Corps à l'écart d'Elisabetta Bucciarelli
traduit de l’italien par Sarah Guilmault, Asphalte, janvier 2014.

224 pages, 21 €.
Corps à l’écart, corps au rebut, comme la plupart des personnages de ce roman de la désillusion, qui se déroule principalement dans une immense décharge, accolée à une usine d’incinération, dans une ville sans nom du nord de l’Italie. Qu’ils soient des adolescents en rupture, comme Iac et Lira Funesta, où des adultes accidentés de la vie, comme Saddam le Turc, le géant Argos du Zimbabwe ou le Vieux, alcoolique au dernier stade de la clochardisation, tous ont en commun de vivre dans ce qu’ils appellent la « zone de vie », située dans une partie de ce no man’s land sordide, qui accueille chaque jour dans les allers-retours incessants de camions et de pelleteuses, tous les déchets de la ville. La décharge elle-même est un personnage à part entière du roman, avec tout son cycle organique d’absorption, déglutition, transformation de tout ce que la société ne veut pas, ou plus, voir. Déchets pour les uns, source de richesse pour les autres, qui savent comment recycler l’inutilisable, redonner une deuxième, voire une troisième vie au grand tout jetable. La décharge ainsi recèle souvent au sein de la crasse bien des trésors et comme tout microcosme, elle a ses habitudes, ses rythmes, ses règles et ses mythes. Ainsi il y a la Chose qui règne dans ce lieu où l’on évite d’aller : la Putride, sorte de marécage fangeux pestilentiel qui avale tout ce et ceux qui passent à sa portée et régurgite parfois d’étranges choses.
Iac est un adolescent mutique et renfermé, qui ne veut plus retourner dans l’immeuble où vivent sa mère et son petit frère Tommi qui le prend cependant comme exemple. Il passe son temps dans son refuge sur la décharge, un cocon nauséabond qui représente pour lui sa liberté sans concession et dans lequel il entasse tout un tas de vestiges symboliques d’une enfance brisée entre autre par l’abandon du père. Il gagne un peu d’argent en revendant avec Argos des objets recyclés grâce à Saddam le Turc qui sait tout réparer, sur le marché aux puces, le marché des pauvres et a pour compagnon un chien aussi insoumis et indépendant que lui, Nero. Il passe du temps aussi avec Lira Funesta, malgré que celui-ci parle trop. Lira ne vit pas en permanence sur la décharge, il continue à aller plus ou moins au lycée. Et puis il y a Silvia… Silvia n’a rien à voir avec la décharge, mais tous les jours elle passe par une rue adjacente et Iac se débrouille pour être à chaque fois sur son chemin. Il la trouve belle et voudrait attirer son attention. Il ne sait rien d’elle et elle ne sait rien de lui. Il ne sait pas que Silvia vit dans un monde où la perfection est un droit, voire un devoir. Un monde éclatant de propreté, de blancheur, de luxe et d’impeccabilité. Son père est un chirurgien esthétique des plus renommés.
Une des originalités du roman tient à cette alternance de grandes parties de l’histoire qui se déroulent dans la décharge et quelques incursions dans le monde des parents de Silvia. Cette juxtaposition donne à la décharge une réalité bien plus forte, comme si finalement la vraie vie, c’était là que ça se passait, en ce lieu de transit où tout finit par venir s’échouer : les matières, les objets, les personnes dont le nombre augmente sans arrêt et toutes sortes de substances plus ou moins officielles. En comparaison, ce monde de rides à effacer, de seins à augmenter, de cellulite à gommer, n’en parait que plus factice, absurde, déconnecté de la vie et en réalité bien plus obscène et dégoutant que la décharge elle-même, tout en soulignant que même des parties de nos propres corps deviennent des indésirables.
Cependant une décharge n’est pas un lieu pour vivre et un incendie viendra bousculer un semblant d’équilibre et de solidarité dans la vie de ses occupants, révélant la face cachée et empoisonnée de ce qui aurait pu rester aux yeux des plus jeunes comme une aventure en marge du système avec des trésors à trouver et des dangers à braver, le plus souvent imaginaires… L’incendie va révéler que la décharge est réellement dangereuse, pire, elle est mortelle, puisque elle dissimule un trafic illégal de déchets hautement toxiques. Du coup Iac et ses acolytes se retrouvent plus encore du côté des indésirables, puisque même en ce lieu qui est le dernier de tous, ils dérangent… Chacun alors devra faire face à sa propre histoire.
Un roman sombre et fétide qui est aussi et surtout une bonne critique sociale qui questionne nos modes de vies et met en exergue ce problème bien réel qui en découle directement, en Italie comme ailleurs : le trafic de déchets dangereux en tout genre. Un aparté à la fin du livre intitulé « Les faits » en donne un aperçu concret. En fait, c’est la société toute entière qui en état de décomposition avancée.
Pour l’ambiance, il y a aussi à la fin du livre, et c’est original, une playlist de morceaux à écouter*.
Cathy Garcia
*http://www.youtube.com/playlist?list=PLVzRM6p_bm-vBpaCpLTTPP9QHG0Lfk0xn
Elisabetta Bucciarelli écrit pour le théâtre, le cinéma et la télévision. Elle a également de nombreux romans noirs à son actif, primés en Italie et traduits en espagnol et en allemand. Elle vit à Milan où elle donne des cours d'écriture.

