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MES NOTES DE LECTURE : LITTÉRATURE, POÉSIE & AUTRE - Page 2

  • Le silence des carpes de Jérôme Bonnetto

    éditions Inculte, 6 janvier 2021

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    300 pages, 18,90 €.

     

    Jérôme Bonnetto nous livre ici un remarquable roman, aussi drôle que fin et touchant. Remarquable sur le plan littéraire et savoureux pour le lecteur qu’il entraine avec virtuosité dans l’aventure de son narrateur : Paul Solveig, informaticien, qui pour échapper à la pente dépressive qui le guette, joue son destin au dé après avoir trouvé une photo qu’un pseudo plombier tchèque a laissé tomber dans sa cuisine. Apprenant par ce dernier, qu’il s’agit d’une photo de sa mère disparue pendant le régime communiste, Paul Solveig s’organise expressément pour partir sans date de retour vers une Moravie dont il ignore tout. Certes sous le prétexte de rechercher des traces de la mère et de son photographe, dont la touche artistique le trouble beaucoup, mais aussi et surtout pour fuir la réalité d’une séparation avec Pauline, qui est sur le point de le quitter après 10 ans de vie commune. Fuir avant même d’en avoir la certitude.

    « La chose me tentait bien. Ma vie parisienne ressemblait à ces vieilles vestes tellement usées qu’on n’ose même pas les donner aux bonnes œuvres. Pauline me torturait, le boulot me vidait. L’horizon me manquait. Je ne pouvais rester sans réagir et regarder ma vie se déliter, mais la Moravie tout de même… Qu’allais-je faire là-bas ? »

    On retrouve dans Le silence des carpes, l’art de l’auteur pour peindre avec douceur et finesse ses personnages. Déjà à l’œuvre dans La certitude des pierres, ce talent se confirme ici dans une pleine maturité tout comme cette capacité à immerger le lecteur dans un lieu original hors des sentiers trop battus : dans La certitude des pierres, un petit village perdu de montagne, dans Le silence des carpes, une petite ville au cœur de la Moravie au nom aussi improbable que Blednice, sans doute un détournement de la bien réelle Lednice.

    Le silence des carpes est construit en deux parties qui se font écho : la première, bien plus courte, commence en prologue, elle ponctue l’ensemble comme un mystérieux ricochet. Les prénoms des protagonistes y évoquent un pays de l’Europe centrale. Il y est question d‘une pêche impossible, de carpes d’amour et d’un étang énigmatique, donc la magie va céder à l’inquiétant quand il apparait que certains qui s’en approchent de trop près disparaissent.

    De même sous la surface plutôt légère et pleine d’humour du roman, portée par le récit du narrateur et sa capacité à l’autodérision féroce et hilarante, on devine peu à peu une profondeur bien plus sombre, en lien avec l’Histoire de l’ancien bloc communiste et son régime totalitaire.

    Le lien entre les deux parties qui alternent se dévoile peu à peu, par petites touches très subtiles.

    Le silence des carpes est, au-delà d’une enquête qui semble vouée à l’échec, de toute évidence un hommage au pays d’accueil de l’auteur qui vit à Prague ; une ode aux doux paysages de Moravie et à la culture artistique tchèque et en particulier son cinéma, via la cinéphile et insaisissable Míla qui va aider Paul Solveig dans ses recherches. On peut y voir très certainement un clin d’œil aussi à l’artiste sculpteur monumental Aleš Veselý décédé en 2015, avec Veselý, l’artiste, sculpteur lui aussi d’œuvres monumentales, qui reçoit Paul Solveig avec un profond et authentique sens de l’amitié et de l’hospitalité, lui ouvrant ainsi les portes d’un pays qui a lui-même quitté depuis longtemps.

    Le silence des carpes est une belle œuvre humaine, d’une écriture vive et cocasse dont on ne peut que se délecter, mais empreinte cependant aussi de délicatesse, de poésie et d’une pointe de mystère. Ce deuxième roman est aussi la confirmation d’un talent qui se déploie, vivement le troisième !

     

    Cathy Garcia Canalès

     

     

    AVT_Jerome-Bonnetto_906.jpgJérôme Bonnetto est né à Nice en 1977, il vit désormais à Prague où il enseigne le français. Après La certitude des pierres, Le silence des carpes est son deuxième roman publié chez inculte.

     

    Voir ma note sur La certitude des pierres

    http://cathygarcia.hautetfort.com/archive/2020/02/16/la-certitude-des-pierres-de-jerome-bonnetto-6213273.html

     

     

     

     

  • Campagne perdue de Gustave Roud

    éditions Fario, été 2020

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    112 pages, 14 €.

     

    Campagne perdue, « certes, mais une campagne transfigurée par le poème, et par là retrouvée, au moins pour un temps », comme l’écrit si justement Stéphane Pettermann dans sa postface. Postface dans laquelle il explique aussi que ce livre, paru en 1972, fut le résultat d’une longue genèse, les premiers jalons ayant été posés en 1933, à la mort de la mère de Gustave Roud, mais ce n’est que 30 ans plus tard qu’un projet littéraire, qui nécessitera encore de longues années de décantation, aboutira à une première publication à la Bibliothèque des Arts de Lausanne, en avril 1972 donc.

    Campagne perdue est un tissage de proses écrites dans le Journal de l’auteur entre 1918 et 1963 avec des poèmes ayant paru pour la plupart en revues entre 1919 et 1957, des écrits glanés par le poète en marche à travers le Haut-Jura, sous le regard lointain de ses ancêtres paysans du côté maternel. En marche aussi à travers le temps, un demi-siècle qui a transformé les paysages et les hommes qui les habitent et les travaillent. Campagne perdue est un vibrant hommage à tous ces travailleurs et tout particulièrement aux laboureurs, aux faucheurs qui sous sa plume s’auréolent d’une lumière quasi sacralisée. La beauté de ces hommes, qui sont au centre de l’attention de l’auteur — qui a d’ailleurs pas mal photographié ces vigoureux corps paysans — y est soulignée, subtilement érotisée même.

    Campagne perdue, c’est aussi, et surtout, le témoignage d’une lente mais inexorable disparition : celle de ce monde paysan. Une marche qui devient au fil du temps une sorte d’errance à la recherche de ce qui a disparu, Gustave Roud hante alors plus qu’il ne parcourt ce pays jurassien. Il y a dans ses écrits, en plus de cet amour, cette ferveur même, que voue le vagabond sans but à ces hommes qui ne font qu’un avec la terre qui les fait vivre, une immense nostalgie. Témoin d’un monde qui s’efface, le poète tente d’en retenir ou d’en faire revivre des bribes, des sensations, des images, usant d’une encre dont la beauté est à la hauteur de son amour.

    Labour ancien, Nuit de paille, Passage du vin, Mirage d’hiver, La lampe éteinte et la chanson perdue… Le lecteur se laisse doucement porter à la rencontre d’Olivier, Fernand, André, René ou Robert, et d’autres encore. Campagne perdue est un journal humble et éminemment sensible qui leur rend leur pleine éternité, honore la beauté d’un monde où hommes et nature vivent en harmonie, car nullement séparés l’un de l’autre.

