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03/07/2014

Notre quelque part de Nii Ayikwei Parkes

 

Ed. Zulma, février 2014

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Traduit de l'anglais (Ghana) par Sika Fakambi. Prix Mahogany 2014

304 pages, 21 €.

 

 

Kayo Odamtten est un jeune médecin légiste qui a fait ses études à Londres et qui vient de retourner au pays, c’est à dire au Ghana. Sa candidature n’a pas été retenue par les services de police, aussi il travaille sans grand enthousiasme comme manager dans un laboratoire d’analyse biochimique et vit chez ses parents, à Accra, la capitale, tout en espérant mieux, malgré un contexte difficile pour exercer dans son pays.

 

Pendant ce temps, de mystérieux restes humains sont retrouvés dans la case de Kofi Atta, un cultivateur de cacao à Sonokrom. Le légisse, comme le nomme les villageois,n’a pas su déterminer de quoi il s’agissait réellement : « ça pourrait être n’importe quoi. Personnellement, je pencherais plutôt pour de la matière placentaire, mais en même temps ça me parait un peu trop gros pour que ce soit ça ». Sonokrom est un petit village situé à quelques heures d’Accra qui sert de rendez-vous discret pour le ministre du Développement des routes et autoroutes avec sa jeune maîtresse, originaire de Tafo, proche de Sonokrom. C’est justement parce que c’est cette fille qui, alertée par l’odeur alors qu’elle poursuivait un oiseau à tête bleu, a découvert ces restes humains dans la case, que Kayo va être recruté de façon plutôt inhabituelle par l’inspecteur principal Donkor. Donkor est un type tout sauf sympathique, dont l’ambition est à la mesure d’une totale absence de scrupules. Ainsi Kayo, de son vrai nom ghanéen Kwadwo, est chargé, ou plutôt sommé, de faire la lumière sur cette affaire, mais surtout de pondre un rapport du style « Les Experts », une série qu’affectionne l’inspecteur, qui puisse servir la cause de ce dernier aux yeux du ministre, et peu importe la vérité vraie. Voilà donc notre médecin légiste, qui après avoir passé une mauvaise nuit en cellule, part pour Donokor, affublé de Garba, un policier qui lui sert d’aide et de chauffeur. Kayo est content de pouvoir enfin exercer son métier, mais cependant contrarié par les circonstances dans lesquelles il est appelé à le faire. Détenteur de connaissances à la fois venues de l’étranger mais aussi de son éducation, dont il a retenu les bonnes façons de se comporter selon les coutumes de la société rurale de son pays, il va se mouvoir avec pas mal d’aisance et beaucoup de respect entre deux mondes. Il fait ainsi le lien entre sa science et sa technologie et le monde clos du village avec ses traditions ancestrales et un savoir tout aussi ancien mais pas moins efficace. Cela lui vaudra d’être apprécié et soutenu dans son enquête par les habitants du village, particulièrement par Opanyin Poku, dit Yao Poku, le chasseur, mais aussi le féticheur du village, Oduro, et ces deux là semblent en savoir bien plus sur cette affaire que ce qu’ils en disent. Il faudra donc que Kayo prenne patience et se rende utile, tout en savourant le vin de palme et les bons plats de chez la troublante Akosuoa Darko et sa fille Esi, plus troublante encore et qu’il écoute surtout jusqu’au bout l’histoire que Yao Poku va lui raconter. « Ah. Peut-être c’est ça l’histoire que tu cherches. Mais ce n’est pas moi qui peux te dire si c’est vrai. Je te raconte une histoire seulement. Sur cette terre ici, nous devons bien choisir quelle histoire nous allons raconter, parce que l’histoire là va nous changer. Ça va changer comment nous allons vivre après. »

 

Kayo savait qu’il ne pourrait jamais se faire une idée complète et précise de ce qui s’était passé dans la case, avant la fin du délai imparti pour rendre son rapport. « Il commençait même à se dire que l’ultime vérité des choses, comme l’amour, se trouvait hors de portée de toute explication scientifique ». Aussi une fois sa mission remplie, sa confrontation avec la corruption des pouvoirs en place et ce qu’il avait appris de son séjour à Sonokrom, le placent face à un choix qui met au défi son courage et son intégrité, mais plus encore, qui le poussent à décider qui il veut être véritablement.

 

« Les lois des livres et le pouvoir des fusils n’enseigneront jamais les manières de faire avec les humains. »

 

Notre quelque part dans l’écriture duquel se mêle avec bonheur français classique et langue populaire d’Afrique de l’Ouest, est un bel hommage à l’identité profonde ghanéenne. Nii Ayikwei Parkes nous fait entrer ainsi de façon très originale dans l’intimité de son pays natal, nous fait découvrir au-delà des travers et problématiques, sa beauté, sa sagesse et sa dimension humaine et donc universelle. C’est un livre rafraichissant, d’une grande dignité et qui fait du bien.

 

«  Ceux qui ont vécu savent que l’ombre n’est là que pour un temps ; le matin apporte avec lui sa lumière. »

 

 

Cathy Garcia

 

 

niiayikweiparkes-352.jpgRomancier, poète du spoken word, nourri de jazz et de blues, Nii Ayikwei Parkes est né au Ghana en 1974. Il partage sa vie entre Londres et Accra. Notre quelque part, est son premier roman, très remarqué, finaliste du Commonwealth Prize.

 

 

 

 

 

 

Cet article sera en ligne sur le site de la Cause Littéraire.

21/06/2014

L’âme de Kôtarô contemplait la mer de Medoruma Shun

traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako, Véronique Perrin et Corinne Quentin

 

L’âme de Kôtarô contemplait la mer, Medoruma Shun
 
 

 Ed. Zulma janvier 2014, 285 p. 21 €

 

Six nouvelles qui nous embarquent pour un Japon un peu particulier, le Japon de l’enfance de l’auteur, l’île d’Okinawa qui est restée sous administration américaine pendant vingt-sept ans. Nous sommes ici dans l’ambiance d’une période qui précède et suit la rétrocession en 1972.

« J’étais alors en quatrième année de primaire. L’inquiétude ambiante chez les adultes du fait qu’Okinawa serait restitué au Japon l’année suivante se propageait jusqu’à nous, les enfants. (…) après la rétrocession au Japon est-ce qu’il neigerait à Okinawa ? Est-ce que les cerisiers se mettraient à fleurir en avril ? ».

Dans ce contexte incertain de crise identitaire, se confrontent et se confondent une Histoire en marche avec les croyances et traditions ancestrales très vivaces, d’une société insulaire encore rurale, surtout dans le nord. C’est dans ce terreau que prennent racine les nouvelles de ce très beau recueil. Le monde des ancêtres et des esprits de la nature est encore très présent au quotidien, nous ne sommes pas encore dans la trépidation folle de la modernité. L’écriture de Medoruma Shun est douce, délicate, poétique, enveloppante et même envoûtante comme dans Mabuigumi-L’âme relogée, la nouvelle qui a inspiré le titre du recueil :

« L’âme de Kôtarô était assise à la même place dans la même attitude. Le soleil s’était radouci et la couleur de la mer était enveloppée d’une lumière pâle, une lune blanche flottait auprès des gros nuages mafflus qui grimpaient à l’horizon », et dans celle, peut-être la plus belle et la plus poignante de toutes, intitulée Avec les ombres :

« Moi j’aimais bien me tenir dans la clairière du sanctuaire, les yeux fermés j’écoutais le chant des oiseaux, les insectes et le bruissement des feuilles, je respirais l’odeur de la forêt, un mélange de feuilles mortes, de terre, d’eau, de fleurs et d’écorce d’arbre, je sentais que les divinités de la forêt sacrée me regardaient. Je restais debout et j’avais l’impression de devenir un arbre ou une plante, mon corps bourgeonnait ici et là, des fleurs s’épanouissaient au bout de mes doigts, je devenais légère comme un voile de mariée, prêt à s’envoler, c’était comme si mon corps se déployait pour se mêler à la forêt. Je pouvais passer des heures là-bas sans m’en lasser ».

Cette nouvelle relate pourtant une histoire triste et même violente. Dans leur ensemble, ces nouvelles évoquent, dans une langue sensible, subtile et pleine de fraîcheur, les choses de la vie, du quotidien, des souvenirs d’enfance mais aussi les premiers émois contrariés d’adolescents : « C’était un fil incroyablement long et fin. Parallèle à la surface de l’eau, il émettait une lueur fragile et pure qui apparaissait et disparaissait tour à tour au gré du vent. Nous étions fascinés par cette lumière. L’épaule de S. a bougé. Il a passé son bras dans mon dos, m’a enserré le torse par le côté et m’a enlacé. – Ne bouge pas ! a-t-il murmuré, sa joue plaquée derrière mon oreille », peut-on lire dans Rouges palmiers et puis la violence conjugale et le suicide dans La mer intérieure, la soumission et la rébellion face aux hiérarchies sociales et les rapports familiaux, notamment dans Coq de combat, mais aussi le déclin et la disparition des cérémonies rituelles. Elles parlent d’amitié, d’amour, de vieillesse, de solitude, de différences et d’esprits errants entre les mondes, un peu comme les gens eux-mêmes qui évoluent entre passé et présent. Vraiment un remarquable et original voyage dans l’âme profonde du Japon.

 

Cathy Garcia

 

 

medoruma-shun.jpg« L’été est long à Okinawa, écrit Medoruma Shun. Il y a une trentaine d’années, les enfants jouaient tout le temps dehors. Sans les poissons combattants qui ondulaient de leur longue queue bleue dans une eau claire jaillissant au milieu des rochers, ni les expériences de mon enfance entièrement plongée dans la nature, les forêts et les montagnes d’Okinawa, je pense que je n’aurais pas pu écrire ces histoires ». Medoruma Shun est né le 6 octobre 1960. Il est, avec Eiki Matayoshi, un des plus importants écrivains contemporains originaires d’Okinawa. Ses nouvelles ont été couronnées par les très prestigieux Prix Akutagawa et Kawabata.

