Sarah Morgan - Naissance (Leap of faith)

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Ed. Pierre Mainard, 2019
" (...) Nos noces de tout corps, et de l'âme que cette craie d'amour fait crisser sous ma langue. Je te consacre en cette parole, un poème que l'homme m'enseigne par cette bouche que je t'envoie. Elle nous unit pour notre livre où respirer les mots s'appellera lecture. (...)
Ces paroles m'incendiaient, source puis ressac, une fécondation. Puis dedans moi, la bouche, seulement elle, sans visage mais visage à elle seule. Dans le silence de ma petite pièce, elle était beauté : elle me dédiait cet espace d'amour que le grainetier venait de dire : l'écriture, son baiser. Et ce baiser questionnait ma bouche, soudain propice à l'audience d'un non nuptial qui venait habiter ma voix.
Je lui parlai :
« Bouche chaude comme deux plumes serrées. Bouche où repose l'oiseau monacal qui m'apportera graines et insectes. En toi, je suis celui qui va être dit. »
Ce que je voyais, entendais n'était pas labyrinthe mais montait, simple, comme une pâte à pain.
(...)
Je me réveillai comme au sortir d'un bain, entrant dans cette journée comme dans une étable chaude. Après mon bol de café, je m'assis devant mon poème et lui parlai :
« Tu es poème, quelque chose d'infatigable, de robuste, un appui toujours en sève, un arbre. Ce que je mets dans ta voix, je le porte dans ma chair. Je suis l'homme que tu fais quand tu m'écris, quand se bouclent nos deux ombres. (...) »
Je lui posai un sourire dans sa paume et sortis.
(...)
– Bien-sûr, fit le grainetier en souriant. La pierre a sa racine en elle-même ; la plante dans la terre et l'insecte dans son sol. Mais ces dernières n'ont-elles pas aussi leurs racines en elles-mêmes ?
(...)
La bruine nous pouffait à la face sa jeunesse malicieuse, fraîche comme un mufle sauvage. (...) La lumière naissait à chaque instant des greffons de la pluie, là éparpillant ses grains, ici crevant comme un piment trop mûr. Même les couleurs désobéissaient, mouillant et tachant leurs robes sur l"humus détrempé.
(...) Les odeurs faisaient des nids.
(...)
« Le feu est destruction, dis-je, et purification dans l'offrande de la cendre. Il est silence de la graine. Et l'eau aussi est destruction dans son abondance mais fertilisation. Elle est parole de la graine. »
*
« Le Grainetier fut publié, de façon confidentielle, par épisodes dans les numéros 12 à 18 (hiver 79-hiver 82) de la revue Résurrection de Jean Cussat-Blanc. Le texte se présente sans étiquette, ni roman, ni conte, ni poème. Il s’agit d’un récit symbolique qui s’affirme lui-même comme un récit d’ “initiation”. Il rappelle les classiques récits initiatiques des traditions alchimiques et maçonniques ; en particulier le texte majeur de La Bible des Rose-Croix : Les Noces chimiques de Christian Rose-Croix, en 1459. Comme dans toute initiation, le narrateur subit une série d’épreuves dont la plus importante est le passage par la mort qui lui permettra de re-naître. Ici, il est mis au tombeau, moitié dans un socle blanc, moitié dans le gisant noir creux. Au terme du parcours initiatique, le narrateur sera devenu à son tour grainetier, c’est-à-dire poète, celui qui fait germer les mots et les poèmes dans l’esprit des lecteurs. La quête présente dans Le Grainetier alimentera toute son œuvre. »
Extrait de la préface d’Isabelle Lévesque
*
Thierry Metz (1956-1997) est né à Paris. Prix Froissard pour Dolmen (Cahiers Froissard, 1988) et prix Voronca pour Sur la table inventée (Jacques Brémond, 1989), il vécut dans le Lot-et-Garonne à Saint-Romain-le-Noble, fut manœuvre, maçon puis ouvrier agricole. Jean Cussat-Blanc, premier à le publier dans sa revue Résurrection, favorisa son entrée chez Gallimard qui publia en 1990 Le Journal d’un manœuvre et Lettres à la bien-aimée (1995), qui atteindront un cercle de lecteurs ne demandant qu’à s’élargir. Paraîtront ensuite Terre et L’Homme qui penche (1997) et, enfin en 2017, à nos éditions, Poésies 1978-1997. Avec Le Grainetier et la réédition de Terre, Pierre Mainard poursuit son projet de donner à lire un fonds d’écrits devenus introuvables.
Dans l’œuvre de Thierry Metz, souligne Isabelle Lévesque, « Tout ce qui s’écrit s’entend, le blanc autour du poème – le silence. (…) La syntaxe simple, la volonté de n’être jamais dans l’excès portent une poésie où tout se réduit dans la lumière. »
Ressources : « Thierry Metz » émission radiophonique réalisée par Christian Saint-Paul (après l’intro, l’hommage reprend à 18ème minutes) Radio Occitanie, fév. 2022
« À voix comme à mains nues, Thierry Metz » par Pierre Dhainaut, dossier préparé par Lionel Mazari, Revue Phœnix, n° 32, été 2019


C'est dans ce jeu des hommes vieux que la mémoire se sclérose. Au lieu d'être le terrain nourrissant d'un avenir qui se construit, elle entretient des greffes monstrueuses aussi destructrices que possible d'un avenir de l'homme. Là où se joue ce qui veut être l'enjeu, se produit l'inverse. Ce monde est dangereux puisqu'il n'est pas le Monde ; et la soi-disant lucidité de ceux qui le conduisent n'est qu'aveuglement et entêtement. Elle l'habite comme la mort.
Son issue n'est pas au seuil de la maison fécondée mais dans la tombe. Elle est le sans-issue. L'Homme qui ne s'interroge plus sur l'Enjeu, se retrouve derrière une porte qu'il tient à bout de bras, qui avance avec lui et ne s'ouvre pas.
in Avec Kostas Axelos et les Problèmes de l'Enjeu (entretien avec Jean-Cussat-Blanc)