    « L’heure fraîchit. Le ciel se creuse et par d’insensibles rappels nous reprend peu à peu la lumière. Un dernier coup de serpe abat le dernier rayon. Ce quartier de mousse et de roc, baigné d’eau vive, qui brillait encore entre les troncs comme une brute émeraude, redevient mousse et roc en s’éteignant. L’ombre pleut des hautes futaies, elle sourd de l’air même et du sol, elle se lève du lit de la rivière et déborde jusqu’à nous comme une autre rivière silencieuse. Elle envahit les campagnes et les bourgs, roule une sourde écume au ras du ciel. Elle saisit le monde. Elle devient la Nuit, la jeune nuit d’avant-printemps où je respire un rameau de bois-gentil aux fleurs de cire noire, où l’ami près de moi qui s’est tu tremble peut-être à sentir en soi la profonde nuit du sang sourdre à son tour, et répondre à l’autre, et s’étoiler des mêmes étoiles. »

    Un livre comme un vin rare millésimé, à savourer avec lenteur.

    Cathy Garcia

     

    Gustave Roud (1897-1976) est l’un des principaux auteurs francophones de Suisse, surtout connu pour ses proses poétiques. Après la mort de C. F. Ramuz, il a été considéré comme un maître par de nombreux jeunes poètes : Maurice Chappaz, Jacques Chessex, Philippe Jaccottet.  Sa correspondance, son Journal et sa critique témoignent également d’abondantes réflexions sur la littérature et les arts. Faisant sienne une injonction de Novalis – « Le paradis est dispersé sur toute la terre… Il faut réunir ses traits épars » –, Gustave Roud explore inlassablement notre lien à l’invisible et à l’éternité dans l’ici et maintenant, qu’il nomme le « paradis humain ». Publiés deux ans après sa mort, les trois volumes des Écrits (1978) rassemblent ses principaux textes parmi lesquels : Air de la solitude, Petit traité de la marche en plaine, Requiem ou Campagne perdue. Les éditions Fario ont publié plusieurs de ses livres ainsi qu’un recueil d’entretiens.

     

     

     

  • Petits cimetières sous la lune de Mauricio Electorat

    traduit de l’espagnol (Chili) par l’auteur lui-même.

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    Métailié, octobre 2020. 302 pages, 21 €.

     

    Ce n’est pas tant l’intrigue qui nous attache à ce récit, bien qu’elle soit très intéressante, mais l’étonnante texture de son écriture, qui nous rend le narrateur très proche, très familier, et qui donne aussi à ces Petits cimetières sous la lune, un côté très cinématographique, sans pour autant tomber dans l’exercice de style.

    Le titre du roman évoque le pamphlet de Bernanos, Grands cimetières sous la lune, et ce n’est pas un hasard. Le narrateur, Emilio Ortiz, a fui la pression familiale et son pays, le Chili, tout juste sorti de la dictature, pour aller étudier la linguistique à Paris, avec l’aide financière de sa jeune tante Amalia. Mais plus que de sa vie d’étudiant, à laquelle il sera peu assidu, c’est surtout de ses nuits de veilleur dans un petit hôtel du quartier Montparnasse qu'il est question, ses rencontres avec une faune nocturne, des amitiés entre exilés, des nuits alcoolisées. Il y a aussi Chloé, serveuse dans un dancing, le dancing de La Coupole, fréquenté par des couples mûrs qui semblent tout droit sortis des années '50 ; Chloé qui soudain s’évapore, après avoir entretenu avec Emilio une courte, étrange et sexuellement intense relation, Chloé dont la disparition devient pour lui une obsession alors qu’il ne connaît même pas son nom de famille. C’est elle qui vit dans un appartement près d’un cimetière de banlieue avec une autre fille, une Coréenne : « trois chambres, séjour, salle de bains, cuisine assez minuscule. Mais, en revanche, l’appartement a un parquet de lattes larges qui traversent les pièces d’un bout à l’autre. Un beau parquet à l’ancienne. Ceci dit, les chambres ne sont pas très spacieuses. Et, en plus, elles donnent sur un cimetière. ».

    Emilio Ortiz va et vient, dans son récit, entre sa toute nouvelle vie parisienne qui bouscule tout ses repères et les souvenirs de son passé à Santiago avec sa famille et notamment la relation à son père ; les liens de ce dernier avec des membres haut placés de la dictature de Pinochet, un père dont il ne veut plus entendre parler mais dont il ne peut pas complètement se détacher. Il va lui falloir, alors que sa mère va très mal et que son père est rattrapé par la justice, retourner dans ce pays désormais abhorré. Le besoin de savoir la vérité, plus fort que tout, le poussera à enquêter sur le passé de ce père impossible à aimer, tout en essayant de retrouver à Paris, la Chloé évaporée.

    Petit cimetières sous la lune est entre autre le récit d’amours impossibles. L’ombre de la douleur plane en permanence sur ce roman mais il y a un tel ciselage de l’écriture, une précision dans la narration, qui font que le texte se déguste véritablement comme un bon alcool fort et une sorte de distanciation désabusée, apporte de nombreuses touches d’humour très flegmatique, so british pour un Chilien. Un vrai régal sur le plan littéraire !

    Le narrateur porte un regard désabusé sur la vie, les êtres ; c’est sur lui que repose le poids de son histoire et il en assume la charge seul. Quelque chose a cassé en lui, il y a longtemps déjà, quelque chose qui se cache dans le sous-sol d’un garage que son père détenait avec un associé.

    La construction du récit elle-même est atypique : des chapitres plus ou moins longs, parfois d’un seul mot, des allers-retours dans le temps et entre la France et l’Amérique latine, en passant par un tour en Roumanie. Sa lecture nous plonge dans une sorte d’ivresse douce-amère, comme celle de la mère d’Emilio que son père a quitté pour une fille bien plus jeune que lui. Il y flotte une atmosphère, comme une odeur d’anesthésique qui contraste avec la précision de l’écriture. L’alcool, le déni, la fuite à l’étranger, tout le monde cherche à échapper à la douleur du réel, car il y a des réels trop sales pour être nettoyés et pour Emilio Ortiz, une filiation insupportable.

    C’est aussi l’histoire de tout un pays qui se dessine en filigrane, pendant et après la dictature avec ses dessous crapuleux et criminels, la bassesse humaine. Petits cimetières sous la lune, un roman de l’exil, de l’attachement impossible et où la proximité entre morts et vivants est trop étroite.

     

    Cathy Garcia Canalès

     

     

    electorat-300x460.jpgMauricio Electorat est né à Santiago du Chili en 1960.  Après deux années d’études de journalisme et de littérature à Santiago, il s’installe à Barcelone en 1981, où il obtient une maîtrise en philologie hispanique. Petit fils de français émigrés à Valparaíso au début du XXe siècle, il choisit Paris comme lieu de résidence définitif dès 1987. Il a publié deux recueils de poésie. Son premier roman, Le Paradis trois fois par jour (Série noire, Gallimard, 1997), ainsi que son recueil de nouvelles Nunca fui a Tijuana y otros cuentos (Cuarto Propio, 2000) ont reçu le Prix de Littérature de la Ville de Santiago et le Prix du Conseil National du Livre et de la Lecture, les récompenses littéraires annuelles les plus importantes au Chili. Sartre et la Citroneta, son deuxième roman, a obtenu en Espagne le prestigieux Prix Biblioteca Breve.

