Montserrat Gudiol (1933-2015)

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Mes mots
De pulpe acide
D'osier vert
De pierre captive
De robe déchirée
D'insolents coquelicots sur la table
De chair et d'air
ces mots,
A toi seul, appartiennent.
in La parole gelée




Rougerie Ed., 1990
Je pris le temps
Je ne sais plus
en marge
ou de travers.
Je pris la nuit comme un bateau la mer.
(...)
Emportez-moi dans la charrette pauvre et nue
Avec le grand vieillard et la femme et l'enfant
Emmenez-moi crever l'oraison des étangs
Des étangs noirs, pétris du charme des ciguës.
in Les songes de la lumière et de la brume, Ed. Savel 1947
(...)
De ma vie je n'ai jamais vu
Plus beau visage que sa voix
Plus beau visage mis à nu
Par le silence de mes doigts.
in L'arbre à feu, Ed. Le Goéland, 1950
(...)
Moi j'enfante la clé des mondes inconnus
Qui travaille mon sang depuis que je suis folle.
La paix soit avec moi je lève l'interdit
Je lève l'interdit je passe la frontière
Je fais échec au mal cet arbre sans racine
(...)
Le verbe se fait chair et transpose l'étable
Les loups viennent lécher la neige sur nos doigts
Et l'ange et le berger mangent à notre table.
(...)
Je sais que l’œil du lynx éventre la ténèbre
Que j'ai subi l'affront de vivre sans vertèbres
Que j'ai sept noms cachés dans un de mes regards
Que mon corps glorieux n'attend que mon audace
Pour marcher simplement dans un champ de blé noir.
in À hauteur d'ange, Ed. La Maison du Poète, 1955
Ce château m'appartient ce soir jusqu'à la gorge
Mon cri nourrit la nuit tournante des couloirs
Et les grands escaliers que mes pas interrogent
Et l'ombre d'un passé qui voûte le miroir
J'ai refermé sans bruit les ailes des horloges
Et décousu tout un réseau de portes vierges
De mémoire
(...)
Je cherche sur mes mains quelques taches de sang
pour me prouver que j'aimais bien cueillir des roses
et sculpter des baisers dans la pulpe des nuits.
(...)
Aliénée
Je circule en vain dans un pays
où l'on rêve parfois où l'on parle peut-être
d'un silence taillé dans l'épaisseur du bruit.
(...)
Le rouet du plaisir tourne à faux tourne à blanc
car le pacte est rompu de l'ange avec la bête
in Le sang des nuits, Ed. Seghers, 1966
L'ange muet je veux le mordre au cou
afin qu'il crie et qu'il me nomme
à la face ouverte du vent.
Quelqu'un m'a retirée malgré moi de mon sang
Pour donner ma parole en pâture à ses fauves
Mais le temps brisera ses os dans le miroir
(...)
Et le silence a fait blêmir nos entretiens sur ton visage
Et je n'ai plus que mon fantôme entre les dents pour tout bagage
(...)
Ne m'importune plus
Je suis assise dans le feu
J'écoute
L'obstacle est une veine ouverte
un soir
dans l'eau
pour une fugue inachevée
pauvre petite chanson rouge
qui persiste
Et le silence nidifie
dans l'arbre absent
(...)
Elle décide de poursuivre son voyage
Tête coupée
C'est advenu
Tête coupée dans ses deux mains
Mais le front haut.
in Théâtre blanc, Ed. Rougerie, 1970
Dormir
Les joues rouillées par les larmes
in Le rouge cloître, Ed. Rougerie, 1972
Les Parques sont assises
à ma table
mangeant des œufs
(...)
Faudrait-il s'ouvrir la mémoire
comme une veine sous la mer
Chercher à tâtons dans les cendres
le point vulnérable du feu
Et dans la mort
Dans la mort
fermera t-on la porte de la grange
qui bat
qui bat
depuis que
Depuis que cet orage a découpé tout vif
le phrasé des lilas le soir
qui balançaient
qui balançaient
in Ordination de la mémoire, Ed. Rougerie, 1976
N'enviez pas mon sang d'artisane qui file
à la veillée – des mots – en tisonnant
(...)
N'enviez pas mon corps de sibylle aveuglée
je l'ai payé trop cher à la foire aux statues
dans la chapelle – ventre inquiet – de ma mère
et dans les yeux de ma grand-mère
le feu brûlait sans cesse un loup
in L'écharpe rouge et les chiens bleus, extraits de L'immédiate, 1977
Voulez-vous détacher la barque
je suis au terme du voyage
Il faut ouvrir la porte au vent
in Brocéliande, que veux-tu ? Ed. Rougerie, 1978

Angèle Vannier (1917-1980) passe sa petite enfance à Bazouges-la-Pérouse chez sa grand-mère, avant de rejoindre ses parents à Rennes à 8 ans, ville où elle fait ses études. En 1938, alors qu'elle est étudiante en pharmacie, à 22 ans, elle perd la vue à la suite de la formation d'un glaucome et revient vivre à Bazouges-la-Pérouse. Elle n'a alors de cesse de soigner son mal par les mots. Le 2 décembre 1980, au jour de la sainte Viviane, pour elle nom magique, Angèle Vannier est tombée, foudroyée, alors qu'elle travaillait à cette anthologie. De son œuvre poétique, elle avait elle-même tracé les fils conducteurs, aidant le regard de son lecteur à scruter les images au fond de leur puits sans fond et sans fin





