René Magritte – La victoire - 1939

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Les carnets du dessert de lune, 2025
J'avais eu le plaisir de publier des extraits de L'imposture avant parution, dans le n°79 de la revue Nouveaux Délits (novembre 2024), aussi c'est avec grand intérêt que je l'ai lu, j'en remercie les éditions Les Carnets du Dessert de Lune, et j'ai vraiment beaucoup beaucoup aimé. Le genre de recueil qui confirme que la poésie n'est pas forcément ennuyeuse, bien loin de là, et ici de la poésie, il en déborde l'air de rien et c'est justement cet air-là qu'il est si bon de respirer. De l'extrême quotidien aux extrêmes de la planète, de la poussière des jours et son "fouillis de linge sale" à "l'infini par l'infini multiplié", que je sois autant emportée par un recueil n'est pas si fréquent, aussi je ne peux que le recommander vivement.
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Fragments :
" je n'aime pas mon prochain ou trop. Aucune distance, un pas de danse fracturé.
(...)
Les herbes du jardin (beaucoup de graminées) s'élancent bien au-delà du mètre de haut. vieux rose des roses qui s'étiolent doucement, rouge sombre et flamboyant de celles en en plein éclat ou encore en bouton. Les draps mis à sécher sont huniers et perroquets. Le monde entier m'est un navire qui file cinq à huit nœuds (y compris celui gordien).
(...)
Parle-t-on des eaux saumâtres, des chiens, des fantômes, de la lune trop adjectivée, parle-t-on et qui se tait ?
Paix sur tout : l'avenir trop large et les questions.
(...) le vent qui chante dans les ralingues,la pluie qui crépite sur la tôle, le fracas des orages et celui de l'ogre Pacifique qui jette sa colère sur les plages écrasées de chaleur, le jazz de tout cela ; toujours m'ont ravi le parfum du chèvrefeuille, celui du jasmin et la fleur d'oranger.
(...)
Le fauteuil encombré de livres et le fauteuil bridge aux accoudoirs décollés s'agrippent à leurs contours de choses ; quant à moi, les merles s'en donnent à cœur joie, le jour descend, je farfouille à la lisière de l'anacoluthe, sédentaire comme un gisant
(...) La boue d'écriture que l'on triture, que je pressure, la sale gadoue. J'y mets la course lente des loups, mon grain de folie à moudre, l'écume de la mélancolie, le mystère, aussi son ombre.
(...)
Un trousseau de clefs, une bougie, un jeu de Triomino, des briquets, de la poussière, un porte-feuille au cuir râpé, fatras sur l'étagère, dictature des objets dans leur peau d'érosion, deux heures après mon premier café, j'en prépare un autre, la vie s'effiloche un peu plus.
De l'inépuisable combinaison des mots, comme de ces routes qui serpentent vers le Cachemire, le vertige vous prend ; je dégringole au milieu de la phrase, dans les ravins au fond desquels gisent des carcasses de jeeps, de camions.
(...)
Bruits d'un train. Statue éphémère de mon corps immobile, debout à côté du chardon, lutiné par la brise.
Les craillements moqueurs d'une corneille.
Réalité profuse dont je ne choisis que des bribes comme les éclaboussures rose soutenu des fleurs d'albizia ou la pâleur de l'astre gibbeux.
La vie passe, en majesté, souple guépard dédaigneux, belle comme un trope ajusté.
Le jour est précaire mais dure et se répète. Les pylônes semblent éternels. Je suis calé dans l'intervalle entre naissance et autolyse. Quand bien même je le bifferais dans la phrase, l'océan, ailleurs, insiste. Ailleurs, loin du texte.
(...)
Pourtant si j'écris nuages, roses trémières, cordages sur les quais, j'ai une représentation précise de ces éléments que j'hameçonne dans la phrase, avec toutes les émotions qu'ils ont suscitées en moi.
Je flirte avec la normalité, sur le bord ébréché du monde, mordu par les mots.
Certains noms, par leur seule sonorité évoquent la consistance et l'odeur de l'objet qu'ils désignent : varech, prairie, jasmin, finance, ours...
Si l'on parle de monde réel, c'est qu'il en existe un autre au moins : a-t-il ou ont-ils également un équateur et des pôles ?
La nuit, ici, a capturé la rue, les bambous, les voitures endormies. Juillet a-t’il un sens dans les autres mondes ?
(...)
La Raison dans l'Histoire :
les défilés militaires
les dortoirs du goulag
des angles droits la dictature des dogmes
aussi la pensée libre la transgression
et les méandres du fleuve
(...)
la fenêtre ouverte
intraduisible
sur l'intraduisible jardin
(...)
une salade de pissenlit
le tas de charbon dans la cour
(...)
je savais m'envoler ne le fis jamais
la preuve eût été sacrilège
(....)
je compris que
dans toutes les configurations
lyriques absurdes métaphysiques
le vide n'aurait besoin
que de ses quatre lettres
pour dynamiter le mot-même
qui le désignait
(...)
l'enfer n'a point de professeurs
pour en évaluer les dimensions
son volume distendu
contourne et englobe
les verres à pied le canapé
le croissant de lune l'océan les dunes
les images le son la télévision
l'autre et le même
l'absurde et le théorème
(...)
les morts sous la terre
les lits les planchers les mers
je demeure pour l'heure
perpendiculaire
(...)
réalité fracturée, brisure de mots,
esquilles fichées dans le cortex"
Jean-Christophe Belleveaux est né en 58 dans le département 58. Il a publié une vingtaine de recueils de poésie, dont / Géographies furtives, éditions Gros Textes/La Dipso, 2025 ; indigo, c'est le titre, Pierre Turcotte éditeur, 2024 ; Les lointains, Éditions Faï fioc, 2023 ; Comment dire ? co-écrit avec Corinne Le Lepvrier, Éditions La Sirène étoilée, 2018 ; Territoires approximatifs, Éditions Faï fioc, 2018. Il a animé la revue Comme ça et Autrement durant sept années. De racines nivernaises et polonaises, il fait des études de lettres à Dijon et apprend la langue thaï à l' Institut National des Langues et Civilisations Orientales à Paris. Grand voyageur et a aussi animé la revue Comme ça et Autrement pendant 7 ans.