     

     

     

     

     

     

  • Fragments erratiques de Xavier Combres

     

     

    fragments-erratiques.pngThe BookEdition 2020

    194 pages, 10 €

     

    « Celui qui méprise les petites bêtes ignore combien il est minuscule ! »

     

    Quand il s’est présenté à un de mes ateliers d’aide à l’écriture, je ne me doutais pas que je venais de rencontrer un écrivain déjà confirmé, même si lui-même l’ignorait peut-être encore, aussi c’est avec enthousiasme que je publiais de lui dans ma revue, des extraits d’un carnet de voyage dans lequel il relatait ses pérégrinations en pays kanak. Déjà je me régalais de le lire, aussi la sortie de son livre — et tant mieux si j’ai pu l’encourager — fut donc une très bonne nouvelle. Je viens juste de le terminer et je suis éblouie, vraiment, ce que j’avais perçu s’y révèle pleinement et se pose en confirmation : Xavier Combres est — entre autre talents dont il ne manque pas, il n’y a qu’à suivre la piste de Deadman river https://deadmanriver.bandcamp.com/releases — un écrivain talentueux !

    Sur « les chemins d’un esprit-monde ouvert, vers plus d’espace et de liberté », il a voyagé, avide de connaître, découvrir, rencontrer, mais aussi d’éprouver, avec un maximum d’intensité, cette ivresse du voyageur solitaire, notamment face aux éléments d’une nature propice à cette exaltation, qui enseigne mieux que quiconque l’art de la contemplation et ce retour aux sources si essentiel à tout être humain, même si beaucoup l’ignorent encore. Et qui dit retour aux sources, dit retour à la source intérieure, la connexion avec l’être-soi et l’écrivain voyageur est aussi poète, pas pour la posture, mais parce que son approche du monde est également sauvage et poétique. Abreuvé de poésie chinoise, c’est un peu en apprenti taoïste qu’il voyage et ses poèmes polis comme des galets, témoignent de son avancée. En érudit aussi, toujours curieux, qui ne se prend pas au sérieux et n’assomme pas le lecteur avec ses connaissances. Il les partage seulement et il y réussit à merveille : tout devient intéressant, passionnant, du plus petit insecte à l’Histoire des civilisations, de la géologie aux mythes et traditions de l’humanité, en passant par des anecdotes pleines d’humour et d’autodérision avec toujours cette ouverture d’esprit qui va grandissant au fur et à mesure de l’ouverture des horizons.

    Aventurier de la sagesse, un vrai voyageur contrairement à bon nombre de touristes, revient riche de souvenirs et pauvre en orgueil et c’est le plus souvent loin des sentiers battus et du sensationnel que les vraies rencontres peuvent avoir lieu.

    Ces Fragments erratiques derrière les récits de voyages parlent de quête intérieure : se connaître en se dépossédant de tout ce qu’on croit être, repousser ses limites. Sur son chemin, Xavier Combres va trouver des merveilles et sa soif de connaissances et de découvertes n’en sera jamais étanchée, mais il va aussi ramener un mal inconnu, un mal réel dans ses répercussions physiques et psychiques mais dont nul médecin et autres praticiens n’ont su à ce jour déceler l’origine. Un mal inexpliqué qui amplifie donc un malaise déjà conséquent et qui handicape sévèrement le libre voyageur. Aussi de l’enthousiasme kayafou des premiers récits, qui nous emmènent de Nouvelle-Calédonie à la Guyane, la Chine, la Thaïlande, la Malaisie, en passant par des échappées sauvages en France et un poème cueilli en Angleterre, ces fragments erratiques s’achèvent pour l’instant en Algarve, où le voyage se mêle à l’épreuve. De l’épreuve nait l’obligation de découvrir peut-être des contrées intérieures plus profondément enfouies, que le mouvement extérieur perpétuel peut éviter d’aller sonder, des contrées où l’auteur saura trouver la force tout autant que le détachement nécessaires pour continuer le voyage, quelle que soit sa forme, et personnellement j’ai très hâte de te lire encore Xavier !

     

    La pierre marche si lentement

    Pas même le vieux pin

    Ne l’a entendue

    S’éloigner du rivage

     

    Cathy Garcia Canalès

     

    Xavier Combres est né en 1979 à Toulouse, sur la rive gauche de la Garonne. Après des études d’ingénieur, il prend son sac-à-dos et son stylo pour voyager et écrire pendant une dizaine d’années. Depuis 2015, il s’est installé à Cahors, au creux du Lot.

    Pour commander le livre : https://www.thebookedition.com/fr/fragments-erratiques-p-377922.html

     

     

     

  • La Mort et le Météore de Joca Reiners Terron

     

    Zulma éd., 1er octobre 2020

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    190 pages, 17,50 €.

     

    Nul homme n’est le roi de quoi que ce soit.

    LES INDIENS MÉTROPOLITAINS

     

    Un roman bien singulier que La Mort et le Météore, une dystopie amazonienne qui dresse un portrait acerbe d’une sinistre réalité brésilienne, d’ailleurs exacerbée encore depuis les dernières élections présidentielles, envers l’environnement et les derniers peuples autochtones, notamment les plus isolés, dits non contactés. C’est de ceux-là qu'il est question dans ce roman, qui se déroule dans un futur de plus en plus proche où il ne reste rien de la forêt amazonienne sinon quelques derniers hectares brûlant comme l’enfer et où le Chili a disparu sous le Pacifique.

    La mission qui est confiée au narrateur par Boaventura, un vieux et énigmatique protecteur des derniers Indiens Kaajapukugi — alors qu’une fusée chinoise s’apprête à décoller pour une nouvelle tentative de mission habitée vers Mars — c’est d’accompagner les Kaajapukugi au Mexique, avec l’aide de l’association Survival International (qui existe vraiment) et de les aider à s’y installer. En effet, les cinquante ultimes membres de cette tribu isolée, confrontée à la destruction intégrale de l’écosystème essentiel à leur survie physique et spirituelle, ont demandé l’asile politique. Une première dans l’Histoire. Le Canada, qui avait accepté en premier, étant bien trop froid, c’est finalement le Mexique qui sera leur terre d’accueil et plus précisément un plateau du territoire mazatèque.