 

 

 

Note parue initialement sur le site de la Cause Littéraire : http://www.lacauselitteraire.fr/

 

 

 

12/06/2014

Juste après la pluie de Thomas Vinau

 

Alma éditeur, 30 janvier 2014

 

Juste-après-la-pluie-de-Thomas-Vinau.jpg

81 pages, 17 euros.

 

 

 

Comme il l’écrit lui-même dans sa postface intitulée « Lignes de fuite » : « Ma poésie n’est pas grand-chose, elle est militante du minuscule, insignifiante, et je l’écris au quotidien, à la mine de rien. J’ai pensé à ce projet plus conséquent. Un gros livre de petits poèmes. » Pari osé, ce roman-poésie, car on sait bien, l’offre en poésie dépasse de loin la demande, beaucoup en écrivent, peu en lisent ; « je travaille beaucoup à la simplicité » nous dit Thomas Vinau, or rien n’est plus difficile à atteindre que la simplicité, cependant chacun pourra très certainement puiser dans ce « gâteau de miettes » quelque chose à son goût.  D’ailleurs, poésie du quotidien peut-être, mais comme le souligne l’air de rien l’intitulé de la postface, il semble qu’écrire de la poésie soit justement pour Thomas Vinau une façon d’échapper au quotidien, ou tout au moins de le rendre parfois plus respirable, plus supportable. C’était peut-être moins évident dans des recueils plus anciens, mais ici on peut distinguer plus nettement des fêlures, des fragilités, dans les constructions qui protègent un quotidien, qui est surtout celui de l’intimité, de soi, du couple, de la famille, comme à opposer à un monde devenu bien trop fou, bien trop agressif pour qui a la sensibilité à fleur de peau. « Tout va bien » écrit-il, « le monde court après le monde dans les paisibles chuchotements de nos agonies veloutées ». Fragile le poète certes, mais aussi « la solidité des parfums de pivoine lorsque tu me piétines ».

 

Poète… Spécialiste de « l’inutile indispensable ». La poésie aime peut-être l’ordinaire mais elle ne le laisse pas tranquille, quand elle s’engouffre dans le quotidien, elle le chahute, elle le transforme, le bouscule, le bascule et c’est ainsi que lorsque les yeux de Thomas Vinau « fouillent les ratures du paysage », ils  « distinguent un troupeau de fenêtres sauvages ».

 

Dans le quotidien, il y a ce trésor nommé instant présent, un puits sans fond dans lequel Thomas Vinau sait puiser quelques fulgurances, comme on remonterait quelques jolis poissons.

 

« Souvent j’ai l’impression

d’être un sachet de thé

dans l’eau tiède du monde

mais parfois me rattrape

la sensation violente

d’être une goutte d’eau

saturée de saveurs

dans une boite à thé »

 

Et la vie est « une petite rivière pleine et fraîche qui nous file entre les doigts » aussi le poète déplore

 

« le décès instantané

D’un petit matin frais

Fauché en pleine course

Par un quotidien trop pressé

 

aux dernières nouvelles

Le champ des possibles

S’écoule encore de son ventre

Sur la chaussée

 

 

Thomas Vinau a l’âme sauvage, qui le ramène autant que se peut vers la nature, l’enfance, ce qui est un peu la même chose.

 

Je me sers

d’un toboggan d’enfant

comme chaise longue

je me sers

de l’herbe haute comme déodorant

je me sers

du ciel foutraque

comme cahier de brouillon

 

D’ailleurs le poète a beau viser l’horizontalité, même s’il sait qu’ « on fait pisser nos rêves à la laisse comme des chiens », il ne peut s’empêcher de lever les yeux au ciel et se dire que Dieu a l’haleine chargée

 

« dans sa dent creuse

 un soleil

endormi »

 

Et les poètes sèment leurs innombrables poèmes que les oiseaux du malheur ne manqueront pas de dévorer, c’est pourquoi il faut en semer beaucoup, beaucoup, afin que certains puissent avoir la chance de germer. Ne serait-ce que pour continuer à nous bousculer le quotidien.

 

 

Cathy Garcia

 

 

 

AVT_Thomas-Vinau_240.jpgThomas Vinau est né en 1978 à Toulouse. Auteur de plusieurs recueils de nouvelles et de poèmes, il publie en 2011 son premier roman, Nos cheveux blanchiront avec nos yeux, aux éditions Talma. Un road-movie d’inspiration autobiographique, à « l’écriture pudique et organique », qui fait le tour des blogs littéraires et fait sortir le jeune auteur de son microcosme littéraire. Influencé par les poètes américains (Richard Brautigan), et militant du minuscule, Thomas Vinau signe en 2012 un Bric à brac hopperien, portrait du peintre américain Edward Hopper « réalisé à partir de listes, de notes et de chutes autobiographiques » (Ed.Talma). Thomas Vinau vit aujourd’hui près du Lubéron, plante des radis et taille des lilas, écoute les insectes grouillants qui organisent le monde,  non loin des chauves-souris qui s’endorment, la tête au pied des mots. Bibliographie complète : http://bibliothomasvinau.blogspot.fr

 

 

 Note parue sur : http://www.lacauselitteraire.fr/

 

 

 

31/05/2014

La Trilogie Nostradamus de Mario Reading

La Trilogie Nostradamus, traduit de l’anglais par Florence Mantran, T. 1, Les Prophéties perdues, septembre 2013, 576 pages, 14 € ; T. 2, L’Hérésie maya, septembre 2013, 640 p. 21 € ; T. 3, Le Troisième Antéchrist, février 2014, 592 pages, 21 €

Edition: Le Cherche-Midi

 

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Difficile de résumer une telle trilogie, tellement elle est dense, mais ce qui est certain c’est que le premier tome nous embarque pour une aventure des plus captivantes où se retrouvent impliqués, parfois bien malgré eux, des personnages de milieux qui a priori n’ont rien à voir entre eux. Ainsi Adam Sabir, un écrivain franco-américain, spécialiste de Nostradamus, arrive à Paris sur les traces de 52 prophéties inédites dont nul n’a eu connaissance, des prophéties perdues.

Légende ou réalité ? Toujours est-il qu’il se retrouve aussitôt mêlé à une sombre histoire de meurtre, celui d’un gitan surnommé Babel Samana qui semblait savoir quelque chose à leur propos. Adam Sabir est le principal suspect de cet assassinat plutôt sauvage. À la fois en fuite et toujours sur les traces des prophéties perdues, il a sur ses propres traces le policier Calque, qui tient plus de l’érudit fou d’histoire que du policier, et son adjoint bien moins érudit, mais plus zélé. Le tueur de Babel Samana aussi est sur ses traces, Adam Sabir n’est pas le seul à rechercher ces prophéties.

Après avoir frôlé la mort dans le camp de gitans où il recherche la sœur de Babel, Yola Dufontaine, il se retrouve contre toute attente désigné comme frère de sang de cette dernière et tous deux seront impliqués ainsi que Calque, jusqu’au cou et jusqu’au bout de cette trépidante trilogie, mêlant intrigue et suspens à la sauce policière, thriller ésotérique, amour et aventure multiculturelle à travers la France, l’Europe et le Mexique, d’abord la piste des Vierges Noires, puis entre autres les crânes de cristal et la prophétie des Mayas pour finir par trouver le troisième antéchrist et la parousie, au fin fond de la Roumanie, et avec continuellement aux trousses un obscur et redoutable Corpus Maleficus, chargé de protéger le monde en provoquant le chaos…

Et tout ça, sans jamais tomber dans un délire new-âge, mais au contraire très documenté, drôle, intelligent, poétique, pure fiction mais des plus crédibles, passionnante. Cela dit le premier tome étant si prenant, il est difficile de tenir sur la longueur un rythme aussi haletant, et la fin peut sembler du coup un peu décevante, mais à vrai dire elle n’importe pas tant que ça, l’essentiel s’étant passé avant. A lire donc sans hésiter, il y a à boire et à manger.

 

Cathy Garcia

 

 

 

mario_reading_-_credit_claudia_reading.jpgGlobe-trotter insatiable, Mario Reading a vécu en Autriche et en Afrique du Sud. Expert en livres anciens, il est considéré comme l’un des grands spécialistes de Nostradamus. Après Les Prophéties perdues, paru une première fois en 2009 aux éditions First, L’Hérésie maya et Le Troisième Antéchrist viennent compléter La Trilogie Nostradamus.

 

 

Note paru sur le site de la Cause Littéraire

 

 

 

 

 

01/05/2014

La piste des sortilèges de Gary Victor

Vents d'ailleurs,  janvier 2014

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590 pages, 14,50 €

 

 

Voici un roman intensément fabuleux, qui plairait sans aucun doute à un Tim Burton ou à un Lewis Carroll. Cette quête initiatrice dans laquelle nous entraîne Piripit, sorte d’Alice en version jeune mâle musclé au pays vodou, est un grand chaudron dans lequel macèrent toutes sortes de faits, de créatures et de choses toutes plus étranges et plus inouïes les unes que les autres, l’ensemble dégageant un parfum de goyave, d’embruns et de kleren*, mêlé de sueur et de charogne. C’est la piste des sortilèges.

Parmi certains des personnages, on pourrait citer l’incontournable Bawon Samedi et son insatiable fille Gede Loray, Legba, l’ouvreur de portes, ainsi que Petit-Noël Prieur, un chef de bande d’esclaves révoltés, qui refusait l’autorité des généraux durant les guerres de l’Indépendance, mais aussi le maudit Grenn Bôt, « une seule botte », et le Basilic, un redoutable reptile géant.

