Leon Spilliaert (1881-1946) - La porte ouverte - 1938

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.



Merci au Musée Improbable



I
(...)
Je n'ai ni ambitions ni désirs.
Poète n'est pas une ambition que j'aie,
c'est ma manière à moi d'être seul.
IV
L'orage ce soir s'est abattu,
dévalant les pentes du ciel
ainsi qu'une énorme avalanche
(...)
du ciel la pluie descendait
au point de noircir les chemins...
V
(...)
Mais si Dieu est les fleurs et les arbres
et les monts et le soleil et le clair de lune,
alors je crois en lui,
alors je crois en lui à toute heure,
et ma vie est toute oraison et toute messe
et une communion par les yeux et par l'ouïe.
Mais si Dieu est les fleurs et les arbres
et les montagnes et le clair de lune et le soleil
pourquoi est-ce que je l'appelle Dieu ?
VI
Penser à Dieu c'est désobéir à Dieu
car Dieu a voulu que nous ne le connaissions pas,
aussi à nous ne s'est-il pas montré....
VII
(...)
Dans les villes, la vie est plus petite
qu'ici dans ma maison à la crête de cette colline.
Dans les villes les immeubles verrouillent la vue,
cachent l'horizon, repoussent nos regards bien loin de tout le ciel,
nous rapetissent parce qu'ils nous ôtent ce que nos yeux peuvent nous donner
VIII
(...)
il me fait voir comme les pierres sont jolies
alors qu'on les tient dans la main
et qu'on les regarde doucement.
Il me dit beaucoup de mal de Dieu.
Il dit que c'est un vieillard stupide et malade,
toujours en train de cracher par terre
et de dire des grossièretés.
La Vierge Marie passe les veillées de l'éternité à tricoter des bas
et le Saint Esprit se gratte du bec,
perché sur les fauteuils qu'il laisse empouacrés.
(...)
Il habite avec moi dans ma maison à mi-coteau.
Il est l'Enfant Éternel, le Dieu qui nous faisait défaut.
Il est l'humain qui est naturel.
Il est le divin qui sourit et qui joue.
(...)
Et l'enfant à ce point humain qu'il en est dieu,
c'est cette vie quotidienne de poète que je mène
et c'est parce que toujours il m'accompagne que je suis
toujours poète
(...)
Quand vient le soir nous jouons aux osselets
sur la marche du seuil de la maison,
graves, ainsi qu'il convient à un dieu et à un poète,
et comme si chaque pierre
était tout un univers
et comme s'il y avait de ce fait un grand danger pour elle
à la laisser choir sur le sol.
Ensuite je lui conte des choses uniquement humaines
et il sourit, parce que tout est incroyable.
Il rit des rois et de ceux qui ne sont pas rois,
il se désole d'entendre parler des guerres,
et du négoce, et des navires
qui ne laissent que fumée dans l'air des hautes mers
parce qu'il sait que tout cela pèche contre cette vérité
qu'a la fleur lorsqu'elle fleurit
et qui accompagne la lumière du soleil
lorsqu'elle diversifie les monts et les vallées
et fait mal aux yeux à force de chaux sur les murs.
(...)
Il dort alors dans mon âme
et parfois il s'éveille la nuit
et il joue avec mes songes
IX
Je suis un gardeur de troupeaux.
Le troupeaux ce sont mes pensées
et mes pensées sont toutes des sensations.
Je pense avec les yeux et avec les oreilles
et avec les mains et avec les pieds
et avec le nez et avec la bouche.
Penser une fleur c'est la voir et la respirer
et manger un fruit c'est en savoir le sens.
C'est pourquoi lorsque par un jour de chaleur
je me sens triste d'en jouir à ce point,
et couche de tout mon long dans l'herbe,
et ferme mes yeux brûlants,
je sens tout mon corps couché dans la réalité,
je sais la vérité et je suis heureux.
X
(...)
« Tu n'as jamais ouï passer le vent.
Le vent ne parle que du vent.
Ce que tu lui as entendu dire était mensonge
et le mensonge se trouve en toi. »
XI
Cette dame a un piano
qui est agréable mais qui n'est pas le cours des fleuves
ni le murmure que font les arbres...
XIII
Léger, léger, très léger,
un vent très léger passe
et s'en va, toujours très léger ;
je ne sais, moi, ce que je pense
ni ne cherche à le savoir.
XVII
(...)
Mes sœurs les plantes,
les compagnes des sources, les saintes
que nul ne prie...
XX
(...)
Le Tage descend d'Espagne
et le Tage se jette dans la mer au Portugal.
Tout le monde sait ça.
Mais bien peu savent quelle est la rivière de mon village
et où elle va
et d'où elle vient.
Et par là même, parce qu'elle appartient à moins de monde,
elle est plus libre et plus grande, la rivière de mon village (...)
XXIV
(...)
L'essentiel c'est qu'on sache voir,
qu'on sache voir sans se mettre à penser,
qu'on sache voir lorsque l'on voit
XLIX
(...)
sentir la vie couler en moi comme un fleuve en son lit,
et au-dehors un grand silence ainsi qu'un dieu qui dort.
Traduction : Armand Guibert



Merci au Musée Improbable