    Tout ce que les Kaajapukugi connaissent et bien qu’ils soient parvenus à échapper pendant 400 ans à l’avancée de l’homme blanc, bien qu’ayant frôlé une première éradication au XIXe siècle, raconte Boaventura, a été détruit avec « leurs plantes médicinales sacrées, et même les poisons dans lesquels ils trempaient leurs flèches ou encore le timbó, cette légumineuse toxique qu’ils utilisaient pour la pêche. Les fleuves sont asséchés, les poissons sont morts. Tout a disparu, y compris les hannetons dont ils extrayaient du tinsdanhán. Avec l’érosion tout est parti, il ne reste plus que du sable. Et, suite à la disparition du tinsdanhán, c’est aussi leur monde supérieur qui a été emporté, leurs dieux, leurs fêtes et même les trois Ciels où ils auraient trouvé repos dans la nature, chassé joyeusement les hannetons et fait l’amour avec leurs femmes ».

    Et justement, les cinquante derniers membres de la tribu, sont tous des hommes.

    C’est donc une bien triste mission qui est confiée au narrateur, anthropologue intéressé par les langues mortes et jusque-là surtout un « rond de cuir coincé dans un bureau de la Commission nationale pour le développement des peuples indigènes, à mi-chemin entre le ventilateur et le classeur métallique, et à environ deux coudées de la petite table où le thermos de café exhalait ses derniers soupirs. ». Pas marié, sans enfant, il vient de perdre ses parents et se retrouve héritier seul et endeuillé d’une vieille maison dans le centre historique d’Oaxaca au Mexique, ville décor pour touristes où tous les temps se sont mélangés. Pour lui, c’est donc une mission des plus intéressantes, ne serait-ce que pour le sortir de sa morne vie et lui permettre d’approcher une langue quasi inconnue et de faire quelque chose de bien qui pourrait donner un peu de sens à sa vie. Et il compte sur Boaventura pour le guider dans cette mission, puisque ce sertanista (spécialiste de la forêt amazonienne) de la Funai, la bien réelle Fondation nationale de l’Indien au Brésil, a consacré sa vie à la défense des Kaajapukugi. Mais voilà que la mort subite de ce dernier sème le trouble et la mission prend une tournure des plus imprévues. Une vidéo envoyée par Boaventura à l’anthropologue, juste avant de mourir, pourrait être la clé du mystère kaajapukuji.

    Il serait dommage de révéler plus de ce récit vraiment atypique, si ce n’est qu’il ne cache pas une critique sèche et sans concession d’un monde violent et vorace, vu sous l’angle des plus fragiles des humains, mais aussi les plus mystérieux, qui ont des connaissances que le monde moderne ignore et sous-estime grandement. Dans La Mort et le Météore, elles dépassent les lois du temps et de l’espace. Il est aussi une plongée dans les abîmes de l’être humain et la tentative d’y échapper. Joca Reiners Terron mêle, dans ce roman d’aventure terminale, fiction, fantastique et réalité, une très dure réalité qu’il connaît de par son engagement pour la forêt amazonienne.

    C’est son premier roman traduit en français. Un auteur à suivre.

     

    Cathy Garcia Canalès

     

    joca-terron-03-renato-parada_freeofcharge-399.jpegJoca Reiners Terron est né en 1968 dans le Matto Grosso. Il vit à São Paulo. Il a publié une dizaine d’œuvres narratives et trois recueils de poésie.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • Ephèse, l'exil d'Héraclite de Jean Esponde

     

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    Je commence à descendre les piles de livres reçus ces dernières années.....merci aux auteurs et éditeurs pour ces envois spontanés et de ne (quasi) plus faire de notes de lecture, me permet de lire plus :-).
     
    Celui-ci évoque une divinité qui m'est chère et dont je parle dans un recueil à ce jour inédit et qui commence ainsi :
     
    "Je suis née sur les rives de la Méditerranée, à Hyères. Hyères les palmiers. Autrefois Olbia, Ὀλβία, "la Bienheureuse", la cité du sel grecque, qui deviendra Pomponiana la romaine. Un important site massaliote a été découvert, avec un sanctuaire dédié peut-être à Artémis d’Éphèse, souveraine des bêtes sauvages, déesse de la fertilité, que les romains assimilèrent à Diane.
     
    Diane, c’est le prénom de ma mère.
     
    Artémis Éphèse habite des régions portant en grec le nom d'"eschatiai" : les confins extrêmes des territoires des hommes, les montagnes, les bois et les forêts obscures ; elle descend aussi vers l'Océan, vers les embouchures, les lagunes, les marécages et les bords des lacs et des fleuves. Elle affectionne les zones fangeuses, limoneuses, et surtout - selon les Anciens - l'alliance de la terre, de l'eau et du sel. La déesse parcourt l'espace sauvage qui limite de toutes parts les territoires des hommes, elle ne descend que rarement dans les villes.
     
    Comme moi."
     
    Dame sauvage donc, protectrice de la ville d’Éphèse mais qui est peu à peu délaissée pour le faste et la gloire à l'image de Rome. Le citoyen Héraclite est en conflit avec sa ville Éphèse, capitale des colonies gréco-romaines d'Asie au Vième siècle avant J.C, et actuellement en Turquie...
     
    Et j'apprends dans ce recueil géo-poétique de Jean Esponde, que je me serai sans doute très bien entendue avec l'auteur "De la nature" dont on a retrouvé que des fragments (du livre, pas de l'homme), livre qu'Héraclite avait déposé (des rouleaux à l'époque) à l'Artémision, un des plus vieux et plus célèbres temples grecs, l'une des dites 7 merveilles du monde.
     
    "Héraclite dédaigna les dieux, les honneurs, voulut montrer aux hommes la vérité du devenir, on le qualifia d'obscur. (...) le port d’Éphèse devient la capitale des colonies d'Asie, privilégiée par les Empereurs, peuplée d'édifices prestigieux. La ville finira par succomber au travail de sape de la nature."
     
     
    Pour se procurer le livre :

    https://atelierdelagneau.com/hors-collection/33-ephese-l-exil-d-heraclite-une-approche-geo-poetique-9782930440590.html

     

     

     
     
     

  • Marcher sur la diagonale du vide de Jean-Luc Muscat

    couv_livre_3188.jpgLe Mot et le  reste, mai 2020. 122 pages, 13 €.

     

    Après avoir écrit Voyage du côté de chez moi, sorti chez le même éditeur en février 2019, Jean-Luc Muscat récidive avec Marcher sur la diagonale du vide. Dans le premier, l’auteur partait à pied de chez lui, dans le second, il part de Vézelay pour revenir à pied jusqu’à chez lui, près de Figeac dans le Lot. Un trajet qui s’inscrit dans un rectangle que géographes et démographes appellent « diagonale du vide » et que l’auteur requalifie de diagonale de la déprise, « pour exprimer le déclin de la population et des services de proximité, eu égard aux habitants de ces régions qui ne vivent pas en état d’apesanteur ». Un trajet d’environ 660 km, que l’auteur va parcourir en 25 journées d’avril.

    Il est difficile de transcrire la marche, car l’acte d’écrire se fait à l’arrêt, au moment des pauses ; si la marche est inspiration, alors l’écriture en serait l’expiration, une expiration qui laisse des traces. Ainsi Marcher sur la diagonale du vide, en invitant le lecteur à marcher avec l’auteur, le déplace en une succession de tableaux mêlée d’impressions, de réflexions, d’anecdotes. La mémoire a déjà commencé à travailler le matériau — paysages, rencontres, sensations —  capté par les sens lors de la marche, mais Jean-Louis Muscat sait le rendre suffisamment vivant pour que le lecteur se sente marcher lui aussi et qu’il ait l’impression de découvrir au même moment que l’auteur, ce que le chemin déroule de beauté, d’obstacles, de surprises agréables et de déconvenues et l’acte physique même de la marche.