Piripit, que l’on doit d’abord arracher au pouvoir de la Sirène qui l’avait envoûté, doit voler au secours d’un ami auquel il doit lui-même la vie : Persée Persifal. Pour cela, il doit passer de l’autre côté de la fragile membrane qui sépare le monde des morts de celui des vivants. Une aventure des plus téméraires où le temps presse. Il n’aura qu’une nuit pour retrouver son ami, trahi par d’anciens compagnons de lutte, qui l’ont empoisonné et vendu à des convoyeurs de zombies. Piripit doit le retrouver avant qu’il n’atteigne le point de non-retour et pour cela, il devra franchir toutes les portes de la Piste, en échappant à la multitude de pièges et de dangers qui la parsèment et devra prouver à chaque fois que son ami est un Juste, une espèce en voie de disparition dans ce pays voué à toutes les corruptions.

La Piste, c’est aussi toute l’histoire d’Haïti, passée et présente, avec tous ses habitants depuis les tout premiers, son histoire mythique et son histoire politique, le choc des cultures, toutes ses violences, ses folies, ses sociétés secrètes, ses rites et sa magie, et toute sa beauté et sa sensualité aussi exubérantes que l’imagination de l’auteur qui nous offre ici un roman véritablement stupéfiant. Bouleversant hommage à ce pays qui n’en finit plus d’être meurtri dans sa chair comme dans son âme.

Une nuit, Piripit… mais quelle nuit ! Une nuit de plus de 580 pages. Le temps n’est pas le même, il tourne au ralenti sur la Piste, mais prenez garde, car vous pourriez bien, vous aussi, y passer la nuit sans pouvoir en sortir, car on pourrait mentionner sur la première page du livre : attention, chef-d’œuvre !

 

Cathy Garcia

 

* alcool de canne

 

 

VICTOR_GARY_1_250px_56c57ac5f4a1ef1ba7f31c8f9ef6d2c9.jpgNé à Port-au-Prince, Gary Victor est plébiscité par les lecteurs en Haïti. Après des études d’agronomie, il exerce le métier de journaliste durant de nombreuses années et a occupé des postes importants dans la fonction publique haïtienne. Fils de René Victor, qui est peut-être le sociologue le plus important de son pays, l’écrivain en a hérité un regard lucide sur sa société. Ses créations explorent sans complaisance aucune le mal-être haïtien pour tenter de trouver le moyen de sortir du cycle de la misère et de la violence. Son roman, À l’angle des rues parallèles, a obtenu le prix de fiction du livre insulaire à Ouessant 2003. Il a fait également l’objet d’une adaptation au théâtre. Outre son travail d’écriture, Gary Victor est scénariste pour la radio, le cinéma et la télévision. Esprit rebelle, indépendant, ses réflexions sur la société haïtienne ont quotidiennement fait des vagues sur les ondes de l'une des stations de radio de Port-au-Prince, et son feuilleton télévisé sur les mœurs de la petite bourgeoisie haïtienne a été adapté au cinéma.

Il s’est vu décerner le prix RFO 2004 pour son titre Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin, en 2008 le prix Caraïbes pour Les cloches de La Brésilienne et en 2012, le prix Casa de Las Américas.

  • Bibliographie

Aux éditions Vents d'ailleurs

La Piste des sortilèges, La Roque d'Anthéron, Vents d'ailleurs, 2013. Réédition en poche. Quand le jour cède à la nuit, Vents d'ailleurs, 2012. Le sang et la mer, La Roque d'Anthéron, Vents d'ailleurs, 2010. Banal oubli, La Roque d'Anthéron, Vents d'ailleurs, 2008. Clair de manbo, La Roque d'Anthéron, Vents d'ailleurs, 2007. Les cloches de La Brésilienne, La Roque d'Anthéron, Vents d'ailleurs, 2006. PRIX CARAÏBES Dernières nouvelles du colonialisme, recueil de nouvelles, collectif, La Roque d'Anthéron, Vents d'ailleurs, 2006. Le Diable dans un thé à la citronnelle, La Roque d'Anthéron, Vents d'ailleurs, 2005. Je sais quand Dieu vient dans mon jardin, La Roque d'Anthéron, Vents d'ailleurs, 2004. PRIX RFO À l'angle des rues parallèles, La Roque d'Anthéron, Vents d'ailleurs, 2003. PRIX DU LIVRE INSULAIRE La Piste des sortilèges, La Roque d'Anthéron, Vents d'ailleurs, 2002.

Chez d’autres éditeurs

Romans

Collier de débris, Montréal, Mémoire d'encrier, 2013. Maudite éducation, Paris, Philippe Rey, 2012 ; Montréal, Mémoire d'encrier, 2012. Soro, Port-au-Prince, Imprimeur II, 2011 ; Montréal, Mémoire d'encrier, 2011. Saison de porcs, Montréal, Mémoire d'encrier, 2009. Le Revenant, Tome 2, La Pierre de Damballah, Port-au-Prince, L'Imprimeur II, 2009. Nuit albinos, Port-au-Prince, Deschamps, 2008. Le Revenant, Tome 1, Port-au-Prince, L'Imprimeur II, 2007. Le Cercle des époux fidèles, Port-au-Prince, Imprimeur II, 2002. Un octobre d'Élyaniz, Port-au-Prince, Imprimeur II, 1996.

Nouvelles

Dossiers interdits, Tome 2, Port-au-Prince, L'Imprimeur II, 2013. Histoires entendues ou vécues dans un tap-tap, Pétion-Ville, C3 Éditions, 2013. Dossiers interdits, Tome 1, Port-au-Prince : L'Imprimeur II, 2012. Treize nouvelles vaudou, Préface d'Alain Mabanckou, Montréal, Mémoire d'encrier, 2007. Chroniques d'un leader haïtien comme il faut (les meilleures d'Albert Buron), Montréal, Mémoire d'encrier, 2006. La Chorale de sang, Port-au-Prince, Éditions Mémoire, 2001. Albert Buron, ou Profil d'une élite, Tome 2, Port-au-Prince, Imprimeur II, 1999. Le Sorcier qui n'aimait pas la neige, Montréal, CIDIHCA, 1995. Symphonie pour demain, Port-au-Prince, Fardin, 1981. Sonson Pipirit, ou profil d'un homme du peuple, Port-au-Prince, Deschamps, 1989. Nouvelles interdites, Tomes 1 et 2. Port-au-Prince, Deschamps, 1989. Albert Buron, ou Profil d'une élite, Tome 1, Port-au-Prince, Imprimeur II, 1988 ; Port-au-Prince, Deschamps, 1989.

Théâtre

Le Douzième Étage, monologue joué et mis en scène par Albert Moléon au Festival Quatre Chemins, Haïti, 2007. La Reine des Masques, monologue joué et mis en scène par Natacha Jeune Saintil, Haiti, France, Guinée, Burkina, 2006-2007. Défilé, mis en scène par Ralf Civil, KTK, Haïti 2005. Nuit publique, jouée par le Petit Conservatoire dans une mise en scène de Daniel Marcelin à Port-au-Prince, Haïti, janvier et février 2003. Le Jour où l'on vola ma femme, pièce jouée à Port-au-Prince, Haïti, en 2001. Anastaste, adaptation du roman À l'angle des rues parallèles, jouée par le Petit Conservatoire dans une mise en scène de Daniel Marcelin en 2001 à Port-au-Prince, Haïti.

Traduction

Ti Prens lan, par Antoine de Saint-Exupéry, Port-au-Prince, La Direction Nationale du Livre, 2010.

19/04/2014

Rester debout au milieu du trottoir de Murièle Modély

avec des photographies de Bruno Legeai – Ed. Contre-Ciel, 2014

 

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78 pages, 12 €



Rester debout au milieu du trottoir ou en tout cas comme planté devant la porte derrière laquelle se déroule ce recueil. On le lit comme on regarderait à travers un œilleton, captant des images, mais surtout des odeurs et des sons. L’imagination galope, mais ce qui se passe réellement reste hors d’atteinte. Des images de Lui et d’Elle, l’homme et la femme et parfois la fille. C’est d’ailleurs peut-être à travers le regard de celle-ci que nous avons accès à une dimension où tous les temps sont ramassés en un seul, celui « Des faux souvenirs, des vrais cauchemars ». Un recueil comme une multitude de mini-scènes de théâtre à huis-clos, sans public, étouffant. Pas de mise en scène, juste du brut de vie, qui arrache le gosier si on le boit trop vite. Il se dégage de l’ensemble une profonde sensation de malaise, mais toujours chez Murièle Modély cette écriture organique, à la fois subtile et racleuse de fond, dérangeante parfois à la limite de la nausée. C’est comme si au lieu de la lire, on l’avalait, page après page comme

 

« vieille soupe

 

mayonnaise pour œufs

 

flan

tarte

soufflé

 

farce pour trou »

 

A avaler comme on avalerait chaque jour d’une vie qui n’a rien d’un gâteau, avec l’amour à déglutir.

 

« L’amour c’est comme ça

Un appendice planté

Direct dans les gencives »

 

De l’amour un peu et de solitude beaucoup.

 

« le poids des jours qui toquent

leur morne cliquetis

Son fol ressassement

 

contre le chambranle

les femmes que l’on baise

 

les hommes que l’on brise

et les billets souillés dont on bourre

 

les ventres »

 

Les magnifiques photos en noir et blanc de Bruno Legeai, ces corps ou parties de corps plus ou moins floutés, participent à donner cette impression d’avoir pénétré une intimité qui, paradoxalement, nous envahit tout en demeurant hors de portée.

 

Une intimité qui parle à nos sens plus qu’à notre tête.

