Nanni Mensch - 2020

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Ritual burning of structures

Ritual burning of structures

Water Protectors pray at a sacred fire after a ceremony on the day that they were ordered to leave the camp

Water Protectors protesters on the frozen Cannonball River.
They had fled there after being forced out of their camp by the police.

traduit de l’anglais (américain) par Béatrice Machet
Titre original : WHEREAS, publié aux États-Unis par Graywolf Press, 2017
122 pages, 18 x 23 cm
éditions Isabelle Sauvage, octobre 2020
ATTENDU QUE est une réponse, point par point, mot après mot, à la résolution du Congrès d’avril 2009 qui formulait les excuses du gouvernement américain aux Indiens, qualifiée bien crânement de « réconciliation historique » mais passée inaperçue… et restée lettre morte.
Layli Long Soldier interroge ici jusqu’à l’inanité même de la notion d’excuses : s’il est primordial que l’État fédéral reconnaisse ses actes envers les tribus indiennes, la « réparation » ne dépend pas, n’a jamais dépendu de lui, les Indiens n’ont pas besoin de réconciliation, ils sont peuples souverains, ont lutté et continuent de lutter pour leurs droits. D’ailleurs, ces excuses sont adressées en anglais et il n’existe pas de mot en langue indienne pour « excuse » ou « désolé », dit l’auteure… Et c’est bien la question de la langue qui est soulevée tout au long du livre : comment écrire dans la langue de l’occupant, parce que sa langue propre a été interdite, que de ce fait, « pauvre en langue », ne lui reste plus qu’à « secouer la morte ». Comment vivre aujourd’hui, de tout son être, en tant qu’Indienne, femme, mère — comment « les mots précis [de la résolution] enclenchent les vitesses du poème en marche ».
Le livre est construit en deux parties. D’abord les « préoccupations », qui sont celles de Layli Long Soldier dans sa « langagitude », poèmes du quotidien qui impliquent tout du corps, traversé par la terre, la lumière, où elle dit l’enfance, l’amour, la maternité ou l’absence, l’Histoire au présent d’un peuple colonisé. Dans la seconde partie, Layli Long Soldier, calquant la résolution officielle, énonce ses propres déclarations préliminaires (toutes introduites par « ATTENDU QUE », citant et commentant régulièrement le texte original) et ses « résolutions » (le texte est ici intégralement repris mais de façon complètement détournée).
Il en ressort une véritable dénonciation du texte de loi, ou précisément, comme le dit Layli Long Soldier, un « acte juridique à la première personne ». De façon incisive, littéralement frappante, la langue anglaise se retourne ainsi contre ce qu’elle représente par la force subversive de la poésie : « Attendu que met la table. La nappe. Les salières et les assiettes. […] je suis amenée à répondre, attendu que, j’ai appris à exister et ce sans votre formalité, salières, assiettes, nappe. »
Un livre puissant, d'une émotion dense et contenu, l'auteur use d'une précision froide et chirurgicale car il s'agit effectivement d'une sorte d'opération, dans le sens agir sur, pour allez à l'os du langage, parce qu'une langue a effacé une autre langue. Poésie pour désarticuler et autopsier la violence, celle de la suppression d'une identité, d'une histoire, la violence de l'appropriation des terres et l'éradication d'une culture et des corps même d'un peuple par un autre peuple. Corps étranger venu parasiter et dévorer cette terre-corps-langue-identité naturellement enracinée dans sa propre terre-chair-langue-histoire. Écrire de la poésie en anglais, la langue qui a tranché les racines de sa langue originelle quand on est une jeune Sioux Oglala, cela donne "attendu que" et cela désarçonne parce qu'il le faut et nous met face à. La poésie survit-elle au silence imposé à une langue ? Comment écrire de la poésie dans celle qui a été forcée dans la bouche de nos origines sans d'abord la décortiquer et la mâcher longuement, langue amère qui a tant servi mensonge et tromperie ? La langue qui annihile, la langue génocidaire.
CGC