    La marche nous fait renouer avec nous-mêmes et avec nos origines : de mémoire d’homme, nous avons toujours marché. En ramenant les choses à l’essentiel et en prise directe avec le réel, la marche amène à développer une forme de sagesse, pour peu que le marcheur ne soit pas juste intéressé par la performance. Prendre le temps de voir, de sentir les lieux traversés, d’être réellement présent avec cette lenteur obligée, comparativement à tout autre mode de transport, peut ouvrir l’esprit tout autant que tous les autres sens. Le marcheur est confronté physiquement à lui-même et aux éléments : ici souvent la pluie, le vent et même le gel, le froid, et l’effort que la marche demande oblige à lâcher prise sur toute préoccupation autre que celle de l’instant présent.

    Jean-Louis Muscat n’est pas un poète, mais il est sensible à la poésie ou au manque de poésie des lieux. On comprend très vite que la sensation de décrépitude qui pèse sur les milieux encore habités de cette « diagonale du vide » et la laideur et l’ennui des zones périphériques des quelques villes traversées, lui donne hâte de retrouver les champs, les prés, les bois, les milieux plus sauvages où les rencontres se font plus animales, végétales et où la solitude devient légèreté et jouissance. Jean-Louis Muscat adore les arbres et il en connait un bout à leur propos, sa formation originelle étant celle de forestier, aussi la façon dont on les traite le touche très directement. Et la façon dont on traite un arbre, une forêt, est très représentative de la façon dont on traite la nature en général et l’humain en particulier qui, même s’il l’a oublié, en fait partie intégrante. Il n’y a de séparation que dans un mythe de modernité qui ne cesse de prouver ses limites et ses effets délétères.

    De sa marche, Jean-Luc Muscat tire en plus d’un plaisir purement personnel, des réflexions qui dépassent la seule aventure du marcheur : des réflexions écologiques, politiques même, car il ne peut en être autrement, il passe et témoigne de ce qu’il voit, et il n’est pas idiot, c’est une personne consciente et très concrète, on le sent à sa façon d’écrire. S’il ne croit donc pas aux contes à dormir debout, il peut cependant avoir la sensation que des fées le voient passer en des lieux — de moins en moins nombreux — qu’elles habiteraient encore. La nature sait appeler l’enfant en nous, raviver l’émerveillement, l’indispensable respiration de l’âme.

    « Rêver en marchant, voilà l’affaire, se laisser aborder par les esprits du chemin, tutoyer les fées, vagabonder, caresser les formes. La poésie opère, les conditions sont réunies, profitons-en, il faut en faire bonne réserve, s’en remplir les bajoues pour que les jours de disette soient supportables. »

    L’auteur trouve sens dans la marche, y trouve un bon rythme pour l’existence, un rythme qu’il lui sera difficile de quitter. C’est une forme d’addiction pour lui, mais qui n’a de conséquences que bénéfiques. Réminiscences d’un lointain passé où nous étions tous chasseurs-cueilleurs nomades ? Ici la cueillette se fait dans les épiceries quand l’auteur en trouve, parfois un repas dans un restaurant ou chez l’habitant et pas toujours meilleurs que la boite de sardines, à déguster seul sur un banc ou en tête à tête avec un horizon grand ouvert. Jean-Luc Muscat a le regard lucide, parfois acerbe, notamment pour ses contemporains qu’il épingle parfois, mais il sait se moquer aussi de lui-même. Pleinement humain, il assume ses contradictions et ne cherche pas à jouer le beau rôle.

    Marcher c’est traverser des lieux et se laisser traverser par eux. Marcher c’est découvrir et se découvrir, y compris au sens littéral du terme : ôter couche après couche ce qui ne nous appartient pas et ne nous est en réalité d’aucune utilité. On ne peut s’encombrer de rien qui ne soit indispensable. Marcher, c’est être dans une simplicité volontaire sans même y penser, cela va de soi. C’est se souvenir d’un temps où tout était fait et pensé à taille humaine. Marcher, c’est être tout entier dans l’instant présent, mais c’est aussi réfléchir au sens littéral même et rêver, rêver, respirer, un rêve en mouvement. Jean-Louis Muscat a une sensibilité qui l’attire fortement vers la nature, les arbres, on l’a vu, mais aussi vers les églises et les lieux sur lesquels le temps ne semble pas avoir de prise. Il aime les rencontres généreuses, surtout avec de vieilles dames sympathiques et s’il marche parfois en compagnie, il apprécie cependant la vraie et pleine solitude du marcheur, en assume l’égoïsme s’il en est, savoure cette interpénétration intime et personnelle avec le monde qui l’entoure. 

    En lisant Marcher sur la diagonale du vide, j’ai aimé partager cette expérience de marche de Vézelay à Figeac, marcher dans l’écriture d’un autre, non seulement parce que la destination finale est un pays que je connais bien et où je vis depuis bientôt vingt ans, mais parce que marcher et écrire sont deux activités qui me sont, à moi aussi, essentielles et que c’est exactement ce que je voudrais faire : ce genre de livres là et cela m’en a donné une envie encore plus forte. Je peux parfaitement comprendre cette addiction, comprendre combien il peut être malaisé de retourner à un mode de vie plus statique, plus encombré. Le corps aime marcher et l’esprit aime cette découverte lente et profonde des choses, des gens et des lieux.

    Ce livre qui nait du mouvement, a tissé ensemble la marche et le message que cette marche a infusé dans le marcheur, un message important à transmettre : éloge de la lenteur, éloge de la simplicité, éloge du naturel, éloge du vivant et d’un tissu social vivant, alors que dans ces régions traversées, il s’est tellement délité qu’il n’est plus que haillons. Des lambeaux se soulèvent cependant, s’agitent encore au souffle provoqué par le déplacement du marcheur et dévoilent quelques couleurs, quelques sourires, quelques gestes d’hospitalité, de générosité, comme des braises encore vives d’un autre temps, mais aussi exposent leur aigreur, leur colère, la fermeture des êtres comme réponse à celles des lieux.

    Marcher oui, marcher pour rester humain, c’est peut-être la clé, n’en déplaise à la vitesse exponentielle de nos sociétés lancées à toute allure vers un désert du sens, des sens et au final d’essence... Ce qui nous obligera peut-être au final à marcher de nouveau, toutes et tous !

    Cathy Garcia Canalès

     

    image.jpgJean-Luc Muscat, né en 1954, a appris le métier de forestier. Il a quitté l’Office National des Forêts très tôt parce qu’il ne parvenait pas à se résigner à l’idée qu’il lui fallait éliminer les arbres tordus. Dès lors, il a exercé toute une kyrielle de métiers dont ceux d’auteur de guides touristiques, de formateur consultant et d’éducateur technique. Aujourd’hui, il se consacre à la marche en solitaire au long cours, et à l’écriture, une passion de toujours, dans une cabane perchée dans un pin sylvestre.