Ed. Pierre Mainard, 2019
" (...) Nos noces de tout corps, et de l'âme que cette craie d'amour fait crisser sous ma langue. Je te consacre en cette parole, un poème que l'homme m'enseigne par cette bouche que je t'envoie. Elle nous unit pour notre livre où respirer les mots s'appellera lecture. (...)
Ces paroles m'incendiaient, source puis ressac, une fécondation. Puis dedans moi, la bouche, seulement elle, sans visage mais visage à elle seule. Dans le silence de ma petite pièce, elle était beauté : elle me dédiait cet espace d'amour que le grainetier venait de dire : l'écriture, son baiser. Et ce baiser questionnait ma bouche, soudain propice à l'audience d'un non nuptial qui venait habiter ma voix.
Je lui parlai :
« Bouche chaude comme deux plumes serrées. Bouche où repose l'oiseau monacal qui m'apportera graines et insectes. En toi, je suis celui qui va être dit. »
Ce que je voyais, entendais n'était pas labyrinthe mais montait, simple, comme une pâte à pain.
(...)
Je me réveillai comme au sortir d'un bain, entrant dans cette journée comme dans une étable chaude. Après mon bol de café, je m'assis devant mon poème et lui parlai :
« Tu es poème, quelque chose d'infatigable, de robuste, un appui toujours en sève, un arbre. Ce que je mets dans ta voix, je le porte dans ma chair. Je suis l'homme que tu fais quand tu m'écris, quand se bouclent nos deux ombres. (...) »
Je lui posai un sourire dans sa paume et sortis.
(...)
– Bien-sûr, fit le grainetier en souriant. La pierre a sa racine en elle-même ; la plante dans la terre et l'insecte dans son sol. Mais ces dernières n'ont-elles pas aussi leurs racines en elles-mêmes ?
(...)
La bruine nous pouffait à la face sa jeunesse malicieuse, fraîche comme un mufle sauvage. (...) La lumière naissait à chaque instant des greffons de la pluie, là éparpillant ses grains, ici crevant comme un piment trop mûr. Même les couleurs désobéissaient, mouillant et tachant leurs robes sur l"humus détrempé.
(...) Les odeurs faisaient des nids.
(...)
« Le feu est destruction, dis-je, et purification dans l'offrande de la cendre. Il est silence de la graine. Et l'eau aussi est destruction dans son abondance mais fertilisation. Elle est parole de la graine. »
*
« Le Grainetier fut publié, de façon confidentielle, par épisodes dans les numéros 12 à 18 (hiver 79-hiver 82) de la revue Résurrection de Jean Cussat-Blanc. Le texte se présente sans étiquette, ni roman, ni conte, ni poème. Il s’agit d’un récit symbolique qui s’affirme lui-même comme un récit d’ “initiation”. Il rappelle les classiques récits initiatiques des traditions alchimiques et maçonniques ; en particulier le texte majeur de La Bible des Rose-Croix : Les Noces chimiques de Christian Rose-Croix, en 1459. Comme dans toute initiation, le narrateur subit une série d’épreuves dont la plus importante est le passage par la mort qui lui permettra de re-naître. Ici, il est mis au tombeau, moitié dans un socle blanc, moitié dans le gisant noir creux. Au terme du parcours initiatique, le narrateur sera devenu à son tour grainetier, c’est-à-dire poète, celui qui fait germer les mots et les poèmes dans l’esprit des lecteurs. La quête présente dans Le Grainetier alimentera toute son œuvre. »
Extrait de la préface d’Isabelle Lévesque
*
Thierry Metz (1956-1997) est né à Paris. Prix Froissard pour Dolmen (Cahiers Froissard, 1988) et prix Voronca pour Sur la table inventée (Jacques Brémond, 1989), il vécut dans le Lot-et-Garonne à Saint-Romain-le-Noble, fut manœuvre, maçon puis ouvrier agricole. Jean Cussat-Blanc, premier à le publier dans sa revue Résurrection, favorisa son entrée chez Gallimard qui publia en 1990 Le Journal d’un manœuvre et Lettres à la bien-aimée (1995), qui atteindront un cercle de lecteurs ne demandant qu’à s’élargir. Paraîtront ensuite Terre et L’Homme qui penche (1997) et, enfin en 2017, à nos éditions, Poésies 1978-1997. Avec Le Grainetier et la réédition de Terre, Pierre Mainard poursuit son projet de donner à lire un fonds d’écrits devenus introuvables.
Dans l’œuvre de Thierry Metz, souligne Isabelle Lévesque, « Tout ce qui s’écrit s’entend, le blanc autour du poème – le silence. (…) La syntaxe simple, la volonté de n’être jamais dans l’excès portent une poésie où tout se réduit dans la lumière. »
Ressources : « Thierry Metz » émission radiophonique réalisée par Christian Saint-Paul (après l’intro, l’hommage reprend à 18ème minutes) Radio Occitanie, fév. 2022
« À voix comme à mains nues, Thierry Metz » par Pierre Dhainaut, dossier préparé par Lionel Mazari, Revue Phœnix, n° 32, été 2019