 

« l’impression quand

même d’être pilonnée

par la pluie drue

qui tombe »

 

Sons, textures et odeurs, de cuisine, de rue, d’urine, de tabac, « l’odeur lactée qui monte des draps sales », des odeurs de l’homme « sa vieille odeur de cale » et de la femme et « la puanteur douce qui monte de la rue ». Et puis des malheurs, d’homme et de femme…

 

« dans l’arrière salle sur les carreaux cassés

les jambes écartées entre l’urinoir et le lavabo froid »

 

Murièle Modély a ce don des phrases qui cognent «  je suis vide comme une vieille seringue » et la poésie comme liant, vient alléger, illuminer, « lécher l’heure ». Elle opère son travail alchimique, une sorte de catharsis pour conjurer le poids de ces vies dont on hérite de ceux et celles qui nous précèdent et nous mettent au monde comme « dans une boite à chaussures dans un magasin quelconque » et ces rêves qui se fracassent, « cette farce des nouveaux départs »,  tandis qu’on reste planté « debout au milieu du trottoir".

 

 

Cathy Garcia

 

 

 

Muriele-Modely.jpgMurièle Modély est née en 1971 à Saint-Denis, à l’île de la Réunion et vit maintenant à Toulouse. Bibliothécaire de profession, elle commence à explorer l’écriture poétique sur son blog (www.l-oeil-bande.blogspot.fr.) avant de participer à des revues telles que Nouveaux Délits, Les tas de mots, Poème sale, Microbe, ou encore Traction Brabant.

photo © H.B. 

 

 

Bibliographie :


- Penser Maillée, Éditions du Cygne, 2012
- Rester debout au milieu du trottoir, Éditions Contre-Ciel, 2014

 

 

 

 

 

 

10/04/2014

Le Cow-boy de Malakoff de Thierry Roquet

édition Le pédalo ivre, mars 2014

 

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75 pages, 10 €.

 

 

 

Le Cow-boy de Malakoff est un héros presque solitaire qui vit avec « une squaw du Maroc, une berbère au sang pur et noble » et une fillette qu’il appelle « mon trésor ». Le Cow-boy de Malakoff vit dans « l’immensité poussiéreuse d’un tipi d’avant-guerre » au troisième étage sans ascenseur, « il n’y a pas de digicode, pas de boîte aux lettres (juste une fente dans la porte) ». Le Cow-boy de Malakoff a un lasso de sept mètres, 10 000 vaches qui paissent « jusqu’au quai de la ligne 13, station plateau de Vanves-Malakoff » et des « crocodiles qui viennent de la cave (les larmes d’encore plus loin). Le cow-boy de Malakoff écrit des poèmes « - Je ne sais pas faire autre chose, ma chérie… » et son ranch donne sur l’open space « ce sont des quartiers à perte de vue des immeubles des villes et encore des villes qui s’étendent à l’infini » qu’il peut observer depuis la fenêtre rectangulaire de son tipi deux pièces. Une fenêtre sur les rebords de laquelle « les rayons du soleil s’échouent comme des merdes ». Le cow-boy de Malakoff  mène « un vide sédentaire », et même si un vague espoir demeure « comme les oiseaux cherchent la branche au dessus des nuages d’où ils pourront s’élancer vers la rivière poissonneuse qui coule dans le couloir du bus 191 entre deux blocs de béton et un supermarché », le cow-boy de Malakoff sait que le désert est à la porte «  - De quoi tu parles, mon chéri ? – De ce qui nous entoure ; referme la porte derrière toi, s’il te plaît. ».

 

« Dans le décompte des jours indifférenciés », le cow-boy de Malakoff met un pas devant l’autre, bon gré, mal gré, parce qu’il le faut bien :

 

« - c’est comme ça qu’on avance, je crois

un peu comme une mouche

attirée par

le cul d’une vache. »

 

Même si parfois, « les jours de peur irraisonnée quand je n’ose plus foutre les pieds dehors », ce n’est que pour aller du lit à la salle de bains, roulant du cul justement « comme John Wayne », « en imitant Robert Mitchum devant la glace beuglant d’une voix virile : - Do you want à biggest target ? ».

 

« Satori par ci, Satori par là », c’est pourtant bien de la sagesse que le cow-boy de Malakoff ramène à coups de poèmes-lasso.

 

« Succession de hauts et

de bas

de doux vallons

et de hautes montagnes

pierreuses

le temps

d’une vie

présente les mêmes aspérités

qu’une toile

entre les mains

d’un maître

qui n’en finirait plus

de boire un

dernier verre

puis

de tout recommencer

sans trouver

jamais la justesse

à la fin. »

 

Le cow-boy de Malakoff, alias Thierry Roquet, a une fois encore, mais peut-être plus encore dans ce recueil là, le don de ré-enchanter le désenchantement. Ce recueil plein d’amour et jamais sans humour est comme une canette d’oxygène pour un chinois de Pékin, un espace intérieur illimité pour les cowboys urbains. A lire à cheval sur un bon vieux canapé. Hiiiiiiiii haaaaaa !

 

 

Cathy Garcia

 

 

 

 

roquet.jpgNé en 1968 en Bretagne, Thierry Roquet vit à Malakoff (banlieue sud de Paris). Après une adolescence boutonneuse et solitaire, des études assez vite écourtées, divers boulots alimentaires, des lectures marquantes, une belle histoire d’amour, un enfant et un licenciement (presque) à l’amiable, s’oriente vers l’écriture (du quotidien) petit format… mais longue durée. Ne compte pas s’arrêter là. Inch’allah !

 

 

 

 

 

04/04/2014

Ouvrez le gaz 30 minutes avant de craquer l’allumette d’Éric Dejaeger

avec des photos & illustrations de Pierre Soletti, précédé d’aimables considérations générales de Jean L’Anselme – Tirage limité et numéroté - Ed. Gros Textes 2014.

 

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48 pages, 13 euros

 

 

Quelle classe ! C’est un véritable livre d’artiste là, qui donne la part belle (pleine page, papier glissant sous les doigts) aux illustrations, dont une bonne partie sont des photos - prises pour beaucoup dans et depuis un appart d’un Xème étage d’un quelque part qui ressemble à beaucoup d’autres en zone urbaine. Le genre d’illustrations qui convient parfaitement au titre du livre et qui annoncent à la fois la couleur : noir, blanc et un rouge bien vif et l’odeur… Ici les poèmes viennent se coller à l’image, parfois comme des post-it ou s’insérant dans les lignes du décor, s’excusant presque d’être là.

 

Le jour se lève

vu sa gueule de bois

à dégoûter une tronçonneuse

il s’enfile deux Dafalgans®

effervescents

&

retourne se pieuter.

 

Et c’est bien du Dejaeger que nous sommes en train de lire et c’est vrai que la poésie de Dejaeger c’est un peu ça, des textes courts écrits comme avec une gueule de bois perpétuelle, qui fait qu’on va direct à l’essentiel, on ne s’encombre pas (déjà assez encombré comme ça) et surtout on ne peut définitivement pas se laisser emmerder et encore moins se prendre au sérieux ou se jouer la comédie. Gueule de bois ne signifie pas langue de bois bien au contraire, la langue, même pâteuse, ne s’en laisse pas conter, elle tire à vue et elle décape. Efficace, comme ces tampons en paille de fer pour nettoyer les cendriers…   Normal, elle a pris sa dose de détergent… Tout en prend pour son dégradé et les poètes pour commencer, jamais si bien servi que par soi-même. Pas de place pour le vernis, les fioritures pompeuses, les m’as-tu vu quand je prends la pose… Dejaeger lui ce qu’il veut c’est

 

de la poésie

qui casse,

qui merde,

qui vomit

& qui te répond quand tu l’appelles

 

et quoiqu’en dise le titre de ce livre, il se moque bien de la posture du poète dépressif suicidaire, d’ailleurs c’est un Titre à la con

 

(…)

Ne participez pas

plus encore

au réchauffement

de la planète !!

 

C’est que sous ses airs de méchant débonnaire, l’humour de Dejaeger n’est pas idiot pour autant, bien au contraire, faisant fi de la bonne conscience obligatoire, il lui reste la seule et véritable conscience qui vaille : la sienne.

 

- J’en ai ras le bol !

- Ça arrive…

- Dis, Éric, toi qui a toujours le moral, c’est quoi ton secret ?

- Je n’ai pas de morale

- C’est une philosophie comme une autre

- Je n’ai pas de philosophie.

 

Mais de la poésie, il en a le Dejaeger, une pleine cargaison, d’abord parce qu’il sait que la poésie, c’est service à volonté, il y en partout et qu’elle peut décapiter coca cola et transformer un cumulo-nimbus en attentat pâtissier, avec un beau clin d’œil

 

en pensant que là-haut

Noël Godin

a enfin réussi à entarter

le soi-disant

créateur

 

 

Et qu’elle peut même sortir d’un tube de gel douche

 

«  Le plus génial :

un gel

au lait de pêche !

En me savonnant

je pense

à une jolie fermière

occupée à traire

une pêche »

 

Lire Dejaeger c’est comme partir à la pêche justement, sachant qu’on peut y aller peinard, on ramènera toujours quelques beaux poissons et même peut-être des poissons volants !

 

La poésie

passe beaucoup mieux

avec

un coup dans l’aile

de la poésie,

bien entendu :

je ne suis pas un ange !

 

A lire donc, avec une offrande de bière pour les poissons.