     

     

     

  • Joseph Boyden - Là-haut vers le nord

     

     

    41k1SIAOs3L._SX210_.jpgPlus le temps de faire des notes de lecture, mais toujours envie de partager mes coups de cœur. J'ai donc continué à découvrir les livres de Joseph Boyden, et j'ai encore beaucoup aimé celui-ci, de superbes et très émouvantes nouvelles qui parlent du quotidien de ces hommes, de ces femmes, de ces enfants cree du Canada, écartelés entre ce qui reste de leur culture et le poids de celle qui s'est imposée à eux comme dominante et les a parqués dans des réserves.

    L'auteur se fait ici le rapporteur de ces combats souvent perdus d'avance, mais avec toujours une note, un brin, une luciole d'espoir, de mystère et d'humour salvateur et avec du cœur, car la force, la sagesse et la dignité de ces communautés, même humiliées, même ravagées par l'alcool, tentées par le suicide, appâtées par tous les artifices de l'homme blanc, palpitent comme des braises que rien ne pourra éteindre définitivement et qui se ravivent au moindre souffle de Gitchi-Manitou, qui sans aucun doute habite et anime aussi la plume de Joseph Boyden.

    Titre original : Born with a tooth, 2001 (Albin Michel, 2008).

     

     

     

     

     

     

  • Les En-dehors d'Anne Steiner

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    2019

    13 x 20 cm | 288 p. | 19 euros
    isbn 9782373090574

    50 illustrations d'époque

    Les En-dehors

    Anarchistes individualistes et illégalistes
    à la « Belle Époque »

    Anne Steiner

    Ils ont vingt ans en 1910 et se définissent comme des « en-dehors ». Refusant de se soumettre à l’ordre social dominant, ils rejettent aussi tout embrigadement dans les organisations syndicales ou politiques. Pour eux, l’émancipation individuelle doit précéder l’émancipation collective.
    Leur refus des normes bourgeoises, comme des préjugés propres aux classes populaires, les conduit à inventer d’autres relations entre hommes et femmes, entre adultes et enfants, et à développer un art de vivre transgressif. Leur refus du salariat les conduit à expérimenter la vie en communauté et à inventer d’autres modes de consommation, mais aussi à emprunter la voie de l’illégalisme – dont le périple tragique de la « bande à Bonnot » est la plus célèbre illustration.
    En révolte contre sa famille, Rirette Maîtrejean, arrivée à Paris à l’âge de seize ans, devient l’une des figures de ce milieu. Son parcours sert de fil conducteur à ce passionnant récit. À ses côtés, nous découvrons tous les acteurs de cette épopée anarcho-individualiste qui ont expérimenté ce précepte de Libertad : « Ce n’est pas dans cent ans qu’il faut vivre en anarchiste ». Exigence que plus d’un paya de sa liberté et même de sa vie.

    https://www.lechappee.org/collections/dans-le-feu-de-l-action/les-en-dehors

     

    Anne Steiner est maître de conférences en sociologie à l'université de Paris Ouest-Nanterre. Elle a travaillé sur les mouvements de lutte armée des années 1970 (RAF. Guérilla urbaine en Europe occidentale, L'échappée), la fonction sociale du café dans les anciens quartiers populaires, et enfin sur le mouvement individualiste anarchiste (Les En-dehors. Anarchistes individualistes et illégalistes à la " Belle époque ", L'échappée). 

     

    Pour en savoir plus sur Albert Joeph Libertad : https://maitron.fr/spip.php?article154625

     

     

     

     

     

  • Le Chemin des âmes de Joseph Boyden

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    (titre original : Three-day road, 2004), Albin Michel 2006. 475 pages.

     

    Je viens de terminer ce livre inoubliable, dont la fin m’a fait pleurer. Un hymne tordu de douleur, mais puissant, à la vie arrachée aux champs de mort. Un chant de mort aussi et un chant de guérison. J'y ai appris encore des choses sur cette première guerre mondiale et notamment sur les soldats amérindiens qui y ont pris part. Ici, ce sont deux amis d‘enfance de la nation Cree. En cherchant un peu plus sur le sujet suite à cette lecture inspirée de faits bien réels, j'ai appris, sans surprise hélas, la façon dont ces recrues (comme les autres minorités) ont été traitées, avant, pendant, après...  Mais entre les hommes jetés dans cette grande boucherie, les soldats de base rampant, pataugeant et crevant dans la même soupe de boue et de sang, il n'y avait plus beaucoup de différences. Les deux jeunes Cree vont se distinguer sur le terrain par leurs qualités de chasseurs mais ils en paieront le prix fort : quelque chose les sépare et cette séparation va peu à peu se transformer en gouffre. L’un, abandonné par sa mère qui avait sombré dans l’alcoolisme, avait été sauvé du pensionnat tenu par de rudes religieuses, missionnées pour bouter le païen hors de ces corps de sauvageons, par sa tante, une des rares Cree à perpétuer la vie d’avant à l’écart de la ville et des wemistikochiw et qui l’a pris avec elle au fond des bois, pour lui enseigner tous les savoirs et traditions de son peuple, celles du monde visible mais aussi du monde invisible, elle qui était une des dernières chasseuse de wendigos. L’autre, orphelin, a passé trop d’années dans ce pensionnat, avant que la tante de son ami d’enfance, ne vienne lui aussi le chercher. Le Chemin des âmes force une réflexion sur l'humain dans l’enfer de la guerre, le meurtre autorisé, les limites (y en a t-il ?), mais aussi sur les conséquences de la colonisation et de l’acculturation, leur violence et heureusement il y a cette sagesse ancestrale, qui malgré tout, palpite encore, resurgit quand on la croit disparue à jamais sous la pression de la culture qui se voulait et se veut encore dominante et qui a envoyé des milliers d’hommes colonisés finir en morceaux de viande faisandée au fond d’une tranchée, dans des pays qui leur étaient totalement étrangers. Un livre qui m’a vraiment bouleversée.

     

    Joseph Boyden, né en 1966, est canadien avec des racines amérindiennes, écossaises, irlandaises. Le chemin des âmes est son premier roman. D’autres ont paru depuis, le dernier : Dans le grand cercle du monde, 2015.

     

    En savoir plus sur l'auteur :

    https://www.etonnants-voyageurs.com/spip.php?article2344

     

     

     

  • Ganaha – Un conte futur dans une langue passée - de Florent Toniello

     

    Jacques Flament éditions, janvier 2020

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    215 pages, 15 €.