Dans son jardin
il est tombé
bras étendus
sur la terre noire
c'était une belle et forte image
ce corps
mêlé aux feuilles mortes
comme son chien
l'année dernière
au même endroit du cœur
un battement de trop
de moins juste
après il a fermé les yeux
sans voir l'image
sans se préoccuper
des matières couleurs
lignes de fuite
simplement
une dernière esquisse
un crayonné inachevé
les jambes dispersées
hors cadre
dans un sourire d'herbes
et la nuit
qui posait sa couverture
délicatement
une dernière fois
sous sa nuque.
in C'est ici
Les Carnets du Dessert de Lune, 2025







La Kainfristanaise, 2021
Ce n'est qu'une cabane, posée sous les pins, au
bord du ruisseau qui cueille la lumière
Elle attend le promeneur et ce matin-là, j'ai poussé
la porte et j'ai dévalé des jours
des années
des siècles d'enfance.
(...)
Longtemps, j'ai voulu démêler l'ombre de la lumière. Comme on sépare le
mauvais grain de l'ivraie. J'ignorais alors qu'elles étaient l'endroit et l'envers,
l'étoffe de nos vies.
(...)
J'écris des cahiers de brume avec ta silhouette
dessinée à la lisière du poème
ta voix mêlée au ruisseau qui ne s'éteint pas
il n'y a que toi pour donner ce chant à la lumière
(...) des ruines sous leur voile de mousse
Tu verrais comme elles nous ressemblent
Elles portent la fragilité des choses et l'amour
égaré du monde
la force et la vanité de l'homme
(...)
Je suis l'enfant de la pleureuse de l'aube
et du tam-tam qui battait au loin dans la nuit
diaphane
Savais-tu toi que les rivières se tordent parce
qu'elles partent seules ?
(...)
Nous étions champs de rêves sous le soleil
(...) Il suffit d'une luciole pour ébrécher l'obscurité
(...)
Les ruines sont l'avenir du monde
L'homme c'est le temps qui s'effondre
Les heures qui se vident
Je sais des chemins
Ceux que j'aime sont d’encre
Parfois de brume
Le sel répandu dans la nuit
(...)
Écrire
Ma corde sur l’abîme de l'exil
J'ai habité le faîte des grandes solitudes et les
mirages
(...)
Je partirai en prenant sous mon bras mon ciel mes oiseaux et les fleurs du
printemps
La route sera un long sillon qui fissure la nuit
Je partirai pour la ville comme le fleuve à la mer
Jeté dans l'immensité
(...)
Quels mots peuvent recueillir la déflagration du silence
(...)
À la lune là dehors je demande
Qui suis-je ?
Je ne vois qu'un être fragile qui marche dans un monde friable
(...)
Je voulais une nuit au cœur des Pyrénées
Loin de tout ce qui nous agite
La fureur des horloges et le rite de la vitesse
Le déluge des images et l'empire des choses
(...)
Je me suis assis sur une pierre en face du ciel bleu
J'ai vu passer sous mes paupières close
La silhouette au bord du puits
Le garçon aux pieds nus derrière la maison de terre
(...)
Crois-tu que l'écriture puisse être une patrie
Le même vertige me saisit quand je me tiens au bord du gouffre de la page
Stève Wilifrid Mounguengui est né en 1976, à Mouila, dans le sud du Gabon. Il vit en France depuis 2002. Après des études de philosophie et de sociologie, il travaille dans le milieu éducatif et social. Il vit en Seine et Marne, à Lieusaint. Il a publié plusieurs recueils de poésie, dont L’Énigme des ruines (La Kainfristanaise) et L’Autre rivage de la nuit (Unicité). J’ai toujours marché avec ses rêves en moi (Mauconduit, 2025) est son deuxième récit, après Tu as fait de moi celui qui enjambe le monde (Mauconduit, 2023).