 

 

Cathy Garcia

 

 

A commander sur le site des Éditions Gros Textes. http://grostextes.over-blog.com/2014/01/eric-dejaeger.html

 

 

eric dejaeger.jpgÉric Dejaeger (1958-20**) continue son petit mauvaishomme de chemin dans la littérature, commencé il y a plus de trente ans. Il compte à ce jour près de 700 textes parus dans une petite centaine de revues, ainsi qu'une trentaine de titres chez des éditeurs belges et français. Refusant les étiquettes, qui finissent toujours par se décoller et valser à la poubelle, il va sans problème de l'aphorisme au roman en passant par le poème, le conte bref, la nouvelle, voire le théâtre. Sans parler de l'incontournable revue Microbe, qu'il commet depuis de nombreuses années, de mèche avec Paul Guiot.

 

Derniers titres parus :


Buk you ! – Ouvrage collectif autour de Charles Bukowski – Éd. Gros Textes (France, 2013)

Les cancans de Cancale et environs (recueil instantané 3) – Autoédition – Tirage strictement limitée à 64 exemplaires (2012)

La saga Maigros – Cactus Inébranlable éd. (Belgique, 2011)

NON au littérairement correct ! – Éd. Gros Textes (France, 2011)

Un Grand-Chapeau-Noir-Sur-Un-Long-Visage in Banlieue de Babylone (ouvrage collectif autour de Richard Brautigan), Éd. Gros Textes (France, 2010)

Je ne boirai plus jamais d’ouzo… aussi jeune (recueil instantané 2) – Autoédition – Tirage strictement limitée à 65 exemplaires (2010)

Le seigneur des ânes – maelstrÖm réÉvolution (Belgique, 2010)

Prises de vies en noir et noir – Éd. Gros Textes (France, 2009)

Trashaïkus – Les Éd. du Soir au Matin (France, 2009)

De l’art d’accommoder un prosateur cocu à la sauce poétique suivi de Règlement de compte à O.K. Poetry et de Je suis un écrivain sérieux – Les Éd. de la Gare (France, 2009)


Blog de l’auteur : http://courttoujours.hautetfort.com/

 

28/03/2014

J’emmerde… de Marlène Tissot

Préface de Fabrice Marzuolo.

 

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éditions Gros Textes, 2014

90 pages, 6 €

 

 

J’emmerde… Déjà le titre a quelque chose de jouissif en soi, une petite revanche à lui tout seul, mais Marlène Tissot rajouterait certainement : j’emmerde la revanche et elle aurait bien raison. Ce recueil s’il vous tombe entre les mains, attention il colle et si vous l’ouvrez, juste histoire d’y jeter un œil, en attendant d’avoir le temps de le lire, vous saurez que déjà vous emmerdez « le temps de…. ». Ce sera de suite et maintenant, et vous ne le lâcherez pas tant que vous ne serez pas arrivés au bout, à la fin, avec ce magistral « j’emmerde les fins de moi difficiles »…

 

De ce recueil, on serait tenté de citer chacune des déclarations d’emmerde, chacune percutant le lecteur en trois phrases et un seul round. Aucune ne parait inutile, surfaite, et chaque lectrice-lecteur y trouvera forcément résonnance avec son ressenti propre, voire avec le sale…

 

J’emmerde l’équitation

 

On ne galope pas très loin

en étant à cheval

sur ses principes

 

Marlène Tissot a ce don qui ne cesse d’enchanter, ce don de la pirouette tout en emmerdant la pirouette. L’art du paradoxe, la nécessité surtout de la contradiction, écorchant au passage tout ce et ceux qui se voudrait ceci ou cela… Ne se prenant elle-même pas au sérieux (surtout pas, quel ennui !), elle a ainsi une intégrale liberté que bien des jaloux-jalouses pourraient lui envier.

 

J’emmerde la haute couture

 

Broder ce qui faut de dérision

sur le bord des jours

pour éviter qu’ils ne s’effilochent

 

Et sage avec ça… C'est-à-dire dotée d’une compréhension profonde et in-situ de la complexité et de la vanité humaine.

 

J’emmerde l’aqua-bonisme

 

Mettre les poissons dans un bocal

et les laisser nous regarder

tourner en rond

 

*

 

J’emmerde les proverbes

 

Quant on veut, on peut

mais quand on peut

souvent, on ne veut plus

 

 

Un mélange goûteux de désespoir et de jubilation...

 

J’emmerde les grands discours

 

Rester fidèle à cette petite voix

qui chante des berceuses

à nos terreurs

 

*

 

J’emmerde les courbes de croissance

 

En devenant adulte on ne grandit pas

on ne fait que rétrécir

notre aptitude à nous émerveiller

 

 

Avec une pointe d’acidité…

 

J’emmerde les évidences

 

Les choses parlent d’elles-mêmes

les gens aussi

assez souvent

 

 

Pour le plaisir, en guise d’amuse-bouche, comme on dit dans les restaurants qui n’osent pas dire amuse-gueule,  voici donc quelques-unes des perles de ce recueil qu’il faudrait garder toujours en poche, un genre de spray antidépresseur, voire pour éloigner quelques emmerdeurs et emmerdeuses. Marlène pourrait rajouter : j’emmerde l’égalité des sexes, et elle aurait bien raison, car elle est basée sur de fausses données, il y en a toujours un qui finit avant l’autre.

 

J’emmerde le strip-tease intégral

 

Je préfère la vérité

débraillée

à la vérité nue

 

 

Mais trêve de….

 

J’emmerde les blablas

 

Les mots sont des adultes consentants

on peut les coucher là, l’un par-dessus l’autre

et leur faire dire ce que l’on veut

 

 

Procurez-vous vite ce livre et osez donc…

 

J’emmerde la chasse au trésor

 

Chercher

ce qu’il reste de bonté

en chacun de nous.

 

 

Parce qu’en plus l’éditeur fait partie de ces artisans fous du monde de l’édition indépendante qu’il faut absolument soutenir, et donc acheter ses livres.

 

 

Cathy Garcia

 

 

 

Une partie de ce recueil a été publié sous le même titre « J’emmerde… » dans le Mi(ni)crobe n°43, de la revue belge Microbe http://courttoujours.hautetfort.com/

 

 

 

f36881_d52e90571b2cc9f39ec344470ae53c12.jpgMarlène Tissot est venue au monde inopinément le 10 juin 1971. A cherché un bon bout de temps avant de découvrir qu'il n'y avait pas de mode d'emploi. Sait dorénavant que c'est normal si elle n'y comprend rien à rien. Raconte des histoires depuis qu'elle a dix-ans-et-demi et capture des images depuis qu'elle a eu de quoi s'acheter un appareil. Ne croit en rien, surtout pas en elle, mais sait mettre un pied devant l'autre et se brosser les dents. Écrira un jour l'odyssée du joueur de loto sur fond de crise monétaire (en trois mille vers) mais préfère pour l'instant se consacrer à des sujets un peu moins osés.

 

 

Biblio :

Sous les fleurs de la tapisserie, éd. Le Citron gare, 2013.
Les Choses ordinaires, Kiss my Ass éd., 2013.
Buk You, collectif, éditions Gros Textes, 2013.
Je me souviens, c'est dimanche, éd. Asphodèle, coll. « Confettis », 2013.
Mailles à l'envers, éd. Lunatique, coll. « Roman », 2012.
Mes pieds nus dans tes vieux sabots bretons, éd. La Vachette alternative, coll. « 8pA6 », 2011.
Nos parcelles de terrains très très vagues, éd. Asphodèle, coll. « Minuscule », 2010.
Celui qui préférait respirer le parfum des fleurs, éd. La Vachette alternative, coll. « 8pA6 », 2010.

 

Son site : http://monnuage.free.fr/

 

Les éditions Gros Textes : http://grostextes.over-blog.com/

 

 

 

 

 

09/03/2014

Démolition de Jean-Christophe Belleveaux

Illustrations d’Yves Budin

Ed. Les Carnets du Dessert de Lune, 2013.

 

 

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78 pages, 11 euros.

 

  

Démolition de Jean-Christophe Belleveaux se lit une fois puis se relit, en espérant cette fois en ressortir moins essoufflé. Démolition aurait pu aussi bien s’intituler débordements et suffocation, car il s’agit principalement ici d’évacuer un trop-plein, comme annoncé dans la première phrase du recueil, en italique, comme l’auteur se citant lui-même :

 

 

Le monde est trop plein, ma poitrine en déborde

 

  

Pas de majuscule, on y entre de plein pied ou comme un de ces pavés dans la mare et les retours à la ligne n’ont rien de convenu, mais donnent le ton saccadé qui nous place d’emblée dans la tête de l’auteur, comme à bord d’un véhicule à embarquement immédiat. Nous voilà secoués, soubresautés, subissant des embardées avec toutefois quelques moments où le trajet semble s‘apaiser mais pas pour longtemps. Le chemin n’a rien d’une autoroute, mais bien plutôt un de ces chemins de terre, pleins de trous et de bosses, qui mènent on ne sait où, l’idée même d’une destination étant hors de propos.

 

  

faire bonne figure, s’accommoder

d’infinitifs qui ont le style

d’une serpillière

 

je suis fatigué

 comme tout le monde

  

tout le monde trop-plein

de trop de choses

 

 

Et la plume de l’auteur contredit sa fatigue en étant ici pareille à un moteur qui s’emballe et qui chercherait à se faire taire lui-même. Des sentiments de vanité et désenchantement prennent le lecteur à la gorge et lui donnent envie à lui aussi, de recracher le trop-plein, la dégueulasserie qui frôle souvent le dégoût de soi.

 

  

je ne vais pas continuer à écrire

 « les vaches se tiennent debout sous la pluie »

 par exemple

 

je ne vais pas non plus

sortir sous la pluie

ni me taire ni mourir tout de suite

 

 

Il y a au départ de l’écriture une plaie, impossible à refermer. Les mots en guise de cautérisation, autant verser de l’eau dans un trou de sable.

 

Je lèche ma plaie

J’écris avec ma langue

 

 

Celui qui écrit ne peut que continuer à écrire, dans une vertigineuse mise en abîme, une toile dont on finit par voir la trame à force de l’user, écrire même pour dire rien.