     

     

     

     

     

    je pénètre les trous noirs de ma chair, suis l’ange des temps

    nouveaux, prêtresse des plans astraux, bouton d’arrêt,

    simulation off, moi, toute-puissante, démembrée dans l’éther

     

     

    Je viens de terminer Ganaha de l'ami de plume Florent Toniello, qui me l'a gentiment offert, merci :-) et qui ouvre la nouvelle collection d'anticipation aux éditions Jacques Flament dont il va s'occuper. Ganaha, étonnant roman d'anticipation, quantique, placé sous le signe du ruban de Möbius, écologique : il y est question d'intelligence artificielle d'une part poussée au summum de sa logique dans un futur lointain et qui n'a plus vraiment l'utilité des êtres humains, ses créateur et d'une société post-atomique qui elle semble aux antipodes : celle des "êtres vertes", très écologique, dépouillée de toute technologie non artisanale et très axée sur les valeurs féminines d'autre part et dans laquelle la poésie tient une grande place. Une société toute organisée autour de la culture et la consommation d’une plante vertueuse, la karé, qui évoque un peu le soma de l’Inde ancienne et qu’Huxley entre autre avait repris de façon plus négative dans Le Meilleur des mondes.

    Un roman qui ouvre sur des interrogations profondes à propos de l'humanité, de nos véritables besoins, sur la notion de progrès, de liberté, d'individualité, de libre-arbitre, de la réalité de l’existence, sur le futur donc mais aussi le temps et l'espace où futur et passé se confondent en un seul point. Vers quoi allons-nous, d'où venons-nous ? Allons-nous vers là d'où nous venons ? Venons-nous de là où nous allons ? Le futur est-il déjà arrivé ? Le passé est-il à venir ? Retour au ruban de Möbius.

    Poétique, fluide, doux, mais sans pour autant nous éviter la sensation de malaise, subtil et vertigineux sur le plan de la réflexion, ce roman qui prend des allures de conte est à découvrir ici :

    https://www.jacquesflamenteditions.com/378-ganaha/

     

    Cathy Garcia

     

     

    Florent_m.jpgFlorent Toniello est né en 1972 à Lyon, entre Rhône et Saône. Dans une autre vie, il a été, principalement à Bruxelles, manager dans les technologies de l’information pour une grande entreprise transnationale. Une période pendant laquelle il n’a pas écrit une ligne de poésie, mais d’innombrables mémos et rapports, le plus souvent en anglais. Depuis 2012, il a rejoint les bords de l’Alzette, à Weimerskirch, au grand-duché de Luxembourg. Il se cache souvent derrière les textes des autres, s’occupant de relecture, correction et traduction pour divers éditeurs et journaux luxembourgeois. Mais il ne dédaigne pas non plus de s’adonner à l’écriture, qu’il a abordée à plus de quarante ans, mais qu’il compte bien ne pas abandonner de sitôt. Musicien de cœur depuis toujours, il a repris des études de direction d’orchestre et prépare plusieurs collaborations avec des instrumentistes.

     

    Biblio :

     

    Flo[ts], éditions Phi, novembre 2015. Premier prix du concours littéraire national du grand-duché de Luxembourg en 2015.

     

    Je tu il, projet Poids plume de l’association Mots nomades, mars 2017. Hors commerce, ce petit livre doit être offert !

    Ptérodactyle en cage, éditions Phi, mars 2017. Texte d’un spectacle poético-musical créé pour les dix ans du Printemps des poètes - Luxembourg.

     

    Lorsque je serai chevalier, Jacques Flament Éditions, novembre 2017

     

    L'Oreille arrachée, maelstrÖm, décembre 2017

     

    Apotropaïque, éditions Phi, juin 2018

     

    Foutu poète improductif, éditions Rafael de Surtis, juillet 2018

     

    La Petite Fabrique des notes (théâtre), représenté en mai et juin 2018 au Théâtre ouvert Luxembourg. Publié dans Les Cahiers luxembourgeois, no 1/2020, avril 2020.

     

    Son blog : https://accrocstich.es

     

     

     

  • Viktor Pelevine - La mitrailleuse d'argile (Seuil, 1997)

    Plus de dix ans que je fais des notes de lecture, plus le temps, l'énergie pour ça, juste envie de lire et juste lire et descendre toutes les piles qui m'attendent. J'avais lu et apprécié en 2008, L'Ermite et sixdoigts ; je viens de finir La mitrailleuse d'argile, un roman complètement dingue, mais pas si fou, philosophique, impertinent, alcoolisé, dense, drôle, profond, d'une salutaire moquerie, le genre à relire plusieurs fois pour en saisir toutes les subtilités. Cet auteur russe est vraiment à connaître.

     

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    Tchapaïev et Poustota, 1996

     

     

     

  • Eugène Savitzkaya- Au pays des poules aux œufs d’or

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    Éditions de Minuit, février 2020

     

    Il était une fois. Il sera un jour.

     

    Ni commencement, ni fin, et pourtant il est bien question d’une Genèse,  d’une Genèse gargantuesque au départ de ce livre qui semble avoir été touillé dans le chaudron d’un grand chaos primordial.

    «  Au commencement, le monde était comme le tube digestif obstrué aux deux bouts d’un ogre gigantesque dormant d’un mauvais sommeil après avoir dévoré tous ses enfants, petits-enfants, parents et grands-parents. Cet ogre était le lointain ancêtre des principaux despotes et autocrates du monde.

    Un premier pet mit le feu aux poudres, un vent tellement concentré qu’il était étincelle. Il libéra une infinité de particules nauséabondes qui s’entrechoquèrent pendant un nombre incalculable de millénaires avant de s’enflammer. »

    Aussi les enfants ont-ils quitté les cités dirigées par les tyrans ridicules aux folies des grandeurs mesquines, potentats qu’ils émasculent parfois ou font rôtir. « De même que les poules avaient disparu, les enfants s’avéraient introuvables, s’étant séparés d’un monde qui les niait. Du lourd sommeil des humains adultes montait l’âcre et sure odeur de la pourriture et de la mort. » Les enfants vivent entre eux avec les animaux, libres, sauvages, indomptables, dans les forêts, les lieux abandonnés, les grottes et le creux des arbres. La liberté dont il est question ici est une liberté nue, crue, sensuelle, amorale, jubilatoire, violente parfois, mais aussi une douceur de fourrure, la beauté, la saveur des choses simples et vraies. La nature s’y taille la part belle, foisonnante de vie. « Parfois les filles sauvages se plaisaient à aller nues même au cœur de l’hiver. Des serpents leur servaient de ceinture et elles couraient pieds nus sur la neige et s’en frictionnaient la poitrine, le ventre et les jambes pour s’endurcir. » Les enfants errants échappent aux pouvoirs des ecclésiastiques qui avaient transformé les adultes capturés dès l’enfance, en véritables benêts qui « pour cacher leurs yeux vides, [ils] ajustaient des lunettes noires sur leur groin. Pour dissimuler leur mollesse, ils pratiquaient la guerre et des sports extrêmes, chassaient en hélicoptère, achetaient des femmes au grand marché aux bestiaux. Ils buvaient du gaz liquide et du bitume raffiné. Ils pillaient les réserves accumulées par les millénaires et par le lent travail des bactéries, des enzymes et du plancton. La planète entière était leur salle de sport. »

    Le lecteur sera invité à suivre les pérégrinations d’un couple aussi étrange qu’improbable, une renarde et un héron.

