes et des camionnettes, ou bien alors nos pays ventrus leur interdiront-ils de venir, qui sait ?

                Ce sont surtout les enfants qui m’intéressent : certains tiennent les rênes sous la surveillance d’un adulte, d’autres sautillent sur la chaussée, sales et libres comme j’aimerais l’être. Ils ne vont pas à l’école, vivent au grand air et dorment dans des roulottes ; ils viennent de très lointains pays que je ne parviens pas à imaginer mais que j’aimerais parcourir. On me dit qu’ils sont pauvres et que ce n’est pas simple de vivre dehors, mais que puis-je comprendre à ces considérations d’adultes ? Je les trouve simplement beaux.

                Peut-être ma mémoire les a-t-elle de plus en plus embellis au fil du temps, jusqu’à ce qu’ils deviennent ce qu’ils sont pour moi aujourd’hui : un territoire onirique. Ils sont comme un garam dont je saupoudre parfois le monde, surtout lorsqu’il est fade et froid ; mais pas seulement : certains paysages appellent en moi un rêve de roulottes. Une prairie, à plus forte raison une steppe, et aussitôt j’imagine un convoi de gitans aux prunelles ardentes, les rires des enfants et les robes colorées des femmes. Dans un syncrétisme mental assez baroque, ces figures d’hommes libres se superposent à d’autres, faces de Sioux, de Comanches, de Navajos ou de Cherokees ; les roulottes et les tipis cohabitent et les chants des Pow Wow se mélangent aux violons. Les Tziganes et les indiens sont l’exacte allégorie de mes désirs d’errances…

                Adulte, le hasard a voulu que je me retrouve à enseigner le français dans une classe de sixième où l’on avait intégré des enfants tziganes. J’ai vite compris ce que notre société appelle « intégration » : il s’agit plutôt de cette désintégration pure et simple que pudiquement l’on nomme « acculturation » ; est-il besoin de préciser qu’elle est unilatérale ? J’étais plein de bonne volonté et d’enthousiasme. Je suis même allé à un colloque à Lyon dont le thème était : « Stratégie d’appropriation des savoirs, le cas des enfants tziganes ». Sociologues, philosophes et psychologues se succédaient à la tribune sous le regard médusé de tziganes dont certains n’ont pas tardé à quitter la salle en proférant des anathèmes. « Vous ne savez pas de quoi vous parlez, a dit l’un d’eux. Vous ne savez même pas ce qu’est un tzigane ! »

                De fait, les gens du voyage étaient de simples objets d’étude pour les intervenants – et « objets » est le terme parfaitement adéquat. On classait les tziganes en niveaux d’acculturation, on parlait d’eux comme s’ils étaient des entités désincarnées, des abstractions mathématiques destinées à combler les cellules de tableaux Excel. J’aurais aimé que tous ces universitaires guindés viennent un peu voir le camp que j’avais visité au bord de la rivière Allier : un bidonville de vieilles caravanes verdies par la mousse, de masures de planches et de tôles où s’entassaient des Manouches semi-sédentaires, sans électricité ni eau courante, dans la boue, à la merci des crues de la rivière. J’aurais aimé qu’ils viennent observer de plus près les aires d’accueil des gens du voyage, émanations de notre bonne conscience, mais espaces aberrants qui ne tiennent pas compte des spécificités culturelles des tziganes et qui, sans qu’il soit la peine d’y réfléchir bien longtemps, révèlent en réalité les arrière-pensées de nos sociétés de l’ordre : parquer, immatriculer, contrôler tous ceux qui, d’une façon ou d’une autre, sortent du carcan ultra normé qui étrangle nos vies.

    Extrait de « Avant de partir » (2019)