 

mais plus pur que le rien

pourquoi en voudrais-je

de cette baudruche

 

pureté brûle, viole,

met des fils de fer barbelés

 

 

Pour interroger le silence. Deux mots déjà, deux mots de trop. À devenir fou. Les mots sont à la fois le fond où l’auteur se noie et le radeau qui le sauve.

 

 

seulement voilà

ça s’effrite dedans, ça craque

et l’écriture jette ses oiseaux noirs

sur la page étale

 

 

(…)

 

je ne peux plus compter

sur le mauvais ficelage

de ce radeau

 

Les mots, filet balancé au néant, pour y pêcher quoi ?

 

Donnez-moi de l’amour

à cause de mes phrases

beaucoup d’amour anonyme

non prononcé

 

 (…)

 

j’aligne les mots les signes

les hameçons

Qui ne pêchent rien

j’aligne

 

 

(…)

 

c’est un tango absurde avec le manque

 une posture à foutre en l’air

 à coups de revolver

 

 

Et puis il y a tous ces voyages, ces échappées dont les images restent gravées, des mots encore et cette atroce certitude qu’ils ne réparent rien, que les mots ne résolvent rien, ne ressuscitent rien.

 

je me suis bagarré avec tout ça, j’ai fait du doute un habit à peu près supportable

la grande fatigue, elle, me jette au bord de l’impudeur : tout déballer, faire le tri ou alors foutre le feu tout de suite à l’entière baraque

 

  

Démolition, c’est le poète qui se débat avec sa solitude.

  

sommes-nous

l’ange et moi

symétrique aussi

sommes-nous

l’ange de l’autre

 

 

(…)

 

puis–je étrangler

au nœud coulant de mon blabla

ma solitude

 

Car celui qui se construit de mots en vient à douter de sa propre consistance.

 

et puis ça se fissure

on ne sait pas bien

on n’a plus

qu’une vapeur d’âme

un crachin

 

 

(…)

 

RIEN

 

Se débrouille pour me dissoudre

 

 

Reste à rire de soi, que ce soi de maux soit de mots, soit ! Le pied de nez de celui qui ne saurait vivre sans eux, même s’il est tenté de les démolir, comme un taulard voudrait casser les briques des murs qui l’enserrent.

 

et pas de pioche encore

pour les briques du mur

mais ça viendra

ça va casser futur proche

ça s’éboulera langue et sourire

boomerang.

 

  

Et le lecteur en reprendra bien encore une fois.

A noter aussi, les superbes illustrations d’Yves Budin.

 

  

Cathy Garcia

 

 

  

belleveaux2.jpgJean-Christophe Belleveaux naît par hasard en 1958 à Nevers-en-France. Se prolonge par faiblesse, notamment dans la vaine animation d'une revue de poésie, "Comme ça et autrement" durant sept années, dans de vagues études de Lettres et de langue thaï, en résidence d'écriture et lectures publiques, dans de tenaces errances à travers les fuseaux horaires et le labyrinthe existentiel. Mourra par rencontre, comme tout un chacun.

 

 

 

 

21/01/2014

Corps à l'écart d'Elisabetta Bucciarelli

 

traduit de l’italien par Sarah Guilmault, Asphalte, janvier 2014.

 

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224 pages, 21 €.

 

  

 

Corps à l’écart, corps au rebut, comme la plupart des personnages de ce roman de la désillusion, qui se déroule principalement dans une immense décharge, accolée à une usine d’incinération, dans une ville sans nom du nord de l’Italie. Qu’ils soient des adolescents en rupture, comme Iac et Lira Funesta, où des adultes accidentés de la vie, comme Saddam le Turc, le géant Argos du Zimbabwe ou le Vieux, alcoolique au dernier stade de la clochardisation, tous ont en commun de vivre dans ce qu’ils appellent la « zone de vie », située dans une partie de ce no man’s land sordide, qui accueille chaque jour dans les allers-retours incessants de camions et de pelleteuses, tous les déchets de la ville. La décharge elle-même est un personnage à part entière du roman, avec tout son cycle organique d’absorption, déglutition, transformation de tout ce que la société ne veut pas, ou plus, voir. Déchets pour les uns, source de richesse pour les autres, qui savent comment recycler l’inutilisable, redonner une deuxième, voire une troisième vie au grand tout jetable. La décharge ainsi recèle souvent au sein de la crasse bien des trésors et comme tout microcosme, elle a ses habitudes, ses rythmes, ses règles et ses mythes. Ainsi il y a la Chose qui règne dans ce lieu où l’on évite d’aller : la Putride, sorte de marécage fangeux pestilentiel qui avale tout ce et ceux qui passent à sa portée et régurgite parfois d’étranges choses.

 

Iac est un adolescent mutique et renfermé, qui ne veut plus retourner dans l’immeuble où vivent sa mère et son petit frère Tommi qui le prend cependant comme exemple. Il passe son temps dans son refuge sur la décharge, un cocon nauséabond qui représente pour lui sa liberté sans concession et dans lequel il entasse tout un tas de vestiges symboliques d’une enfance brisée entre autre par l’abandon du père. Il gagne un peu d’argent en revendant avec Argos des objets recyclés grâce à Saddam le Turc qui sait tout réparer, sur le marché aux puces, le marché des pauvres et a pour compagnon un chien aussi insoumis et indépendant que lui, Nero. Il passe du temps aussi avec Lira Funesta, malgré que celui-ci parle trop. Lira ne vit pas en permanence sur la décharge, il continue à aller plus ou moins au lycée. Et puis il y a Silvia… Silvia n’a rien à voir avec la décharge, mais tous les jours elle passe par une rue adjacente et Iac se débrouille pour être à chaque fois sur son chemin. Il la trouve belle et voudrait attirer son attention. Il ne sait rien d’elle et elle ne sait rien de lui. Il ne sait pas que Silvia vit dans un monde où la perfection est un droit, voire un devoir. Un monde éclatant de propreté, de blancheur, de luxe et d’impeccabilité. Son père est un chirurgien esthétique des plus renommés.

 

Une des originalités du roman tient à cette alternance de grandes parties de l’histoire qui se déroulent dans la décharge et quelques incursions dans le monde des parents de Silvia. Cette juxtaposition donne à la décharge une réalité bien plus forte, comme si finalement la vraie vie, c’était là que ça se passait, en ce lieu de transit où tout finit par venir s’échouer : les matières, les objets, les personnes dont le nombre augmente sans arrêt et toutes sortes de substances plus ou moins officielles. En comparaison, ce monde de rides à effacer, de seins à augmenter, de cellulite à gommer, n’en parait que plus factice, absurde, déconnecté de la vie et en réalité bien plus obscène et dégoutant que la décharge elle-même, tout en soulignant que même des parties de nos propres corps deviennent des indésirables.

 

Cependant une décharge n’est pas un lieu pour vivre et un incendie viendra bousculer un semblant d’équilibre et de solidarité dans la vie de ses occupants, révélant la face cachée et empoisonnée de ce qui aurait pu rester aux yeux des plus jeunes comme une aventure en marge du système avec des trésors à trouver et des dangers à braver, le plus souvent imaginaires… L’incendie va révéler que la décharge est réellement dangereuse, pire, elle est mortelle, puisque elle dissimule un trafic illégal de déchets hautement toxiques. Du coup Iac et ses acolytes se retrouvent  plus encore du côté des indésirables, puisque même en ce lieu qui est le dernier de tous, ils dérangent…  Chacun alors devra faire face à sa propre histoire.

 

Un roman sombre et fétide qui est aussi et surtout une bonne critique sociale qui questionne nos modes de vies et met en exergue ce problème bien réel qui en découle directement, en Italie comme ailleurs : le trafic de déchets dangereux en tout genre. Un aparté à la fin du livre intitulé « Les faits » en donne un aperçu concret. En fait, c’est la société toute entière qui en état de décomposition avancée.

 

Pour l’ambiance, il y a aussi à la fin du livre, et c’est original, une playlist de morceaux à écouter*.

 

  

 

Cathy Garcia

 

 

*http://www.youtube.com/playlist?list=PLVzRM6p_bm-vBpaCpLTTPP9QHG0Lfk0xn

 

 

 

 

bucciarelli fotolores.jpgElisabetta Bucciarelli écrit pour le théâtre, le cinéma et la télévision. Elle a également de nombreux romans noirs à son actif, primés en Italie et traduits en espagnol et en allemand. Elle vit à Milan où elle donne des cours d'écriture.

 

 

 

 

 

 

 

 

08/01/2014

Dans la lumière de Barbara Kingsolver

traduit (USA) par Martine Aubert, Edition Rivages, août 2013

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560 pages, 24,50 €

 

Voici un étonnant roman, un pavé même, qui au début peut faire peur. En effet, on se demande un peu ce qu’on fait là, plongé brusquement dans le quotidien d’une famille américaine moyenne, éleveuse de moutons dans les Appalaches, un milieu rural et clos dont la vie est rythmée par les saisons et l’Église.

 

Tout démarre au moment où Dellarobia s’apprête à commettre l’irréparable. Dellarobia est la mère de deux jeunes enfants, Cordelia et Preston et l’épouse presque accidentelle de Cub, suite à une grossesse à 17 ans, dont l’enfant mort-né a basculé dans le silence et un oubli imposé. Ce mariage précipité l’avait empêchée, elle qui était plus brillante que la moyenne locale, d’aller étudier à la fac, pour se retrouver à la place,  jeune épouse installée dans la chambre d’enfant d’un jeune homme bon mais lourdaud, écrasé par son père mais surtout sa mère, Hester, une femme de poigne, rude et méprisante. Les parents de Dellarobia étaient morts, la belle-famille était propriétaire d’une exploitation, c’était donc à considérer comme une chance.