Layli Long Soldier est une jeune poète et artiste sioux oglala, vivant aujourd’hui à Santa Fe (Nouveau-Mexique). WHEREAS est son premier livre. Il a reçu plusieurs prix, dont le National Book Critics Circle, et a été finaliste du très prestigieux National Book Award for Poetry à sa parution, en 2017.
https://editionsisabellesauvage.fr/layli-long-soldier/







Encres d'Anne Gracia
PORTAPAROLE éd.
Collection Orfeo
10/05/2025
Une conférence à Berlin retrace poétiquement le déroulé d’une table ronde où un jeune professeur a emmené ses élèves. Le thème de la rencontre : l’avenir de l’univers. Les langues — celle des scientifiques et celle des élèves — ainsi que les perspectives oscillent. Deux univers tantôt se heurtent et tantôt se rejoignent, formant la trame de ce récit poétique où nul ne l’emporte au final que l’étonnement face à la beauté du monde.
"Le Soleil, commença-t-elle par nous rappeler, va s’éteindre, va démesurément gonfler, devenir une géante rouge, quelque chose d’immensément radieux."
J'avais eu le grand plaisir de publier des extraits de ce recueil dans le numéro 80 de la revue Nouveaux Délits (janvier 2025) :
(...)
il paraît
– toujours ce mot –
que des nuages bleus
il y a des milliards d’années
peuplaient le ciel de mars,
que la planète rouge
autrefois
connut la neige et la pluie,
que l’eau s’y trouvait en abondance,
assez
pour que la vie pût éclore.
tout de suite on se demande
pourquoi
mars aujourd’hui est si aride
dévastée
désolée
rouge
pourquoi ce globe
n’est plus qu’un grand désert
sillonné
par d’incessantes
tempêtes de poussières.
ma première pensée
naïve
profane
fut la suivante :
la lumière du soleil
devenant toujours plus
funèbre
menaçante
destructrice,
mars se brûla
à mesure que le soleil se réchauffait
mais les choses ne sont pas
aussi simples,
à proprement parler
le soleil ne se réchauffe pas
– n’en déplaise aux apparences,
ironise la conférencière –
quant à mars
elle est plus éloignée du soleil
que ne l’est
la terre,
ma théorie tombe donc à l’eau.
cet oubli est dû
au fait que mars est rouge
au fait que notre monde
assimile le rouge
au chaud
au feu
aux déserts.
en fait
mars est glacial
lorsqu’il fait nuit
en moyenne
-90 °C
-130 °F
pourtant sa terre est rouge.
il paraît que le soleil
tout de même
n’est pas si innocent,
que des vents solaires peu à peu
auraient dépouillé mars
de son atmosphère,
ouvrant la voie à une cascade
de catastrophes écologiques,
de dioxyde de carbone
d’azote et d’argon.
il paraît
– des scientifiques le prétendent –
qu’un champ magnétique
comme celui dont la terre peut aujourd’hui encore se targuer
eût suffi à mars
pour préserver ses eaux
ses nuages
ses neiges
pour sauvegarder
un peu de son oxygène.
il paraît surtout
que nous n’en savons rien,
que les scientifiques connaissant le mieux ces problèmes
sont aussi ceux
qui savent le mieux
la fragilité
de toutes ces hypothèses,
– les ravines martiennes
par exemple
ne seraient pas le vestige
d’une présence aquatique
mais les simples restes
de la sublimation
du dioxyde de carbone en hiver,
et ainsi de toute hypothèse.
il paraît que
etc. etc.
(...)
... et c'est une grande joie toujours de voir des écritures aimées trouver maison d'accueil. Une conférence à Berlin est un très beau et original recueil en plus d'être instructif et merci à Simon Degrave qui a pensé à y remercier la revue, petite attention qui touche en profondeur.
L'auteur : après des études en France, Simon Degrave a fini par emménager en Allemagne et y enseigne depuis la philosophie et le français. Passions : la poésie, les langues, le soleil et la neige.

et que la paix ...