    « C’est que tous deux recherchaient leur mère, la très belle princesse Nina. Mais qu’est-ce à dire ? Héron et renarde avaient-ils conservé le souvenir de leur nourricière, la souveraine aux mains douces qui régnait sur la terre et sur l’eau, souveraine séquestrée par un tyran imbécile, souveraine des poules fécondes pondant chaque jour des œufs précieux, des œufs d’or ? »

    Il est déconseillé ici de s’accrocher au désir linéaire de comprendre, au besoin d’être rassuré par des limites, car le lecteur alors ne saura où s’accrocher et devra vite y renoncer. Soit il posera le livre, soit il choisira de se laisser emporter par les flots agités de cette écriture qui ne ressemble à nulle autre, comme dans une sorte de trip hallucinatoire tantôt doux et merveilleux, souvent féroce. Fable, conte, rêve, parabole, satyre ? Un peu tout à la fois, et cela se passe là-bas, loin vers l’Est, entre Géorgie et Sibérie. On repère des noms de lieux réels, des régions, des fleuves, des villes et peut-être nous manque-t-il des clés pour savourer toutes les subtilités de ce texte, parfois on croit deviner, on hume, on renifle, le lecteur suit des pistes mais la plupart vont le perdre dans la forêt, les marécages ou le font tourner en rond, rien n’est solide, tout se transforme, se déplace, éclate en multiformes, tout est encore finalement comme au stade de la Genèse et on peut toujours entendre la Terre mugir. Alors lecteurs, laissons-nous faire, la force, la fougue, l’irrévérence et la folie d’Au pays des poules aux œufs d’or ne peuvent nous laisser indifférents. C’est un livre qu’il faut lire et relire, une fois n’y suffira pas et sous ses apparences foutraques se sont glissées de grandes sagesses oubliées.

    « Je disais à chaque enfant : tu t’instruis chaque jour et chaque nuit. Tes rêves t’instruisent, ils ne sont pas le charabia que certains prétendent, ils font partie du monde des signes que tu dois décrypter. Ils t’informent sur l’état de ton cerveau, de ton foie, de ton cœur, de tes membres, de ton sexe. À l’abri des ordres, des sermons, des lois humaines, des gangues sociales, de la glu grégaire, ils sont ton terreau intime, ton noyau autonome, ton trésor vivant et infini. S’ils t’effraient ou te laissent pantois, c’est parce que tu refuses, craintif pantin, la liberté qu’ils t’offrent sans cesse. Ils sont le suc abondant de ta vie. Tu peux t’instruire en te réveillant, quand ton cerveau, nourri de l’or précieux du langage du sommeil, fonctionne sans la moindre contrainte comme une méduse évoluant dans le fluide nourrissant de la mer. Tes premiers pas, au saut du lit, sont chaque fois, si tu le veux, si tu ne t’es donné aucun délai dérisoire, aucun but mortifère, comme les premiers balbutiements d’un nouveau-né qui accueille avec intelligence les sons, les odeurs et les ondes colorées et qui leur parlent comme les sorcières parlent aux arbres et aux fontaines, comme l’abeille dissémine négligemment les pollens.

    Tout t’instruit de tout. T’instruisent les formes et les couleurs, les douceurs et les douleurs, t’instruisent les pleurs, la mort et les puanteurs. »

    La plume enchantée, inclassable et facétieusement non domestiquée de l’auteur de Fou trop poli n’a pas fini de nous surprendre, nous dérouter au sens littéral du terme.

     

    Cathy Garcia

     

    savitzkaya-categorie.jpgEugène Savitzkaya est né à Saint-Nicolas-lez-Liège en 1955. Premiers poèmes publiés en 1972 : Les Lieux de la douleur (Éd. Liège des jeunes Poètes). Il a obtenu pour Marin mon cœur, en 1993, le Prix Point de mire (prix des auditeurs de la RTBF), en 1994 le Prix triennal du roman, attribué par la Communauté française et en 2015, pour Fraudeur, le prix Victor Rossel. Dernières publications : Flânant (Didier Devillez éditeur, 2014) ; Fraudeur, roman (Minuit, 2015) ; À la cyprine, poèmes (Minuit, 2015) ; Sister. Travail graphique de Bérangère Vallet, sur une idée d'Hélène Mathon (Editions L'Oeil d'or, 2017) ; Éloge du paillasson (Le Cadran ligné, 2019).

     

     

     



  • Alain Damasio - La Zone du Dehors

     

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    "Quand c’est dallé, ça tinte sous la botte en phonolithe, par endroit fondu profond, du brut d’impact, ou les cratères qui se décalent qui baissent qui montent ? Je sens par instant fondre le verre qui sépare réel/irréel et je perds du repère, trop pour ne pas me marrer… et vouloir aller au bout… si massif, viril, tout ici, dans le pétrifié solide, en même temps vapeur et plume… de chez fluctue… nous nous enfonçons dans le Dehors… ça j’ai vu… droit devant… que le danger est plus palpable, plus excitant, now. De la baie écrasée…. Cette terre rouge profonde… Cette brume de mandarine évaporée… d’orange brûlée…

     

    (…)

     

    Le sable, maintenant étale, s’était tu… et elle s’était levée. Sa silhouette animale flamboyait debout, son corps serti dans un mur d’étoiles, avec sa poitrine de haute pomme, qui les provoquait en silence. Vénus. Elle ne bougeait pour ainsi dire plus, altière à l’égale d’une statue, mais son marbre avait des frissonnements de fauve, seulement perceptible à ce que frémissait ses seins et le creux de son ventre sous l’afflux d’air qui l’emplissait.

     

    (…)

     

    Le Dehors ne pouvait appartenir à quiconque et le gouvernement lui-même n’avait jamais songé à se l’approprier. Trop immense, trop changeant, trop violent : ingérable. Une vraie sauvagerie de rocs, d’éclats d’aérolithes er de cratères brisés à coup de météores, avec des dalles saignées au sable sec, des collines brutes striées au râteau des vents cosmiques et, face au ciel, les crêtes déchiquetées d’amoniac et de gel. Espace perdu… le Dehors était irrécupérable : à cause des ouragans cosmiques,  à cause des pluies de météores incessantes, à cause des vapeurs de nox…

     

    (…)

     

    Je me suis fixé une règle, sans m’en rendre compte : chaque fois que j’aurais une idée ou une conviction, il fallait que je l’expérimente. Que je fasse ce que je pensais. Ne plus déplacer des Cubes et des civilisations dans le cosmos, mais agir chaque pensée,  aussi minime soit-elle, la confronter à la résistance de la matière, affronter son mouvement à la pesanteur des choses et des gens. Terribles les gens… Plus lourds parfois que des fûts.

     

    (…)

    Nous en avons fini avec les révolutions culbuto qui remettent sur leurs pieds ce qu’elles renversent,  parce-que, ne l’ayant jamais conquise, elles rêvaient de la liberté comme d’un ciel lorsqu’il nous faut apprendre — nous — à la vivre en tant que sol. La révolution, c’est un quotidien qui vibre."