 

Tout démarre donc au moment où Dellarobia est sur le point d’envoyer tout valser, faire craquer ce vernis familial étouffant sous lequel elle dissimule tant bien que mal un ennui abyssal. Elle est en chemin pour aller rejoindre un homme plus jeune qu’elle dans une cabane de bûcherons et tout bascule effectivement, mais pas dans le sens où elle l’imaginait. Ce qui l’attend sur la montagne, ce n’est pas un homme, mais un spectacle aussi éblouissant que bouleversant. La montagne est en flammes, un incendie qui lui semble comme un signe quasi mystique, car il ne s’agit pas de feu, mais de millions de papillons orange vif accrochés aux arbres.

 

Ce sont des King Billies, des monarques qui habituellement se regroupent l’hiver au Mexique.

 

Cet évènement hors du commun va bouleverser les habitudes et la vie de cette petite communauté rurale, et encore plus celle de Dellarobia, celle qui a eu la « vision » et qui bien-sûr ne peut révéler pourquoi elle était là-haut à ce moment-là sur la montagne, ce qui va déchainer toutes sortes de délires à son sujet, dont les médias vont s’emparer. La vie de Dellarobia bascule donc du tout au tout et plus encore lorsqu’un séduisant professeur d’université, Ovid Byron, spécialiste des monarques, va débarquer et installer un labo dans une grange de la propriété, en l’embauchant comme aide-laborantine.

 

Il est impossible de résumer ce roman d’une telle densité en quelques mots, mais l’auteur a réussi le prodige, vu le sujet très centré sur un espace-temps réduit, de faire que très vite on ne pense plus du tout qu’on en arrivera jamais au bout. Outre une façon de saisir le quotidien des plus banals d’une mère de deux jeunes enfants, avec une grande justesse et vraiment beaucoup d’humour, ce roman brasse avec autant de justesse de nombreux sujets qui posent question : changements climatiques et environnementaux, opportunisme politique et médiatique, fracture sociale, société de consommation et précarité, rapports entre monde rural et éducation ainsi qu’entre religion, tradition et science, sens de la vie de couple, dilemme entre maternité et épanouissement personnel…

 

Bien que tout cela se déroule donc chez les red-necks, comme ils se nomment eux-mêmes non sans ironie, même si le terme peut avoir une conation péjorative, Barbara Kingsolver réussit à donner à ce roman une envergure universelle dans laquelle beaucoup pourront se reconnaître.

 

De plus, toute lectrice et lecteur deviendra ainsi un(e) spécialiste confirmé(e) des monarques, ces merveilleux papillons migrateurs qui hibernent en grappes, toujours sur les sommets du centre du Mexique - leur installation dans les Appalaches étant pour l’instant heureusement pure fiction - avant de s’envoler mystérieusement par millions pour un trajet de plus de 4000 kms vers le Nord, d’où les générations suivantes reviendront pour hiberner sur les mêmes lieux que leurs parents, sans jamais y être allés auparavant.

 

Cathy Garcia

 

 

Barbara-Kingsolver_9315.jpgBarbara Kingsolver, est née le 8 avril 1955 aux États-Unis, à Annapolis, dans le Maryland. Journaliste, poète et romancière, elle a écrit une dizaine de livres, tous publiés chez Rivages. Connue pour son engagement écologiste, elle tient une place à part dans la littérature américaine. Que ce soit sous forme de romans, d'essais, de nouvelles ou encore de poèmes, ses écrits reflètent son intérêt pour la justice sociale et la biodiversité.  En 2010, elle a obtenu le prestigieux Orange Prize pour Un autre monde.

 

04/12/2013

Il pleuvait des oiseaux de Jocelyne Saucier

 

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Denoël, août 2013.

205 pages, 16 €.

 

 

Avec un titre pareil, on s’attend en commençant la lecture à se faire emporter par un certain lyrisme, il n’en est rien. L’écriture ici est plutôt dépouillée, rêche, comme en retrait, à l’image de ces vieillards retirés du monde dans des cabanes au fond de la forêt. Ceci jusqu’à l’arrivée de Marie-Desneiges, qui infusera dans l’histoire, une poésie aussi pure et fragile qu’elle.

 

Au départ ils étaient trois, Ted, Tom et Charlie, plus leurs chiens, tous trois ont en commun d’avoir survécu il y a longtemps au Grand Feu de Matheson en 1916, un de ces violents incendies qui ont ravagé la région québécoise du Témiscamingue au début du XXe siècle. Tom avait ensuite brûlé sa vie dans l’alcool et Charlie, ancien employé des Postes et trappeur à ses heures, avait déjà était donné pour mort, suite à une insuffisance rénale. Parti mourir dans la forêt, celle-ci lui avait offert une seconde vie. Ted, lui, son histoire est la plus mystérieuse. Après avoir perdu toute sa famille dans le Grand Feu, on a dit qu’il était devenu aveugle, puis fou… « Une blessure ouverte, disait-on le plus souvent. »

 

Tous trois, avaient chacun leurs raisons et leur façon d’être épris de liberté jusqu’à l’absolu. Ils ont donc décidé de disparaître aux yeux du monde et rejoindre la forêt pour de bon. Ils y vivent coupés de tout, leurs besoins réduits au minimum étant assurés par une production de cannabis dont s’occupe Bruno, un marginal plus jeune, qui fait le va et vient entre le camp des disparus volontaires et le reste du monde. C’est lui qui leur apporte le strict nécessaire : nourriture et matériel divers. Il y a aussi Steve, qui tient un hôtel de luxe qui ne l’a jamais été, un caprice de riche Libanais qui avait fait fortune dans l’alcool frelaté, un immense hôtel vide au milieu de nulle-part, et qui est devenu en quelque sorte l’avant-poste de garde du campement des vieux, veillant à ce que personne n’aille fouiner par chez eux. Steve, c’est le désenchantement absolu, un homme qui n’a ni ambition ni vanité. Il régnait sur un domaine avec une totale insouciance. L’hôtel ne lui appartenait pas. Le propriétaire lui avait laissé à sa gérance, autant dire à l’abandon.

 

Ted, 94 ans, Charlie, 89 ans et Tom, 86 ans, sont liés par une volonté de survie et un pacte de mort, chacun a sur une étagère dans sa cabane une petite boite de strychnine.

 

« Chacun avait sa boite de sel et s’il fallait un jour aider, chacun savait où était la boite de l’autre. »

 

Tout commence quand une photographe du Herald Tribune débarque sans crier gare dans le sanctuaire des vieillards disparus. Elle est sur les traces de Ted, Edward ou Ed Boychuck, l’homme aux plusieurs noms, le garçon qui avait marché dans les décombres fumants, dont la légende marche toujours dans la mémoire locale. La photographe veut prendre des photos de tous les survivants des Grands Feux et recueillir leur témoignage. Mais voilà, Ted est mort. Du moins, c’est ce que lui dit Charlie et il n’y a rien à dire de plus, mais la photographe, loin de se laisser intimider par la rudesse de Charlie, va au contraire s’attacher de plus en plus à ces vieux marginaux, comme elle s’attachera à Marie-Desneige, qui s’attachera à elle en la nommant Ange-Aimée en souvenir de la seule amie qu’elle avait eu à l’asile et de laquelle elle avait été séparée « pour leur bien ».

 

Marie-Desneige, c’est la fée de l’histoire. Une fée nommé Gertrude, qui fut internée abusivement par son père à l’âge de 16 ans et qui passera 66 ans, ignorée de tous, à l’asile. Marie-Desneige, c’est le nom qu’elle prendra pour disparaître et commencer à vivre. C’est la tante de Bruno. A la mort du frère de cette dernière et donc du père de Bruno, sa mère avait découvert l’existence de cette belle-sœur en retrouvant une lettre qu’elle avait envoyée, dans laquelle elle suppliait son frère de venir la sortir de là. Elle avait alors 37 ans. Il faudra 45 ans de plus pour que quelqu’un réponde à cette lettre. Bruno rencontre sa tante donc chez sa mère. C’était la première fois en 66 ans que quelqu’un la sortait de l’asile. « Sa mère, après sa première visite à sa belle-sœur, a entrepris de lui enjoliver la vie. C’est ce qu’elle disait, lui enjoliver la vie. » Elle l’avait donc invitée pour passer quelques jours chez elle « mais quelques jours seulement, la pauvre ne supporterait pas davantage. » Bruno tombé sous le charme de la vieille dame, qui parait tout sauf folle, ne pourra se résoudre à la ramener entre ces quatre murs où elle a vécu toute une vie volée… Alors, il fera croire qu’elle s’est échappée sur le chemin du retour et va l’amener là où vont les disparus de son âge. L’arrivée de Marie-Desneige dans le camp des vieux de la forêt va bouleverser les habitudes. Avec elle arrive le désir de vivre et avec elle arrive l’amour le plus inattendu qui va illuminer Charlie. Charlie qui, à l’aube de ses 90 ans, va commencer ainsi sa troisième vie.

 

Ce serait dommage de trop en dire car l’histoire racontée ici est d’une telle délicatesse, qu’inexplicablement au fur et à mesure de la lecture, qui au départ peut sembler un peu sèche, on tombe sous le charme, on est pris aux tripes, on est parcouru de sensations, d’émotions. Il y a vraiment quelque chose de particulier qui opère malgré nous, l’auteur tisse sans en avoir l’air ses filets et nous voilà pris dedans, bouleversés. On a alors envie d’écouter du Tom Waits, de sentir l’odeur de la forêt, une odeur de terre, de fumée et de bois mouillé. On a le cœur qui bat un peu plus fort et on ne s’y attendait pas, mais on a vraiment basculé de l’autre côté, happé par le livre. C’est là sans aucun doute le talent discret mais terriblement efficace de Jocelyne Saucier.

