Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

CATHY GARCIA-CANALES

  • Fernando Pessoa - Le Gardeur de Troupeaux d'Alberto Caeiro (extraits)

    I

     

    (...)
    Je n'ai ni ambitions ni désirs.
    Poète n'est pas une ambition que j'aie,
    c'est ma manière à moi d'être seul.

     


    IV

     

    L'orage ce soir s'est abattu,
    dévalant les pentes du ciel
    ainsi qu'une énorme avalanche
    (...)
    du ciel la pluie descendait
    au point de noircir les chemins...

     


    V

     

    (...)
    Mais si Dieu est les fleurs et les arbres
    et les monts et le soleil et le clair de lune,
    alors je crois en lui,
    alors je crois en lui à toute heure,
    et ma vie est toute oraison et toute messe
    et une communion par les yeux et par l'ouïe.

    Mais si Dieu est les fleurs et les arbres
    et les montagnes et le clair de lune et le soleil
    pourquoi est-ce que je l'appelle Dieu ?

     

     

    VI 

     


    Penser à Dieu c'est désobéir à Dieu 
    car Dieu a voulu que nous ne le connaissions pas,
    aussi à nous ne s'est-il pas montré....

     


    VII

     

    (...)
    Dans les villes, la vie est plus petite
    qu'ici dans ma maison à la crête de cette colline.
    Dans les villes les immeubles verrouillent la vue,
    cachent l'horizon, repoussent nos regards bien loin de tout le ciel, 
    nous rapetissent parce qu'ils nous ôtent ce que nos yeux peuvent nous donner

     

    VIII

     

    (...)
    il me fait voir comme les pierres sont jolies
    alors qu'on les tient dans la main
    et qu'on les regarde doucement.

    Il me dit beaucoup de mal de Dieu.
    Il dit que c'est un vieillard stupide et malade,
    toujours en train de cracher par terre
    et de dire des grossièretés.
    La Vierge Marie passe les veillées de l'éternité à tricoter des bas
    et le Saint Esprit se gratte du bec, 
    perché sur les fauteuils qu'il laisse empouacrés.

    (...)

    Il habite avec moi dans ma maison à mi-coteau.
    Il est l'Enfant Éternel, le Dieu qui nous faisait défaut.
    Il est l'humain qui est naturel.
    Il est le divin qui sourit et qui joue.

    (...)

    Et l'enfant à ce point humain qu'il en est dieu,
    c'est cette vie quotidienne de poète que je mène
    et c'est parce que toujours il m'accompagne que je suis
    toujours poète

    (...)

    Quand vient le soir nous jouons aux osselets
    sur la marche du seuil de la maison,
    graves, ainsi qu'il convient à un dieu et à un poète,
    et comme si chaque pierre
    était tout un univers
    et comme s'il y avait de ce fait un grand danger pour elle
    à la laisser choir sur le sol.

    Ensuite je lui conte des choses uniquement humaines
    et il sourit, parce que tout est incroyable.
    Il rit des rois et de ceux qui ne sont pas rois,
    il se désole d'entendre parler des guerres,
    et du négoce, et des navires
    qui ne laissent que fumée dans l'air des hautes mers
    parce qu'il sait que tout cela pèche contre cette vérité
    qu'a la fleur lorsqu'elle fleurit
    et qui accompagne la lumière du soleil
    lorsqu'elle diversifie les monts et les vallées
    et fait mal aux yeux à force de chaux sur les murs.

    (...)

    Il dort alors dans mon âme
    et parfois il s'éveille la nuit
    et il joue avec mes songes

     


    IX

     

    Je suis un gardeur de troupeaux.
    Le troupeaux ce sont mes pensées
    et mes pensées sont toutes des sensations.
    Je pense avec les yeux et avec les oreilles
    et avec les mains et avec les pieds
    et avec le nez et avec la bouche.

    Penser une fleur c'est la voir et la respirer
    et manger un fruit c'est en savoir le sens.

    C'est pourquoi lorsque par un jour de chaleur
    je me sens triste d'en jouir à ce point,
    et couche de tout mon long dans l'herbe,
    et ferme mes yeux brûlants,
    je sens tout mon corps couché dans la réalité,
    je sais la vérité et je suis heureux.

     

     

    X

     

    (...)
    « Tu n'as jamais ouï passer le vent.
    Le vent ne parle que du vent.
    Ce que tu lui as entendu dire était mensonge
    et le mensonge se trouve en toi. »

     

    XI 

     

    Cette dame a un piano
    qui est agréable mais qui n'est pas le cours des fleuves
    ni le murmure que font les arbres...

     

     

    XIII

     

    Léger, léger, très léger,
    un vent très léger passe
    et s'en va, toujours très léger ;
    je ne sais, moi, ce que je pense
    ni ne cherche à le savoir.

     


    XVII

     

    (...)

    Mes sœurs les plantes,
    les compagnes des sources, les saintes
    que nul ne prie...

     

    XX

     

    (...)
    Le Tage descend d'Espagne
    et le Tage se jette dans la mer au Portugal.
    Tout le monde sait ça.
    Mais bien peu savent quelle est la rivière de mon village
    et où elle va
    et d'où elle vient.
    Et par là même, parce qu'elle appartient à moins de monde,
    elle est plus libre et plus grande, la rivière de mon village (...)

     

    XXIV

     

    (...)
    L'essentiel c'est qu'on sache voir,
    qu'on sache voir sans se mettre à penser,
    qu'on sache voir lorsque l'on voit

     

    XLIX

     

    (...)
    sentir la vie couler en moi comme un fleuve en son lit,
    et au-dehors un grand silence ainsi qu'un dieu qui dort.



    Traduction : Armand Guibert