Joyce Mansour
Ne jamais dire son rêve à qui ne vous aime pas.
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Ne jamais dire son rêve à qui ne vous aime pas.
L’âme de Kôtarô était assise à la même place dans la même attitude. Le soleil s’était radouci et la couleur de la mer était enveloppée d’une lumière pâle, une lune blanche flottait auprès des gros nuages mafflus qui grimpaient à l’horizon.
in L’âme de Kôtarô contemplait la mer
L’autopsie révèlera dans la gorge de chacun, un arbre de sa terre, calciné. Les bras le long du corps, face au miroir, je cherche si nous avons dans le ventre des usines aveuglées de suie, je demande si c’était notre souffle de dormeurs sur les départs de feu.
in Microbe n°97
Le bruit de l’arbre qu’on abat est absent de la mer.
Elle a enfoui leurs cris, je ne sais rien d’eux. Ils sont calmes, ils ne pèsent pas sur nos nuits. L’époque les a pétris en oiseaux, pris dans la sève stérile du silence.
Microbe n°97
En public, la plupart de ceux qui écrivent de la poésie répugnent à en parler, comme s’il s’agissait d’une maladie honteuse. Quoique, tout bien réfléchi…
in Bestioleries poétiques
Puis il finit par comprendre :
l’univers est un troupeau de hérissons qui bâfrent des lucioles.
in Autre chose
Le bien suprême est comme l'eau
Qui nourrit toute chose
sans effort.
Il se plait aux places les plus basses
que les gens dédaignent.
Ainsi, il est comme le Tao.
le poème qui nous parle
est celui qui nous lit
dans les yeux
On entend parfois aboyer les chiens morts.
Il faut alors s’immobiliser et s’adosser au mur.
in L’âme de la grande ourse
L'enfer et la folie
Je suis né dans l'enfer
j'ai vécu dans l'enfer
et l'enfer est né en moi
et dans l'enfer
sur la haine - ce terreau qui flambe -
ont poussé des fleurs.
Je les ai senties
je les ai cueillies
et en moi a circulé
l'amertume
et de moi s'est saisie
l'amertume.
Arrêt. Souffle. Ombre.
Espoir. Départ. Recommencement.
Amours perdues. Amours dérobées. Amours possibles.
Sur le chemin d'un recommencement
sur le sentier d'une lutte
j'ai débouché sur la folie.
J'ai plongé dans la folie
et j'en ai ramené des algues.
L'enfer se continue...
Du brasier à la mer
de la mer au brasier
de la combustion
à l'immersion
l'enfer demeure
et les insurgés
ont pour destinée la folie...
(poète algérien tué par balle dans la nuit du 27 au 28 décembre 1993, victime du fanatisme)
Notre réserve de temps est petite
Ne nous la faisons pas voler
par un pouvoir qui nous fait mal
l’impression d’être un figurant
un peu perdu
d’avoir été absent un long moment
mais de quoi ?
in il a plu pendant le film
Ne me poussez pas
Je suis au bord
Des larmes
in Je tue il
Un jour, tout seul, sur le chemin de la maison, j’ai fait exprès de rentrer dans un poteau pour m’assurer que j’étais bien là, que je n’étais pas le fruit de mon imagination. J’existais, selon le poteau, et jamais je n’ai réussi à comprendre pourquoi personne ne me voyait.
in Tout ce qui m'est arrivé après ma mort
Dans la foule que personne n’a détaché de son mât de solitude
in Plein phare (La Porte, 2016)