Barbara Kingsolver, est née le 8 avril 1955 aux États-Unis, à Annapolis, dans le Maryland. Journaliste, poète et romancière, elle a écrit une dizaine de livres, tous publiés chez Rivages. Connue pour son engagement écologiste, elle tient une place à part dans la littérature américaine. Que ce soit sous forme de romans, d'essais, de nouvelles ou encore de poèmes, ses écrits reflètent son intérêt pour la justice sociale et la biodiversité. En 2010, elle a obtenu le prestigieux Orange Prize pour Un autre monde.



Né en 1976 en banlieue parisienne, Colin Niel vit aujourd’hui en Guadeloupe. Ingénieur en environnement, spécialisé dans la préservation de la biodiversité, il a quitté la métropole après ses études pour travailler en Guyane durant six années qui lui ont permis de côtoyer les nombreuses cultures de la région et notamment les populations alukus et ndjukas du fleuve Maroni. Il a voulu faire partager, sous la forme d’un roman policier profondément social et très documenté, le destin parfois tragique d’une partie des habitants de Guyane qui l’ont tant marqué.


Daniel Biga est né à Nice en mars 1940 où il est revenu vivre aujourd’hui. Après une enfance Varoise (Fayence puis Ste Maxime) il vit l’exil citadin et le « lycée buissonnier » (ou plutôt portuaire) dans sa ville d’origine où il découvre la poésie et l’art. Il poursuit ses études à l’École Municipale de dessin (Villa Thiole) à Nice puis accomplit son service militaire (en Algérie en guerre). À son retour à Nice, il pratique des dizaines de petits métiers et passe une licence de lettres. Il peint et expose dans « les marges » de l’École de Nice et publie en 1966 son premier recueil, Oiseaux Mohicans, qui, réédité à la Librairie St Germain des Prés en 1969, sera salué par la critique comme un événement poétique. Il enseignera ensuite à l’École Régionale des Beaux Arts de Nantes, puis sera président de la Maison de la poésie de Nantes. Il a publié plus d’une trentaine d’ouvrages.




Écrivain et ethnologue, Jean-Yves Loude est l’auteur de nombreux ouvrages parmi lesquels une série publiée chez Actes Sud, dans laquelle s’inscrit cet opus, consacrée aux mémoires occultées de l’Afrique : Le Roi d’Afrique et la reine mer (1994), Cap-Vert, notes atlantiques (1997), Lisbonne, dans la ville noire (2003), et Coup de théâtre à São Tomé (2007). Cet ouvrage a été réalisé en collaboration avec sa compagne, Viviane Lièvre, ethnologue et photographe. Tous deux témoignent depuis trente ans de la diversité des cultures du monde – lointaines ou proches – à travers leurs livres, études, romans adultes et jeunesse, leurs photos et leurs conférences. Leurs terrains d’investigations sont les Kalash du Pakistan, le Maghreb, l’Afrique de l’Ouest, le Cap-Vert, Lisbonne, São Tomé, le Brésil.
Jean-Baptiste Pedini, né à Rodez en 1984. Vit et travaille en région toulousaine. Publication dans de nombreuses revues dont Décharge, Voix d’Encre, Arpa,… Des parutions également chez Encre Vives, Clapàs et -36° édition. Un second recueil publié en 2012, prendre part à la nuit, dans la collection Polder coédité par Gros Textes et Décharge.
Corine Sombrun passe son enfance en Afrique à Ouagadougou (Burkina Faso). De retour en France elle se consacre à des études de Musicologie, piano et composition. Lauréate de concours nationaux et internationaux, elle obtient une bourse de l’Office Franco Québécois pour la Jeunesse et part à Montréal, étudier auprès de performers multimédia et de compositeurs. En 1999 elle s’installe à Londres, où elle travaille comme pianiste et compositrice : 