 

Ce roman va être prochainement adapté au cinéma, et on s’en réjouit d’avance.

 

 

Cathy Garcia

 

 

 


jocelyne_saucier.jpgJocelyne Saucier est une romancière canadienne née dans la province du Nouveau-Brunswick en 1948. Elle a fait des études de sciences politiques et de journalisme. Il pleuvait des oiseaux est son quatrième roman.

14/11/2013

Un privé à bas bilan d'Éric Dejaeger

Cactus Inébranlable éditions, coll. Cactus Noir – mai 2013

 

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218 pages, 15 €.

 

http://cactusinebranlableeditions.e-monsite.com/

 

 

Vous connaissez un privé à Babylone ? Voici le privé à bas bilan ! Frédo Loup et Kiki-la-zigue, voilà un duo des plus attachants, voire un peu tachant, pour ce polar décalé, plein d’humour  -  meilleur bien-sûr grinçant, voire un peu saignant. Un polar doté de toutes les qualités du genre : une bonne intrigue, un peu de violence (aïe !), du sucepince, un peu de sexe et d’alcool. Enfin, pas mal d’alcool et beaucoup de sexe, mais quand on est un privé qui débute dans le métier, grâce à un ticket à gratter gagnant et sans vouloir s’embarrasser de formalités administratives et autres légalités, finalement un priapisme chronique ça peut servir, et Kiki le fameux, participe pleinement et vaillamment, et plutôt deux fois qu’une, à l’aventure. Une enquête triquée donc et drôlement bien menée, entre bar à danseuses pas trop habillées et chaine porno cryptée, de villa à partouze à snoeuf mou-vit, le sujet est sérieux mais pas le livre, et notre Priape autoproclamé détective, puisque à plus de 28 ans, il se voyait sur le point d’être expulsé du domicile parental, comme il l’avait été du chômage, de glandeur né, plutôt alcoolo et qui entrave queue dalle à l’anglais, Frédo Loup, va se révéler en fait plutôt doué pour démêler entre ouisqui, pastis et les états dames de Kiki, les écheveaux d’une double enquête : retrouver une jeune strip-teaseuse disparue et prendre un mari volage en flagrant délit. Bref, couilles du diable, selon l’expression favorite de notre privé, un bon polar pour l’apéro, on ne s’ennuie pas une seconde, et il y a certainement d’autres Kikis qui apprécieront le talent de l’auteur pour les descriptions de faciès en tout genre, en contre plongée, vue de dos, du dessus, du dessous, bref du sérieux, excitant mais jamais vulgaire, qui détend autant les zygomatiques, que les orpions, voire les croupions. Et en plus c’est bien écrit. Peut se déguster avec une Chimay bleue.

 

Cathy Garcia

 

 

 

Éric Dejaeger (1958-20**) continue son petit mauvaishomme de chemin dans la littérature, commencé il y a plus de trente ans. Il compte à ce jour près de 700 textes parus dans une petite centaine de revues, ainsi qu'une trentaine de titres chez des éditeurs belges et français. Refusant les étiquettes, qui finissent toujours par se décoller et valser à la poubelle, il va sans problème de l'aphorisme au roman en passant par le poème, le conte bref, la nouvelle, voire le théâtre. Sans parler de l'incontournable revue Microbe, qu'il commet depuis de nombreuses années, de mèche avec Paul Guiot.

 

Derniers titres parus :


Buk you ! – Ouvrage collectif autour de Charles Bukowski – Éd. Gros Textes (France, 2013)

Les cancans de Cancale et environs (recueil instantané 3) – Autoédition – Tirage strictement limitée à 64 exemplaires (2012)

La saga Maigros – Cactus Inébranlable éd. (Belgique, 2011)

NON au littérairement correct ! – Éd. Gros Textes (France, 2011)

Un Grand-Chapeau-Noir-Sur-Un-Long-Visage in Banlieue de Babylone (ouvrage collectif autour de Richard Brautigan), Éd. Gros Textes (France, 2010)

Je ne boirai plus jamais d’ouzo… aussi jeune (recueil instantané 2) – Autoédition – Tirage strictement limitée à 65 exemplaires (2010)

Le seigneur des ânes – maelstrÖm réÉvolution (Belgique, 2010)

Prises de vies en noir et noir – Éd. Gros Textes (France, 2009)

Trashaïkus – Les Éd. du Soir au Matin (France, 2009)

De l’art d’accommoder un prosateur cocu à la sauce poétique suivi de Règlement de compte à O.K. Poetry et de Je suis un écrivain sérieux – Les Éd. de la Gare (France, 2009)


 Blog de l'auteur : http://courttoujours.hautetfort.com/

 

 

 

04/11/2013

Les Hamacs de carton, une enquête du capitaine Anato en Amazonie française de Colon Niel.

 Actes Sud, juin 2013 (première édition aux Ed. du Rouergue en 2012)

 

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380 pages, 8,80 euros.

 

 

 

 

Une intrigue dense et bien ficelée, des personnages consistants, pour cette enquête policière dans laquelle on se laisse volontiers embarquer. Son originalité est sans conteste l’univers dans lequel elle se déroule, peu exploré habituellement dans ce genre de littérature : la Guyane française, et plus particulièrement les communautés de Noirs-Marrons qui vivent le long du fleuve Maroni.

 

Le capitaine Anato mène l’enquête, fraîchement débarqué de la capitale métropolitaine, de la nécropole, comme certains Guyanais appellent la France. Anato est lui-même d’origine ndjuka, l’une de ces communautés de Noirs-Marrons, mais de ses origines, il ne connait pas grand-chose, car ses parents avaient quitté la Guyane pour la France alors qu’il était encore enfant. Il a donc passé la majeure partie de sa vie à Paris. Mais le jour où ses deux parents, retournés en Guyane pour la première fois depuis tout ce temps, y meurent tous deux dans un accident de voiture, le capitaine Anato ressent le besoin de se rapprocher de ses racines. Il postule donc pour un poste à Cayenne, sans trop savoir ce qu’il espérait retrouver là-bas. Il y retrouvera des membres de sa famille, mais se sentira au départ, véritablement étranger, ne connaissant rien ou presque de la culture ndjuka d’une part, et d’autre part à cause de son métier, car une des premières enquêtes qui lui sera confiée, le plongera de plain-pied dans ces communautés qui vivent au bord du fleuve.

 

Les victimes sont une mère et ses deux enfants, d’origine ndjuka comme lui, retrouvés mort du jour au lendemain dans leurs hamacs. Une famille qui vivait un peu à l’écart du village et donc le père souvent absent, travaille sur des chantiers d’orpaillage. Il y avait aussi déjà une jeune fille assassinée à Cayenne pour un portable, puis une fonctionnaire française qui sera retrouvée morte et salement amochée, au fond d’un ravin, dans une partie de forêt plutôt fréquentée près de Cayenne, où elle faisait régulièrement du jogging. Trois histoires à priori non liées, mais qui petit à petit vont laisser apparaître des ramifications très entremêlées, jusqu’à impliquer un membre de la famille même du capitaine Anato : une jeune nièce, Monique, qui sort avec un français de 20 ans plus âgé qu’elle, au passé trouble. Anato va se retrouver dans une position plutôt inconfortable, mais qui au final va s’avérer un atout majeur, alors que son adjoint, Vacaresse, est guyanais, mais sort peu de Cayenne et ne connait pas grand-chose de ces communautés Noirs-Marrons du bord du fleuve. Entre les deux hommes, la communication ne sera pas des plus faciles.

 

Dans ce polar à l’ambiance très particulière, c’est tout un visage méconnu de la Guyane que nous fait découvrir l’auteur, au-delà de la violence urbaine de Cayenne et des problèmes causés ailleurs par l’orpaillage. Là, nous sommes vraiment plongés au cœur du quotidien et de la culture noirs-marrons d’un part, déjà complexe car sous cette dénomination,  se regroupent différentes communautés : les Ndjukas, qui furent les premiers à gagner leur liberté, reconnu dès 1760, et puis les Alukus ou Bonis, les Saramakas, les Paramakas, qui bien que partageant une même origine identitaire, ont entre elles parfois un passé de conflit. Cette enquête du capitaine Anato met en lumière ces histoires d’identité, de territoire et surtout les problématiques de papiers avec l’administration française, selon que l’on soit né côté Guyanais ou côté Surinam du fleuve, qui est pour les Noirs-Marrons un seul et unique territoire, et puis des histoires de corruption et comment chacun lutte pour exister et pour réaliser ses rêves. L’enquête elle-même se suit avec intérêt, mais ce n’est pas vraiment l’intrigue ou le style de l’écriture qui rend ce roman attachant, mais bien la découverte des dessous d’un territoire à la fois lié à la France et tellement éloigné d’elle à tous points de vue, ainsi que l’histoire lourde d’un multiculturalisme, avec beaucoup de plaies pas encore refermées.

 

Cette enquête est la première d’une série où on pourra retrouver le capitaine Anato et son adjoint Vacaresse, toujours en Guyane, aux Ed. du Rouergue, coll. Rouergue Noir.

 

 

Cathy Garcia

 

 

 

 

 

colin-niel-1.jpgNé en 1976 en banlieue parisienne, Colin Niel vit aujourd’hui en Guadeloupe. Ingénieur en environnement, spécialisé dans la préservation de la biodiversité, il a quitté la métropole après ses études pour travailler en Guyane durant six années qui lui ont permis de côtoyer les nombreuses cultures de la région et notamment les populations alukus et ndjukas du fleuve Maroni. Il a voulu faire partager, sous la forme d’un roman policier profondément social et très documenté, le destin parfois tragique d’une partie des habitants de Guyane qui l’ont tant marqué.